Si, dans les années qui ont précédé 1914, quelque chose semblait
garantir la paix, c'était que les vaincus de 1871 ne songeaient pas à
prendre leur revanche. Et l'Allemagne était si forte que personne ne
pensait à l'attaquer. D'ordinaire, le vainqueur n'a pas intérêt à
remettre sa victoire en question. Mais l'Allemagne voulait la guerre.
Elle avait un trop-plein d'hommes. Elle était, comme aux anciens temps
de l'histoire, poussée à envahir ses voisins. Cependant, pour qu'elle
n'eût pas à combattre seule toute l'Europe, pour qu'elle gardât au moins
l'Autriche comme alliée, il fallait que la guerre se présentât sur un
prétexte qui ne fût pas allemand, mais autrichien. Telle fut justement
l'occasion que lui fournit le conflit de l'Autriche avec la Serbie.
Ainsi c'était des lointaines régions de l'Europe, comme au dix-septième
siècle, après la Montagne Blanche, comme au dix-neuvième siècle, après
Sadowa, que la guerre avec l'Allemagne venait chercher les Français.
On se doutait si peu de ce qui allait se passer que le président
Poincaré et le président du conseil Viviani rendaient une visite de
politesse au tsar lorsque l'ultimatum autrichien fut rédigé, d'accord
avec l'Allemagne, dans des termes tels qu'on pouvait croire que la
Serbie ne les accepterait pas. Cet ultimatum fut remis à Belgrade le 23
juillet, au moment où Poincaré et Viviani quittaient Saint-Pétersbourg.
A Paris, l'ambassadeur allemand avertit tout de suite la France que les
conséquences d'une intervention quelconque dans cette affaire seraient
«incalculables». La France et les puissances amies n'intervinrent que
pour recommander à la Serbie de céder et la réponse serbe fut une
acceptation sur tous les points, sauf un seul, qui pouvait d'ailleurs se
régler par un arbitrage. Mais l'Autriche était résolue à écraser la
Serbie et à en finir avec le péril slave qui menaçait de la dissocier.
L'Allemagne était résolue à la guerre. Toutes deux repoussèrent la
conférence européenne que l'Angleterre proposait. Le tribunal de La Haye
fut pareillement récusé: les institutions internationales par lesquelles
on avait voulu, depuis une vingtaine d'années, conjurer le péril qui
approchait, ne comptèrent pas une minute. Deux jours après la remise de
l'ultimatum, l'Autriche déclarait la guerre à la Serbie. Dans l'espace
d'une semaine, le mécanisme des alliances joua et une partie de l'Europe
se jeta contre l'autre. Tout ce qui était contenu à grand-peine depuis
1871 fit explosion. Tout servit à agrandir le massacre au lieu de
l'arrêter: forces accumulées par le système de la paix armée, richesses
et ressources créées par de longues années de travail et de
civilisation. L'équilibre des systèmes diplomatiques, la dépendance des
intérêts, l'immensité même de la catastrophe que devait causer un pareil
choc, ce qu'on avait cru propre à prévenir le grand conflit fut inutile.
Les obstacles devinrent un aliment. La démocratie, le socialisme
international n'empêchèrent rien. La guerre démocratique, de peuple à
peuple, fut seulement «plus terrible», comme Mirabeau jadis l'avait
prédit, et personne ne fut capable d'y mettre un terme par les moyens
qui limitaient les guerres d'autrefois.
Dès le 15 juillet, la volonté de l'Allemagne avait rendu un retour en
arrière impossible pour tout le monde. La mobilisation des uns
entraînait celle des autres. L'Autriche ayant mobilisé toutes ses
forces, la Russie mobilisait les siennes à son tour. Dans cette légitime
mesure de précaution, l'Allemagne trouva le motif qu'elle cherchait. Le
1er août, elle déclare la guerre à la Russie, somme la France d'annoncer
ses intentions et, comme le gouvernement français se contente de
répondre que la France fera ce que ses intérêts commanderont, le
gouvernement allemand invente que nous l'avons nous-mêmes attaqué. Le
gouvernement de la République ne pouvait plus échapper au destin et il y
eut quelque chose de tragique dans ses efforts de la dernière heure.
Vainement le président Poincaré avait écrit au roi George pour l'avertir
qu'un mot de l'Angleterre, prononcé à temps, pouvait encore faire
réfléchir l'Allemagne. L'Angleterre a un Parlement, des ministres
libéraux et pacifistes, et elle n'interviendra qu'au moment où la
Belgique sera envahie. La France est bien obligée, le 2 août, de
mobiliser à son tour: on rassure encore les Français, on leur dit que
«la mobilisation n'est pas la guerre». Viviani ordonne que nos troupes
se retirent à 10 kilomètres de la frontière pour prouver que nous ne
sommes pas les agresseurs. Mais il était impossible de refuser le
combat. Si nous avions déclaré notre neutralité, renié l'alliance russe,
l'Allemagne aurait exigé comme gage la remise de Toul et de Verdun. Elle
aurait battu la Russie et nous eût ensuite tenus à sa discrétion. La
France devait se défendre ou accepter le joug.
Le peuple français le comprit. La mobilisation, bien préparée par notre
état-major, eut lieu non seulement avec ordre, mais avec confiance.
C'était sur notre décadence que l'Allemagne avait compté. Elle avait cru
que la guerre serait chez nous le signal d'une révolution qui fut même
annoncée dans les pays de l'Europe centrale. Elle se trompait.
L'assassinat du chef socialiste Jaurès, dans la soirée du 31 juillet,
n'avait pas causé le moindre trouble. Pour sa défense, la nation fut
unie. Ce qu'elle ne savait pas, c'était à quel point sa préparation
matérielle à la guerre était insuffisante, à quel carnage elle allait.
La troupe portait encore le vieux pantalon rouge, véritable cible. Notre
canon de 75, arme redoutable, ne pouvait rien contre la supériorité des
Allemands en grosse artillerie. Des années de négligence et
d'imprévoyance furent payées par la vie de milliers et de milliers de
Français.
La colère contre l'agresseur avait, d'un seul coup, balayé beaucoup
d'illusions. Ce qui soutenait la confiance, c'était que, cette fois,
nous n'étions pas seuls comme en 1870. On savait les Allemands forts et
nombreux. Mais la Russie, réservoir d'hommes, quelle compensation! Et
puis, des alliés, nous ne cesserions pas d'en avoir de nouveaux. Le 3
août, l'Allemagne nous déclare la guerre. Dès la veille, violant des
traités, elle a sommé le gouvernement belge de livrer passage à ses
armées, et la Belgique décide tout de suite de se défendre. Cette
décision obligeait l'Angleterre, encore hésitante, à intervenir, parce
qu'elle avait promis, en 1839, de garantir la neutralité belge et aussi
parce qu'il était dit que jamais dans l'histoire elle ne tolérerait
qu'une grande puissance européenne s'emparât des bouches de l'Escaut. La
solution qu'avait trouvée, sous le règne de Louis-Philippe, l'antique
problème des Pays-Bas, se montrait pour nous salutaire. Non seulement la
Belgique, devenue une nation, était dans cette grande guerre à nos
côtés, mais elle y entraînait tout l'Empire britannique, et lorsque
l'Angleterre entre dans un conflit européen, l'histoire enseigne qu'elle
ne s'en retire qu'après avoir vaincu.
France, Russie, Belgique, Angleterre, cette «Entente», déjà si vaste,
semblait plus que capable de tenir tête à l'Allemagne et à l'Autriche et
de les battre. L'Italie, fidèle à l'accord qu'elle avait signé en 1902,
s'empressait de nous informer qu'elle resterait neutre et, par là, nous
délivrait d'un lourd souci sur notre frontière des Alpes. Le seul
concours que l'Allemagne allait trouver, ce serait celui de la Turquie
et de la Bulgarie, concours non pas négligeable, car il a compliqué et
prolongé la lutte, mais insuffisant pour lui donner la victoire quand
son coup de surprise aurait été manqué. Ce qu'on ne soupçonnait pas, en
1914, c'était qu'il nous faudrait encore beaucoup d'autres alliés pour
venir à bout du grand Empire militaire, tant d'alliés que nous en
serions les prisonniers un jour, et que, pour la France, de nouvelles
difficultés naîtraient de là.
A la vérité, nous avons échappé à un désastre foudroyant par un hasard
tel qu'il a tout de suite paru comme un miracle. L'Allemagne avait cru
que la France se décomposerait moralement et politiquement sous le choc
et elle avait commis une erreur: son agression avait produit chez nous
le phénomène de l'«union sacrée». Mais l'union n'était pas moindre chez
elle et, le 4 août, dans les deux Parlements à Berlin comme à Paris, les
socialistes eux-mêmes avaient tout approuvé. Avec l'assentiment de
l'Allemagne entière, une machine de guerre comme le monde en avait peu
vu était lancée contre nous.
Les moins confiants des Français furent surpris par la rapidité de
l'invasion. Quand on connaissait la force militaire de l'Allemagne, on
croyait au moins à plusieurs batailles, d'un sort incertain, près des
frontières, loin de Paris. Après le temps nécessaire pour mettre en
marche d'énormes armées, les opérations proprement dites avaient
commencé le 17 août. Dès le 22, les Français et les Anglais, qui
s'étaient portés au secours de la Belgique, devaient reculer à Charleroi
et à Mons. Les Allemands entraient en masse sur notre territoire,
occupaient le nord de la France dans l'espace de quelques journées et
s'ouvraient le chemin de Paris tandis que les Alliés battaient en
retraite. La France, dont le gouvernement ménageait les nerfs, n'apprit
la situation que par un de ces communiqués laconiques dont il fallait se
contenter dans l'intérêt général: avec tant d'autres droits, la
discipline supprimait celui de tout dire. «De la Somme aux Vosges»,
disait le communiqué. Il révélait ce qu'on avait tenu caché: l'invasion,
la chose terrible qu'on avait vue trois fois au siècle précédent. Et la
Somme devenait bientôt la Marne. Des avant-gardes allemandes
paraissaient à quelques kilomètres de Paris, d'où le gouvernement, pour
ne pas être enfermé et assiégé comme en 1870, était parti pour Bordeaux.
C'est à ce moment que se produisit la circonstance inespérée qui sauva
tout.
On a beaucoup discuté sur la bataille de la Marne. L'histoire dira que
Joffre l'a gagnée parce qu'il eût été seul responsable s'il l'avait
perdue. Le général Gallieni vit sans doute le premier la manoeuvre à
tenter contre le flanc de l'armée de von Kluck qui avait marché trop
vite. Joffre, qu'un sang-froid étonnant n'avait pas abandonné depuis
Charleroi, eut le mérite de comprendre la situation et, au lieu de
continuer la retraite, de donner à toutes nos forces l'ordre de se
porter en avant. C'est un des plus beaux redressements militaires qu'on
ait vus dans l'histoire et les Allemands en furent déconcertés. La
bataille de la Marne, bataille gigantesque, qui s'étendit des abords
immédiats de Paris jusqu'à la Moselle, dura du 6 au 13 septembre et se
termina par la défaite et le recul général de l'ennemi. Paris était
sauvé. L'invasion s'arrêtait. Les Allemands s'étaient proposé de mettre
la France hors de combat en six semaines pour se retourner ensuite
contre la Russie. Ce plan avait échoué. En Allemagne, quelques hommes
clairvoyants commencèrent à comprendre que la guerre était perdue.
Elle était encore loin d'être gagnée pour nous. Après la bataille de la
Marne, la France crut à la victoire complète, à la délivrance du
territoire, comme après Valmy. Nos armées, fatiguées par leur retraite,
puis par leur prodigieux effort, dépourvues des munitions qui eussent
été nécessaires, ne purent empêcher les Allemands de s'établir sur de
nouvelles lignes, de l'Oise jusqu'à l'Argonne. Dès le 17 septembre, le
front était stabilisé, les tranchées se creusaient face à face: une
sorte de guerre de siège, atroce et journellement meurtrière,
commençait. En vain les Allemands essayèrent-ils de reprendre leur
offensive et d'envelopper de nouveau les armées anglo-françaises en
passant cette fois par la Flandre maritime, dans ces parages des eaux et
des dunes où l'on s'était si souvent battu dans les vieilles guerres des
Pays-Bas. Il y eut là d'inoubliables faits d'armes, comme celui de
Dixmude. L'inondation aida à barrer la route aux Allemands. Au
commencement du mois de novembre, après la bataille de l'Yser, ils
durent reconnaître qu'ils ne passeraient pas, mais nous avions pu
seulement les empêcher de passer.
On se battait, on allait se battre longtemps encore, depuis les rivages
de la mer du Nord jusqu'au Caucase, de la Baltique jusqu'aux bords du
canal de Suez, la Turquie étant entrée dans le camp de nos ennemis. La
guerre se développait et se nourrissait de la guerre. Elle se
prolongeait par l'équilibre même des belligérants, l'Allemagne trouvant,
dans sa préparation du temps de paix et dans une organisation patiente,
des ressources suffisantes pour balancer la supériorité du nombre qui
était du côté des Alliés. La guerre se prolongeait aussi parce que
l'Allemagne ne pouvait demander la paix sans avouer son échec, tandis
que les Alliés s'étaient prémunis contre leurs propres défaillances. Le
4 septembre, au moment même où s'engageait la bataille de la Marne, ils
avaient signé le pacte de Londres par lequel ils s'interdisaient de
conclure la paix séparément. Plus encore que ce contrat, la situation
elle-même garantissait que, quoi qu'il arrivât, l'Angleterre, du moins,
ne renoncerait pas à la lutte. Sauf un petit coin de terre, la Belgique
était occupée par les Allemands. Anvers et Ostende étaient entre leurs
mains. Jamais l'Angleterre, qui était intervenue dès que la neutralité
belge avait été violée, ne permettrait à l'Allemagne ce qu'au long des
siècles elle n'avait pas permis à la France. La Belgique redevenait
ainsi ce qu'elle avait été si souvent dans l'histoire: le point autour
duquel s'organisait la politique de l'Europe, et dont la paix et la
guerre dépendaient. Quant à la France, envahie et occupée, elle aussi,
dans sa partie la plus riche, tandis que les hostilités se poursuivaient
sur son territoire, il ne lui eût pas été possible, l'eût-elle voulu, de
se soustraire à l'engagement du 4 septembre. L'armée anglaise était
venue sur notre sol combattre à côté des nôtres, et ses faibles
effectifs du début s'accroissaient: l'Angleterre, rebelle à la
conscription, finissait par y recourir. Son effort répondait de sa
ténacité et nous étions attachés à son destin. Il n'en est pas moins
vrai que la lutte se passait chez nous, que nous en subissions les
ravages, que les Allemands pillaient et détruisaient les régions
occupées, qu'ils y maltraitaient les habitants: une calamité effroyable,
sans exemple depuis les invasions barbares, et dont nous ressentirions
longtemps les effets. Cependant c'étaient aussi les soldats français qui
devaient consentir les sacrifices les plus lourds et se trouver présents
partout où il y avait danger.
Mais la guerre régnait, elle dirigeait tout. L'Allemagne elle-même,
après l'avoir provoquée, en était prisonnière. «Jusqu'à la victoire,
jusqu'au bout», devint le mot d'ordre des deux côtés de la tranchée. En
France, quelques mois plus tôt, ceux qui parlaient encore des provinces
perdues passaient, comme Déroulède, pour des exaltés dangereux.
Reprendre l'Alsace-Lorraine fut pourtant le «but de guerre» que, tout de
suite, sans discussion, la France s'assigna, si naturellement qu'il
semblait qu'on n'eût jamais cessé d'y penser.
Le but était loin et il y avait bien des périls à traverser avant de
l'atteindre. Et d'abord il fallait chasser l'ennemi, en finir avec
l'odieuse tranchée, l'épuisante guerre souterraine, où des hommes
périssaient chaque jour, par petits paquets. L'année 1915 se passa en
efforts infructueux pour percer le front. En mars, une première
offensive échoue en Champagne, et une deuxième, en septembre, ne
réussira pas mieux. Une autre, après un début heureux, qui fit illusion,
échoua en Artois aux mois de mai et de juin. A ce moment-là, renonçant à
sa neutralité, l'Italie à son tour vient grossir l'Entente; nous avons
un allié de plus, mais la guerre ne cesse de s'étendre en Europe, comme
un incendie. En octobre, ce sont les Bulgares qui se joignent à nos
ennemis. Déjà la Turquie coupe nos communications avec les Russes. Dans
les Dardanelles, à Gallipoli, par mer et par terre, les Anglais et les
Français ont vainement essayé de s'ouvrir un chemin. Grâce à la
Bulgarie, l'Allemagne et l'Autriche pourront écraser les Serbes et
former une ligne continue jusqu'en Asie-Mineure. Faut-il leur abandonner
l'Orient? Les Alliés discuteront avant que l'expédition de Salonique,
proposée par la France, combattue par l'Angleterre, soit décidée. Ce
n'est pas seulement un nouvel effort militaire qui s'impose. Il faut
songer à un remaniement de la carte, promettre des agrandissements à la
Grèce, dont on a besoin et qui est peu sûre, où le roi Constantin,
beau-frère de Guillaume II, penche vers les Allemands. Ainsi,
l'extension de la guerre dans la partie orientale de l'Europe complique
encore les choses. Et ce qui est grave, c'est que, dans cette année
1915, tandis qu'elle repousse les assauts d'Artois et de Champagne,
l'Allemagne, renversant son plan primitif, a porté un coup violent
contre la Russie et s'est emparée de toute la Pologne. A son tour, le
front russe s'immobilise au loin. L'alliance, qui donnait tant d'espoir,
du vaste Empire aux 120 millions de sujets, a rendu service au début de
la campagne. Sans l'armée russe, en 1914, l'invasion allemande nous eût
peut-être submergés. Maintenant la Russie ne peut plus menacer
l'Allemagne. On a le droit de craindre, quand on connaît son histoire,
qu'elle ne conclue la paix séparément. Pour la retenir, la France et
l'Angleterre iront jusqu'à lui promettre Constantinople, ce que jamais
elles ne lui avaient accordé. Rien ne montre mieux que ce bouleversement
des grandes traditions politiques le péril auquel se sentaient exposés
les alliés d'Occident.
Ce péril fut grave en 1916. Rassurés du côté de la Russie, les Allemands
se tournèrent avec de nouvelles forces contre la France. A leur tour ils
voulaient percer le front et ils avaient choisi Verdun pour y attirer le
gros de notre armée, la battre et nous forcer à demander la paix. La
prise de Verdun aurait eu en Europe un retentissement immense. Le nom de
cette vieille cité devint tout de suite un symbole. Le sort de la guerre
y fut attaché et c'est pourquoi en France, chefs militaires et
gouvernement résolurent de résister à tout prix. Les batailles qui
s'engagèrent là et qui durèrent près de six mois ont été les plus
formidables de tous les temps. Par le déluge continuel de l'artillerie,
par la furie des assauts, ce coin de France, de février jusqu'en août
1916, fut un enfer. Des centaines de milliers d'hommes s'y battirent et,
là encore, les Français se sacrifièrent en masse.
L'échec des Allemands, qui leur coûta cher, les fit changer de méthode.
Leurs «offensives de paix» commencèrent. Munis partout de gages, ils
espéraient venir à bout des Alliés par la fatigue et se tirer d'affaire
avantageusement. L'intervention de la Roumanie à la fin du mois d'août
1916 fut une diversion nouvelle qui, ajoutée à la résistance de Verdun
et à une vigoureuse «réplique de Verdun» que les Alliés lancèrent sur la
Somme, ranima l'espoir de l'Entente. Cependant la Roumanie fut écrasée
en quelques semaines, tandis qu'une nouvelle difficulté naissait pour
nous de la Grèce que nous devions surveiller et désarmer après le
massacre, par trahison, de marins français au Zappeïon d'Athènes: moins
d'un siècle après Navarin, quand la France s'était passionnée pour la
liberté hellénique, ce guet-apens était son salaire.
Ainsi la guerre durait, se renouvelait sans cesse, détruisant toujours
des vies humaines, engloutissant le capital de richesses accumulé par
plusieurs générations. Sous cet effort monstrueux, bien des choses
commençaient à fléchir en Europe. Lassitude, démoralisation, révolte,
les phénomènes sur lesquels l'Allemagne comptait, qu'elle cherchait à
produire, allaient se manifester en 1917 chez les Alliés avant de se
manifester chez elle. Au point faible de l'Entente, en Russie,
l'événement épié par l'Allemagne survenait: la révolution, en renversant
Nicolas II, nous privait d'un allié qui, malgré les incertitudes de son
caractère, nous était resté fidèle. Et, le tsarisme disparu, la Russie
tombait dans le chaos. Encore nationale à ses débuts, au mois de mars
1917, la révolution répandait l'indiscipline et décomposait rapidement
l'armée russe qui cessait de compter pour l'Entente avant même que les
bolcheviks, s'étant emparés du pouvoir, eussent signé la paix avec
l'Allemagne. Quoi qu'on eût fait, dans les pays alliés, pour représenter
les événements de Russie sous des couleurs favorables, ils eurent leur
répercussion jusqu'en France. Des mutineries éclatèrent dans l'armée. En
même temps se réveillait, dans la politique intérieure, un esprit qui,
depuis 1914 aussi, semblait avoir disparu. Les jours de l'union sacrée,
du zèle devant l'invasion s'éloignaient. Dans le Parlement, les
rivalités de personnes avaient repris. Les ministères instables
s'étaient succédé. Sous des hommes faibles, irrésolus, le gouvernement
vacillait. Une propagande «défaitiste» s'exerçait, et le ministre de
l'intérieur Malvy fut accusé publiquement de la favoriser. C'est contre
Léon Daudet, l'accusateur, que le président du conseil Painlevé voulut
sévir sous prétexte de complot contre la République. En réalité, les
deux tendances qui se heurtaient depuis quarante ans paraissaient de
nouveau. Il ne fallait pas seulement, si l'on voulait conduire la guerre
jusqu'à la victoire, un pouvoir ferme pour réagir contre le
fléchissement qui commençait. Il fallait aussi que ce pouvoir fût exercé
par ceux qui ne penchaient pas du côté de l'Allemagne. La situation
elle-même appelait au gouvernement, avec Clemenceau, la tradition
jacobine du salut public, la tradition radicale, celle qui avait
déterminé la guerre à outrance en 1871, puis l'opposition à la
«politique de l'oubli». En novembre 1917 Clemenceau devenait président
du conseil avec ce programme, à l'intérieur comme à l'extérieur: «Je
fais la guerre.» Tout de suite, il poursuivait les basses affaires de
trahison et il frappait à la tête en inculpant Joseph Caillaux
d'intelligences avec l'ennemi et de complot contre la sûreté de l'Etat.
Quant à Malvy, Clemenceau, en plein Sénat, l'avait accusé de
compromettre les intérêts dont il avait la charge, et l'ancien ministre
de l'intérieur, pour se disculper, demandait lui-même à passer devant la
Haute-Cour, qui le condamnait au bannissement. Clemenceau et les hommes
de sa génération étaient nourris de l'histoire de la Révolution
française. Il y eut là comme un souvenir très adouci de la Terreur.
Il était temps qu'une impulsion fût donnée à la France; l'élan de 1914
ne pouvait se soutenir tout seul et, si l'Allemagne se lassait
également, elle était tout entière dans la main des nouveaux chefs
militaires que la guerre avait révélés. N'ayant plus à s'occuper du
front russe, Hindenburg et Ludendorff préparaient une dernière et
violente offensive en France avant que l'aide nouvelle, l'aide inespérée
qui venait à l'Entente fût efficace. Dans ses furieux efforts pour
briser le blocus où les flottes anglaises l'enfermaient, l'Allemagne,
par la guerre sous-marine sans restriction, avait provoqué les
Etats-Unis et fait sentir le danger de sa victoire à la lointaine
Amérique elle-même. Les Américains jetaient leur poids dans la balance
au moment de la défection des Russes, et leur nombre venait à point pour
remplacer dans l'esprit des Français le contre-poids disparu. En
intervenant, presque à la dernière heure, avec des forces toutes
fraîches, les Etats-Unis contribuaient à la chute de l'Allemagne. Ils la
démoralisaient surtout en lui retirant l'espoir de vaincre. Mais si le
président Wilson avait déclaré la guerre le 2 avril 1917, les Etats-Unis
ne seraient pas en mesure de prendre part à la lutte avant de longs
mois. L'Amérique intacte arriverait à la fin de la guerre dans une
Europe fatiguée, et le président Wilson serait maître de la paix comme
la France l'avait été sous Richelieu en n'intervenant que dans la
dernière période de la guerre de Trente Ans. Seulement le président
Wilson connaissait mal les questions européennes. Quoique belligérants,
les Etats-Unis tenaient à se dire les associés et non les alliés de
l'Entente, et leur gouvernement restait prêt à jouer le rôle d'arbitre
et de médiateur qu'il avait déjà essayé de prendre plusieurs fois. A la
veille de la victoire, on voyait percer les difficultés de la paix.
Avant d'être vaincue, l'Allemagne prouva qu'elle pouvait encore être
redoutable. En 1918 comme en 1914, elle joua et elle perdit. Comme en
1914 aussi elle fut près de réussir. Si, jusque-là, elle avait tenu tête
à tant d'adversaires, c'était d'abord à son organisation politique et
militaire qu'elle le devait. C'était ensuite aux fautes des Alliés qui
n'avaient pas su unir leurs efforts. Ils avaient plusieurs chefs,
maintes fois ils s'étaient fait battre en détail, tandis que la
coalition ennemie tout entière était conduite par l'état-major allemand.
Il y avait en France un front anglais isolé: le 21 mars 1918, Ludendorff
l'attaquait, l'enfonçait. Toute une armée anglaise battait en retraite,
et les Allemands purent croire qu'ils s'ouvraient de nouveau la route de
Paris, bombardé le jour par de mystérieux canons à longue distance, par
des avions la nuit, et d'où le gouvernement se tenait prêt à partir,
comme en 1914. Dans ce péril, ce furent encore les soldats français qui
se sacrifièrent et qui arrêtèrent la ruée. Du moins le danger commun,
redevenu aussi grave qu'aux premiers jours de l'invasion, fit ce que
rien n'avait obtenu jusque-là: un général français, Foch, reçut enfin le
commandement unique des armées alliées. La guerre eut désormais une
direction et une méthode. Une bataille de plus de sept mois commençait
qui devait être la dernière et que le généralissime était résolu à ne
pas abandonner. Arrêtés partout, après des succès de surprise passagers,
devant Amiens et devant Compiègne, en Flandre et au Chemin des Dames,
les Allemands, revenus jusque sur la Marne, y trouvent au mois de
juillet une autre défaite. C'est le moment que Foch a prévu et pour
lequel il s'est préparé afin que notre deuxième victoire de la Marne ne
tourne pas court comme la première. Il passe à l'offensive et, sans
laisser l'ennemi respirer, le poursuit et le harcèle, l'obligeant à
céder chaque jour un peu du territoire conquis et occupé depuis quatre
ans.
Le 11 novembre 1918, un armistice, «généreux jusqu'à l'imprudence»,
était accordé à l'armée allemande, la sauvait d'une catastrophe totale
et lui permettait de repasser le Rhin sans avoir capitulé. Considérant
que l'Allemagne était vaincue, que le sol français était libéré et qu'il
n'avait pas le droit de continuer plus longtemps l'affreux carnage, Foch
s'était conformé à l'avis des gouvernements alliés. En Orient, la
Bulgarie et la Turquie avaient cédé les premières. L'Autriche
s'effondrait, l'Allemagne était dans le désarroi. Les trônes, celui des
Habsbourg, celui des Hohenzollern, ceux de tous les souverains
allemands, tombaient les uns après les autres. La puissance qui avait
fait trembler l'Europe, contre laquelle vingt-sept nations s'étaient
liguées, gisait à terre. Les Allemands partaient à la hâte de France et
de Belgique comme Guillaume II partait d'Allemagne: une de ces chutes
dans le néant et le chaos, après une période de grandeur, dont l'Empire
germanique et ses dynasties, au cours de l'histoire, avaient déjà donné
tant d'exemples.
La victoire des Alliés ne semblait pas pouvoir être plus complète. Il
restait à en tirer parti. Et le soulagement des Français, après
l'armistice du 11 novembre, qui mettait fin à plus de quatre ans de
tuerie et d'angoisses, fut inexprimable. Cependant, près de 1.500.000
hommes avaient péri, dix départements étaient ravagés, plus de deux
cents milliards, somme fantastique et qu'on n'eût jamais crue
réalisable, avaient été engloutis. Sur le moment, on ne se rendit pas
compte du bouleversement que la guerre avait apporté et qui changeait
les conditions d'existence du pays. On crut tout heureux et tout facile
quand d'autres jours pénibles commençaient.
L'établissement de la paix déçut d'abord. Une victoire qui avait coûté
si cher semblait nous promettre d'amples compensations. Une victoire
remportée à plusieurs ne nous laissait pas les mains libres.
L'expérience enseignait que des préliminaires de paix devaient être
imposés à l'ennemi dans les journées qui suivaient immédiatement
l'armistice. Cette précaution, à laquelle les vainqueurs ne manquent
jamais, fut négligée. Mais les Alliés n'avaient convenu de rien. Un
contrat qui fixait la part de chacun après la victoire avait bien été
signé en 1916. La défection de la Russie l'avait rendu caduc et, plus
encore, l'intervention des Etats-Unis. Le programme français se
réduisait à une formule imprécise: «Restitutions, réparations,
garanties.» Quant au président Wilson, il avait énoncé en quatorze
points un programme un peu plus détaillé, mais presque aussi vague et
qui demandait beaucoup de travaux et de discussions avant d'être
appliqué aux réalités européennes. De plus, le danger commun ayant
disparu, chacun des Alliés retournait à ses intérêts personnels, les
Anglais préoccupés de la mer, les Français de leur sécurité sur le
continent. Ce ne fut pas seulement dans la confusion des idées, mais
dans le conflit des traditions et des intérêts que la Conférence de
Paris élabora une série de traités qui changeaient tout l'aspect de
l'Europe, consacrant la ruine de l'Empire austro-hongrois, ressuscitant
des Etats disparus comme la Pologne et la Bohême, baptisée
Tchécoslovaquie, tandis que d'autres Etats recevaient des accroissements
si considérables qu'ils en étaient plus que doublés: tel était le cas de
la Serbie, devenue Yougoslavie. Pour la plupart, ces transformations
avaient eu lieu aux dépens de l'Empire des Habsbourg, détruit et
démembré, tandis que l'Allemagne, gardant son unité, restituait
seulement, outre ses provinces polonaises, ce qu'elle avait pris au
Danemark en 1864 et à la France en 1871. Sous aucun prétexte, nos Alliés
n'avaient consenti à nous laisser d'autres frontières que celles de
1815. Sedan était effacé et non Waterloo. Là aussi il était visible, dès
les orageuses discussions de la conférence de Paris, que désormais
l'Angleterre, ayant anéanti la puissance navale allemande, se méfierait
de la France plus que de l'Allemagne.
Et nous allions nous retrouver en face de l'Allemagne pour régler une
des affaires les plus grandes et les plus difficiles qu'on eût encore
vues. Le traité disait que l'Allemagne devrait réparer les ruines
immenses qu'elle avait laissées chez nous. On n'exigeait d'elle ni
argent comptant ni une indemnité fixée une fois pour toutes, mais des
milliards dont le montant total serait déterminé dans l'avenir.
L'occupation de la rive gauche du Rhin gagerait les paiements en même
temps qu'elle protégerait les pays occidentaux, jusqu'au jour où
l'Allemagne, ayant achevé le désarmement qui lui était prescrit, ayant
donné des preuves de ses bonnes intentions, entrerait dans la Société
des Nations, conçue par le président Wilson pour maintenir la paix et
l'harmonie entre les peuples, comme la Sainte-Alliance, où la France
était entrée peu de temps après 1815, avait été conçue par le tsar
Alexandre. Telles étaient les grandes lignes de la paix qui fut conclue
à Versailles le 28 juin 1919, jour anniversaire du crime de Sarajevo,
dans cette même galerie des Glaces où, le 18 janvier 1871, avait été
proclamé l'Empire allemand. Deux obscurs délégués de la nouvelle
République allemande signèrent avec les représentants des vingt-sept
nations de toutes les parties du monde qui avaient pris part à la lutte,
beaucoup d'une façon honoraire. D'autres traités, sur le même modèle,
furent signés en divers endroits des environs de Paris avec ce qui
restait de l'Autriche, c'est-à-dire une petite République à laquelle il
était interdit de se réunir à l'Allemagne, avec la Hongrie et la
Bulgarie, tandis que la Turquie repoussait les conditions qui lui
étaient imposées.
D'une guerre faite à plusieurs, sortait aussi une paix faite à
plusieurs, mélange de conceptions diverses, du principe de l'équilibre
et du principe des nationalités, une paix qui remettait beaucoup de
questions à plus tard et qu'il faudrait encore interpréter et appliquer.
En France surtout, les critiques ne lui manquèrent pas. Quant à
l'Allemagne, malgré l'écroulement de sa grandeur et le désordre qui
avait suivi la chute des Hohenzollern, elle n'était pas résignée à subir
les conséquences de sa défaite. Elle protestait déjà contre le traité de
Versailles, et la grande tâche de la France allait être de lui en
imposer l'exécution, plus retenue qu'aidée par ses anciens alliés. Dans
un monde transformé, où, de vaincue, elle était devenue victorieuse, la
France retrouvait les lois permanentes de son histoire: entre
l'Allemagne et l'Angleterre, elle aurait encore à trouver sa voie.
Depuis 1914, il n'y avait plus eu d'élections en France. Le suffrage
universel n'avait plus été consulté. La Chambre était toujours celle qui
avait été nommée contre le service militaire de trois ans et qui, sous
l'empire de la nécessité, avait voté toutes les mesures de la levée en
masse, accepté d'abord l'union sacrée, puis, après quelques faiblesses,
suivi jusqu'au bout Clemenceau qui l'avait ressaisie. Ses pouvoirs
avaient expiré avant que la guerre fût finie et ils avaient été
prorogés, parce que, disait-on, une grande moitié des électeurs était
mobilisée, ce qui revenait, au fond, à ne pas instituer de plébiscite
sur la guerre et sur la paix. Le suffrage universel ne fut même pas
admis à se prononcer sur le traité de Versailles. Le traité était déjà
ratifié, lorsque les élections du 16 novembre 1919 eurent lieu. Pour la
première fois, le vieux scrutin d'arrondissement était abandonné et le
système de la représentation proportionnelle fut appliqué, avec quelques
limites encore. A ce moment-là, le mouvement révolutionnaire qui, parti
de Russie, parcourait l'Allemagne, alarmait la masse paisible des
Français. La menace d'un socialisme véritable qui confisquerait la
propriété, jointe au mécontentement contre les partis qui s'étaient si
lourdement trompés avant la guerre, fit élire une majorité entièrement
nouvelle. Ce n'était pas que la France eût tellement changé: il suffit
du déplacement de quelques centaines de milliers de voix pour rendre la
victoire aux modérés et aux conservateurs, unis sur les listes du Bloc
national. Clemenceau et l'école jacobine avaient contribué à ce succès
en conduisant la guerre jusqu'à la victoire et en frappant de discrédit,
avec Malvy et Joseph Caillaux, toute une partie de la gauche. Seulement,
la nouvelle Chambre, orientée à droite, supportait mal l'esprit jacobin.
Elle traduisait aussi la déception qu'avait causée la paix, dont les
imperfections commençaient à être senties. Clemenceau, candidat à la
présidence de la République, ne fut pas élu, et Paul Deschanel, qui
avait promis la fin de l'anticléricalisme et la reprise des relations
diplomatiques avec le Saint-Siège, succéda à Poincaré. Ainsi Clemenceau
et ses collaborateurs étaient écartés du pouvoir. Les hommes qui avaient
fait le traité de Versailles ne seraient pas ceux qui l'appliqueraient.
On avait compté leurs fautes et ils allaient compter celles de leurs
successeurs.
Tirer le meilleur parti possible d'un traité «plus lourd de promesses
que de réalités», ce fut, pendant les six premiers mois de 1920, la
politique d'Alexandre Millerand, l'ancien socialiste qui avait tant
effrayé la bourgeoisie quand il était entré dans le ministère
Waldeck-Rousseau, et qui, maintenant, était devenu le chef du Bloc
national conservateur. Mais, pour tirer parti du traité, pour le
réaliser, il fallait l'interpréter aussi et il apparut tout de suite que
l'Angleterre ne l'interprétait pas comme nous. Là-dessus encore
l'Entente se dissociait. Les Etats-Unis, dont le gouvernement avait mis
sur la paix la marque de ses vues théoriques, avaient désavoué le
président Wilson, refusé de ratifier l'acte de Versailles et conclu avec
l'Allemagne une paix particulière. En Angleterre, l'idée qui
grandissait, c'était qu'il convenait de ménager l'Allemagne, comme la
France, après 1815, avait été ménagée par le gouvernement britannique.
Au lieu de trouver les Anglais à nos côtés pour contraindre l'Allemagne
à tenir ses engagements, nous devions maintenant leur résister pour ne
pas perdre le fruit de la victoire ou bien céder de peur de rompre avec
eux. A la recherche d'une solution capable de contenter tout le monde,
des conférences répétées révélaient les dissentiments des vainqueurs,
encourageaient les Allemands à résister et se traduisaient par des
abandons de notre créance. On en était là, lorsque au mois d'août 1920
la Pologne fut envahie par les Russes. Ainsi l'Europe, dans
l'organisation nouvelle qui était sortie des traités, n'était pas
garantie contre les risques de guerre et c'était de la Russie communiste
que le risque de guerre venait. Chose plus grave, ni parmi les
puissances alliées, ni parmi les nouveaux Etats qui leur devaient la
vie, personne, sauf la France, ne se montra disposé à sauver d'un
nouveau partage la République polonaise. Millerand ayant pris
l'initiative d'envoyer, avec le général Weygand, un appui à la Pologne,
l'armée rouge fut repoussée après être entrée jusque dans les faubourgs
de Varsovie. Cette alerte montrait la fragilité de la nouvelle Europe,
nullement pacifiée du côté de l'Orient où la Turquie refusait toujours
d'accepter les conditions des vainqueurs. Après le péril brusquement
apparu en Pologne, le succès de la décision prise par Millerand le
rendit populaire et, presque aussitôt, ce fut lui qui succéda au
président Deschanel, obligé par la maladie de se démettre de sa charge
et qui ne devait pas tarder à mourir.
Alexandre Millerand, en arrivant à la présidence de la République, avait
annoncé son intention d'y remplir un rôle actif, d'y assurer la
continuité de la politique française, de ne pas y rester, comme ses
prédécesseurs depuis le maréchal de Mac-Mahon, dans l'attitude d'un
témoin et d'un arbitre. Pour la première fois depuis bien longtemps
reparaissait l'idée de reviser la Constitution de 1875. La prérogative
que le nouveau président revendiquait, il l'exerça en 1922 en se
séparant d'Aristide Briand qu'il avait choisi l'année d'avant comme
président du conseil. Cherchant, lui aussi, à réaliser le traité de
Versailles et à le réaliser par l'accord des Alliés, Briand en était
venu à des concessions de plus en plus grandes au point de vue des
Anglais. A la conférence de Cannes, Lloyd George avait été sur le point
d'obtenir ce qu'il cherchait, c'est-à-dire une sorte d'accommodement
entre les vainqueurs et les vaincus, avec la participation de
l'Allemagne elle-même. La protestation des Chambres et de l'opinion
publique détermina Millerand à rappeler Briand de Cannes et à lui
demander sa démission sans qu'il eût été renversé par un vote
parlementaire.
Opposé à la politique des concessions, qu'il avait blâmée dans la
presse, Raymond Poincaré était naturellement désigné pour prendre le
pouvoir. Pour lui, le traité de Versailles, qu'il eût voulu meilleur,
était intangible. Tel quel, il devait être appliqué, sans subir
d'amputations nouvelles, sans réduction de notre créance qui n'était pas
mieux payée depuis que remises, atténuations, délais, avaient été
successivement accordés à l'Allemagne. La France en revenait donc à
l'exécution intégrale du traité, par la contrainte au besoin, les autres
moyens ayant échoué, tandis que les Allemands, alléguant le désordre de
leurs finances, suspendaient une à une toutes leurs prestations. Après
tant d'expériences qui n'avaient pas réussi, il ne restait qu'un système
à essayer, celui des gages. On avait déjà pensé au bassin de la Ruhr,
une des régions minières et industrielles les plus riches de
l'Allemagne. Les manquements répétés et volontaires de l'Allemagne à ses
engagements ayant été constatés, selon les règles du traité de
Versailles, par la Commission des Réparations, le gouvernement français,
de concert avec la Belgique, prit la solution d'occuper la Ruhr. Le 11
janvier 1923, sans coup férir, les troupes françaises entraient à Essen.
Ainsi le traité de paix n'avait rien terminé par sa propre vertu. Il
exige encore de nous des efforts et notre compte avec l'Allemagne est
loin d'être réglé. Les travaux continuent avec les jours et les jours
des peuples sont longs.
Nous touchons ici au point où doit se terminer cette histoire. A mesure
qu'on approche du temps même où nous vivons, les grandes lignes se
dérobent. Elles ne se dégageront qu'avec la suite, qui nous manque
encore. Il est probable que l'occupation de la Ruhr sera le point
culminant duquel découleront les événements futurs. Que cherche la
France depuis que la paix est conclue? Sa sécurité, des garanties contre
une revanche possible de l'Allemagne. Elle cherche aussi les réparations
qui lui ont été promises, dont elle n'a rien touché et sans lesquelles
le rétablissement de sa prospérité est incertain. Dans cette tâche, elle
rencontre la résistance de l'Allemagne et elle est contrariée par
l'Angleterre. Les deux forces extérieures contre lesquelles la France,
au cours des siècles, a dû si souvent défendre son indépendance ou entre
lesquelles il lui a fallu se frayer un chemin, se trouvent donc, dans
une certaine mesure, réunies contre elle. La France a déclaré qu'elle
n'évacuerait ni la Ruhr ni la rive gauche du Rhin tant que l'Allemagne
n'aurait pas rempli ses engagements. La question est de savoir si une
pression extérieure ou un changement d'orientation à l'intérieur ne la
fera pas renoncer à cette résolution. Ici, c'est l'inconnu. Il n'y a
qu'un nuage devant nous.
Tout ce qu'on peut discerner, à la lueur des événements les plus
récents, c'est que la paix, en ne tenant pas ses promesses, a laissé la
France dans l'étrange situation d'un pays victorieux mais blessé. La
France dispose, pour un temps qu'on ne saurait calculer, de la plus
grande force militaire de l'Europe. Mais elle n'a plus de marine, et
elle possède un vaste domaine colonial,--encore accru de la
Syrie,--qu'elle serait incapable de défendre: toute notre histoire
enseigne que c'est une dangereuse position.
Les réparations sur lesquelles la France comptait n'étant pas payées et
risquant de ne pas l'être, nous sommes, en dépit de la victoire, un
peuple qui a été envahi et dévasté. Le mal que l'Allemagne nous a causé
avec intention nous reste et nous sommes, à cet égard, comme si nous
avions été vaincus. Par ses propres moyens, par sa propre épargne, la
France a déjà relevé une grande partie de ses ruines. Mais l'oeuvre
n'est pas finie. Elle a déjà exigé des capitaux considérables qui,
ajoutés aux énormes dépenses de la guerre, forment une dette colossale
dont l'évaluation est difficile parce que nous sommes revenus au régime
du papier-monnaie. Les difficultés financières, lorsqu'elles sont très
graves, deviennent des difficultés politiques: nous l'avons vu à la fin
de l'ancien régime et sous la Révolution. La question des impôts,
lorsque l'imposition doit être très lourde, est redoutable parce qu'elle
provoque des résistances et favorise la démagogie: c'est le cas qui
s'est présenté à plus d'un moment de notre histoire. Un gouvernement
faible est tenté par l'expédient trop facile des assignats, qui provoque
la ruine. D'autre part, compter sur les sacrifices raisonnés et
volontaires de toutes les parties de la nation est bien chanceux.
D'après l'expérience des siècles passés, on peut se demander si la
question d'argent ne sera pas, pendant assez longtemps, à la base de la
politique, si, au dedans et au dehors, notre politique n'en dépendra
pas, si, enfin, le pouvoir ne tendra pas à se renforcer et à sortir des
règles de la démocratie parlementaire pour soustraire les mesures de
salut public à la discussion. A l'heure où nous terminons ce volume, la
République en est déjà au régime des décrets-lois et il n'est pas sûr
qu'il soit suffisant. Qu'une majorité repousse ou renverse ce régime,
renouvelé de l'Empire napoléonien, il faudra renoncer à des finances
régulières et courir les risques d'un grand désordre ou bien, au nom du
salut public, nier les droits de la majorité.
On peut remarquer que presque partout en Europe, dans les pays éprouvés
par la guerre, les gouvernements ont perdu pied. Le vieux monde est dans
un état qui ressemble beaucoup au chaos. Extrême est la confusion des
idées. Pleins pouvoirs, dictature, ce sont des mots qui n'effraient plus
ou des choses qui semblent naturelles, tandis que partout sont affichés
les noms de République ou de démocratie. Sur les vastes destructions
qu'une guerre immense et les révolutions qui l'ont suivie ont causées,
personne ne peut dire ce qui s'élabore, ce qui est provisoire et ce qui
est définitif. Seulement, quand on compare la France aux autres pays,
quand on se représente les hauts et les bas de son histoire, on voit
qu'elle n'est pas la plus mal partagée. Exposée aux tribulations,
souvent menacée dans son être,--elle l'a encore été, et terriblement, en
1914,--elle n'est pas sujette à ces affaissements ou à ces longues
éclipses dont tant d'autres nations offrent le modèle. Sa structure
sociale reste solide et bien équilibrée. Les classes moyennes, sa grande
force, s'y reconstituent toujours en peu de temps. Après toutes ses
convulsions, parfois plus violentes qu'ailleurs, elle ne tarde pas à
renaître à l'ordre et à l'autorité dont elle a le goût naturel et
l'instinct... Si l'on n'avait cette confiance, ce ne serait même pas la
peine d'avoir des enfants.