Il y a des demeures d’un aspect si doux qu’en les voyant au passage nous
leur prêtons une magie d’apaisement. Un instant, nous rêvons d’y vivre.
Y vivre!... c’est-à-dire y apporter la pulsation toujours inquiète,
sinon douloureuse, dont le rythme unique fait de chacun de nous un être
entre tous les êtres. Y vivre... Dans les frissons de la chair, toujours
émue d’un appétit ou d’un malaise, et dont le fragile bien-être est
suspendu entre quelques degrés du thermomètre. Dans les frissons plus
mystérieux, plus déconcertants, de l’âme, dont le bonheur est en
opposition même avec la vie. Celui qui posséderait vraiment le bonheur
cesserait de vivre, car il cesserait de lutter, d’espérer, de se
souvenir, d’agir.
Toutefois, devant une demeure douce, entrevue au passage, nous imaginons
que nous pourrions y vivre,--sans y faire entrer avec nous la
tourmenteuse qu’est la vie.
Du pont des bateaux qui sillonnent le lac des Quatre-Cantons, entre
Vitznau et Lucerne, les passagers attardaient leurs regards sur une
maison basse, longue, aux lignes simples, couverte en tuiles brunes,
enguirlandée de verdures grimpantes, et dont le jardin finit en une
terrasse à pic sur les eaux transparentes. Au bord de cette terrasse,
une rangée de glycines arborescentes dresse des rameaux énormes, tordus
comme des câbles, et jette sur le plafond léger d’une pergola la plus
admirable draperie de feuillage. En ce mois d’août, lorsque les volets
de cette maison délicieuse s’ouvrirent, que des habitants s’y
installèrent, la seconde floraison des glycines accrochait dans le
feuillage fin une profusion de gros thyrses lilas. Quelques-uns
retombaient, au bout des tigelles démesurées, jusqu’à effleurer la
surface du lac. Et les touristes, déjeunant sous la tente des petits
vapeurs, s’exclamaient. Plus d’une bouche un peu triste retenait le
soupir: «Qu’il ferait bon vivre là!»
Claircœur l’avait découverte, peu après son installation à Lucerne, dans
un hôtel dispendieux. La romancière aussi avait pensé: «Qu’il ferait bon
vivre là!» Et surtout: «Qu’il ferait bon travailler là!» Car il lui
tardait de remettre un feuilleton sur le chantier. Ses charges s’étaient
tellement accrues! Que donnerait le théâtre? La confiance dans le succès
de sa pièce, à certaines minutes soudaines, se décrochait, pour ainsi
dire, de son cœur. Vide glacial, vertige d’effroi. Sa main tremblante
cherchait un appui.
Sur la terrasse aux glycines, en face des eaux vertes, resserrées dans
l’étreinte silencieuse et formidable des monts, comme elle écrirait
facilement! La belle besogne qu’elle abattrait là, durant cinq ou six
semaines, en l’exaltation d’une telle nature! Pour son âme de
Parisienne, transportée parmi des sites les plus merveilleux du monde,
l’enchantement agissait comme une griserie stimulante. Elle avait hâte
d’installer une table sous la voûte aux pendentifs fleuris, d’y poser
les feuillets blancs, d’y rêver, la plume à la main.
La maison, d’ailleurs, malgré son aspect ravissant, se louait peu cher,
étant passablement délabrée, et dépourvue de tout confort moderne.
Claircœur réaliserait une importante économie sur la vie d’hôtel, du
moment qu’elle avait plusieurs personnes à héberger. Louise Andraux,
Gilberte et la petite Nathalie l’accompagnaient. Et il restait
tacitement convenu que Théophile et Bernard les rejoindraient pour
quelques jours.
La romancière trouva plus pratique de s’établir aux «Glycines». Elle fit
venir de Paris sa femme de chambre, Céline. Quant à Guillaumette, sa
cuisinière, déjà partie en congé au fond de la Bretagne, elle la
remplaça momentanément par une Suissesse.
Remplacer est bientôt dit. Ce ne fut qu’après un essai malheureux,
quelques pourparlers avec les gens du pays, dont elle ignorait le patois
germanique, et d’ennuyeuses démarches, que Claircœur réussit à faire
marcher tant bien que mal sa cuisine et son service. Louise Andraux, se
considérant comme une invitée, n’offrit jamais de se rendre utile. Cette
petite bourgeoise de Grenelle ne craignit même pas de manifester quelque
humeur, à propos d’un repas alourdi de pâtes cuites, aux dénominations
impossibles à prononcer, accompagnées de choux rouges à la confiture, ni
de déclarer qu’elle se briserait les reins si elle tentait de faire son
lit. On l’entendit grommeler: «J’ai une domestique chez moi, pour me
servir. Je ne viens pas chez les autres pour m’abaisser au travail d’une
bonne.»
Si encore elle s’était contentée de ne point aider son hôtesse. Mais
elle bouleversait sans scrupule la maisonnée, pour de l’eau qu’on ne lui
montait pas assez chaude, pour un volet qui ne voulait pas se laisser
fixer, pour une araignée se promenant au plafond.
Le second soir, comme Claircœur, éreintée d’avoir étendu du papier sur
les tablettes des armoires un peu moisies, couru très loin pour louer de
la literie qui manquait, et montré à Gilberte à repasser des chemisettes
que la jeune fille avait mal emballées, cherchait nerveusement sur
l’oreiller un sommeil qui ne venait pas, des cris terribles la jetèrent
hors du lit. Prise d’épouvante, elle courut à la chambre de Louise. La
petite Nathalie, qui partageait cette chambre avec sa mère, joignait des
clameurs aiguës aux hurlements de Mme Andraux.
Défaillante d’angoisse, Claircœur saisit le bouton de la porte. Mais la
targette intérieure était poussée. Et, comme on ne lui ouvrit pas tout
de suite, elle eut le temps de supposer les pires catastrophes.
Certainement, les malheureuses avaient mis le feu. Louise brûlait vive
avec son enfant.
La survenue de Gilberte et de Céline, en robes de nuit, les
objurgations, les supplications des trois femmes, provoquèrent enfin, à
l’intérieur de la chambre, un pas traînant, le geste d’un bras à demi
paralysé... Et le verrou glissa, la porte s’ouvrit. Épuisée par
l’effort, Louise retomba contre son lit, en serrant convulsivement son
enfant sur son cœur.
Rien de sinistre n’apparut. Deux bougies éclairaient une pièce paisible.
Une croisée s’ouvrait sur la splendide nuit d’été,--sur le jardin, sur
le lac, où dansaient des étoiles, sur la muraille rocheuse tendue de
velours noir, au delà, muraille de mille mètres, au-dessus de laquelle
des glaciers bleuâtres scintillaient.
Louise et Lilie gémissaient maintenant, comme à bout de cris et
d’horreur.
Mon Dieu! qu’y avait-il?
--«Oh! cette bête!... cette bête!... ce monstre!...» balbutia la dame de
Grenelle.
--«Quel monstre?... quelle bête?...
--Ce doit être une chauve-souris.»
Gilberte fut saisie d’un fou rire. Mais un léger sursaut la secoua. Un
vol soyeux effleurait sa joue. Autour d’une des bougies tournoya quelque
chose d’obscur et d’effaré.
--«Ce n’est qu’un papillon», dit Claircœur.
--«Un papillon? cette ignoble bête!... Vous êtes folle, ma chère!» cria
Louise.
Le vol palpitant montait maintenant vers le plafond blanc, s’y heurtait,
aveugle, dans les reflets mouvants des lumières. Et le corps velu de
l’insecte, ses ailes pelucheuses, laissaient à chaque coup, sur la nette
surface, une tache de cendre vivante.
--«C’est un sphinx. Il est entré par la fenêtre. Il doit y avoir des
ruches non loin d’ici», prononça tranquillement la romancière. «Viens,
Lilie, n’aie pas peur», ajouta-t-elle en détachant la petite du corps
convulsif de Louise. «Regarde, ce n’est qu’un gros papillon de nuit...
Un mangeur de miel... L’ennemi des abeilles. Mais il ne peut te faire
aucun mal. Nous allons le prendre. Tu le verras mieux. Un beau sphinx
tête-de-mort.
A ces mots «tête-de-mort», Nathalie, dont Mme Andraux venait de
détraquer les nerfs puérils, tomba presque dans des convulsions.
--«Je ne veux pas!... je ne veux pas voir une tête de mort. Emmène-moi,
maman!... Emmène-moi!»
Mais Louise ne la reprit pas contre elle. Honteuse d’avoir fait tant de
bruit pour un papillon, elle jugeait bon de simuler l’évanouissement. Il
fallut lui taper dans les mains et l’inonder d’eau de Cologne.
Elle revint à elle, pour suivre, d’un œil sournois, la chasse au sphinx.
--«Si vous ne le détruisez pas», soupira-t-elle, «je ne dormirai pas
ici. J’aimerais mieux mourir.»
Et elle conclut:
--«Vous ne l’aurez jamais. Il faudrait un homme dans cette maison.
Demain, je télégraphie à Théophile. C’est insensé de rester ainsi des
femmes sans défense, dans une habitation solitaire. Tout peut arriver.
Quelle leçon!... Ah! oui, c’est une leçon!...» répéta-t-elle, après un
glapissement,--car le sphinx, épuisé, venait de s’abattre près d’elle.
--«Sur mon oreiller!... quelle abomination!...» brama-t-elle encore.
Contre la blancheur du linge, les ailes de peluche fauve s’étalaient,
immobiles, lasses d’avoir si follement emporté le corps lourd. Les gros
yeux nocturnes du sphinx brillaient comme deux perles de jais sous les
antennes frémissantes. Des ondes d’angoisse passaient sous sa fourrure
rayée de jaune et de bistre. Quelle somme d’effroi, de découragement, de
souffrance mystérieuse, représentait cette infime chose vivante, à peine
grosse comme un petit doigt de femme, entre les grandes ailes abattues
et résignées.
Bien prompte pour une personne défaillante, Mme Andraux saisit à terre
une de ses bottines, quittées l’instant d’avant, et la leva en massue.
--«Vous ne ferez pas ça!» s’écria Claircœur, «vous ne ferez pas ça!...»
Ses deux mains protégeant l’insecte reçurent le coup de semelle que
Louise eut à peine le temps d’atténuer.
--«Ne vous excusez pas, je l’ai risqué», dit la romancière.
Et, prenant délicatement le papillon, elle le porta dehors, refermant
sur lui la croisée.
--«Maintenant, ma pauvre Gil... il va falloir que vous me donniez une
autre taie d’oreiller», proféra la dame de Grenelle.
Et son regard se fixa avec dégoût sur le duvet brun, si subtil, presque
immatériel, imprégné de nuit et d’air sauvage, qui dessinait une forme
ailée à l’endroit où l’épouse d’un sous-chef devait poser sa tête,
graissée de brillantine et constellée de papillotes.
* * * * *
Un jour arriva pourtant, où, dégagée de ces ennuis domestiques, la
romancière voulut réaliser son projet de travail sur la terrasse aux
glycines. Elle y fit porter une table, et s’y rendit avec un paquet de
papier vierge, dont la grosseur attestait son entrain et sa bonne
volonté.
La matinée d’août resplendissait. Le lac, d’un vif saphir entre le cadre
immédiat des arbres, paraissait noir, en face, dans l’ombre de la
muraille rocheuse, et se vaporisait, au loin, parmi des mauves fluides,
avec son écrin de montagnes. Là-bas, où les promontoires énormes
l’étranglent, où il semblait finir, ses eaux ne se distinguaient de la
rive que par un ourlet d’hyacinthe. Tout fondait, même les formidables
massifs, dans une atmosphère de perle et d’azur.
Contre ce paysage, irréel à force d’immensité, les verdures désordonnées
et charmantes du jardin prenaient une couleur, un relief excessifs.
Chaque arceau de la frêle glycine enfermait une alpe bleue.
Dans le soleil, des parfums se volatilisaient. Claircœur, suivant le
sentier indistinct, écrasait des romarins, des menthes, des lavandes.
Sur ses pas, les plantes foulées se redressaient, s’insurgeaient, dans
l’exaspération de leur âme odorante.
Qu’il ferait bon écrire, ce matin, sous la pergola fleurie, au-dessus
des eaux fraîches et mystérieuses!
Deux marches moussues donnaient accès à la terrasse. Pétrifiée,
Claircœur s’y arrêta, son papier à copie tragiquement serré sur son
cœur.
Louise Andraux était là, vêtue d’un peignoir japonais, assise sur un
fauteuil d’osier. Elle tenait un livre à la main, elle qui se défendait
mal de détester la lecture.
--«Vous venez écrire ici, ma bonne Gil. Je ne vous dérangerai pas. Vous
le voyez, je lis.»
Ne pas la déranger!... alors que la présence de tout être vivant, sauf
Criquette, paralysait la femme de lettres.
--«Mais», ajouta Mme Andraux, examinant la chemisette et la jupe de
toile portées par son hôtesse, «ne trouvez-vous pas, ma chère, qu’un
brin de toilette, ici, n’est pas de trop? Nous sommes tellement en vue,
sur cette terrasse! Vous n’imaginez pas... Les passagers du bateau de
Lucerne, tout à l’heure, prenaient leurs jumelles pour me regarder.»
Claircœur considéra le peignoir japonais. Elle ne trouvait pas un mot.
L’irrémédiable lui apparaissait. Louise n’abandonnerait plus la pergola.
Elle y posait pour la galerie. La galerie, c’étaient les bateaux, et
leurs touristes incessamment renouvelés. On la prenait pour l’heureuse
propriétaire de la pittoresque demeure. La dame de Grenelle devenait la
dame aux glycines. Peut-être, à distance, et malgré les jumelles, lui
découvrait-on de la grâce, une fantaisie d’artiste dans les nuances
agressives de son «kimono». C’est donc pour cela qu’elle tenait un
livre! L’éternelle guipure au crochet, sa coutumière occupation, ne
dessinerait pas dans l’espace un geste assez distingué. Louise soignait
son attitude. La jouissance de produire un effet lui ferait oublier
l’ennui de la contrainte et le vide des heures. Elle était sous cette
pergola pour tout le mois d’août. Espérait-elle qu’au bout de ce temps,
Bædeker la signalerait?
--«Je ne venais pas pour... pour... travailler», bredouilla Claircœur.
«Je ne peux pas écrire en plein air. Je voulais voir le coup d’œil du
lac, à cette heure-ci.»
Elle s’avança jusqu’à la balustrade,--ferraille assez élégante,
somptueusement rouillée. Et elle l’eut--le coup d’œil--qui fut surtout
le coup au cœur. Que c’était beau! Et quel bruit câlin faisaient les
vaguelettes, contre les vieilles pierres de soutènement, gluantes de
lichens roux, de mousses vertes!
Claircœur s’attardait. Une exclamation la secoua.
--«Voilà le bateau de dix heures. Il quitte Vitznau. Si vous ne voulez
pas qu’on vous voie dans cette tenue...»
Pour ne pas humilier le peignoir japonais, la romancière abandonna la
terrasse. Elle écrirait dans sa chambre. Mais voilà... Y
écrirait-elle?... Malgré sa facilité d’invention, son abondance
narrative, elle finissait, dans l’atmosphère troublée de sa vie, par
devenir plus soumise qu’autrefois aux influences extérieures, aux
susceptibilités de ses nerfs, peut-être aussi aux secrètes et inégales
palpitations de son cœur. Une inquiétude ignorée jadis, celle de ne pas
trouver, de rester court--ou plutôt celle de ne point se satisfaire avec
les mêmes imaginations, avec les mêmes formes--la perça comme d’une vive
blessure, en ce matin splendide, où elle sentit pour la première fois le
défi de la beauté, le majestueux défi d’une beauté intraduisible, dans
l’odeur des lavandes et des menthes du jardin ensoleillé.
Devenait-elle plus difficile pour elle-même, par la révélation de
sentiments que n’enfermeraient plus les catégories simplistes. Les
grands mots,--les mots si grands qu’ils en sont vides,--commençait-elle
à s’en défier? Devait-elle s’en prendre à cette école de concision
qu’est le théâtre? Rien que d’entendre ses tirades dans le ton de
dialogue où elles devaient être dites, les lui rendait intolérables. Ce
que les ciseaux avaient marché, dans le travail de la pièce, avec
Fagueyrat!... Mais, après cela, comment entreprendre un de ces
feuilletons d’autrefois? un de ces feuilletons de quarante mille lignes,
dans lesquels, d’une heure à l’autre, elle intercalait vingt pages, à
n’importe quel endroit, si les exigences du journal le réclamaient de sa
verve toujours prête.
Pauvre vaillante ouvrière de lettres! Allait-elle connaître, en dehors
de la saine fatigue du métier, les tourments de l’art? Tourments
inutiles et inavouables, comme ceux de l’amour, quand la jeunesse de
l’esprit et la jeunesse de la chair ont passé, sans faire éclore les
divines fleurs.
Oppressée de tristesse, et sans analyser son désarroi, Claircœur
regagnait sa chambre. Elle aperçut, entre des broussailles, le dos blanc
de Criquette. Elle appela la petite chienne. Mais Criquette fit la
sourde oreille. Criquette, en Suisse, n’était plus, pour sa maîtresse,
la compagne patiente des longues séances d’écriture. Encore un menu
déboire--ne plus voir près de soi, en levant les yeux de dessus la
«copie», ce gentil museau tendre, ce regard brillant et mouillé--pas
humain, non, mieux qu’humain, parce que brûlant de tout dire, sans
l’aide d’aucune parole,--sans le désaccord d’aucune parole, sans la
dérobade des prunelles tandis que la parole ment.
Ici, Criquette ne se résignait plus à rester dans la chambre. Le jardin
sauvage, qui sentait la lavande, mais qui, pour elle, sentait aussi la
taupe, le loir, le mulot, toute une faune rusée, avait réveillé ses
instincts d’animal chasseur. On la voyait s’élancer tout à coup, avec
des abois furieux, se précipiter sur un sillon de terre molle, que, sans
doute, venait de soulever quelque fuite silencieuse. Elle fouillait du
nez, des pattes, avec une incroyable vélocité. Sa truffe noire
s’enfonçait dans la cavité, exhalait des souffles, reniflait des vapeurs
animales, dont s’enivrait sa petite âme furibonde. Quand on parvenait à
l’arracher de là, la charmante bête de salon montrait une face terreuse
et hagarde, aux écorchures saignantes, un œil poché, des babines
féroces. Claircœur la croyait aveuglée, la lavait avec une solution
d’acide borique, s’indignait contre Gilberte et Lilie, à qui la figure
comique de Criquette, son clin d’œil involontaire, arrachaient des rires
convulsifs.
Mais c’était à la brune surtout que la passionnée créature s’affolait.
Elle flairait et voyait des choses indiscernables pour les habitants des
«Glycines». Les touffes d’herbes remuées par le vent, les taillis
obscurs où les branches craquent, où les feuilles sèches se froissent,
devenaient pour Criquette autant de repaires où elle tentait des
exploits effrénés.
Un soir, elle traîna jusqu’au seuil de la salle à manger un jeune
hérisson, dont les piquants, quoique sans force encore et sans
expérience, lui mirent le museau en sang. Avec une pelle, on lui enleva
cette boule inerte, que Lilie ne pouvait croire un animal vivant. Pour
que l’enfant vît le lendemain, au grand jour, la petite physionomie
porcine, on enferma le hérisson dans une resserre du jardin, où se
trouvaient divers ustensiles, et, entre autres, un pot de couleur verte,
avec lequel Gilberte prétendait repeindre les volets de la façade basse.
Criquette aurait aboyé devant cette resserre toute la nuit, si on ne
l’eût enlevée de force. Mais, le lendemain, on trouva le hérisson noyé
dans le pot de couleur. Bien qu’on essayât de cacher le drame à Lilie,
elle finit par connaître cette fin lamentable. Elle en pleura longtemps,
certaine que le hérisson, ne pouvant supporter l’horreur de cette
captivité, dans un endroit qu’elle jugeait terrifiant la nuit, s’était
suicidé. Comme il avait dû souffrir pour en arriver là!
Cette tendre petite Nathalie devint, pendant ces vacances agitées, le
meilleur repos, le véritable rafraîchissement de Claircœur. Gilberte,
par son air lointain, sa mélancolie, la pâleur de son joli visage las,
ses réflexions désenchantées ou amères, ajoutait plutôt un sujet
d’inquiétude aux préoccupations de sa marraine. Leur intimité s’en
ressentait, perdait l’abandon, la confiance. Une timidité paralysait la
mère adoptive devant l’énigme de cette jeune sensibilité qui se dérobait
dans plus de silence à mesure que la vie la révélait davantage à
elle-même. Claircœur s’étonnait, souffrait de se heurter à
l’incompréhensible, dans cette âme où elle avait toujours vu clair, et
qu’elle s’imaginait avoir formée. Comme si les ressorts compliqués d’une
individualité humaine pouvaient s’ajuster, s’assouplir et fonctionner
suivant le système d’une autre individualité humaine! La romancière
ingénue découvrait ce que son imagination, pourtant fertile, ne lui
aurait jamais représenté: l’abîme qui sépare une génération de celle qui
la suit immédiatement,--abîme que la méfiance ironique de la dernière
rend infranchissable.
Mais une enfant était là. Nathalie se faisait la protectrice de tante
Gil. Elle veillait sur la tranquillité de son travail, allait
recommander qu’on ne frappât pas les portes, qu’on ne parlât pas trop
haut à l’office. On l’entendit faire des discours à Criquette pour la
persuader de ne pas éclater en abois soudains et stridents. Un matin, la
femme de chambre, malade, n’ayant pu vaquer à son service, Nathalie
essaya de faire le lit de sa mère et le sien. Elle se tira bien du plus
petit. Mais, voulant retourner le grand matelas, ses bras de moucheronne
faiblirent... Elle glissa par-dessous. Le bruit qu’elle fit en tapant
des pieds, attira Claircœur, qui s’effara, voyant deux mollets en
chaussettes gesticuler hors d’un amas sans forme, au-dessus du sommier.
--«Ah! que tu es mignonne!» s’écria la romancière en délivrant la
petite, qui n’était qu’un éclat de rire sous des boucles blondes
emmêlées. «Je voudrais t’avoir aussi pour filleule, si ta maman voulait
te donner à moi.
--Elle me donnera bien à toi, tante Gil, mais quand je serai grande.
Alors c’est toi qui ne voudras plus. Vois-tu... Faudrait rester toujours
petite, pour que les mamans et les marraines vous aiment tout plein.
--C’est vous, méchantes gosses, qui ne nous aimez plus quand vous avez
poussé», rétorqua tante Gil, la serrant contre elle avec un soupir.
Mais le silence malicieux de l’enfant conclut mieux que toute parole au
malentendu deviné par l’attitude de sa sœur, et qu’elle subirait à son
tour, en y apportant sa part d’obscurité.
Cependant, qu’étaient ces escarmouches de la vie auprès des assauts dont
allaient frémir les paisibles Glycines?
Un bruit vint jusqu’à elles, jusqu’à cette voûte de feuillage et de
fleurs, suspendue sur une eau sans orages, la plus gracieuse des
retraites, la moins faite pour répercuter ce qu’on appelle, en argot
parisien, «des potins de coulisses».
Cela fut apporté par un journal local, ou par la cuisinière suisse, ou
par quelque fournisseur. Une actrice française,--qualifiée de «grande
artiste» par les hôteliers de cet Oberland, que déshonorerait la
réclame, si l’on pouvait déshonorer les neiges éternelles,--une actrice
du nom de Blandine Jasmin, dont les toilettes avaient ému la Jungfrau,
troublé le Cervin, humilié l’écharpe d’argent et d’arc-en-ciel du
Lauterbach, épousait un marquis authentique, le marquis de Sépol. On ne
parlait que de cela dans les Alpes,--dans celles qui sont du monde.
Aucune montagne un peu lancée n’en ignorait. Du haut en bas du Rigi,
chaque petite locomotive camuse, cramponnée à la crémaillère, en
crachait et en haletait la nouvelle.
Claircœur, avec une force tout à fait inutile, déclara qu’elle n’y
croyait pas. Mme Andraux observa que c’était possible, «les hommes étant
si bêtes»! Pas un, suivant elle, ne discernait une honnête femme d’une
farceuse.
La romancière lui ayant suggéré, pour Théophile, une exception polie,
s’attira un «pfutt!...» de désinvolture bizarre, souligné par un
haussement d’épaules.
Gilberte, qui assistait à l’entretien, se leva sans mot dire et
disparut, laissant son assiette à demi pleine,--car on était au milieu
du déjeuner.
Lilie, navrée, la suivit des yeux. Encore un de ces incidents
incompréhensibles où elle trouvait la manifestation de ce fait que,
«quand on est grande, on ne s’entend plus avec les parents».
--«Elle a peut-être cru que vous faisiez allusion à ma sœur», murmura
tante Gil, en un reproche plus douloureux que sévère.
--«Votre sœur?... Mon Dieu, ma pauvre amie, elle en a tout de même le
sang dans les veines. Et votre sœur a manqué, tout au moins, de
prudence...
--Je vous en prie!...
--Si Gilberte a filé d’une façon si peu convenable, c’est qu’on parlait
de la bonne amie de votre grand homme, de votre monsieur Fagueyrat. Vous
n’avez pas déjà remarqué son manège, la tête qu’elle fait quand il est
question de lui et de cette demoiselle?... Non?... Eh bien, ouvrez les
yeux. Elle devient parfaitement ridicule, cette petite. Je ne sais pas
ce qu’en penserait son père. Si toutefois un homme pouvait avoir la
moindre clairvoyance!... Mais, après tout, Gilberte n’est pas ma
fille... ni même ma filleule. Je m’en moque!»
Claircœur subissait encore le malaise produit par cette insinuation,
quand on lui remit une dépêche, dont elle pressentit l’émoi avant même
de l’ouvrir. L’employé du télégraphe attendait, pour emporter la
réponse.
Fagueyrat, parti de Paris pour la voir, et arrêté à Lucerne par une
angine, la priait de venir causer avec lui. Une urgence extrême.
L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se sentit rougir violemment. Par
bonheur, Louise n’était plus là. Il n’y avait que la Suissesse,
attendant si «_Matame foulait ritourner oune papir_».
Un empressement, qu’elle croyait seulement relatif à son anxiété pour sa
pièce, aurait précipité Claircœur vers la proche station de bateaux. (Le
temps d’aller à Lucerne et d’en revenir avant le dîner?... Oui... Sans
doute, si les correspondances étaient favorables.) Mais que penserait
Louise? Que ne faudrait-il pas entendre, d’ironies mal enveloppées, sur
tant de précipitation,--surtout si quelque retard compliquait
l’expédition. Gilberte, bouche de silence, visage qui ne se laissait
plus lire, apparut aussi devant le cœur tremblant. Jusqu’à Lilie, qui
s’interposa. Car, être boudée, raillée, blâmée, en présence de la
petite, c’était perdre un peu de la puérile adoration. Captive de sa
tendresse pour celles à qui elle dispensait la douceur de vivre,
Claircœur, toutefois, ne maudit pas sa dépendance. L’inactivité de ses
facultés aimantes lui paraissait plus redoutable que toutes les
contraintes.
A Fagueyrat, elle promit sa visite pour le matin suivant.
Et, malgré toutes ses précautions, toute sa piteuse habileté,
lorsqu’elle monta, le lendemain, à huit heures quarante, sur le pont du
petit vapeur, à la station de Vitznau, elle éprouvait une contraction
nerveuse, une gêne confuse, causées par les derniers regards qui
l’avaient suivie, sentiment de malaise tel que n’en ont pas souvent au
même degré beaucoup d’épouses infidèles courant au coupable rendez-vous.
Comme Vitznau est situé en arrière des «Glycines», relativement à
Lucerne, elle devait passer devant sa délicieuse terrasse,--la terrasse
interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir japonais. Elle lui
enverrait un signe amical de la main, un déploiement cordial de
mouchoir,--drapeau blanc, symbole pacifique. Hélas! nulle cacophonie de
couleurs pseudo-orientales n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose
inouïe: la dédaigneuse absence de Louise fut, pour une fois, déplorée
par une passagère. La dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas
balancées sur le lac sauvage. Criquette seule, jaillie entre les
rinceaux de la balustrade, avec une fureur qui faillit la précipiter,
sous les yeux horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des abois
injurieux. Claircœur, confondue avec les voyageurs égayés, eut beau
l’appeler par son nom, la petite chienne, dont les yeux valaient
beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa «mémère». Un vent
contraire emportait la voix de celle-ci. Et il fallut que
l’impressionnable femme, sans rien voir du sublime décor
déroulé, s’éloignât, emportant, parmi son bagage de menues
mortifications,--bouquet d’orties à sa ceinture, que ses mains frôlaient
malgré qu’elle en eût,--l’image d’une Criquette exaspérée, renégate et
blasphématoire.
--«Mon cher auteur!... Dieu, que vous êtes bonne! Et combien je vous
demande pardon!»
C’était le grand salon--glaces qu’on ne distinguait pas des baies
ouvertes, «pâtisseries» blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants,
divans immenses, bergères à oreilles, autour des tables protégées par
des lames de cristal et surchargées d’illustrés--du plus neuf des
«palaces» de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois ne
voyageait point comme un placier en bonneterie. Il eût porté tort à ses
auteurs en faisant médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne regardait pas
aux «frais généraux». C’était à eux de lui tenir compte d’une si large
bonne volonté.
D’un élan sincère, il serra les mains féminines, si loyales, et goûta un
rafraîchissement de cœur à regarder le clair visage aux yeux directs.
Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg Montmartre et la
Madeleine, de ces regards obséquieux ou ironiques, insistants ou trop
vite glissés ailleurs, guettant sa faiblesse--(ne pourrait-on pas le
rouler?)--s’aiguisant à discerner ses soucis, son échec
futur--(qu’avait-il à faire, celui-là, de lâcher les camarades, de se
croire l’étoffe d’un directeur?)
--«Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma bonne amie!»
Elle écoutait cela comme une musique. Quoi! c’était possible? Elle
pourrait être nécessaire à ce brillant garçon, qui, naguère, de loin,
lui semblait évoluer dans des régions de plaisirs perpétuels, dans ces
jardins orgueilleux, fleuris, où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et
qu’imaginent confusément les pauvres simples femmes terre à terre, sans
hardiesse ni séduction, celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent
pas pour eux.
--«Vous avez quelque chose de changé, monsieur Fagueyrat.
--Oh! vous n’allez pas me donner du «monsieur», fit-il en riant.
Et il ajouta:
--«Changé?... en mieux?... en plus mal?... Voyons si une femme peut être
franche.
--Je le suis», affirma-t-elle. «Oh! sans aucun mérite. Qui se soucie de
ce que pense un modeste bas bleu?... Une vieille fille, tenez. Mettons
une vieille fille. Car, pour ce que fut mon mariage...»
Elle s’arrêta, rougit. Quel besoin de révéler la pénurie amoureuse de
son existence? Louise Andraux eût-elle assez cruellement ricané! Et avec
raison.
--«Dites, madame de Claircœur, deviendriez-vous coquette? C’est de la
coquetterie de vous qualifier «vieille fille». Vous savez... Avec ces
yeux-là...»
Les grands yeux noisette--trop grands, mais ombrés maintenant de
paupières qui s’avisaient de palpiter, de s’alourdir--contenaient un
infini de douceur. Fagueyrat, amusé,--peut-être vaguement
ému,--continua:
--«Et cette toilette!... Comme c’est flou, joli, ce linon brodé!
--Du travail suisse», expliqua-t-elle.
Il revint sur ce qu’il avait de changé, pour obtenir un compliment. Et
il l’eut. Sa moustache, qu’il laissait pousser, lui allait bien. «J’en
aurais mis une, en tout cas», dit-il, «dans votre pièce». Cela seyait
mieux à un directeur, lui ôtait l’air «menton bleu». Soit à cause de
cette moustache, soit qu’il eût maigri, son visage s’allongeait, plus
nerveux, plus expressif. Et le regard, comme toujours lorsqu’on cesse
d’être glabre, gagnait en profondeur.
--«Quel conquérant vous allez être!» soupira-t-elle.
--«Moi, un conquérant!...»
Il leva les sourcils, rapprocha son fauteuil, prit une expression
attristée, qui lui donnait l’air intelligent.
--«Ne raillez pas. Vous savez bien pourquoi j’ai voulu vous voir tout de
suite?
--Du tout.»
Elle frémissait, s’étonnait de la transition. Une de ces folies qui
surprennent les âmes les plus sages fulgura, l’éblouit. Le visage de
Fagueyrat se tendait, pâle, bouleversé comme d’une attente, si près du
sien.
--«Blandine se marie, mon amie. Blandine épouse le marquis de Sépol.»
Claircœur le regarda, muette d’abord. Puis, des mots bien féminins, des
mots qui étaient bien de ce cœur féminin, surtout, glissèrent, très bas,
hors de ses lèvres:
--«Vous en souffrez, mon pauvre ami!»
Suavité de la voix, délicatesse de la pitié. Le comédien n’avait pas
préparé d’attitude là contre. Il eut deux larmes, deux larmes
spontanées, au bord des cils.
--«Oh!» murmura-t-il, l’accent rauque, détournant la tête, «ça passera
vite».
Ça ne passa pas à la minute, toutefois. Car Fagueyrat demeura un instant
sans pouvoir parler. Il chercha la main de Claircœur, et la serra à lui
faire mal. Tous deux se trouvaient isolés, en ce salon d’hôtel, derrière
un paravent, dans l’embrasure d’une fenêtre. D’ailleurs, les voyageurs
qui traversèrent l’immense pièce ne s’y arrêtèrent pas.
--«Suis-je stupide, hein?» dit enfin le jeune homme. «Mais vous êtes si
bonne! Je vous sens tellement mon amie! Devant personne autre, je ne me
serais laissé aller ainsi... devant personne. Vous comprenez maintenant
pourquoi je voulais vous voir toute seule, d’abord... Et pas chez vous.
L’angine... un prétexte. Me voyez-vous pleurnichant comme un imbécile en
présence de cette espiègle, votre nièce, mademoiselle Gilberte!... Elle
qui m’avait blagué à propos de Blandine... Se serait-elle assez offert
ma tête!...
--A son âge, on ne comprend pas... on ne sent pas», fit Claircœur. «Une
enfant.»
Fagueyrat ouvrit des yeux comme s’il venait de loin. Puis il sourit.
--«Hé!... une enfant qui pourrait être une femme. Elle a... quoi? vingt
à vingt-deux ans?
--Bientôt vingt et un.
--Majeure. Et... elle va bien, mademoiselle Gilberte? Charmante, vous
savez, malgré son humeur taquine.
--Elle ne taquine plus. Elle se renferme. J’ai un peu de chagrin à son
sujet.»
La phrase tomba. Fagueyrat, malgré son attendrissement passager, ne
songeait guère à accueillir les peines d’autrui. Les siennes mêmes, trop
lourdes pour son endurance, n’obtenaient de lui que des sursauts de
sensibilité. Il ne consentait pas à maintenir courbée sous leur fardeau
son âme légère. Par égard pour la sentimentalité de Claircœur, qui le
rendait intéressant à ses propres yeux, il garda un air endolori,
pénétré. Mais, déjà, l’âpreté de la vanité blessée, la résolution de la
revanche, stridaient en notes aigres parmi le roucoulement de l’élégie,
lorsqu’il s’écria:
--«Enfin!... Ce qu’il faut, c’est trouver, pour le rôle de votre arpète,
une perle, une révélation. Blandine saura qu’on la remplace sans
difficulté, avec avantage. Qu’elle crève de jalousie!... c’est tout ce
que je désire.
--Comment!» s’exclama Claircœur. Ce n’est pas elle qui jouera
«Lulu-tire-l’aiguille»!...
--Sûr que non. Elle quitte le théâtre. Sépol ne veut pas la voir sur les
planches. Et, comme il est immensément riche...»
La romancière se taisait, craignant de trahir trop de joie. Mais,
presque aussitôt, l’exubérance de ses sentiments trouva son cours. Car
Fagueyrat murmura:
--«Ce Sépol... sur qui je comptais. Me voilà, naturellement, brouillé
avec lui. Et encore... brouillé est peu dire... Si tant est que je me
retienne de lui administrer la correction qu’il mérite. Quant à sa
collaboration pécuniaire, bonsoir! Je lui jetterai par la figure les
fonds qu’il a mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout de
suite. Au début d’une direction, qui n’a encore produit que des frais et
pas de bénéfices, c’est dur.
--Oh! quant à cela», cria Claircœur, «n’ayez aucune inquiétude, mon ami.
N’avons-nous pas partie liée? Quoi!... Mais je suis une égoïste en vous
disant que la fortune du Louvois est la mienne. Je ne demande qu’à
m’attacher plus entièrement à son sort... qui sera superbe, vous
verrez... J’en suis certaine! Et puis... C’est le vôtre... votre sort!
C’est vous, maintenant, ce théâtre, vous tout seul... avec... avec mon
œuvre.»
Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son regard embelli, qui en
disait plus que les mots.
Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent. Une gêne d’abord,
puis une gratitude attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé dans
d’analogues circonstances. Sa fatuité ne piaffait pas. Nulle velléité
moqueuse n’amenait à sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte de
ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira dans le sentiment rare et
nouveau. Allait-il se retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis
quelque temps, évitait de se contempler sous une physionomie tout
autre,--une physionomie, concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre
cette généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à coup, et comme
miraculeusement, devenir, des deux, le plus munificent donateur. Que
cela s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant cette minute,
qu’inconsciemment. Les voix hautes, en lui, eurent les accents de sa
fierté, d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles poétiques répercutés
en son âme, d’une sympathie, exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit:
«Après tout?... Pourquoi pas?...»
--«Vous êtes adorable», fit-il, prenant une main de Claircœur, et
s’inclinant sur cette main, pour la baiser.
--«Une femme n’est adorable que lorsqu’elle est jeune», soupira celle
qui ne connut ni aucune adoration, ni la jeunesse.
Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de larmes.
A cette minute, elle lui apparut plus touchante, d’un refuge plus sûr,
plus doux, que toutes les beautés désirables, artificielles ou
artificieuses, dont la conquête l’eût enivré.
--«Que parlez-vous d’âge?» dit-il. Et sa voix musicale, son geste, son
regard, avaient la grâce même de sa réponse. «Voyons... Mais c’est le
bonheur qui fait la jeunesse des femmes. Vous n’avez jamais été
heureuse. Voulez-vous essayer?...»
Qu’allait-il dire encore?... Le doigt levé aux lèvres de Claircœur, un
«chut!» tendre, mais qu’il crut décisif, l’arrêtèrent. Comment ce
fougueux garçon, peu habitué aux résistances, et qui se flattait de
créer un miracle d’extase, pouvait-il comprendre l’héroïque maladresse
d’une telle femme?
Bouleversée d’un émoi trop foudroyant, craignant d’avoir provoqué les
paroles délicieuses et inattendues, plus effarée qu’une jeune fille à
son premier flirt, elle se troublait follement de s’être laissé deviner.
L’endroit aussi l’oppressait, la paralysait, l’endroit profane, ce salon
d’hôtel où tout le monde pouvait venir.
--«Taisez-vous, cher... cher ami», murmura-t-elle en une défensive de
raison et de pudeur tellement involontaire que le regret de son cœur,
tout bas, la démentait. «N’ajoutez rien. Réfléchissez. Il y a des
paroles divines, qui ne gagnent pas à être prononcées trop vite. Si vous
devez me les dire, je ne veux pas les devoir à... au chagrin que vous
m’avez confié... à... à... notre commune émotion.»
Les derniers mots se perdirent en une sorte de balbutiement. Elle ne
pouvait se résoudre à les formuler. Son répertoire de romancière, qui
les lui fournissait, ne correspondait pas à la réalité éblouissante,
douloureuse, mêlée de folie, de sagesse et de terreur, qui était en
elle.
Sur ses lèvres traînaient, se figeaient, les pauvres syllabes, pourtant
sincères, mais moins sincères que le cri contenu de son amour. Elle
croyait devoir les dire et les dit mal, parce qu’elles étouffaient les
belles clameurs qui eussent jailli si magnifiquement. Fallait-il qu’elle
doutât de son visage pour cacher si bien son cœur!
Et le jeune homme, déconcerté, ne retrouvait plus sur ce visage, pendant
qu’elle raisonnait, la grâce que le cœur y avait mise alors que la
raison gardait le silence.