IV

--«Madame est chez elle?»

La femme de chambre de Claircœur, personne peu stylée, n’avait jamais pu

comprendre qu’à pareille question un «non» décisif n’est jamais blessant

pour le visiteur. Même si ce visiteur astucieux lui tend le piège

classique: «La concierge me l’a dit.» Il se heurte à une consigne

générale, voilà tout. Tandis que si la camériste hésite, et finit par

«aller voir», le gêneur n’a plus de doutes: on le met personnellement à

la porte.

En dépit de tous les mots d’ordre, écoutés d’ailleurs d’une oreille

volontairement sourde ou rebelle, Céline se trouva dans l’impuissance de

mentir assez vite à un jeune homme de si grand air. Une tête comme on

n’en voit que dans les tableaux-réclames de photographes,--cheveux

bouffants sous le haut-de-forme à huit reflets, visage régulier, lisse,

retouché, épilé, sans une seule de ces légères disgrâces d’épiderme

contre lesquelles se mobilisent tant de pâtes et d’anti-bolbos. Une

haute cravate de satin noir, dont le nœud devait détenir un record.

(Refaire ce nœud-là, impossible!) Un pardessus à pèlerine, comme n’en

portaient, dans l’esprit de la femme de chambre, que les princes en

exil. Entre les revers, un gilet si doucement velouté qu’elle eût

souhaité d’y promener le bout des doigts. Avec cela, des yeux qui lui

coulaient dans les moelles un quelque chose qu’elle essaya vainement

ensuite de définir à la cuisinière. Et des bottines vernies, à la fois

si miroitantes et si longues, qu’on craignait de céder à leur

fascination et de marcher dessus.

--«Oui, n’est-ce pas? Madame est chez elle. Alors, voulez-vous

m’annoncer?»

Autoritaire, il avançait dans la galerie, entre les meubles ripolinés

blancs. De sa canne--une canne extraordinaire, jonc énorme surmonté d’un

masque tragique sous lequel on entrevoyait une tête de mort (vieil

ivoire japonais)--il désignait, par une intuition qui stupéfia Céline,

la portière effroyablement jaune et rouge--remords éternel du pillage de

Pékin, quoique fabriquée à Clichy--dont se voilait l’entrée du salon.

Incapable de résistance, et même de présence d’esprit, Céline souleva

cette portière, introduisit le merveilleux inconnu, prit sa carte, et,

sans la poser sur le petit plateau en métal argenté,--une occasion!...

on trouve tant de choses élégantes pour presque rien dans les catalogues

d’étrennes,--elle s’élança vers le cabinet de travail.

La romancière y piochait une fin de chapitre.

Les pieds sur un tabouret-chaufferette, son grand corps frileux drapé

dans une robe d’intérieur en «zénana» capucine avec empiècement de

fausse guipure, la figure marbrée de rouge du côté du feu de gaz

suppléant à l’insuffisance du chauffage central, les doigts copieusement

maculés d’encre, elle jetait sur le papier une phrase dont l’émotion lui

mouillait les yeux de larmes:

«Je vous pardonne, Godefroy. Cela vous importe peu maintenant. Mais, à

l’heure de la mort, vous joindrez les mains, vous murmurerez: «Elle

m’a pardonné. L’enfer et ses tourments me paraîtront supportables.»

Au coup frappé à la porte, elle cria machinalement:

--«Entrez!» puis tourna vers Céline son bon grand visage mi-partie

enflammé à droite, pâle d’effort et de fatigue à gauche, et dont un œil

semblait maquillé, parce qu’en l’essuyant précipitamment d’un doigt peu

net elle venait de le cerner d’une ombre noirâtre.

--«Un monsieur?... Mais, ma petite, je ne reçois personne.

--Madame... c’est la concierge. Elle a juré que Madame y était.

--Mais, vous, Céline, voyons!...

--Madame, ce monsieur est entré tout droit. Il est dans le salon.

--Eh bien, par exemple!... Et puis, quoi!... Il n’y a qu’à le

renvoyer...»

Elle jetait un coup d’œil vers la glace, constatait l’écroulement de ses

lourds cheveux, sa face meurtrie de manouvrière à la besogne.

--«Je ne peux pas recevoir comme ça.»

Seulement alors, elle eut l’idée de regarder la carte:

MARCEL FAGUEYRAT

Artiste dramatique.

Ce fut un éblouissement. Une vision palpita. Le théâtre... Sa pièce

jouée... Le rêve... N’y a-t-il pas, dans toute existence, un rêve qui

fait de la réalité une attente? Le but, ce n’est jamais le point où l’on

est, l’heure que l’on vit. Quelque satisfaction que le jour vous

apporte, on y compare cette suite plus désirable que demain en fera

jaillir. Un bonheur n’est grand que par la quantité d’espoir qu’il

renferme. Les succès de Claircœur, fruits savoureux, contenaient cette

amande, sur quoi elle se brisait les dents: «Mettre cela au théâtre!...»

Elle sourit à la carte de l’acteur, et dit:

--«Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq minutes. Je le rejoins tout

de suite.»

Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita, la romancière

rajusta son chignon, ramena sur son front, où s’allongeait une fine

portée de rides,--qui donc y inscrirait un allegro de baisers?...

c’était fini, cela,--quelques courtes mèches frisottantes. Elle couvrit

de poudre de riz la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue pâle.

Elle ponça ses doigts tachés d’encre.

Mais cette robe d’intérieur? C’est bien popote, bien bourgeoise du

Marais, le zénana. Enfin... avec un nœud de tulle autour du cou... Et la

voilà se dirigeant vers le salon.

Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune et jolie aux yeux d’un

homme de qui l’on racontait d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi!

C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient un peu de son

destin entre les mains, une femme se dit avant tout: «Comment me

trouvera-t-il?» Une obscure conscience, forte de tous les siècles

traversés par sa race, la fait songer d’abord à l’effet de son

apparence. Elle court à son miroir, dès que l’imprévu la

surprend,--comme un soldat saute sur ses armes à la moindre alerte.

L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire pas cette sauvage

défensive. Car elle peut avoir dans un amour profond la confiance

qu’elle n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et des hommes.

Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le décor. Il y avait là des

meubles tout neufs, d’une dorure féroce. Et de vieux invalides, aux

formes bizarres, de ces monuments de famille qu’on a vus en bonne place

et entourés d’égards, lorsqu’on était bambin, et que, plus tard, on

continue à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance. On se

croirait sacrilège de les faire emporter par le bric-à-brac. Et c’est

ainsi que trônait chez Claircœur une étagère torsadée et défendue par

des griffons, en faux bois de fer, un fauteuil voltaire dont le velours

usé alternait avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une panoplie,

portant un képi, une giberne et un coupe-choux de garde national, avec

un morceau de pain du siège de Paris sous une lentille de verre

grossissante. Sur les murs, entre des chromos, tapageusement encadrés,

s’étalaient des portraits photographiques grandeur nature, dans des

entourages en palissandre, à filets de bois de rose.

Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil sur la lentille de verre,

contemplait le petit amas de boue séchée, traversé d’échardes, de

pailles, de débris innommables, grossis par la loupe, échantillon de

l’aliment essentiel qu’en janvier 1871 les Parisiens digéraient sans

appendicite.

--«C’est ma mère qui avait gardé cela. Et, au-dessus, il y a le képi

avec lequel mon père montait la garde sur les remparts, la nuit, par

quinze et vingt degrés de froid.»

Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même nulle envie. C’était, sous ses

airs tranchants, un bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa maman,

couturière à Moissac, et de son papa, employé aux pompes funèbres de la

même ville, lui apparut, et l’attendrit.

--«Madame», dit-il, «ce m’est d’un bon augure que je me sois arrêté

instinctivement devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux miens,

dans leur antique château de Gascogne. Je me les représente assis devant

la cheminée monumentale où sont sculptées les armes de nos ancêtres...»

(Sa voix eut un trémolo sincère. Il les voyait. Et le son des mots: «nos

ancêtres», amollit son intonation, naturellement sombre, prenante et

chaude.)

Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts s’étreignirent avec une

cordialité vive, une entente spontanée, comme si le noble Fagueyrat

père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant Claireux, se

fussent mutuellement sauvé la vie sur des champs de carnage, pendant que

leur épouses parfilaient ensemble de la charpie, au coin de la cheminée

séculaire.

--«Asseyez-vous», proposa la maîtresse de la maison.

Fagueyrat prit le siège désigné, sans s’apercevoir qu’on lui faisait les

honneurs du voltaire à bandes de tapisserie. Aussi eut-il le sentiment

de s’enfoncer dans une trappe, lorsque cédèrent les ressorts exténués.

Il revint au niveau du monde vivant en se rehaussant par les coudes,

solidement appuyés aux deux bras du meuble. Mais il ressentit bientôt la

fatigue occasionnée par cet exercice de trapèze. Dès lors, préoccupé de

prendre de temps à autre quelque repos, en se laissant glisser aux

voltairiennes profondeurs, il tâchait de faire coïncider cette

défaillance avec des chutes de phrases ou les interruptions de la

causerie, pour ne pas couper ses effets. Ce fut extrêmement difficile.

--«Madame», commença-t-il avec entrain (c’était le début. Il planait

dans l’espace), «j’ai lu vos _Malheurs d’une arpète_... Vous aviez

raison. C’est un effet scénique sûr. La pièce est toute faite dans le

roman. Que dis-je!... Mais il y a deux pièces... Il y a dix pièces!

C’est inouï comme l’invention et l’intérêt se soutiennent!

--Le rôle d’Adhémar?...» balbutia Claircœur, qui contenait l’explosion

de sa joie.

--«Le rôle d’Adhémar? Ce sera le plus beau que j’aie rencontré dans ma

carrière.

--Mon Dieu!... Alors vous le jouerez?... Vous le jouerez, monsieur

Fagueyrat!...

--Je le jouerai. Seulement, si ça ne vous fait rien, nous changerons le

nom d’Adhémar.»

Elle le vit se tasser, comme sous un accablement. Les ressorts gémirent.

Une anxiété vague saisit Claircœur.

--«Oh! tout ce que vous voudrez, cher monsieur. Vous pensez... changer

un nom!» (Il se redressait, la figure rassérénée.) «Vous ne trouvez pas

que c’est dommage?... Adhémar... cela sonne... cela vous a un je ne sais

quoi de chevaleresque. Adhémar... Cela vous irait si bien!

--C’est vieux jeu. Maintenant on s’appelle Pierre ou Paul. Le héros de

Fachoda fut baptisé Jean-Baptiste, et le général Boulanger portait le

prénom d’Ernest. Songez que les souverains se nomment Nicolas, Alphonse,

Gustave, George, Guillaume. Nous devons être modernes, cher maître.

Adhémar n’est pas moderne.»

Quand il prononça «cher maître», son interlocutrice eut un

haut-le-corps. Mais elle se remit vite, ne voulant pas paraître

inaccoutumée à ce titre. «Cher maître»... Évidemment, on ne pouvait lui

dire: «chère maîtresse». Jamais elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie

de langage. Personne n’avait encore songé à lui donner du «cher maître».

Elle éprouva une gratitude envers l’acteur, et dirigea doucement vers

lui ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes de sentiments

joyeux, exaltants et délicats, emplissaient d’une suavité imprévue.

Il se dit que c’était une brave créature, cette Gilles de Claircœur,

qu’on s’entendrait mieux avec elle qu’avec ces rossards de petits

auteurs, qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient pondu leur

premier lever de rideau, et qui, les nerfs toujours à vif, étaient plus

femmes que des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser que, tout

en faisant ses propres affaires, il apportait une fortune à un assez

chic type de bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard et son

sourire, fraternellement, des abîmes du vieux fauteuil, où il s’était

laissé glisser dans un abandon de béatitude.

Malheureusement, les regards de Fagueyrat («_Dieu! quelle étrange ardeur

ses yeux laissent en moi!_») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même,

les expressions des grands rôles. Ce n’étaient pas des regards

quelconques, animés des dispositions de l’instant. C’étaient ceux

qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que Rodrigue adresse à Chimène,

ceux dont Hamlet illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement un

peu d’amabilité.

Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en dehors de toute idée de

conquête, Fagueyrat estimait impossible qu’une femme échappât tout à

fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de celle-ci des décisions

plus essentielles pour lui que l’amour, et desquelles dépendait son

amour même, il déploya une éloquence grave, de paroles, d’attitudes,

avec ses jeux de physionomie les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un

charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage, ce qui donnait un

Fagueyrat supérieur au Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce

salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées et profondes, il eut

l’avantage de ce don si rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il

ne se forçait pas à des clameurs tragiques: un accent qui, par

l’oreille, va jusqu’à l’âme comme une caresse.

Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille fête. Une douceur

l’envahissait, dont elle ne se méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à

la pensée que cette causerie n’était qu’un commencement. Le commencement

d’une chose merveilleuse: un travail commun, des intérêts communs, avec

ce brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de femmes, un des acteurs

les plus en vue de Paris. Tout bas, elle exagérait les satisfactions de

sa fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence plus douce

montait des sources assoupies où dormaient ses tendresses et ses rêves.

Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité dans ses romans. Est-ce

que les flots ardents où elle avait épanché jusqu’à les croire taries

les velléités romanesques de sa nature, allaient lui remonter au cœur,

et bouleverser de leur tumulte son renoncement paisible?...

Allons donc!... La crainte ne l’en effleura même pas. D’ailleurs, dans

quelle sécurité la plaçait, vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et

ce qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui n’a de nom dans aucune

langue féminine en parlant de soi, sa laideur. «Suis-je si mal que

cela?... Je n’ai jamais pris la peine de soigner ma figure. Mon âge?...

Fagueyrat a dépassé trente ans, et je n’en ai pas quarante.»

Elle éclata de rire tout haut.

--«Pardon?...» demanda son visiteur, étonné.

La voyant distraite, il reprenait haleine, après avoir énuméré les

scènes capitales des _Malheurs d’une arpète_, et, plongé au plus profond

du fauteuil, il oscillait, d’un mouvement berceur, sur les sangles

détendues.

--«Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que vous disiez», s’écria la

romancière, avec une gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie.

«Non, je me moque de moi-même. Une idée absurde, qui me passait par la

tête. Ça ne vous arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les plus

sérieux.

--Ça m’arrive en scène, madame, dans les minutes les plus pathétiques.

C’est effrayant.

--Mon Dieu... pourvu que vous ne soyez jamais pris de fou rire en jouant

mon Adhémar... non... enfin... pas Adhémar. Mais son nom m’est bien

égal. Quand je pense que vous allez le jouer!... Je ne peux pas le

croire! Je suis si contente!»

On le voyait, qu’elle était contente. Elle rayonnait. Ce n’était plus la

bonne dame en zénana capucine, avec une joue trop rouge et l’autre trop

blême. Une égale flamme rose éclairait son teint, mettait un reflet dans

les prunelles blondes de ses grands yeux pleins de joie, rendait presque

seyante la nuance de la robe, sur laquelle d’ailleurs l’écharpe de

tulle, saisie et jetée d’abord à la diable, se drapait maintenant avec

légèreté, avec grâce, par on ne sait quel geste instinctivement coquet

de ces doigts féminins que n’avaient pu raidir tant d’années de labeur,

tant de milliers de lignes écrites.

--«Mais, après tout, monsieur Fagueyrat, la pièce n’est pas faite.

--C’est ce qui vous trompe, mon cher auteur. La pièce est faite. Vous

allez voir. N’avez-vous pas un scénario?

--Oui... très complet, très détaillé. J’avais pensé le donner à

l’Ambigu. Mais, j’hésitais encore. L’Ambigu... Il y faut du gros mélo...

Je voudrais, tout en laissant l’élément dramatique, me rapprocher de la

comédie de mœurs.»

Que l’auteur à qui l’on a retourné son manuscrit sans explication, lui

jette la première pierre.

Fagueyrat ne fut pas dupe. Il savait que de la copie dans le tiroir d’un

écrivain, c’est du stock en souffrance. Il n’y a pas preneur. Autrement

les feuillets auraient des ailes. Pas encore partis, ou piteusement

revenus, c’est la même disgrâce. Il dit à Claircœur:

--«Le scénario... Mais je ne demande pas autre chose. Je vois tellement

mon rôle!... Je le vivrai, je le créerai à mesure, avec vous, devant

vous. Imaginez, madame!... c’est un rêve que je réalise. Quand je sens

profondément un rôle, je brûle, par instants, de substituer aux phrases

d’auteurs, trop composées, trop figées, les cris plus vivants, tout

imprégnés de ma joie ou de ma douleur, que l’ardente réalisation d’un

caractère me fait jaillir de l’âme.»

Il dit bien cela. Il le croyait. Beaucoup d’acteurs le croient. Et tous,

en une minute d’emballement, sont capables de trouver le mot d’une

situation, de collaborer, dans une petite mesure, à l’œuvre qu’ils

interprètent. Mais rarement par la simplicité. La recherche de l’effet

personnel les incite à l’emphase.

--«Ah!» s’écria la feuilletoniste, «mais ce sera admirable. Avec le sens

du théâtre, que vous possédez si bien, et qui me manque...»

Fagueyrat protesta.

--«Vous avez, madame, des scènes qu’il suffira de découper, telles

quelles, dans le roman.

--Mais», suggéra-t-elle, «le principal rôle féminin, l’arpète, ma petite

«Lulu-tire-l’aiguille»...

--Oh! pour elle, madame, nous avons une interprète extraordinaire.

--Qui donc?...»

Fagueyrat fit un geste indiquant le mystère. Mais, comme, par ce geste

même, l’appui de l’accoudoir lui manqua, il eut l’air, tandis qu’il

s’engloutissait, d’un noyé agitant un bras convulsif. Énervé, il se

dressa en pied, quitta définitivement le voltaire et ses tapisseries

emblématiques. S’approchant de Claircœur, il chuchota, un doigt sur les

lèvres:

--«Pour votre délicieuse «Lulu-tire-l’aiguille», vous aurez une

surprise. Permettez-moi de ne pas vous dire encore le nom de l’artiste à

qui je songe. On lui propose des engagements de tous côtés. Ce serait

trop beau d’avoir cette petite-là! Nous devons manœuvrer habilement.

Laissez-moi faire. Je compte un peu sur son amitié pour moi, sur

l’influence que j’ai sur elle.

--C’est une débutante? Un premier prix du Conservatoire?...

--Mieux que cela... Une nature!... Fine, jolie à croquer, très jeune...

Il faut une très jeune personne pour votre arpète... la fraîcheur d’une

gamine de quinze ans... Rien d’artificiel... Et du naturel, de la

spontanéité... C’est l’idéal, n’est-ce pas? On ne peut pas faire jouer

ça par une actrice marquée, aux effets connus, quand elle aurait tout le

talent du monde.

--«Et vous pensez que nous aurons cette perle?»

Fagueyrat hocha la tête.

--«J’y ferai de mon mieux.

--Appartient-elle déjà au Théâtre-Tragique?»

L’acteur, qui marchait maintenant de long en large, s’arrêta, eut un

sursaut, tourna la tête vers la questionneuse, paupières écarquillées,

bouche entr’ouverte. La mimique de la stupeur, telle que l’enseigne dans

son cours tout sociétaire à part entière. Claircœur se répéta ce qu’elle

venait de proférer, s’assurant que le son en tintait encore dans ses

oreilles, et qu’elle n’avait pas, par distraction, demandé si l’actrice

exécutait la danse du ventre ou avalait des scorpions vivants. Elle vit

Fagueyrat revenir de son côté, se planter à un pas, les bras croisés. Et

telle fut sa soudaine inquiétude, qu’elle éprouva un notable soulagement

lorsque, enfin, elle lui entendit émettre cette simple phrase:

--«Vous croyiez donc être jouée au Théâtre-Tragique?

--Sans doute.

--Mon cher auteur!... Le Théâtre-Tragique n’est pas digne de vous. Ce

n’est pas sur une scène aussi démodée, aussi empêtrée de vieilles

routines, qu’on peut mettre en valeur le drame admirable, poignant de

modernisme, que vous allez tirer des _Malheurs d’une arpète_.

--Alors?...

--D’ailleurs», poursuivit-il, «ne lisez-vous pas les journaux?

Vivez-vous tellement à l’écart de l’existence sociale? Comment!... Vous

êtes la seule à ignorer que j’ai lâché le Théâtre-Tragique! C’est

curieux. Mais oui, mon cher auteur, je l’ai lâché. J’ai cédé à

l’opinion, aux prières instantes des critiques, du public. C’étaient,

tous les jours, des lettres, des articles. Que ne disait-on pas?... «La

place d’un artiste comme M. Fagueyrat n’est pas dans un théâtre de

second plan. Avec ses dons si personnels...» (Je cite, madame, je

cite...) «avec ses dons si personnels, son art de la mise en scène,

l’originalité de son goût, M. Fagueyrat nous doit un cadre nouveau, une

troupe inspirée par lui, des pièces correspondant à une formule neuve.

M. Fagueyrat se doit, et nous doit, un Théâtre Fagueyrat.» Est-il

possible, cher auteur et maître, que vous n’ayez pas cent fois rencontré

dans les journaux des tirades de ce genre!...

--Que voulez-vous? Je ne lis guère les journaux, ou je les lis mal. Je

parcours surtout les faits divers et les tribunaux... pour des sujets de

romans. Mais je regrette... J’aurais applaudi des deux mains. On avait

bien raison! Le Théâtre-Tragique, entre nous, c’est un Ambigu de second

ordre.

--Parbleu!

--Alors, où êtes-vous?...» Elle chercha. Devant l’expression énigmatique

et dédaigneuse de l’acteur, elle n’osait aucune supposition. Mais, comme

il ne bougeait plus, elle risqua: «aux Français?»

Il haussa les épaules.

--«L’enlizement dans la tradition! L’enterrement de première classe!...

Il y en a, madame, qui peuvent marcher dans les chemins battus. Pas moi.

Ces chemins fussent-ils ceux de la fortune et des honneurs.

--Ah! je vous comprends», murmura Claircœur.

Elle l’eût compris de même s’il eût avancé tout autre chose. Il disait

si bien, avec tant d’âme! Il l’appelait «son auteur». Un lien existait

entre eux. Et, parler théâtre à une femme de lettres qu’affole l’espoir

d’être jouée, c’est assurer, jusqu’aux pires extravagances, la bonne

volonté de deux oreilles les plus crédules, les plus extasiées du monde.

--«Ne vous ai-je pas dit qu’on m’impose de fonder un Théâtre Fagueyrat?

--Vous, directeur?... Mais vous joueriez?

--Bien entendu. Comme tous les artistes qui prennent un théâtre.»

Du coup, la romancière ne trouva plus de mots pour approuver, pour

exhaler son enthousiasme. Elle exulta quand elle découvrit que, décidé à

créer une nouvelle scène, l’acteur n’avait rien trouvé de mieux, pour

inaugurer sa direction, que de venir lui demander un drame tiré des

_Malheurs d’une arpète_.

--«C’est la haute portée morale et sociale de l’œuvre qui m’a séduit»,

déclara-t-il. «Vous développez les misères de l’ouvrière qui veut rester

pure, les dangers de l’apprentissage. On frémit devant les tentations,

les séductions, qui assaillent la pauvre petite «Lulu-tire-l’aiguille».

Quel cœur vous avez mis là dedans, chère madame! Une femme seule pouvait

écrire ces pages!

--J’y ai mis le meilleur de moi-même. Oh! avoir assez de talent pour

faire un peu de bien!...» soupira Claircœur. «Ma pauvre petite

Lulu-tire-l’aiguille!... Je n’ose pas vous avouer, monsieur... mais j’ai

pleuré plus d’une fois en écrivant son histoire.»

Les larmes lui jaillirent des yeux, roulèrent sur ses longues joues,

avant qu’elle pût sortir un mouchoir de la poche dissimulée sous les

plis du zénana capucine. Fagueyrat s’approcha, lui tendit la main. Lui

aussi, avait les paupières humides. Et de quelle sincérité d’émotion!

--«Permettez-moi de vous le dire, Gilles de Claircœur. Vous m’inspirez

une sympathie et une admiration profondes. Je suis fier de collaborer

avec vous.

--Moi aussi, mon cher interprète, mon cher ami, je suis contente, je

suis fière.»

Ils se serrèrent les mains. Sur le «plateau», ils se fussent embrassés.

Mais la griserie des coulisses commençait à peine de tourner la tête à

la sage et--jusque-là--tranquille romancière. L’effusion fut

chaleureuse, mais resta telle que le vieux voltaire aux bandes de

tapisserie et les dragons soutenant les torsades en bois de fer de la

vitrine, n’en pussent prendre le moindre ombrage.

Claircœur, alors, s’enquit du théâtre que comptait prendre Fagueyrat.

Mais il n’y en avait qu’un de possible! Élégant, central, une salle

récemment remise à neuf, ni trop vaste, ni mesquine,--libre,

d’ailleurs... libre, justement, par une chance inouïe--les

Fantaisies-Louvois, place Louvois, un théâtre dont le public avait un

peu oublié le chemin. Mais on le lui rappellerait.

--«Oh! je n’aurais pas espéré si bien... Le Louvois!» dit Claircœur,

usant de l’abréviation courante. «Vous l’achetez?

--Non, je le loue. Vous savez que l’immeuble appartient à une Société.

Or, un des membres influents du conseil d’administration de cette

Société est un ami de collège à moi, le marquis de Sépol. C’est lui qui

me réserve une priorité de faveur pour signer le bail. Je dois rendre

réponse avant demain.

--Comment! Vous n’avez pas déjà dit oui?... Mon Dieu! Si on vous

soufflait la location!

--J’ai la parole du marquis, jusqu’à demain.

--Qu’attendez-vous?

--J’attendais, cher maître, la certitude de débuter avec _Les Malheurs

d’une arpète_.

--Oh!...»

Claircœur eut seulement cette exclamation profonde. Et elle regarda

Fagueyrat, avec des yeux qui devinrent beaux à cette minute, et qu’il

jugea tels. Enthousiasmé lui-même de la réussite, désormais certaine, de

ses complexes projets, il s’écria, avec la chaleur de la jeunesse et de

la sincérité:

--«Madame, nous livrerons la bataille ensemble. Aussi vrai que j’existe,

j’en ferai pour vous une belle victoire!»

Presque aussitôt, une expression changée, où reparaissait l’artifice de

certains rôles, éteignit la flamme sur ses traits. Il ajouta:

--«Il y a encore une petite formalité... oh! si peu de chose...

--Notre traité?» suggéra Claircœur.

--«Non. Notre traité... Qu’en avons-nous besoin? Vos droits sont

garantis. Dix pour cent de la recette brute. Je voulais dire... pour le

bail du Louvois...

--Quoi donc?

--On me demande--simple formalité, je vous répète--une signature de

garantie.

--De garantie?...» répéta la femme de lettres, ignorante des affaires

comme un enfant au berceau.

--«Oui. Vous comprenez... Un loyer de deux cents francs par soir--six

mille francs par mois, ce n’est rien, pour nous.» (Il disait «nous» afin

de marquer l’intérêt qu’elle y avait, et comme si jamais sa pièce n’eût

dû quitter l’affiche.) «Ce sont des conditions exceptionnelles, que j’ai

obtenues par Sépol. Deux cents francs sur des recettes qui, en mettant

les choses au pire, en supposant la salle à moitié louée, seront de

trois mille francs.»

Rapide, et comme étrangère à sa pensée, une voix en Claircœur supputa:

«Le dixième de trois mille = trois cents francs par soir, au bas mot,

pour l’auteur.»

Fagueyrat continuait son explication. N’ayant pas eu le temps de

rassembler des fonds... (Il en trouverait. Personne ne trouve des fonds

plus aisément qu’un directeur de théâtre. Tant de gens paieraient pour

se faire jouer. Ceci négligemment)... il ne pouvait donner comme

garantie des recettes qui n’existaient pas encore. On demandait une

signature, une avance... des enfantillages. Avec Sépol, parbleu! Sépol,

le marquis de Sépol, vous savez bien?... En voilà un qui lui aurait

rendu service. Mais, membre du conseil de la Société, Sépol ne pouvait

pas. Claircœur observa naïvement:

--«Quel dommage que je sois une femme!

--Dommage! Ah! par exemple, ce n’est pas mon opinion», dit Fagueyrat,

avec une intention de galanterie.

--«Si... Parce que je vous offrirais ma signature. Je serais même très

fière...

--Eh! mon cher auteur, en quoi votre signature vaudrait-elle moins pour

émaner de jolis doigts féminins? On la connaît, votre signature. Au bas

de votre _Secret du guillotiné_, dans le _Petit Quotidien_, elle ne doit

pas représenter loin de cinquante mille francs. Il n’y a pas beaucoup

d’honorables négociants qui enregistrent ce chiffre annuel d’affaires.

--Vrai! je pourrais être votre garantie?...»

Elle riait, trouvait la chose divertissante, incroyable, faisait taire

au fond de soi, comme vilainement intéressée, la voix de tout à l’heure,

qui, maintenant, chuchotait: «De cette façon, mon _Arpète_ est sûre

d’être jouée, de rester sur l’affiche, de faire beaucoup d’argent. Je

tiens le directeur, le principal interprète, le théâtre. Quelle

influence j’aurai là!»

Déjà, dans sa tête bruissante, ce n’était plus _L’Arpète_, c’était _Le

Guillotiné_, qui lui succédait. D’autres encore. Le mirage de la rampe

éblouissait ce cerveau, pourtant bien équilibré. (Mais ce mirage-là en a

désorbité de plus solides.)

--«Qu’est-ce que c’est? Qui est-ce qui nous dérange?» s’écria Claircœur.

Car une porte s’était, entr’ouverte, puis refermée aussitôt. La

romancière éleva la voix:

--«Qui est là? Est-ce qu’on ne peut pas répondre?»

Son intonation avait quelque chose d’énervé, d’impérieux, que jamais

créature humaine n’y avait sans doute perçu auparavant. Mais des

sentiments nouveaux étaient en elle. Une fièvre. Et pourquoi? D’où cela

venait-il? Qu’y avait-il donc de changé? Est-ce que l’orgueil,

l’ambition, la folie du succès pécuniaire, s’allument tout à coup dans

les âmes qui les ignorèrent à l’époque des jeunes ardeurs? Comment

admettre des surprises de la personnalité plus invraisemblables encore?

La porte qu’on avait refermée, se rouvrit. Gilberte, son grand chapeau

de feutre sur la tête, ombrageant un visage plus grave que d’habitude et

légèrement pâli, s’avança:

--«Pardon, marraine... Je te croyais seule.»

Était-ce bien vrai? Céline avait-elle exceptionnellement tenu sa langue?

--«Entre donc, mignonne... Entre, que je te présente monsieur Fagueyrat.

--Je connais monsieur», dit la jeune fille avec une brève inclination de

la nuque.

--«Oh! sans doute... Tu l’as applaudi, comme tout le monde.

--Mieux que cela. Nous nous sommes parlé.»

Elle souriait, d’un petit sourire retroussé, presque agressif.

Sa tante, avec un peu d’étonnement, regardait Fagueyrat. Et l’acteur,

malgré son aplomb, malgré l’insignifiance de la rencontre, rougissait,

gêné.

--«Mais oui... L’autre soir... au Gymnase... En vous cherchant, madame,

je me suis permis...

--Ça ne valait pas la peine de te le dire, marraine. Je supposais bien

que, si monsieur Fagueyrat voulait te voir, il en trouverait sans peine

l’occasion.»

L’accent fut bizarre. Celle-là aussi changeait. D’où venait-elle, avec

ces traits pâlots, ces yeux brillants et aigus, ces yeux de soupçon?

Toutefois son rire frais lui fleurit les lèvres, en un charme de gaieté,

d’espièglerie, plutôt que de la vraie malice dont elle voulait acérer

ses paroles:

--«J’ai été bon prophète ce soir-là, monsieur. On vous a plutôt mal

reçu, dans la loge, là-haut, chez vos belles amies.»

Il se rengorgea, vexé.

--«J’ignore ce que cela signifie, mademoiselle.»

Sa solennité parut à Gilberte d’un comique irrésistible. Elle rit plus

fort, plus franchement, en petite fille qu’on menace par plaisanterie.

--«Mais si... mais si... vous savez bien. Elles vous ont mis en

pénitence, au fond. J’ai très bien vu. Vous faisiez une tête!...»

Brusquement, le rire se figea. Gilberte vit sa marraine debout, très

grave,--d’une gravité presque douloureuse, qu’elle ne lui connaissait

pas, et qui l’impressionna.

--«Mon enfant, c’est assez. Monsieur Fagueyrat et moi parlons de choses

des plus sérieuses. Tu seras bien gentille de nous laisser encore un

moment.»

Moins d’un quart d’heure après, Gilles de Claircœur, entièrement

d’accord avec le futur directeur des _Fantaisies-Louvois_, le

reconduisait à la porte.

Dans la galerie aux ripolines blancheurs, à l’instant des

congratulations dernières, Criquette jaillit tout à coup d’une

maisonnette à l’architecture composite: vannerie et peluche, pagode et

caveau de famille,--on ne savait trop ce que représentait l’édifice,

avec le prétentieux de ses lignes, et la puérilité de ses matériaux. La

petite chienne y dormait, le nez entre ses pattes, quand le bruit du

colloque la réveilla. Sa vue mal débrouillée perçut d’abord deux pieds

étrangers, deux pieds d’homme, qui, malgré leur pointure modérée et la

finesse de leur chaussure, lui semblèrent, dans le sursaut du réveil,

les bases effroyables de quelque envahisseur. Elle se précipita vers ces

pieds ennemis, avec des abois dont la soudaineté et l’éclat furent

cruels, le dos en arc et tellement hérissé, que son échine paraissait

une longue et étroite brosse à nettoyer les verres de lampe.

Fagueyrat eut un recul, dont le plus brave ne se fût pas défendu. Mais

Criquette, incapable de s’attaquer même à un rat d’hôtel, se bornait aux

fanfaronnades du gosier. On ne saurait dire qu’elle n’eût pas fait de

mal à une mouche, car elle happait ces bestioles avec une dextérité

telle, qu’une fois à portée de son museau, les infortunées

disparaissaient de ce monde, au fond de la petite gueule noire, dans un

«heup!» après lequel aucune n’était jamais revenue. Mais Criquette

n’avait de sa vie fait de mal à une créature vivante en dehors des

mouches. Ce n’était pas par Fagueyrat qu’elle allait commencer.

L’acteur, un peu confus de son entrechat précipité en arrière, lorsqu’il

eut constaté la dimension de l’assaillante, esquissa un vague sourire en

émettant la réflexion:

--«Décidément, je n’inspire pas plus de sympathie à votre fox qu’à votre

nièce.»

Mais la bonne humeur lui revint aussitôt, et il ajouta, se penchant pour

baiser la main de la romancière:

--«Je les apprivoiserai.»

Il s’en alla, sur ce mot, délicieusement dit, et sur le geste, d’une

grâce respectueuse. Avant de disparaître, toute sa personne souple de

jeune professionnel des attitudes élégantes, et son séduisant visage,

eurent un élan, un éclair: gratitude, joie, protestation silencieuse de

dévouement, naïve exubérance. Le charmant cabotin, malgré son

machiavélisme tissu de ficelles et sa vanité poseuse, était, comme tant

de héros des planches ou de la vie, un simple enfant, un grand gosse,

que la bonté d’une femme eût fait s’agenouiller, les larmes aux yeux.

Une main, de douceur presque maternelle, lui tendait le hochet follement

désiré. Fagueyrat dut se contenir pour ne pas manifester une émotion,

dont la chaleur, même exhalée vers une personne qu’il considérait comme

à l’abri de toute velléité d’amour, pouvait prêter à l’équivoque.

Mais, pour celle qui restait debout, immobile, dans la galerie aux

reluisances laiteuses, retenant sous ses paupières mi-closes le plus

expressif regard d’homme qui s’y fût doucement attardé, mieux eut valu

qu’il parlât. Mieux eût valu qu’il étalât sa griserie d’ambition, sa

certitude éblouie de fortune, de succès, qu’il avouât même les immédiats

bénéfices sensuels que lui vaudrait, ce soir, la victorieuse révélation:

--«Je suis directeur de théâtre. Je distribue de l’argent et des rôles.

La mine où je trouverai mes premiers fonds n’est pas près de s’épuiser.»

* * * * *

Lentement, Claircœur se dirigea vers la chambre de Gilberte.

--«Je puis entrer, mignonne?

--Mais oui, marraine. Tu peux toujours entrer.»

Par derrière, Criquette essaya de s’introduire, collée aux jupes de sa

maîtresse. Les oreilles en pointe, le regard distrait, elle affectait un

air indifférent, et se coula vers la descente de lit en peau de chèvre.

--«Oh! pas la chienne!... Renvoie-la, je t’en prie. Je trouve ensuite

ses poils partout, jusque dans mes cartons à chapeaux.»

Criquette, ayant parfaitement compris, déjà couchée en rond, souffla un

peu entre ses pattes--un petit soupir d’aise--en personne incapable de

croire qu’on troublerait son innocente sécurité.

Il fallut pourtant déguerpir, avec la faible compensation impliquée par

la formule d’exil:

--«Va, mon petit. Mémère te retrouvera tout à l’heure. Tu sais bien

qu’on ne veut pas de toi ici.»

Mais, soudain, Claircœur, s’étant retournée, oublia qu’on eût froissé

son chien.

--«Oh! ma Gilberte, ma toute chérie, tu as pleuré!

--Par exemple! Voilà une idée!» protesta la jeune fille.

--«Si... voyons, ne me dis pas non. Je t’ai fait de la peine, devant

Fagueyrat.»

Le nom vint ainsi, tout court, déjà entré dans la familiarité de la

maison. Toutefois, une hésitation imperceptible, un amollissement de la

voix, le détachèrent, lui donnèrent une vibration à part.

--«Je me fiche bien de ce monsieur!» déclara Gilberte.

Et elle fixa sur sa marraine un éclair de ses prunelles sombres, un

éclair mouillé, entre des cils perlés de gouttes fines, comme des

barbelures d’avoine après la pluie.

--«Ma fillette aimée, il ne faut pas m’en vouloir. Tu venais là,

étourdiment. Mon Dieu, il n’y avait pas de mal. Mais si tu savais ce que

nous décidions! Pense, Gilberte, il prend un théâtre... le Louvois, rien

que ça! Et la première pièce qu’il monte... Devine... _Les Malheurs

d’une arpète_.

--Vrai?...»

Gilberte fut un peu suffoquée. Elle n’était pas à un moment où l’on voit

d’abord le bon côté des choses. Pourtant la nouvelle fusait aux étoiles,

comme un beau départ de feu d’artifice.

La jeune fille tendit les bras.

--«Marraine... laisse-moi t’embrasser. Je suis ravie pour toi.

--Et pour toi, mignonne. N’es-tu pas au moins de moitié dans ce qui

m’arrive d’heureux?»

Elle entra dans les détails. Le principal rôle d’homme serait tenu par

Fagueyrat.

--«Et le principal rôle de femme, par Blandine Jasmin», suggéra

Gilberte.

--«Blandine Jasmin?...» répéta Claircœur, interloquée.

--«Mais oui, voyons... Ça doit être pour elle qu’il prend un théâtre»,

assura la jeune fille, avec cette tranquillité inconsciemment cynique

des ingénues qui parlent de choses scabreuses.

Elle vit se décomposer la physionomie de sa marraine, et elle ajouta

vivement, dans une intention gentille:

--«Oh! tu sais, pour l’arpète, la petite Jasmin fera aussi bien qu’une

autre. Il y faut surtout du naturel, de la jeunesse, un minois

chiffonné, bien parisien.»

Elle reprenait, sans le savoir, les termes par lesquels Fagueyrat avait

annoncé sa merveille. Claircœur l’interrompit.

--«Laisse donc. Ça ne tient pas debout. Tu as toi-même entendu dire

qu’il avait rompu avec cette petite sauteuse. Une liaison pareille, ça

peut aller pour un acteur du Théâtre-Tragique, mais pas pour le

directeur du Louvois.»

La créatrice d’Adhémar et du noble «guillotiné» parlait par la lèvre

dédaigneuse de l’excellente femme. Elle reprit un ton moins emphatique

pour demander à sa nièce:

--«Mais toi, ma Gilberte... Parlons un peu de toi. Tu as vu Monbardon?

--Sans doute, je l’ai vu. Puisqu’il m’attendait à trois heures.

--Eh bien, tu es contente?

--Très.»

La fraîche bouche se ferma sur ce monosyllabe comme le chaton d’une

bague sur une goutte de poison.

--«Tes chroniques vont paraître?

--On me l’a promis.

--Avez-vous arrangé une collaboration?

--Pas encore.»

Là-dessus, un sourire de jeune sphinx.

--«Tu réponds drôlement, Gilberte. A quelles conditions le _Gulliver_ te

publiera-t-il? Monbardon t’en a-t-il proposé?

--Oh! si peu.»

Claircœur, attentivement, considéra le jeune visage. Il se détournait,

amer, énigmatique. Sous les longs cils, de nouveau, une ligne humide

scintilla.

--«Mon petit enfant, tu as du chagrin. Parle-moi. Que s’est-il passé?»

Silence.

Alors, la tante, baissant la voix, rougissant de ce qu’elle osait dire:

--«Il ne t’a pas fait la cour, Monbardon?»

Gilberte se dressa, éclatant de rire.

--«Oh! marraine, le directeur du _Gulliver_ ne fait pas «la cour» à une

pauvre gosse qui prétend gagner son pain en lui apportant de la copie!»

Elle tapa du pied, s’ébroua comme un poulain nerveux.

--«N’en parlons plus, veux-tu, marraine. Si mes chroniques ne passent

pas, il sera encore temps de me présenter au concours du ministère.»

V

--«Dis donc, Bette, paraît que tante Gil n’est pas là?...

--Oh! que tu m’as fait peur!» cria Gilberte, en un sursaut qui secouait

son porte-plume et tachait d’encre la page commencée.

Elle écrivait, dans sa chambre, la table poussée contre la fenêtre

ouverte. L’été était venu, et le soleil de onze heures éclairait

l’étrange paysage parisien en arrière de la maison du boulevard Raspail.

Un morceau de quartier éventré par le percement de ce boulevard

apparaissait encore, tout pantelant, avec ses murailles sans symétrie,

dont quelques-unes montraient le dessin des étages, les zigzags

d’escaliers disparus, les noirs serpents des cheminées arrachées, et

quelques cloisons de chambres, où la tenture perdait peu à peu, sous le

vent et la pluie, la trace des meubles, des tableaux, qui s’y appuyaient

lorsqu’elles étaient closes, et que des êtres humains y vivaient leur

destinée.

Entre ces vieilles demeures et les bâtisses neuves, des morceaux de

jardins subsistaient çà et là. Un grand arbre, un seul, un condamné à

mort, verdoyait sa dernière saison. Sa cime, d’ailleurs éclaircie,

déjetée, dominait le quatrième étage habité par la romancière, et

voisinait avec la chambre de Gilberte. La jeune fille, qui, de la main,

pouvait presque atteindre aux plus proches rameaux, appelait «son parc»

ce bouquet de feuillage. Elle y avait niché plus de rêves que l’orme

n’avait jamais abrité d’oiseaux, et son imagination avait tant

excursionné le long des branches, que, pour l’enfant citadine, c’était,

en effet, plutôt un domaine qu’un arbre, ce centenaire taciturne. Elle

redoutait de le voir tomber sous la hache comme elle eût redouté de voir

mourir un ami.

La plume arrêtée, elle songeait, en le regardant, lorsque l’invasion

sans gêne de son frère l’avait fait tressaillir.

--«On n’a plus des manières pareilles, à dix-huit ans, Bernard. Si

j’avais su que tu viendrais ce matin, j’aurais fermé ma porte à clef.

--Tu me reçois gentiment, Bette. On peut le dire.»

C’est lui qui, jadis, avait trouvé ce diminutif de «Bette» pour

Gilberte, et il ne nommait jamais autrement cette sœur, qu’on lui avait

présentée toute grande lorsqu’il avait déjà dix ans, et avec laquelle il

se piquait d’être camarade comme avec un garçon.

--«Tu sais», fit-il, «c’est pas le moment de me chiner. Je viens de

recevoir un sale coup.

--Quoi donc?

--Le bachot... Raté encore une fois.

--Pas possible!

--Oui, ma vieille.

--Oh! mon pauvre Bernard!...»

Le «pauvre Bernard» s’approcha de la table en sifflotant, les mains dans

les poches.

C’était un long adolescent, à la figure mince, le teint pâle, sous des

cheveux bruns et lisses, avec des yeux gris jaune, pleins de feu. Il

offrait dans la physionomie une hardiesse qui pouvait devenir

audacieuse, et même insolente, mais qui n’était pas sans grâce, par

contraste avec la nonchalance des mouvements. Nonchalance, apparente,

comme celle des félins, sous laquelle on devinait des ressorts aux

détentes rapides, une ardeur de sang et de nerfs qui devait étourdir la

réflexion et gêner l’intellectualité, bien qu’au premier coup d’œil on

fût certain de n’avoir affaire ni à un sot, ni même à un être banal.

--«Comment as-tu pu te faire encore recaler, frérot? Après ton bel

effort, au lycée, depuis un an!

--C’est le sujet de dissertation qui m’a exaspéré. Je n’ai pas pu me

retenir de le développer à ma façon.»

--Qu’est-ce que c’était?

--Une maxime de la Rochefoucauld. Pige-moi ça: «_Les philosophes, et

Sénèque sur tous, n’ont point osté les crimes par leurs préceptes; ils

n’ont fait que les employer au bastiment de l’orgueil._»

--Sapristi!... Mais on donne trois sujets, à choisir. Tu n’avais qu’à

laisser celui-là.

--Pas de danger! Je rigolais trop quand on a dicté cette balançoire.

C’était d’un juteux!... Il n’aurait pas fallu être Bernard Andraux pour

se priver du plaisir d’ajouter le commentaire essentiel.

--Tu as trouvé quelque chose à dire là-dessus?

--Tu parles! Et en un style concis. Un mot. Ne fais pas tes yeux à la

tante Gil... un tout petit mot, trois lettres.

--Lequel?

--Zut!

--Bernard!

--Mais je l’ai répété plusieurs fois: zut! zut! zut!... Et zut!

--Quelle horreur! On ne t’admettra plus aux examens.

--C’est bien ce que j’espère.

--Oh! mon petit frère!... Papa le sait?

--Pas encore.

--Il va en faire un chambard! Et marraine... Elle sera furieuse contre

toi.

--Écoute, Bette... Arrête tes prophéties. Leur réalisation manquera de

gaieté. N’anticipons pas. Si je dois mourir sur l’échafaud, j’aime mieux

qu’on ne me le dise pas d’avance.

--Dans notre famille, tout de même, c’est plutôt...

--Notre famille... Justement. On y fait trop de littérature. Je serai

l’obscure exception. Jusqu’à ce crapaud de Lilie, que j’ai surprise

l’autre jour, cachant un cahier qu’elle avait intitulé: _Le Roman d’une

poupée_.

--Non!...

--Je l’ai ouvert, bien qu’elle trépignât de rage. Sais-tu ce que j’ai

lu?... Je t’épargne l’orthographe. «Les poupées ne naissent pas comme

les enfants. On les achète très cher. C’est pourquoi les petits pauvres

peuvent avoir de jolis frères et sœurs, mais n’ont jamais de belles

poupées.»

Gilberte rit.

--«Tu inventes, Bernard.

--Je te jure que non.

--Mais... Lilie expliquait-elle comment les enfants naissent?

--Je l’ignore. Elle m’a mordu la main d’une telle force que je lui ai

rendu son chef-d’œuvre, illustré d’une claque.

--Pauvre gosseline!

--Oh! je ne l’ai pas tuée.

--Bah! ce n’est pas à la taloche que je pense.»

Gilberte regarda vers son arbre, avec des yeux tristes.

Bernard grommela:

--«Plains-la donc! Vous autres, les femmes, vous avez toutes les veines.

--Tu trouves?»

Il y eut un silence, puis le commentateur de La Rochefoucauld reprit:

--«Dis donc, ma vieille, c’est pas pour philosopher que je suis ici.

Autrement, j’avais de quoi faire ailleurs. Tu sais?... Le môme Sénèque,

et le «bastiment de l’orgueil».

--Grand fou! Eh bien, maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire?

--Des choses épatantes. Je voulais en parler avec tante Gil. Va-t-elle

rentrer bientôt, ta marraine?

--Pas idée. Mais tu n’es guère poli. Pourquoi parlerais-tu avec elle

plutôt qu’avec moi? Au fond, toute jeune que je suis, je crois connaître

la vie mieux qu’elle, ma parole!

--Et moi, donc! Mais ce n’est pas à son expérience que je viens

recourir.

--Ah! bah!

--Non. Elle a de la galette en masse, n’est-ce pas, tante Gil?

--Oh! Bernard!...

--Quoi?... Je ne veux pas la dévaliser. Je peux bien lui demander un

service.

--Un service d’argent?... Tu en as donc besoin?

--Non. Je suis le seul.

--Un gamin comme toi... Et qui vient de rater son bachot pour la

troisième fois! Mon pauvre loup, ce n’est pas le jour pour taper ses

parents.»

Bernard bondit de colère. Une flamme courut sur ses joues maigres, aviva

la double braise de ses yeux.

--«Je te conseille de changer de ton, Bette, si tu veux que nous

restions amis. Je ne suis pas un gamin. Je suis un homme, résolu à faire

sa carrière à son idée. Ne m’aide pas... C’est ton affaire. Mais ne me

mets pas des bâtons dans les roues. Car tu t’en repentirais!»

Gilberte le calma, ce ne fut pas long. Elle l’aimait tendrement. Il n’en

doutait pas.

--«Mais alors, que diable!» conclut-il, «ne te range pas du côté des

ancêtres.»

Dans la détente de la réconciliation, il lui révéla son idée. Il ferait

de l’aviation. En deux ans, il pouvait gagner une fortune. Mais les gros

gains ne dureraient que pendant la période d’enfantement de la nouvelle

machine. Les records, les tours de force, la rivalité des journaux,--à

qui proposera l’épreuve la plus hardie avec la récompense la plus

formidable,--tout cela disparaîtrait quand serait trouvé le modèle à peu

près définitif de l’aéroplane.

--«Il en sera comme pour l’auto, comprends-tu, Bette. Plus rien à fiche,

du côté de l’auto. C’est rasé. Pourtant, il y a moins de vingt ans, des

gaillards de mon âge et de ma trempe ramassaient vite leur million, en

courant pour des constructeurs.

--Quand ils ne s’écrasaient pas en route», observa Gilberte.

--«Parbleu! Sans ça!... Mais, ma pauvre gosse, c’est le chic du truc.

Des métiers comme ça, où on devient plus célèbre, plus fêté qu’un

prince, même qu’un de tes princes de lettres. On est porté en triomphe.

On roule tout de suite sur l’or... Ou bien... Crac! En un clin d’œil...

Plus d’embêtement! Rasibus!... On ne s’en aperçoit même pas. Et on est

sûr d’un chouette enterrement par-dessus le marché.

--Si tu restes estropié?... Si tu grilles vivant dans l’essence de ton

moteur?...»

Bernard haussa les épaules.

--«Et avec ça, rien à fiche», ajouta-t-il.

--«Comment! Mais c’est là, qu’il en faut de l’énergie, de la volonté, de

l’endurance!

--Eh bien, petite bécasse, l’énergie, l’endurance, la volonté, c’est pas

des colles de pion, c’est pas du travail... C’est la joie de vivre.

J’appelle pas ça du turbin. Du turbin!... Quand on est là-haut, et qu’on

se dit: «La gloire et l’argent... ou la mort... Pas de milieu!» Tu crois

qu’on pense à battre la flemme et à faire des ronds d’encre dans les

marges, comme avec Sénèque, La Rochefoucauld, et tous ces sacrés

raseurs! C’est pas du travail d’avoir tout son être en jeu, dans une

passion d’arriver le premier qui fait que le danger même ne compte plus

auprès de la peur effroyable de n’être pas le vainqueur. Ah! Bette, ma

petite sœur! Rien que d’y penser, j’en tremble d’impatience. Le sang me

bout dans les veines!»

Il frémissait, ce long garçon, comme un arc tendu dont on pince la

corde. Ses yeux se doraient, se fonçaient tour à tour, prenaient par

instants la fauve fixité des prunelles d’un jeune aigle.

--«Bernard, tu m’effraies!... Je serai inquiète tout le temps. Je ne

sais si je dois t’approuver», hasarda sa sœur.

--«Mais», s’écria-t-il, fonçant vers elle, «je m’en fous, que tu

m’approuves ou non. De deux choses l’une: ou je trouverai l’argent

nécessaire pour mon apprentissage,--qui ne traînera pas, je t’en

réponds. Ou je me ferai manœuvre, domestique, n’importe quoi, dans une

école d’aviateurs. Seulement, comme ça me dégoûtera qu’on m’y réduise,

je ficherai le camp en Amérique. Et c’est là-bas que j’apprendrai. Si tu

ne tiens pas à ce que je m’en aille, faut m’aider à mettre tante Gil

dans mon jeu.

--Mais, mon pauvre petit... de l’argent... tante Gil...

--Elle n’en a pas, peut-être?

--Elle en dépense beaucoup, en ce moment. Je sais qu’elle a déplacé des

fonds.

--Pour son cabot?

--Qu’est-ce que tu dis!...

--Oui... Pour cette histoire de location de théâtre, où son Fagueyrat

lui prépare un de ces bouillons!...

--Bernard!» s’écria Gilberte, «je te défends de parler ainsi de

marraine! «Son» cabot!... «son» Fagueyrat... N’es-tu pas honteux?...

Qu’est-ce que tu oses insinuer?

--Oh! rien du tout», protesta le frère, avec calme. «Notre bonne tante

Gil est à l’abri de tous les dangers, sauf celui de se faire gruger par

un saltimbanque.

--Un saltimbanque! Marcel Fagueyrat? Un des premiers acteurs de Paris.

Et, avec cela, un homme tout à fait bien! Tu ne sais pas de qui tu

parles.

--Tiens! tiens!...» ricana le potache, en voyant s’animer le visage de

la jeune fille, «ce n’est donc pas seulement sur les bonnes poires mûres

que ce fringant premier rôle exerce ses ravages.»

Cette impertinence à deux tranchants allait déchaîner une fraternelle

dispute, lorsque des bruits de portes, de pas, de voix, provoquèrent une

diversion.

--«Voilà marraine qui rentre.

--Veine! je vais pouvoir lui parler.

--Mais... on dirait qu’il y a quelqu’un avec elle.»

A cette minute, une personne de vivacité juvénile, brillante, pimpante,

de clair vêtue, entra comme un léger tourbillon.

--«Gilberte, mignonne, je ramène Fagueyrat. Il déjeune. Va voir un peu à

la cuisine ce qu’il y a. Donne ce pâté, que je rapporte, pour qu’on le

dresse. Puis, expédie Céline chez le glacier, commander ce qui peut être

prêt dans une heure. Des coupes-jack, s’il y a moyen. Bernard, mon

petit, excuse-moi de ne pas t’avoir embrassé tout de suite. Ça va?... Tu

nous restes, n’est-ce pas? On va se régaler. Je vous fais déjeuner au

champagne.»

Sans arrêter de parler, Claircœur saisit le bras de sa filleule, la

retint.

--«Écoute... Oh! mes enfants, vous n’imaginez pas!... Les décors de ma

pièce... Nous venons de voir les maquettes, avec Fagueyrat. Ce sera

étourdissant, inouï... Il y a un truc, au cinq... vous m’en direz des

nouvelles! Si tout Paris ne court au pas au Louvois, rien que pour ça...

Mais va, Bette, mon trésor... On vous racontera à table. Tout ce que tu

peux avoir de mieux, pas, chérie. Et des fruits, n’oublie pas les

fruits... Il y a des pêches, en bas, vraiment belles, à deux francs

pièce.

--Deux francs une pêche, en juillet! Ben, tante Gil», cria Bernard dans

une gambade, «tu ne nous prêcheras plus l’économie!»

La griserie de joie émanant de la romancière gagnait ce jeune cerveau.

Si tout allait si bien, qu’importaient le recalage au baccalauréat, les

scènes prévues à la maison paternelle, l’opposition des parents à sa

vocation aérienne, le porte-monnaie bouclé du père Andraux, les crises

de nerfs de la maman, les hurlements effarés de Lilie? Bernard aurait

avec lui tante Gil et sa galette,--cette galette devant qui toute la

famille s’inclinait. Une personne aussi triomphalement heureuse ne

serait pas difficile à attendrir, à persuader.

--«Nom d’un chien! mais tu es épatante! Sais-tu que je ne te

reconnaissais pas quand tu es arrivée, ma petite tante Gil», dit le

grand gamin, qui, d’intuition, commençait à jouer son rôle de jeune

mâle, et débutait par une galanterie. Le compliment--si c’en est un de

ne pas reconnaître une femme, parce qu’elle apparaît en

beauté--contenait une dose très faible d’exagération. Bernard ne

revenait pas de la stupeur où l’avait jeté l’aspect nouveau de celle

qu’il appelait sa tante, et à qui, sans l’ombre de réflexion, il

attribuait envers lui des obligations de parenté.

Il la considérait encore, de ses yeux brillants et souriants, avec un

étonnement qu’il se gardait de dissimuler, puisque c’était un hommage

qui ne lui coûtait même pas la peine de l’invention.

--«Tante Gil, qu’est-ce qui t’est arrivé? T’as l’air aussi jeune que

Gilberte...» (Cela, c’était excessif.) «Et tu es mise!...» (Il fit

claquer sa langue, en connaisseur.)

--«Ma robe te plaît?...»

Si ce garçon de dix-huit ans eût été un observateur de cinquante, un

vieux psychologue aux yeux usés pour avoir trop regardé les âmes au fond

d’autres yeux, aux oreilles éprouvées par toutes les vibrations des

accents humains, il fût demeuré plus saisi par ces quatre mots: «Ma robe

te plaît?» que par la transformation extérieure de tante Gil.

«Ma robe te plaît?...» Était-ce bien la feuilletoniste du _Petit

Quotidien_, la femme sans coquetterie, sans élégance, presque sans âge,

rencontrée un soir d’hiver par Fagueyrat, au moment où elle allait chez

son directeur et ami, avec qui elle-même plaisanterait sur «sa bobine»

dépourvue de séduction?... Était-ce la maternelle tante adoptive,

préoccupée de la nichée qu’elle s’était donnée, de son appartement cossu

et de sa chienne Criquette?... Était-ce la même personne qui demandait

aujourd’hui--et à qui?... à son gamin de neveu:--«Ma robe te plaît?»

Bernard, le recalé du bachot, incapable d’apprécier la signification

surprenante, et peut-être tragique, d’une si simple question,--mais dans

quelle bouche!--déclara que toute la toilette était d’un chic intense.

--«Mais c’est ton galurin qui me colle au mur, ma chouette petite

tante», ajouta-t-il. «Je ne t’avais jamais vue qu’avec des tourtes sur

la tête... Des tourtes en velours et en jais l’hiver... Des tourtes en

crin et en fleurs surnaturelles, l’été. Et je te contemple sous un vrai

chapeau, un chapeau avec des bords, de larges bords, couvert de

l’onduleuse dépouille d’une autruche. Ça te va plutôt, tu sais.

Bigre!... Et ces bouclettes, là-dessous!... Tu n’as pas coupé tes

cheveux de devant, au moins? C’est des chichis?...

--Allons, Bernard, ne me décoiffe pas», dit Claircœur, s’écartant des

longs doigts indiscrets, en un sursaut d’agacement.

L’examen devenait trop minutieux, finissait par la gêner. Pourtant, elle

ne se tint pas de protester, pour les frisettes. C’étaient bien ses

cheveux, à elle. On savait assez dans la famille quelle masse elle en

avait, jusqu’à trouver une fatigue à se coiffer. Alors elle allégeait,

en rognant quelques mèches.

--«Mais, voyons... Ils n’ont plus la même teinte. Oh! tante Gil... Où

sont les petits blancs que nous comptions, là, sur la tempe? Je t’y

prends, je t’y prends!... Tu as mis du henné.

--Assez, Bernard! J’ai plaisanté un instant. Mais, je te prie... ne

passe pas les bornes. Cesse de t’occuper de mes cheveux, de mon chapeau,

de ma robe, n’est-ce pas, mon enfant?»

Il se le tint pour dit, regrettant d’avoir été trop loin. «La gaffe!»

pensa-t-il avec inquiétude. Il essaya de se rattraper par de

l’empressement.

--«Je ne puis pas t’aider pour le déjeuner, tante? J’aurai vite fait

quelque commission, tu sais.

--Merci. Pas besoin. Reste ici, chez ta sœur, pendant que je vais

retirer mes affaires.

--Et monsieur Fagueyrat?... Il est tout seul? J’irai bien...

--Monsieur Fagueyrat relit un acte, dans mon cabinet de travail. Ne le

dérange pas.»

Elle s’éloignait, en un bruissement de sa jolie robe de foulard aux

dessous de taffetas, dont la nuance hortensia bleu se fondait au corsage

sous du chantilly blanc. Une écharpe en mousseline de soie du même ton,

voilée de chantilly, glissait autour de sa taille. Son grand chapeau, en

paille de riz noire, s’ornait d’une immense amazone «pleureuse», d’un

bleu assorti, plus délicat.

Et vraiment, cette toilette charmante ne lui messeyait pas. Non plus

qu’on n’y dût voir la cause unique du changement si avantageux de toute

la personne. Quelque chose de souple, de féminin, presque de la grâce,

atténuant la lourdeur de la silhouette... Un éclat nouveau dans la

physionomie... Une ombre de rouge et de poudre aux joues, aux lèvres...

Une touche de crayon châtain fixant la courbe vague des sourcils blonds,

sous la chevelure mise en valeur, gonflée au fer, lustrée de reflets

vivaces... Par-dessus tout, un rayonnement intérieur transparaissant en

jeunesse--plus rajeunissant de fait que nul artifice--c’était tout cela

qui permettait à Claircœur de porter sans ridicule sa toilette d’un azur

indécis et ses vaporeuses dentelles.

Bernard la regardait sortir avec plus de surprise encore qu’il ne

l’avait vue entrer. Mais il n’en perdit pas sa présence d’esprit.

--«Petite tante!» s’écria-t-il, la retenant du geste et de la voix.

Pourrait-elle lui donner cinq minutes d’audience, avant ou après le

déjeuner, pour quelque chose de très sérieux?

--«Quelque chose de très sérieux?... Avec toi!

--Tante Gil... je te jure... Demande plutôt à Bette.»

Eh bien, soit. Mais alors ce serait avant le déjeuner, ce serait tout de

suite, quand elle reviendrait de sa chambre. Parce qu’il fallait à M.

Fagueyrat le temps de lire, de noter ses remarques. Tandis qu’après, on

répéterait ensemble les nouvelles scènes, on en chercherait le fort et

le faible, on compterait les minutes que prenait chacune. Gilberte les

aiderait alors. On n’aurait plus le temps de s’occuper de Bernard.

Lui, aurait préféré s’égayer d’abord du repas, en déguster les

succulences, satisfaire sa curiosité de l’acteur à la mode,--flatté

qu’il était, malgré ses railleries, de manger à la même table que

Fagueyrat. Un pressentiment l’avertissait que de telles joies seraient

moins complètes lorsqu’il aurait causé avec tante Gil. Sûr d’elle tout à

l’heure, il sentait sa confiance faiblir à l’idée que, dans un court

instant, il lui aurait tout dit, et que, d’un seul mot, elle pourrait

anéantir son espoir,--espoir dont il palpitait d’autant plus

passionnément, qu’il craignait le voir plus vite s’éteindre.

Dans une âme de dix-huit ans, qui ne discerne, entre son brûlant vouloir

et la réalisation du bonheur, que le «oui» ou le «non» d’un être, en

l’occurrence tout-puissant, l’imagination seule du refus affole.

Qu’est-ce donc que le refus lui-même, tel que l’entendit Bernard!

L’impétueux garçon, dans son désespoir, qui lui blêmissait la figure

jusqu’aux lèvres, en plombant ses paupières autour des prunelles

durcies, voulut à peine écouter l’atténuation sur laquelle insistait

tante Gil.

--«Je te répète, mon petit, que, si tes parents sont d’accord avec toi,

nous verrons. Mais jamais je ne t’aiderai à te faire une carrière en

dehors de leurs vœux. L’aviation... Est-ce que ça peut s’appeler une

carrière, seulement?

--Non», ricana-t-il, «c’est un petit jeu de tout repos, comme le

«puzzle».

--Gagner le prix d’un circuit, c’est un tour de force. Ça se fait une

fois. Et puis après? Ça n’est pas un métier.»

Il bondit.

--«Tante Gil, tu ne veux pas. Un point, c’est tout. Ne débine pas ce

qu’il y a de plus glorieux au monde en ce moment.»

Il fit trois pas, se planta devant la fenêtre ouverte, regarda le

«parc» de sa sœur, le fouillis des branches, des feuilles

poussiéreuses,--pauvre verdure qui, cependant, parmi tant de pierres,

s’imposait, captait le regard. Et il commença de siffler une valse.

--«Mon petit Bernard... Écoute, sois raisonnable. Je te promets une

chose. C’est de garder mon opinion pour moi si tes parents souhaitent

que tu deviennes aviateur. Je ne désapprouverai pas. Quant aux premières

dépenses, je m’en chargerai, dans la mesure du possible. Mais comment

veux-tu que je m’engage?... C’est peut-être au-dessus de mes moyens. Je

n’ai pas la moindre idée...

--N’en parlons plus, tante. N’en parlons plus. Mes parents!... Leur

demander!... Ils ne savent pas que j’ai raté mon bachot, et avec

scandale. Si tu crois que je rentrerai leur dire... sans avoir une

perspective d’avenir, indépendante d’eux, assurée...

--Grand enfant! Ne pas rentrer... Qu’est-ce que ces folies-là? C’est moi

qui leur dirai, pour ton bachot. Nous irons les trouver ensemble,

Gilberte aussi. Et, à nous tous, nous découvrirons bien la carrière vers

laquelle tu peux te tourner, qui te plaira, où tu montreras ce que tu

vaux. Car je crois en ta valeur, moi, Bernard, plus que tu n’y crois

toi-même. Un garçon de ton intelligence, réduit à faire une espèce

d’acrobatie!... A quoi penses-tu? Car, enfin, tu ne perfectionneras pas

les machines? Ce n’est pas la mécanique qui te tente. C’est le sport.

L’aéroplane, jusqu’à présent, ce n’est qu’un moyen, et un moyen très

imparfait. Ça ne peut pas être un but.

--Au revoir, tante Gil. Ou plutôt, adieu!» dit le jeune homme,

brusquement.

--«Qu’est-ce que ça veut dire? Tu t’en vas?... Tu ne déjeunes pas?...»

Bernard essayait d’un coup de théâtre. Sa sœur entra. Et il voulut

prendre congé des deux femmes,--dramatiquement. Partirait-il pour

l’Amérique, comme il l’avait annoncé à Gilberte? Mais avec quel argent,

pour payer le passage? Piquerait-il une tête dans la Seine? Il était

trop bon nageur. Se précipiterait-il du haut de la tour Eiffel, pour

avoir une fois l’illusion de flotter dans l’espace avant de quitter ce

monde? Ces sombres alternatives, et bien d’autres, non moins sinistres,

se lisaient sur son jeune visage têtu, pâle, fermé, comme dans le geste

à la fois découragé, doux et résolu, par lequel il desserrait les bras

caressants qui cherchaient à le retenir. Mais quelqu’un frappa à la

porte, et la voix de la cuisinière se fit entendre:

--«Madame, c’est le glacier. Au lieu de coupes-jack, il propose une

bombe-surprise. Faut-il accepter?

--Qu’est-ce que c’est que ça... une bombe-surprise?» demanda Bernard,

tandis qu’une étincelle gourmande éclaircissait son orageux regard.

--«Reste, et tu le verras, grand gosse!» dit tante Gil, en riant.

Elle s’en alla conférer avec le glacier, pendant que Gilberte

expliquait:

--«Une bombe-surprise, c’est de la glace à la vanille, en dehors, avec

une crème au chocolat chaude, en dedans.

--Ça doit bien faire, entre la langue et le palais», affirma Bernard,

décisif.

--«Tu peux toujours en manger. Tu auras bien le temps de te suicider

après», insinua Gilberte, avec une gravité malicieuse.

Son frère daigna sourire. Mais, aussitôt, revenant aux allures

tragiques, il prit sa sœur à l’épaule, la regarda au fond des yeux.

--«N’empêche, ma petite, que tu n’oublieras pas ce jour-ci. Tu t’es mise

contre moi avec ta marraine...

--Peux-tu dire!...

--Tu t’es mise contre moi avec ta marraine. Tu auras ta part de

responsabilité dans ce qui arrivera. Ma résolution est prise. Je serai

aviateur. Pas si bête que de me suicider!... On fait toujours ce qu’on

veut, dans ce monde, quand on le veut bien.»

Gilberte essaya encore de tourner la chose en plaisanterie. Mais elle

resta plus soucieuse qu’il ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le

déjeuner, elle observa Bernard. Il n’affecta pas la gaieté. Mais il fit

honneur au repas. Une fois de plus il démontra la faculté indéfinie

d’absorption d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente duquel on

chercherait vainement l’abîme où peut se loger tant de nourriture. Poli

envers Fagueyrat, il demeura sur la réserve avec une dignité froide, qui

prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur des Fantaisies-Louvois

(car Fagueyrat l’était bel et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention

à ce long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua même pas les

airs importants. Gilberte, très préoccupée, au fond, de son frère, tenta

plusieurs fois de le mêler à leur conversation,--entreprise difficile,

car on ne parlait que théâtre, décors, répétitions, interprètes, et

autres arcanes pour le potache. Après un mot distrait de Fagueyrat du

côté de Bernard, le comédien repartait de plus belle, jusqu’à déclamer

des passages de son rôle dans _Les Malheurs d’une arpète_.

A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du regard dardé par les yeux

électriques du gamin. Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes,

presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle n’aima pas non plus

l’expression qu’il prit en observant le luxe nouveau du couvert. Pour

lui, ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que Gilberte, qui

les avait vues surgir, l’une après l’autre, depuis quelques mois, s’y

accoutumait,--et d’autant plus aisément que son sexe et ses goûts

l’inclinaient aux recherches d’élégance.

Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait jamais aperçu des fleurs

courant en guirlande à même la nappe, surtout le long d’une nappe

ajourée de guipures, et posée sur un transparent de satin jonquille.

Jamais il ne s’était servi d’un couvert spécial pour le poisson (à ce

point qu’il s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les plats au

milieu de la table, les présentait à la gauche de chaque convive. Et

Céline portait des gants blancs! Le vin (rouge ou doré, au choix)

emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le champagne survint dans

un broc de cristal bardé d’une armure scintillante, entre les ciselures

de laquelle on distinguait une poche à glace intérieure. Lorsque des

bols parurent, pour se rincer les doigts, faisant danser au mouvement du

plateau les petites roses pompon jetées sur leur eau parfumée, Bernard

se rappela l’_Orgie romaine_ de Couture.

Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence bourgeoise,

popote et sans façon, de son enfance. Et il la trouva plus complètement

transformée encore par mille détails insaisissables que par la toilette

hortensia bleu et chantilly blanc. Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle

ressassait des scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée

qui soulèverait le public. Elle le nommait indifféremment «mon cher

directeur», ou «mon cher interprète». Mais, une fois, ce fut: «mon petit

directeur». Et, une autre fois, Bernard crut entendre: «Mon petit

Fagueyrat.» (Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire: «Monsieur

Fagueyrat».) Car la voix aussi avait changé, coulait plus profond, avec

des lenteurs caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se modulait

avec de légers rires, en claires sonorités de carillon. Elle était rose,

tante Gil, rose d’avoir tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou

factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de champagne de grande

marque. Bernard, à l’étiquette de la bouteille vide, restée sur le

buffet, ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes, signature de

l’épicier bien connu,--cet oiseau symbolique, qui reparaissait à toutes

les bombances de famille, et dont l’effigie radieuse planait sur ses

jeunes années. Tante Gil n’achetait plus du champagne d’épicier.

Elle se leva de table, après avoir joué un instant, du pouce et de

l’index, avec la rose pompon du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le

bras, comme sur la scène, quand on se lève du repas mondain,--avec une

grâce soulignée.

Au salon, le café attendait, dans une verseuse signée de quelque orfèvre

d’art. Gilberte le servit. Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais de

liqueurs, se refusant aussi formellement à griller une cigarette chez

une dame, on se mit très vite au travail. On déploya plusieurs copies de

l’acte en cours de composition.

--«Il y a encore des longueurs», affirmait le comédien. «Nous allons, en

le jouant à nous trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra

couper. Regardez la pendule. Deux heures et quart. A trois heures, au

plus tard, il faudra que tout soit dit. Sinon...»

Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des ciseaux. Sa physionomie

charmante respirait la joie d’une occupation qui le passionnait.

Collaborer de si près avec un auteur, chercher, trouver les effets, se

tailler lui-même un rôle à sa guise, quelle fierté! quelle joie!

D’ailleurs, n’était-il pas un maître, un directeur, un puissant? La

sourde ivresse de cette ascension frémissait par-dessus tous ses

sentiments, toutes ses pensées, le maintenait dans un état de félicité

auquel il n’avait même pas besoin de songer pour en jouir.

Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est une force magnétique.

Chacun de ses mouvements répand alentour des effluves qui font plus ou

moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le maussade Bernard

lui-même se sentit presque conquis, à cet instant, par la vivacité

expansive du comédien, par sa fine amabilité, surtout par la façon

ingénieuse, délicate, dont il suggérait à Claircœur des changements dans

le dialogue. Il développait, par des exemples cocasses, les perspectives

singulières du théâtre, indiquait le peu qu’il faut parfois pour qu’une

réplique passe ou ne passe pas la rampe, et semblait toujours supprimer

à regret un passage supérieur, pour se soumettre aux exigences

simplistes de la scène.

Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue, de le jouer pour en

découvrir les ressorts émouvants, lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter

aux pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la grande amoureuse,

tandis que Gilberte,--l’arpète, «Lulu-tire-l’aiguille»--apportant une

toilette de sa maison de couture, les surprenait et fondait en pleurs,

le contempteur de Sénèque et de La Rochefoucauld se crispa d’irritation.

«Quel cabot!» s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions qu’il

n’avait pas analysées se précisèrent. La fureur, la jalousie,

l’inquiétude, prirent en lui des voix distinctes. «C’est pour ce rossard

de «m’as-tu vu» que tante Gil refuse de m’aider. Il l’a empaumée. N’y en

a que pour lui. Elle donnerait toute sa galette pour lui voir faire les

yeux blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne s’adresse pas à

elle. Et, quant à ma sœur, ça y est. Elle est montée dans le même

compartiment. Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait y

avoir de l’avaro.»

Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois, l’air fatal dont il

souligna son adieu ne produisit aucun effet. Il s’en alla, exaspéré.

* * * * *

Le soir de ce jour, quand Théophile revint du ministère, sa femme usa de

mille circonlocutions pour lui annoncer l’échec de leur fils au

baccalauréat. Il n’avait pas encore saisi, quand Bernard intervint:

--«Ben quoi! autant le dire tout de suite. Je suis recalé. Seulement,

p’pa, n’use pas ton éloquence, et ne te surmène pas pour te mettre en

colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux. J’ai déjeuné chez tante

Gil. Elle nous aura bientôt ruinés, du train dont elle marche. Tout ça,

pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise. Le théâtre?... Si ce

n’est pas le comédien. Ce bellâtre de Fagueyrat est installé chez elle

comme un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez si c’est

convenable d’y laisser Bette. Que la vieille se laisse gruger ce qu’elle

prétend mettre de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle. Mais,

à la petite... il pourrait lui arriver pire. Il faut les voir, toutes

les deux, avec leur cabot!... L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez

l’œil. Gare la casse!»

Au tournant des jours (Gilles de Claircœur) · 第 13 / 23 题