La défaite et l'invasion avaient renversé Napoléon III comme elles
avaient renversé Napoléon Ier. Mais, en 1870, la situation était
beaucoup moins simple qu'en 1814 et en 1815. L'opération du 4 septembre
ressembla plutôt, dans une certaine mesure, à celle de 1830. Ce point,
trop méconnu, doit être mis tout de suite en lumière.
Les hommes qui formaient le gouvernement de la Défense nationale
s'étaient empressés d'arrêter l'émeute et de lui soustraire le pouvoir,
comme les libéraux après les journées de juillet. Dès le début, la
coupure avec les révolutionnaires avait été nette. Mais, dans ce
directoire bourgeois, il y avait aussi deux tendances distinctes. Les
uns, comme Jules Simon, Jules Favre, Ernest Picard, étaient des modérés,
des politiques. Thiers, qui passait encore pour orléaniste, était déjà
très près d'eux. Ceux-là comprenaient que la guerre était perdue et ils
songeaient à la liquider le plus tôt possible. L'autre groupe, à la tête
duquel était Gambetta, se composait de républicains ardents qui
conservaient les traditions jacobines et qui voulaient la guerre à
outrance. Le nouveau gouvernement, exactement comme celui de
Louis-Philippe, aurait un parti de la résistance et un parti du
mouvement. Tandis qu'il subirait des assauts révolutionnaires, il serait
divisé sur la question de la paix. La République s'affermit et dura
parce que l'insurrection fut vaincue et parce que le parti belliqueux
eut le dessous. Thiers, avec son expérience de la politique et de
l'histoire, comprit clairement cette situation et c'est ainsi qu'il
devint le véritable fondateur du régime nouveau.
Les modérés eurent un moment l'illusion que, comme en 1814 et en 1815,
l'ennemi en voulait surtout à l'Empire et que, l'Empire renversé, la
paix deviendrait facile. Ils durent s'apercevoir tout de suite que la
Prusse faisait la guerre à la France. Dès le 15 septembre, Jules Favre,
à Ferrières, rencontra Bismarck qui exigea l'Alsace. L'espoir qu'avaient
eu les modérés s'évanouissait. La paix acceptable, la transaction
honorable, qu'on s'était flatté d'obtenir après la déchéance de la
dynastie napoléonienne, n'étaient pas possibles. Gambetta et les
partisans de la guerre à outrance furent fortifiés par cet échec, et
l'organisation de la résistance commença. De là, une autre conséquence
devait sortir. D'une part, Bismarck ne voulait traiter qu'avec un
gouvernement régulier et, celui de la Défense nationale ne l'étant pas,
il fallait des élections pour qu'il devînt légal. D'autre part, Gambetta
craignait les élections qui pouvaient être à la fois hostiles à la
République et favorables à la paix. On prit donc le parti de les
ajourner.
Trois jours après l'entrevue de Ferrières, les armées allemandes
commençaient l'investissement de Paris. Séparée du reste de la France,
pleine d'illusions sur la «sortie en masse», travaillée par les
révolutionnaires, la grande ville allait être assiégée pendant quatre
mois. Le gros du gouvernement était resté enfermé dans la capitale et
n'avait au dehors qu'une délégation, établie à Tours, qui persistait à
réclamer la convocation immédiate des électeurs. Ce désaccord pouvait
entraîner une scission. Pour la prévenir et pour diriger la résistance
en province, Gambetta quitta Paris en ballon. Se trouvant seul à Tours,
avec quelques collègues sans autorité, il exerça une véritable dictature
et improvisa des armées, dans l'idée, renouvelée de 1793, de repousser
l'envahisseur. Ces efforts devaient être vains. Depuis que la France
avait perdu ses troupes régulières, la partie était trop inégale. Il n'y
avait plus à sauver que l'honneur. Il le fut. Et l'on peut ajouter que
la prolongation de la résistance, en obligeant les Allemands à continuer
la campagne quand ils croyaient tout fini, les rendit pour un temps
circonspects parce qu'elle leur donna l'idée que la France n'était pas
un pays dont on venait à bout facilement.
Cependant les espérances que le gouvernement de la Défense nationale
avait conçues s'écroulaient l'une après l'autre. Thiers avait été chargé
d'une mission pour solliciter l'intervention de l'Europe. Partout il
essuya des refus. Personne alors ne voyait le danger d'une grande
Allemagne et, au fond, personne n'était fâché d'une diminution de la
France. La Russie profita même de notre désastre pour défaire ce que la
guerre de Crimée et le congrès de Paris avaient fait: elle retrouvait la
possibilité de reprendre, en Orient, sa politique contre la Turquie.
Thiers revint de sa tournée dans les capitales européennes convaincu
qu'il n'y avait plus qu'à demander un armistice. D'ailleurs, en même
temps que cet échec diplomatique, un grave événement s'était produit.
L'armée de Metz avait capitulé le 27 octobre. Bazaine, qui la
commandait, avait cru qu'en gardant ses cent cinquante mille hommes, la
dernière force militaire qui restât à la France, il serait l'arbitre de
la situation et qu'il pourrait négocier la paix au nom de l'Empire.
Bismarck l'entretint dans cette idée par une savante intrigue jusqu'au
jour où il eut obtenu la reddition sans combat de la seule de nos armées
qui comptât encore. En 1873, Bazaine sera condamné pour trahison.
Dans Paris investi de toutes parts, la nouvelle de la reddition de Metz,
les bruits d'armistice, l'échec de quelques sorties tentées par les
assiégés, tout énervait, tout aigrissait la population qui commençait à
souffrir de la rareté des vivres. La «fièvre obsidionale» favorisait
l'agitation révolutionnaire. Déjà, plusieurs manifestations avaient eu
lieu pour réclamer des élections immédiates, municipales et
législatives. Le mot de Commune avait été prononcé. Le 31 octobre
éclatait une insurrection véritable à la tête de laquelle était Blanqui,
vétéran de l'émeute. Le gouvernement, un moment prisonnier dans l'Hôtel
de Ville, fut dégagé, non sans peine. C'était l'annonce des troubles
prochains.
L'hiver de 1870-1871 fut rude, et cette année-là est restée longtemps
dans le souvenir des Français comme «l'année terrible». Les armées de
secours, les armées de «mobiles» levées à la hâte pour délivrer Paris,
furent battues l'une après l'autre. L'armée de la Loire, après un succès
à Coulmiers, dut reculer devant les forces allemandes que la reddition
de Metz avait libérées et fut poursuivie jusqu'au Mans. Une sortie de la
garnison parisienne, destinée à donner la main aux armées de province,
fut repoussée à Champigny. Tour à tour, Chanzy dans l'Ouest, Faidherbe
au Nord, Bourbaki à l'Est échouaient. L'occupation de la France par
l'ennemi s'étendait et le siège de Paris devenait plus rigoureux. Le 5
janvier, le bombardement commença. Cependant Gambetta ne voulait pas
renoncer à la lutte et l'opposition grandissait contre sa dictature. Le
désaccord qui s'était annoncé dans le gouvernement dès le mois de
septembre allait devenir aigu.
Le 28 janvier, Paris étant à bout de vivres et à bout de forces, une
dernière sortie ayant échoué à Buzenval, une convention d'armistice fut
signée à Versailles par Jules Favre et Bismarck: les élections devaient
avoir lieu sans délai pour que l'Assemblée se prononçât sur la paix ou
sur la guerre. A Versailles aussi, dix jours plus tôt, dans la Galerie
des Glaces, un grand événement avait eu lieu. Le 18 janvier,
anniversaire de la fondation du royaume de Prusse, Guillaume Ier avait
été proclamé empereur allemand. L'unité allemande était créée au
bénéfice de la Prusse et des Hohenzollern par la défaite de la France,
et elle fut acceptée par l'Europe entière qui ne se doutait pas alors de
la menace qu'une grande Allemagne lui apportait.
La France, elle, n'avait qu'un gouvernement provisoire et il n'était pas
uni. Gambetta, venu de Tours à Bordeaux, avait désapprouvé l'armistice.
Il voulut, du moins, quand l'armistice eut été signé malgré lui, que la
suspension des hostilités servît à préparer la résistance «jusqu'à
complet épuisement». Il fallait donc une Assemblée «nationale
républicaine», résolue à repousser toute mutilation du territoire et, si
la paix ne pouvait être obtenue autrement, «capable de vouloir aussi la
guerre». Thiers, dont l'influence grandissait tous les jours, s'opposait
à Gambetta qu'il traitera bientôt de «fou furieux». Les modérés du
gouvernement désavouèrent leur fougueux collègue, et le «dictateur»
donna sa démission. Le parti républicain allait donc aux élections
divisé. Son aile gauche, la plus ardente, compromettait la République
par l'idée de la guerre sans fin que rejetait le bon sens du pays.
L'insurrection du 31 octobre et l'agitation qui persistait à Paris
montraient aussi que le danger révolutionnaire était lié aux
protestations contre l'armistice. Enfin, dans le grand désarroi que la
catastrophe avait causé, le suffrage universel, déçu par l'Empire, se
tournait naturellement vers les hommes qui représentaient l'ordre et la
paix, les conservateurs monarchistes qu'il avait déjà envoyés aux
Assemblées de la deuxième République. C'est encore à ceux-là que les
élections du 8 février 1871 donnèrent la majorité: sur six cent
cinquante députés, l'Assemblée nationale compta quatre cents
légitimistes et orléanistes. On se trouvait ainsi ramené au même point
qu'en 1851, avant que l'Assemblée conservatrice eût été dispersée par le
coup d'Etat.
Pour d'autres raisons, l'Assemblée de 1871 n'allait pas mieux réussir à
restaurer la monarchie. D'ailleurs, tout la paralysait. Les deux
branches de la maison de Bourbon, séparées par le souvenir de 1830,
n'étaient pas encore réconciliées. De plus, les royalistes, pour écarter
de la monarchie le reproche qui avait poursuivi la Restauration, celui
d'être revenue dans les fourgons de l'étranger, croyaient habile de
laisser à un régime de transition la responsabilité d'une paix qui
mutilerait le territoire. Ils voyaient aussi les signes avant-coureurs
d'une insurrection et ils ne voulaient pas charger de la répression les
débuts d'un règne. Au lieu de restaurer tout de suite la monarchie,
comme en 1814, on l'ajourna. La question du régime fut réservée d'un
commun accord par le «pacte de Bordeaux». L'état de fait, qui était
républicain, subsista. Et ce fut la République qui signa la paix. Elle
vint à bout de la Commune et rétablit l'ordre. Elle assuma toutes les
responsabilités et elle en eut le bénéfice. Ce fut elle qui remplit le
programme sur lequel la majorité de droite avait été élue. Alors les
craintes que la République inspirait--révolution, guerre sans
fin,--s'évanouirent. Et ces causes réunies firent que le régime
républicain, d'abord provisoire, devint définitif.
Le prestige personnel, l'action de Thiers y furent pour beaucoup. Au
cours de ses nombreuses métamorphoses, Thiers, sous l'Empire et par
opposition à l'Empire, s'était converti à la politique extérieure
traditionnelle. Il avait combattu le principe des nationalités, annoncé
les catastrophes. Il avait vu approcher la guerre avec la Prusse, mais
conseillé de l'éviter parce que la France n'était pas prête. Ces
souvenirs lui donnaient une autorité sans rivale, surtout dans les
classes moyennes, dont l'opinion, chez nous, est toujours décisive.
Agité, aventureux, fanfaron jusqu'à l'âge mûr, Thiers, dans sa
vieillesse, apparaissait comme l'incarnation du bon sens. Le 8 février,
il avait été élu dans vingt-six départements. Si Thiers devenait
républicain, la bourgeoisie le deviendrait, et il l'était déjà, tout en
ayant assez d'habileté pour laisser de côté la question du régime. La
majorité monarchiste était d'accord avec lui pour la remettre à plus
tard et elle le nomma chef du pouvoir exécutif. Un républicain de
doctrine, Jules Grévy, fut élu président de l'Assemblée. Celui-là avait
dit dès 1848: «Je ne veux pas que la République fasse peur.» Il avait
également combattu Gambetta. L'Assemblée poussait en avant les hommes
les plus capables de faire accepter la République par un pays qui se
méfiait d'elle.
Il fallut tout de suite négocier avec l'Allemagne, l'armistice touchant
à sa fin. Négocier n'était pas le mot juste. Il n'y avait plus qu'à
subir les conditions de l'ennemi. Les élections avaient désarmé nos
négociateurs, parce qu'elles avaient mis en relief un grand désir de
paix. Cette paix, l'Assemblée avait le mandat de la signer. Il n'était
même pas possible de tirer parti de la résistance où Gambetta s'était
obstiné, de menacer Bismarck d'un soulèvement national si ses exigences
étaient excessives. On ne pouvait compter non plus sur un autre congrès
de Vienne pour rompre le tête-à-tête du vainqueur et du vaincu.
L'Angleterre, la Russie, l'Autriche avaient bien donné à Bismarck
quelques conseils de modération, mais le congrès de Londres, réuni pour
les affaires d'Orient, n'avait pas voulu s'occuper de la paix
franco-allemande. La France restait seule. Le principe des nationalités
ne lui avait donné ni alliances ni amis. Il fallut céder l'Alsace, une
partie de la Lorraine, avec une indemnité de cinq milliards jusqu'au
paiement de laquelle l'occupation allemande continuerait. Les
préliminaires de la paix furent signés le 26 février 1871 et, trois
jours plus tard, ratifiés par l'Assemblée. Les députés des provinces
cédées protestèrent que les populations d'Alsace et de Lorraine
regardaient comme nul un pacte qui disposait d'elles sans leur
consentement. Cent sept voix seulement s'étaient prononcées contre la
ratification et c'étaient des voix de républicains avancés:
l'extrême-gauche radicale restait le parti de la guerre à outrance, et
plusieurs de ses membres, pour mieux marquer leur opposition à la
signature de la paix, donnèrent leur démission.
Parmi les conditions que Bismarck avait posées, il en était une qui
était grave, et c'était la seule qui ne lui rapportât rien. Il avait
exigé pour les troupes allemandes une entrée solennelle dans Paris. Rien
n'était plus propre à surexciter les Parisiens, après les souffrances et
l'énervement du siège, dans le trouble dont était frappée la vie de
cette immense cité. L'explosion révolutionnaire qui s'y préparait était
mêlée de beaucoup d'éléments. L'humiliation du défilé, bien que limité
aux Champs-Elysées et d'une durée de quelques heures seulement, compta
parmi les causes de la Commune. Presque tous les députés de Paris
avaient voté contre la paix. Paris était pour la République, pour la
guerre révolutionnaire. Paris était hostile à cette Assemblée de
«ruraux» dont les sentiments conservateurs et pacifistes étaient si
différents des siens. Les traditions de 1793, les souvenirs de 1830 et
de 1848 n'avaient pas disparu: les débuts de Delescluze, un des chefs de
la Commune, dataient des journées de juillet. La révolution «patriote»
s'associait d'ailleurs bizarrement à l'Internationale socialiste, la
vieille conception jacobine de la Commune à des idées de fédéralisme
communal fort éloignées de la République une et indivisible. Le fonds
général, c'était l'esprit d'émeute dans une population qu'on avait armée
pour le siège et qui avait gardé ses armes, parce que le gouvernement
n'avait eu ni la volonté ni la force de les lui enlever.
L'insurrection que l'on voyait venir commença le 18 mars lorsque l'ordre
eut été donné de reprendre les canons de la garde nationale. Mais une
autre circonstance s'était produite et elle donne à ces événements une
curieuse ressemblance avec ceux de la Révolution. L'Assemblée, d'abord
réunie à Bordeaux, avait décidé de siéger, non dans la capitale dont
l'agitation était redoutée, mais à Versailles, comme les Etats-Généraux
de 1789. On avait même proposé Bourges ou Fontainebleau. Cette marque de
méfiance fut interprétée à Paris comme l'annonce d'une restauration ou
d'un coup d'Etat. Une grande partie des gens paisibles avait déjà quitté
la ville, remplie d'une masse oisive et armée où affluaient aussi des
aventuriers de toute sorte. Quant aux forces régulières, il était
inutile de compter sur elles pour maintenir l'ordre. Elles existaient à
peine et leur esprit était mauvais: celles qui furent envoyées à
Montmartre pour reprendre les canons fraternisèrent avec la foule et
abandonnèrent le général Lecomte, fusillé quelques heures plus tard avec
un ancien général de la garde nationale, Clément Thomas. Alors éclata ce
qui couvait depuis longtemps. Après quelques jours d'incertitude et de
confusion, l'insurrection prit forme par la création d'un gouvernement
de la Commune qui rompit avec celui de Versailles. Ce n'était plus une
émeute. C'était la guerre civile et plus grave qu'aux journées de juin.
La Commune a singulièrement frappé les esprits. Elle a laissé une
horreur profonde. C'est elle cependant qui a consolidé le régime
républicain, d'abord, comme nous l'avons déjà dit, parce que la
République se montra capable de rétablir l'ordre, ensuite parce que, dès
les premiers symptômes de l'insurrection, qui avaient paru également
dans quelques grandes villes, Thiers avait cessé de ménager la droite,
s'étant convaincu que la République était nécessaire pour calmer les
esprits. Tel était le vrai sens de son mot: «La République est le régime
qui nous divise le moins.»
En attendant, il fallait battre les insurgés. Thiers, s'inspirant des
leçons de l'histoire et de l'expérience de la réaction européenne en
1848, notamment de la méthode employée à Vienne par le général
Windischgraetz, avait résolu de livrer Paris aux révolutionnaires pour
les y enfermer et les y écraser ensuite. Ce plan réussit, parce que
l'insurrection avorta dans les autres grandes villes et parce que la
France voulut la répression et la soutint. Il y fallut deux mois pendant
lesquels Paris connut une nouvelle Terreur par l'exécution ou le
massacre des otages, au nombre desquels se trouva l'archevêque de Paris.
Le 21 mai seulement, après un véritable siège, les Versaillais entrèrent
dans la capitale. Pendant une semaine encore, la semaine sanglante, les
fédérés, les communards furent refoulés de quartier en quartier, tandis
qu'ils allumaient des incendies pour arrêter les soldats, brûlaient les
Tuileries, l'Hôtel de Ville, laissant croire que la révolution
détruirait Paris plutôt que de se rendre. Dans les deux camps,
l'acharnement fut extrême. La rigueur de cette répression n'avait jamais
été égalée. Il y eut dix-sept mille morts, des exécutions sommaires,
plus de quarante mille arrestations. Les conseils de guerre prononcèrent
des condamnations jusqu'en 1875. Quelques chefs de la Commune furent
exécutés, d'autres déportés, parmi lesquels Rochefort. Et, loin de nuire
à la République, cette sévérité la consolida. Elle apparut comme un
régime à poigne, un régime d'autorité, qui avait renversé la règle de
1789, de 1830, de 1848, qui n'avait pas admis que Paris imposât une
révolution à la France.
Cette guerre civile s'était déroulée sous les yeux, au contact des
Allemands, qui, en vertu de l'armistice, occupaient les forts du nord et
de l'est de Paris. Bismarck avait même offert au gouvernement français
de venir à son aide pour réprimer l'insurrection. Thiers avait repoussé
ce concours déshonorant. Mais la paix n'était pas encore signée. Il
fallait hâter le retour des prisonniers pour avoir des soldats et pour
reprendre Paris. Si la Commune se prolongeait, Bismarck pouvait tirer
prétexte de l'anarchie, qui eût menacé son gage, et devenir plus
exigeant. En effet, il profita des circonstances pour aggraver les
conditions des préliminaires de paix. Le traité fut signé à Francfort le
10 mai, approuvé aussitôt par l'Assemblée, et les ratifications
échangées entre la France et l'Allemagne le 21, le jour où l'armée de
l'ordre rentrait dans Paris. La guerre étrangère et la guerre civile
étaient terminées en même temps.
Sans doute il y avait bien des ruines à relever. Il y avait à payer les
cinq milliards du traité de Francfort, qui n'étaient qu'une partie de ce
que le désastre nous avait coûté, car on en a estimé le prix à plus de
quinze milliards. Il restait à libérer le territoire, occupé jusqu'au
paiement de l'indemnité. Mais les deux tâches principales pour
lesquelles l'Assemblée avait été élue étaient accomplies. L'ordre était
rétabli, la paix faite. Le chef du pouvoir exécutif de la République
française s'était chargé de la besogne. Son crédit personnel était
accru. Le régime, encore provisoire, qu'il représentait, cessait
d'effrayer, parce qu'il prenait, avec Thiers, un aspect conservateur.
Thiers disait que la République «serait conservatrice ou ne serait pas»
et il demandait qu'on en fît «l'essai loyal». A ce moment, d'ailleurs,
Gambetta entra dans sa pensée et comprit que la cause républicaine était
perdue si elle ne se dégageait de ses traditions révolutionnaires et
belliqueuses. Des élections complémentaires avaient lieu le 2 juillet
1871. Gambetta, revenu d'Espagne où il s'était réfugié, posa sa
candidature, et, dans sa profession de foi, annonça qu'il s'était
converti à la sagesse de Thiers. Son programme devenait «à la fois
conservateur et radical». Le parti «opportuniste» était fondé et la
République avec lui. Il y avait cent onze sièges à pourvoir. Cent
républicains, presque tous très modérés, furent élus. Le courant
entraînait maintenant le pays vers la République.
C'était le moment où la droite, encore maîtresse de la majorité, était
prête à restaurer la monarchie. La réconciliation, la «fusion» entre les
deux branches de la maison de Bourbon se réalisait. Le petit-fils de
Louis-Philippe s'effaçait devant le petit-fils de Charles X. Non
seulement c'était un peu tard, mais il y avait un malentendu entre le
comte de Chambord et l'Assemblée qui voulait lui offrir la couronne.
Comme Louis XVIII, le comte de Chambord entendait rentrer en vertu de
son principe, sans subir les conditions des parlementaires. La question
du drapeau blanc, qu'il mit tout de suite en avant, était un symbole.
On eut alors pendant cinq ans cette situation étrange: une majorité
royaliste qui n'était pas d'accord avec le prince légitime, le seul
qu'elle reconnût. Et cette majorité, ne rétablissant pas la monarchie,
voulait au moins empêcher la République de s'établir. Cependant la
République vivait, et cette République «sans républicains» tendait à
devenir républicaine. Elle allait à gauche. La propagande de Gambetta
était fructueuse. Aux élections partielles, c'étaient maintenant des
républicains conservateurs, des amis de Thiers, qui étaient battus par
des radicaux. La droite diminuait, fondait de jour en jour. En 1873, une
lettre du comte de Chambord, inébranlable sur son principe, avait encore
ajourné la question du régime: on pouvait pressentir que jamais
l'Assemblée et Henri V ne parviendraient à s'entendre. A ce moment, la
droite, trouvant un chef dans le duc de Broglie, tenta de brusquer les
choses. Pour se défendre contre les progrès du radicalisme, l'union
conservatrice, coalition des légitimistes, des orléanistes et des
bonapartistes, résolut de prendre elle-même le pouvoir. Elle le prenait
deux ans trop tard.
L'opération fut conduite par des parlementaires habiles. Un des leurs,
Buffet, déjà substitué à Grévy, dirigeait les débats de l'Assemblée, et,
au jour dit, aida puissamment à la chute de Thiers (24 mai 1873). Tout
était prêt, convenu. Thiers fut remplacé le soir même par le maréchal de
Mac-Mahon. Attaché par ses traditions à la monarchie légitime, ce loyal
soldat, devenu président de la République, allait, comme quelqu'un
l'avait prédit, la fonder.
Le duc de Broglie fut aussitôt choisi comme chef du gouvernement.
Disposé à faire la monarchie, il en avait prévu l'échec et il s'était
ménagé une ligne de retraite. La restauration fut consciencieusement
préparée. Le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, vint à
Frohsdorf pour sceller avec le comte de Chambord la réconciliation des
deux branches de la maison de France. Les groupes de la majorité
formèrent la commission des Neuf qui prit les mesures nécessaires pour
que l'Assemblée, en vertu de son pouvoir constituant, votât le
rétablissement de la royauté. L'accord, à droite, était complet, le
succès était en vue et les partis républicains alarmés se rapprochaient
et formaient l'union des gauches, fort troublés d'ailleurs à l'idée de
recourir à l'insurrection contre une restauration légale. On escomptait
dans l'Assemblée une majorité d'au moins vingt-six voix en faveur de la
monarchie. Il ne manquait plus que le consentement du comte de Chambord.
Maintiendrait-il le drapeau blanc? Il restait toujours dans la réserve,
en exil volontaire. Le député Chesnelong, envoyé auprès de lui pour
négocier, rentra convaincu que la difficulté était levée. Le bruit se
répandit que le petit-fils de Charles X acceptait le drapeau tricolore,
la monarchie paraissait faite, lorsque, par une lettre retentissante
datée du 27 octobre, le comte de Chambord exposa ses raisons immuables.
«Je veux, disait-il, rester tout entier ce que je suis. Amoindri
aujourd'hui, je serais impuissant demain.» Il préférait ne pas régner
plutôt que d'être «le roi légitime de la révolution», et garder intact
le principe monarchique plutôt que de le compromettre dans une
restauration éphémère.
Cette lettre, qui consterna les royalistes, remplit de joie les
bonapartistes et les républicains. Il n'est pas défendu de croire
qu'elle soulagea les monarchistes libéraux dont les idées auraient eu
peine à s'accorder avec celles d'Henri V qui concevait toute une réforme
politique et sociale de la France à laquelle les esprits n'étaient
nullement préparés. En résumé, la monarchie parlementaire était
impossible. Alors intervint la combinaison que le duc de Broglie tenait
en réserve. Pour gagner du temps, pour parer au désarroi des
conservateurs, pour ménager l'avenir, sa solution était de consolider
les pouvoirs du maréchal, de les prolonger, de les rendre indépendants
de l'Assemblée, de faire de la présidence de la République une sorte de
succédané de la monarchie. Il n'y aurait, le jour venu,--c'est-à-dire
lorsque le comte de Chambord aurait disparu ou abdiqué,--qu'à mettre le
roi à la place du maréchal de Mac-Mahon, véritable lieutenant-général du
royaume. De cet expédient est née la présidence de la République telle
qu'elle existe encore de nos jours. «Ne pouvant faire la monarchie, il
faut faire ce qui s'en rapproche le plus», disait alors le comte de
Paris. Les pouvoirs du président furent votés pour sept ans. Si la
République n'était qu'un régime de fait, si elle n'était pas fondée,
elle était bien près de l'être.
Elle le fut seulement dans les premiers mois de 1875. On ne tarda pas,
en effet, à s'apercevoir que le septennat ne se suffisait pas à
lui-même, que c'était un «rempart d'argile». La nécessité d'organiser
les pouvoirs publics s'imposait. Mais on ne pouvait les organiser sans
définir le régime politique de la France. Il y avait un pouvoir
exécutif. Il y avait aussi une Assemblée dont la majorité monarchiste
s'était dite constituante. Son mandat n'était pas éternel et elle ne
pouvait se séparer sans avoir donné au pays une Constitution marquée à
son empreinte. Voter des lois constitutionnelles était inévitable. Il ne
l'était pas moins, en les votant, de choisir entre la monarchie et la
république. La majorité hésita, lutta longtemps. Les républicains
n'hésitaient pas moins à accepter une Constitution parlementaire
élaborée par des conservateurs et des orléanistes. Après un président,
il leur fallait accepter un Sénat, qui ne serait même pas élu au
suffrage universel, c'est-à-dire tout ce que la doctrine démocratique
condamnait. Alors, évoluant toujours vers l'opportunisme, se séparant
des radicaux, partisans du tout ou rien, Gambetta entraîna la gauche.
Dans la pensée qu'une Constitution trop républicaine effraierait le pays
et amènerait une réaction, il détermina les républicains à se contenter
de ce que leur apportaient des monarchistes et des modérés. Le 30
janvier 1875, à une seule voix de majorité, l'amendement Wallon, qui
prononçait le nom de la République, qui l'inscrivait officiellement dans
les lois était adopté. Cet amendement disait que le président de la
République serait élu par les deux Chambres et rééligible. Ainsi,
personnels à l'origine, les pouvoirs du président devenaient
impersonnels. Le maréchal de Mac-Mahon pourrait avoir des successeurs. A
travers le Septennat, la République avait passé. Elle a toujours porté
la marque des hommes qui l'avaient fondée et dont le système idéal était
celui de la monarchie de juillet. Mais ces hommes-là allaient en être
chassés bientôt.
Cette République, encore provisoire, puisque la revision des lois
constitutionnelles y était prévue, cette République en quelque sorte
monarchique, c'était toujours la République sans les républicains. Il
était entendu qu'elle devait être conservatrice. Thiers l'avait déjà
promis et quand la majorité lui avait repris le pouvoir, c'était parce
qu'elle l'accusait de ne pas tenir sa promesse et de ne pas résister au
courant qui entraînait le suffrage universel à gauche. Pour que la
République devînt républicaine, il ne restait plus qu'à en expulser les
conservateurs avec le président qu'ils avaient nommé. C'est ce qui
arriva en peu de mois par un ensemble de causes où la politique
extérieure vint se mêler à la politique intérieure.
Thiers, qui avait tout dirigé pendant deux ans, n'avait eu qu'un
programme de politique étrangère: la paix. Après l'avoir faite, il en
avait rempli les conditions. En premier lieu, il fallait délivrer la
France de l'occupation allemande. A tout instant, au moindre prétexte,
Bismarck pouvait manifester de nouvelles exigences. La France ne serait
pas tranquille avant que le dernier soldat allemand eût repassé la
nouvelle frontière. Pour cela, les cinq milliards devaient être payés au
plus vite. Les Français aiment à tenir leurs engagements. Rien ne fut
refusé pour la libération du territoire. La confiance dans le relèvement
de la France était si grande, au dedans et au dehors, qu'un emprunt de
trois milliards avait été couvert quatorze fois. Ainsi, on fut en mesure
de payer par anticipation. Au mois de mars 1873, une convention
franco-allemande avait fixé le dernier versement au 5 septembre suivant,
moyennant quoi l'occupation prendrait fin un an avant la date prévue par
le traité, ce qui eut lieu. Mais, dans l'intervalle, Thiers était tombé
et sa chute avait causé à Berlin du mécontentement et de l'inquiétude.
Bismarck le savait devenu pacifique autant qu'il avait été belliqueux
dans sa jeunesse et son âge mûr. En effet, Thiers qui, en 1866, avait
annoncé les dangers de l'unité allemande, voyait maintenant la France
battue, affaiblie, isolée, et il pensait que le mieux était de
s'entendre avec le puissant vainqueur. Il s'était empressé de
reconstituer une force militaire, parce qu'il savait que la France ne
peut se passer d'une armée, mais rien n'était plus éloigné de son esprit
que l'idée de revanche. Cela, Bismarck ne l'ignorait pas. A ses yeux,
Thiers était le garant de la paix qu'il avait signée. Lorsque Thiers eut
été renversé du pouvoir, le chancelier de l'Empire allemand montra qu'il
craignait tout à la fois le gouvernement des conservateurs, capable de
nouer en Europe des alliances monarchiques et catholiques, et le
gouvernement des républicains ardents, ceux qui, avec Gambetta, avaient
voulu la guerre à outrance et voté contre le traité de Francfort. De
plus, à aucun moment Bismarck n'avait cessé de se méfier de la France et
de l'Europe. Il était apparu tout de suite que le nouvel Empire
allemand, fondé par la force, ne compterait que sur la force pour se
maintenir. Il allait imposer à tous ses voisins le principe de la nation
armée et de la paix armée, qui était gros d'une autre guerre, plus
terrible que toutes celles que le monde avait connues. La grande
Allemagne fondée par les erreurs et la défaite de la France, par la
bienveillante neutralité de l'Europe, préparait le sombre avenir que les
hommes clairvoyants du dix-neuvième siècle avaient prédit.
Pour toucher plus vite le solde des cinq milliards, Bismarck avait
accepté la convention du 15 mars 1873. A peine eut-il évacué la dernière
ville française qu'il le regretta. Sous la présidence de Thiers, il
avait déjà menacé plusieurs fois de garder Belfort. Une fois payé, il
trouva que la France se relevait trop vite et qu'il serait peut-être bon
de «lui casser les reins». Cependant la politique extérieure de la
France, après Thiers comme avec lui, restait prudente. Le duc Decazes,
ministre des affaires étrangères du cabinet de Broglie, travaillait à
éviter les conflits. Quoique la majorité de l'Assemblée nationale fût
catholique, le gouvernement refusait d'intervenir en Italie pour le
pouvoir temporel du Pape. Rien pourtant n'empêcha Bismarck de prendre
une attitude agressive et de multiplier les incidents. Au mois de mai
1875, alléguant que notre réorganisation militaire était dirigée contre
l'Allemagne, il annonça son dessein «d'en finir avec la France». Cette
fois, la Russie d'abord, l'Angleterre ensuite firent savoir à Berlin
qu'elles ne permettraient pas une agression. La «vieille Europe s'était
réveillée», disait le duc Decazes, qui avait su provoquer ces
interventions diplomatiques. Il n'en est pas moins vrai que nous avions
été ou paru être à deux doigts de la guerre au moment où la campagne
républicaine grandissait. Elle en reçut une impulsion redoublée. Dans
les masses françaises, surtout dans les masses rurales, l'accusation
portée contre le gouvernement conservateur d'être un danger pour la paix
produisit un effet immense. Le parti républicain, conduit par Gambetta,
délaissa sa tradition belliqueuse, comme Thiers, dès 1871, le lui avait
conseillé. Ce fut contre les conservateurs qu'il retourna l'accusation
d'être le parti de la guerre. Et pourtant l'alerte de 1875 sera suivie
de bien d'autres alertes, depuis l'affaire Schnæbelé jusqu'à 1914. On ne
tardera pas à voir que l'Allemagne en veut à la France elle-même, et non
à ses gouvernements, de même qu'elle avait montré en 1870 que ce n'était
pas l'Empire qu'elle attaquait.
Les conservateurs se trouvaient en tout cas dans de mauvaises conditions
pour garder le pouvoir. Ils avaient fondé la République, et la
République devait être républicaine. Elle était désormais un régime
régulier, et elle bénéficiait de ce respect pour l'ordre de choses
établi qui avait déjà maintenu l'Empire. En essayant de lutter contre le
courant qui entraînait la République vers la gauche, les conservateurs
achevèrent de se perdre devant le corps électoral, parce que ce furent
eux qui parurent chercher un bouleversement. Ils avaient cru à leur
combinaison provisoire, qui ménageait une revision en 1880, à la fin du
Septennat. Ils s'aperçurent à leurs dépens qu'ils avaient, pour une
masse de Français, créé quelque chose de définitif.
L'Assemblée prit fin après l'entrée en fonctions du Sénat, dont les
membres étaient alors en partie inamovibles et nommés par l'Assemblée
elle-même. Le Sénat eut ainsi une majorité conservatrice. Mais, le 20
février 1876, les élections législatives, après une ardente campagne de
Gambetta contre le cléricalisme et contre la guerre, furent un désastre
pour les droites. Le président du conseil, Buffet, fut lui-même battu et
la gauche devint prépondérante dans la Chambre nouvelle. Une année se
passa encore où le maréchal de Mac-Mahon tenta de barrer la route à
Gambetta et au radicalisme par des ministères modérés. Enfin, le 16 mai
1877, usant des pouvoirs que lui donnait la Constitution, le maréchal
remercia son président du conseil qui était Jules Simon. Il s'agissait
de sauver «l'ordre moral», de maintenir l'esprit du Septennat et de
rendre le gouvernement aux conservateurs. Le duc de Broglie fut rappelé
au pouvoir et les Chambres ajournées. L'union des gauches, depuis Thiers
jusqu'au socialiste Louis Blanc, se forma aussitôt et son manifeste au
pays fut signé par 363 députés. Un mois plus tard, après une séance
orageuse où les 363 bravèrent le gouvernement, le maréchal, usant encore
du droit que lui donnait la Constitution, prononçait la dissolution de
la Chambre avec l'assentiment du Sénat.
De ce jour, la dissolution a passé pour réactionnaire. Inscrite dans les
lois constitutionnelles, aucun président n'y a plus eu recours. Elle a
pris l'aspect d'un coup d'Etat. Le 16 mai n'était pourtant qu'un coup
d'Etat légal, parlementaire, un faux coup d'Etat. C'était surtout une
maladresse. Le maréchal et le duc de Broglie ne mettaient pas la France
en face d'un fait accompli. Ils en appelaient des électeurs aux
électeurs. Ils leur demandaient de se déjuger à dix-huit mois de
distance. La partie était mal engagée. D'avance elle était perdue.
L'union des droites se réclamait de l'ordre. Là-dessus, l'union des
gauches lui damait le pion. C'était elle qui se mettait à parler un
langage conservateur. On veut, disait Gambetta, «lancer la France, pays
de la paix, de l'ordre et de l'épargne, dans des aventures dynastiques
et guerrières». Et ces mots-là trouvaient un écho jusque dans les masses
rurales. Comme l'avait désiré Jules Grévy, la République ne faisait plus
peur et, depuis la Commune, la révolution était saignée à blanc.
C'étaient les droites que l'on accusait de compromettre le repos du
pays. Les rôles étaient dûment renversés. Aux élections du 14 octobre
1877, tout l'effort du maréchal, du duc de Broglie et du ministre de
l'intérieur Fourtou ne parvint pas à ramener plus de deux cents de leurs
amis contre trois cents élus des gauches. La bataille était bien perdue.
Jean-Jacques Weiss avait dit le mot: la République des conservateurs
était «une bêtise». La République devait passer aux républicains.
Ce ne serait pas d'ailleurs sans se modérer par cette expérience même.
Les élections avaient montré que, dans l'ensemble du pays, gauche et
droite se balançaient à peu de voix et qu'un léger déplacement suffisait
pour changer la majorité. Ainsi l'opération manquée du 16 mai a eu des
effets durables. D'une part, elle a, jusqu'à nos jours, intimidé les
successeurs du maréchal de Mac-Mahon et les a empêchés de se servir de
leurs pouvoirs constitutionnels. D'autre part, elle a contenu, jusque
dans leur victoire, les républicains qui avaient à craindre qu'un parti
de l'ordre ne se reformât contre eux. Enfin le soin qu'ils avaient pris
de rejeter sur la droite l'accusation d'être le parti de la guerre les
avait conduits à un certain rapprochement avec l'Allemagne. Thiers, qui
mourut sur ces entrefaites, en était partisan. Gambetta fut tenté à son
tour par les avances de Bismarck qui combattait à ce moment-là les
catholiques allemands et qui redoutait leur alliance avec les
catholiques français. De ces idées aussi il restera des traces. Il y
aura désormais dans le parti républicain des hommes qui pencheront pour
une entente avec l'Allemagne et de là d'importantes conséquences
sortiront.
L'échec du 16 mai ne changea pas d'abord autant de choses qu'on aurait
cru. On revit des ministères du centre gauche. Le maréchal de Mac-Mahon,
que Gambetta avait sommé de se soumettre ou de se démettre, était resté
à la présidence et ne se démit qu'au mois de janvier 1879 pour ne pas
signer la destitution de plusieurs généraux. A sa place, Jules Grévy fut
élu. Il le fut surtout contre Gambetta et les radicaux. Avec lui
s'installaient la grande bourgeoisie républicaine, les gens de loi et
les gens d'affaires. Sa première déclaration fut pour annoncer «une
politique libérale et vraiment conservatrice». Ainsi depuis que la
République avait battu et exclu les conservateurs, elle s'appliquait à
rassurer les intérêts. Ni réaction ni révolution devenait sa formule.
Cependant il y avait déjà en elle des divisions, divisions entre les
hommes, les tendances et les doctrines. Aux modérés du centre gauche,
aux opportunistes du groupe de Gambetta, aux radicaux héritiers des
Jacobins et dont Clemenceau devenait le chef, les socialistes
s'ajouteraient bientôt. D'âpres luttes commençaient et les chutes de
ministères se succédèrent avec rapidité. On vit alors que
l'anticléricalisme était le vrai ciment des gauches. Il se manifesta dès
1880 par les décrets rendus contre les congrégations, et les jésuites
furent expulsés les premiers. Il y aura là une longue occupation pour le
régime et, parfois, un moyen de diversion, comme sous Louis XV, quand
les ministres étaient en conflit avec les vieux Parlements. Mais, comme
au dix-huitième siècle aussi, l'anticléricalisme d'Etat tournera bientôt
à la guerre contre le catholicisme et l'idée religieuse.
Dès ces premiers pas de la République parlementaire, au milieu d'une
grande confusion, deux traits commencent à se dégager. Jules Ferry
arrive pour la première fois au pouvoir. Il entreprend l'expédition de
Tunisie avec l'autorisation que Bismarck nous avait donnée en 1878 au
congrès de Berlin, dans l'idée qu'il serait bon pour l'Allemagne que
l'activité de la France se dépensât loin de l'Europe. Une grave
controverse entre les Français allait naître de l'affaire de Tunisie et
se renouveler pour l'Egypte et le Tonkin. Les expéditions coloniales ne
risquent-elles pas de disperser nos forces, de distraire l'attention
publique de notre sécurité sur le continent et des provinces perdues? Là
était le germe de querelles prochaines. Autre indication: aux élections
de 1881, les républicains ont remporté une nouvelle victoire. Mais
l'extrême-gauche avance. Gambetta, naguère l'idole de Paris, a été
difficilement élu à Belleville: l'opportunisme nuit à sa popularité.
C'est à lui quand même qu'il faut, cette fois, confier le pouvoir. Le
président Grévy s'y résigne, bien que sa sourde hostilité ne désarme
pas, tandis que celle des vieux radicaux, ennemis de l'opportunisme,
éclate. Contre Gambetta, les grandes accusations sont lancées: il est
l'homme de la guerre, il aspire à la dictature. Au bout de trois mois,
son ministère, qui devait être un «grand ministère», était renversé. Sa
conception d'une République nationale et «athénienne», où se fussent
réconciliés les partis, l'était aussi. L'année d'après, Gambetta mourut.
On doit renoncer à discerner quoi que ce soit au milieu des luttes qui
suivirent si l'on ne s'en tient aux deux principes qui les dominent et
qui peuvent se résumer de la manière suivante. D'une part, il y avait
conflit entre ceux qui acceptaient la défaite de 1870 et ceux qui
n'abandonnaient pas l'espoir d'en effacer les effets, entre ceux qui,
publiquement ou dans le secret de leur pensée, croyaient, comme Thiers,
que la France n'avait plus qu'à s'entendre avec une Allemagne
toute-puissante et à se contenter en Europe d'un rôle de second ordre
(déchéance à laquelle l'expansion coloniale remédierait) et ceux qui, ne
s'inclinant pas devant le fait accompli, jugeaient que la politique de
la France devait être continentale, que le danger de l'invasion, révélé
une première fois en 1875, existait toujours, et qu'à l'Empire allemand,
fortifié par ses alliances avec l'Autriche et l'Italie (la Triplice), il
fallait opposer une armée solide et des alliances s'il se pouvait.
D'autre part, la nature des choses ramenait toujours une fraction des
républicains vers des idées de modération, les inclinait à se
réconcilier avec leurs adversaires de droite et à ménager les instincts
conservateurs du pays, tandis que les républicains avancés rejetaient
ces compromissions. Agitations de la rue, chutes de ministères,
élections, toute l'histoire intérieure de la troisième République a été
conduite par ces courants qui l'emportaient tour à tour.
L'expédition du Tonkin, succédant à celle de Tunisie, fut l'origine
d'une longue crise. Cette nouvelle entreprise coloniale, où s'était
engagé Jules Ferry, pour la seconde fois président du conseil, était
impopulaire. Elle était combattue par les radicaux chez qui subsistait
la tradition du jacobinisme patriote: Clemenceau, leur chef, avait voté
contre le traité de Francfort. En même temps, ils attaquaient la
Constitution de 1875, lui reprochaient son caractère et ses origines
orléanistes et ils en demandaient la revision. Ils prirent l'offensive
en mars 1885, lorsque la nouvelle du désastre de Langson arriva. Jules
Ferry, que Clemenceau avait déjà accusé de «compromettre les intérêts de
la France et de la République», fut renversé. Des scènes tumultueuses
eurent lieu dans Paris contre «le Tonkinois» dont la politique
coloniale, selon un autre mot de Clemenceau, faisait de la France
«l'obligée de l'Allemagne». Un esprit d'opposition d'une nature nouvelle
naissait dans Paris et préparait les éléments du boulangisme. En même
temps, le malaise et l'inquiétude se répandaient dans les provinces. Aux
élections de 1885, pour lesquelles le scrutin de liste avait été
rétabli, deux cents députés de droite furent élus.
Comme au 16 mai, l'union des gauches se forma contre l'union des
droites, mais elle eut pour effet de mettre le gouvernement dans la
dépendance des radicaux. Ce furent eux qui désignèrent pour le ministère
de la Guerre le général Boulanger. Ce militaire républicain, qui
s'occupait de la réorganisation de l'armée et qui «relevait le pompon du
soldat», devint rapidement populaire dans la population parisienne, en
majorité radicale et patriote. Il fut acclamé à la revue du 14 juillet
1886 au point d'inspirer des alarmes aux républicains de gouvernement,
tandis qu'il était en aversion à la droite pour avoir rayé des cadres
les princes d'Orléans au moment où les aînés des familles ayant régné
sur la France avaient été exilés. En même temps, Bismarck, qui
travaillait sans cesse à accroître la puissance offensive de
l'Allemagne, tirait prétexte de la popularité du général Boulanger pour
obtenir du Reichstag des crédits militaires. Il soulevait des incidents
diplomatiques dont le plus grave fut l'affaire Schnæbelé que Jules Grévy
régla avec prudence et qui nous mit encore à deux doigts de la guerre.
Boulanger apparut alors aux hommes du centre gauche comme un danger
intérieur et extérieur. Mais ils ne purent se défaire de lui sans rompre
avec les radicaux et sans se rapprocher de la droite dont la neutralité
leur était indispensable pour conserver une majorité.
Par la campagne contre la politique coloniale qui nous rapprochait de
l'Allemagne, contre les combinaisons «opportunistes», contre l'alliance
des modérés avec la réaction, contre la Constitution «orléaniste» de
1875, les radicaux avaient eux-mêmes créé l'état d'esprit «boulangiste»
qui conquit Paris et qui ne tarda pas à le dominer. Le gouvernement,
pour éloigner Boulanger, l'avait nommé commandant de corps d'armée à
Clermont: la foule parisienne voulut le retenir. Déjà il avait été
proposé, quoique inéligible, à une élection partielle et il avait
recueilli près de 40.000 voix. Il était devenu le chef d'une opposition,
lorsque les radicaux le renièrent, s'apercevant qu'ils avaient eux-mêmes
créé un syndic des mécontents, un aspirant au pouvoir personnel et à la
dictature, un danger pour la République. Cependant les radicaux, en
ralliant l'union des gauches, ne furent pas suivis par toutes leurs
troupes. Rochefort, l'ancien adversaire de l'Empire, l'ancien communard,
le polémiste populaire dont l'influence était considérable à Paris,
retenait dans le parti du général les éléments avancés. Des scandales,
un trafic de décorations, dans lequel Wilson, gendre du président de la
République, fut compromis, donnèrent un aliment nouveau au mouvement
boulangiste et antiparlementaire. En décembre 1887, la Chambre, voyant
le péril, obligeait Jules Grévy à se démettre, et le Congrès élut à sa
place Sadi Carnot, descendant du Conventionnel. Cette sorte d'épuration
du personnel républicain n'arrêta pas le boulangisme. Le général, mis en
retrait d'emploi, était devenu éligible, et deux départements
l'envoyèrent tout de suite à la Chambre. La situation s'était retournée:
désormais les monarchistes votaient pour lui avec les dissidents
radicaux. Le 27 janvier 1889, Paris l'élisait à son tour à une majorité
énorme et avec un enthousiasme extraordinaire. Ce jour-là, de l'aveu du
gouvernement lui-même, Boulanger n'avait qu'un mot à dire pour entrer à
l'Elysée et s'emparer du pouvoir. Il recula devant un coup d'Etat,
confiant dans le résultat des élections générales.
Le parti républicain, sauvé par cette hésitation, se défendit avec
vigueur. L'union des gauches se renoua comme au 16 mai. Des poursuites
furent ordonnées contre les partisans les plus actifs du général,
Déroulède et la Ligue des Patriotes. Boulanger lui-même, traduit en
Haute-Cour, se réfugia à Bruxelles ainsi que Rochefort. Le scrutin
d'arrondissement, impropre aux plébiscites, fut rétabli. Mais surtout,
les masses rurales, toujours pacifiques, étaient restées étrangères à ce
mouvement parti de Paris et des grandes villes. Il avait suffi, pour les
détourner du boulangisme, qu'on leur dît qu'il apportait la guerre. Aux
élections d'octobre 1889, c'est à peine si, dans toute la France,
quarante partisans du général furent élus.
Le mouvement était fini, mais il eut des conséquences durables. D'abord
il discrédita le revisionnisme et les attaques des radicaux contre la
Constitution de 1875 devinrent moins ardentes et plus rares. On n'alla
pas jusqu'à la démocratie directe et pure et la Constitution qu'avaient
élaborée les conservateurs de l'Assemblée nationale dura. Ensuite les
hommes les plus clairvoyants du parti républicain comprirent la leçon du
boulangisme. Si, dans la soirée du 27 janvier 1889, la République
parlementaire avait failli périr, la faute remontait à Jules Ferry et à
la politique d'effacement en Europe. L'Allemagne grandissait toujours,
s'armait toujours: pouvait-on négliger ce péril? Là-dessus
l'avertissement de l'instinct national, tel qu'il s'était manifesté par
l'impopularité de Ferry et par le boulangisme, portait si juste que des
réflexions nouvelles naquirent au gouvernement. M. de Freycinet, qui
devint alors président du conseil, en témoigne dans ses _Souvenirs_: «La
sécurité d'un grand peuple, disait-il, ne doit pas reposer sur la bonne
volonté des autres; elle doit résider en lui-même, en ses propres
moyens, dans les précautions qu'il sait prendre par ses armements et ses
alliances.» L'alliance russe, esquissée en 1875 par le duc Decazes, à
laquelle on avait pensé dans l'entourage de Gambetta, était demandée par
le boulangisme. Dès 1890, le gouvernement de la République se
rapprochait de la Russie. L'année suivante, la visite d'une escadre
française à Cronstadt préparait l'alliance franco-russe, contre-partie
de la Triplice. «Situation nouvelle», déclarait M. de Freycinet quelques
semaines plus tard. Nouvelle, en effet. Entre les deux idées qui
avaient, dès l'origine, partagé ses fondateurs, la République avait
choisi et elle n'avait pas opté pour l'entente avec l'Empire allemand.
L'alliance avec la Russie rendit au gouvernement républicain le service
de désarmer l'opposition patriote ou, comme on commençait à dire,
nationaliste. A l'ensemble du pays, elle fut présentée telle qu'elle
était conçue: une garantie de paix par l'équilibre des forces. La
République en fut singulièrement fortifiée. Ce fut le moment où des
monarchistes abjurèrent, où une droite républicaine se forma par le
ralliement. De nouveau, le régime devenait conservateur. Un scandale de
corruption parlementaire, où furent compromis des radicaux, développa
encore ce mouvement. Après les débats, les enquêtes, les poursuites
auxquelles donna lieu l'affaire du Panama, quelques-uns des chefs de la
gauche, avec Clemenceau et Floquet, sortirent de la scène politique. On
eut ainsi plusieurs années de gouvernement modéré, si modéré qu'après
l'assassinat de Sadi Carnot par un anarchiste, en 1894, le président élu
fut Casimir Perier, petit-fils du ministre de «la résistance» sous
Louis-Philippe, représentant de la haute bourgeoisie. A ce moment, un
ministre des cultes, Spuller, ancien compagnon de Gambetta, parlait
aussi d'un «esprit nouveau de tolérance, de bon sens, de justice dans
les questions religieuses». Casimir Perier, violemment attaqué par les
socialistes, s'en allait après quelques mois en se plaignant que «la
présidence de la République fût dépourvue de moyens d'action et de
contrôle». Il fut remplacé par Félix Faure, d'une bourgeoisie plus
récente, mais également modéré.
Les républicains conservateurs, les Charles Dupuy, les Méline,
gouvernèrent avec une seule et brève interruption, pendant près de cinq
années. Malgré les attaques des radicaux et des socialistes, les
modérés, appuyés sur la droite, paraissaient solidement installés au
pouvoir. Il fallut, pour les en écarter, deux crises violentes, l'une au
dedans et l'autre au dehors.
L'affaire Dreyfus, par laquelle les radicaux, alliés cette fois aux
socialistes, reprirent le gouvernement, par laquelle Clemenceau rentra
dans la vie publique, fut l'équivalent d'une révolution véritable.
Autour du cas de cet officier juif, condamné pour trahison en 1894 par
un conseil de guerre et dont l'innocence fut passionnément affirmée en
1897, deux camps se formèrent. Son nom même devint un symbole. La France
se partagea en dreyfusards et en antidreyfusards. Cette lutte de
doctrines, de sentiments, de tendances, où se heurtaient l'esprit
conservateur et l'esprit révolutionnaire, répétait, sous une forme
réduite et atténuée, les grandes crises du quatorzième siècle, des
guerres de religion, de la Fronde, de 1789, où l'on avait vu, comme dans
l'affaire Dreyfus, les «intellectuels» prendre parti, la philosophie et
la littérature dans la bataille. Pendant trois années, la revision du
procès Dreyfus gouverna toute la politique et finit par en déterminer le
cours. Les polémiques avaient fixé les positions. Les partisans de la
«chose jugée» s'étaient classés à droite et les partisans de l'innocence
à gauche. Le conflit prit son caractère le plus aigu en 1899, lorsque le
président Félix Faure, étant mort subitement, fut remplacé par Emile
Loubet, que Paris, en majorité nationaliste, accueillit mal, et lorsque
Déroulède et la Ligue des Patriotes eurent, le jour des obsèques, tenté
un coup d'Etat qui échoua. La situation du boulangisme se reproduisait.
Comme au temps du général Boulanger, comme au Seize Mai, la défense
républicaine par l'union des gauches se reforma aussi.
Seulement l'union des gauches, baptisée par Clemenceau le Bloc, devait,
cette fois, aller très loin à gauche. Les socialistes étaient devenus la
pointe extrême du parti républicain. On ne pouvait défendre la
République sans eux, et il fallait leur donner place au pouvoir. Quand
Waldeck-Rousseau organisa son ministère de défense républicaine, en juin
1899, il y introduisit Alexandre Millerand, député de l'extrême-gauche,
défenseur des théories collectivistes, et ce choix causa du scandale et
de l'inquiétude dans la bourgeoisie française. On devait pourtant revoir
avec quelques-uns des chefs socialistes ce qu'on avait déjà vu avec
quelques-uns des chefs radicaux: leur assagissement, leur assimilation
progressive par le milieu conservateur. Ce n'étaient donc pas les
concessions à leurs personnes qui étaient les plus graves, mais les
concessions à leurs idées. Il ne s'agissait plus seulement de laïcité,
programme commun des républicains de doctrine. Avec l'affaire Dreyfus,
l'antimilitarisme était apparu et il en avait été un des éléments les
plus actifs. Peu à peu, les charges militaires avaient été rendues
presque égales pour tous, le jeune intellectuel passait à la caserne
comme le jeune paysan et le dégoût de cette servitude avait favorisé les
campagnes d'idées et de presse contre l'armée et ses chefs. Victorieux
par le ministère Waldeck-Rousseau, par la Haute-Cour qui jugea les
nationalistes et les royalistes, tandis que le procès de Dreyfus était
revisé, le parti républicain, qui avait été en 1871 celui du patriotisme
ardent et même exalté, inclinait tout au moins à négliger la défense
nationale, sous l'influence de son extrême-gauche internationaliste.
Ces événements, qui rendaient la prépondérance aux partis avancés,
s'étaient pourtant accompagnés d'une autre crise, à l'extérieur
celle-là, dont les suites allaient nous ramener face à face avec
l'Allemagne. Les modérés, qui avaient gouverné presque sans interruption
depuis le rapprochement franco-russe, s'étaient livrés à leur tour à la
politique coloniale et notre alliance avec la Russie avait produit une
conséquence imprévue: elle nous avait rapprochés de l'Allemagne. Entre
Saint-Pétersbourg et Berlin, les relations étaient bonnes. Guillaume II,
qui régnait depuis 1888, avait de l'influence sur le jeune empereur
Nicolas II qui avait succédé à son père Alexandre III en 1894. L'année
d'après son avènement, la France, d'accord avec la Russie, avait accepté
d'envoyer des navires de guerre à l'inauguration du canal de Kiel, qui
permettait à la flotte allemande de passer librement de la Baltique dans
la mer du Nord et qu'avaient payé nos milliards de 1871. Derrière
l'alliance franco-russe, s'ébauchait une combinaison à trois dont le
gouvernement britannique devait prendre ombrage, parce qu'elle était
conçue en vue de l'expansion coloniale des grandes puissances du
continent. Guillaume II donnait une flotte à l'Allemagne et il allait
prononcer son mot retentissant: «Notre avenir est sur mer.» La Russie
s'étendait en Extrême-Orient, où elle ne tarderait pas à se heurter au
Japon dans un conflit désastreux. Quant à la France, c'était en Afrique
surtout qu'elle développait son domaine. En 1882, sous l'influence de
Clemenceau et du parti radical, le gouvernement français s'était
désintéressé de l'Egypte que l'Angleterre avait occupée à titre
provisoire, d'où elle ne partait plus et d'où elle se disposait à
dominer toute l'Afrique orientale, du Cap au Caire. En novembre 1898, la
mission Marchand, partie du Congo pour atteindre le haut Nil, s'était
établie à Fachoda: avec ce gage entre les mains, le gouvernement
français croyait être en état de poser de nouveau la question d'Egypte
lorsque l'Angleterre le somma, sous menace de guerre, d'évacuer la place
sans délai. Ainsi la politique coloniale nous menaçait d'un autre péril.
Entre l'Angleterre et l'Allemagne, il fallait choisir.
Le ministre des affaires étrangères de Waldeck-Rousseau, Théophile
Delcassé, était d'origine radicale. Il gardait l'ancienne tradition du
parti, opposé aux aventures lointaines et au rapprochement avec les
vainqueurs de 1870. Il liquida l'affaire de Fachoda et la France fut
réconciliée avec le gouvernement britannique. Cette réconciliation nous
associait aux intérêts de l'Angleterre et, si elle nous donnait une
garantie contre l'Allemagne, nous ramenait au danger d'une guerre
continentale. Telle était la situation au lendemain des agitations de
l'affaire Dreyfus, quand le gouvernement de défense républicaine, placé
sous la dépendance de l'extrême-gauche, cédait à la démagogie
anticléricale et antimilitaire. A Waldeck-Rousseau, succéda en 1902
Emile Combes, qui, appuyé sur la nouvelle majorité radicale-socialiste
et socialiste sortie des élections, passa de la défense républicaine à
l'offensive. Waldeck avait poursuivi les congrégations mais non
l'Eglise. Combes alla jusqu'au bout de l'anticléricalisme, jusqu'à la
rupture des relations avec le Saint-Siège, jusqu'à la séparation de
l'Eglise et de l'Etat, depuis longtemps inscrite au programme des
républicains avancés et toujours différée. Cette guerre religieuse
troublait et divisait le pays en faisant renaître le délit d'opinion et
en créant une catégorie de suspects, écartés des emplois et mal vus des
autorités, parmi les Français qui ne partageaient pas les idées du
gouvernement. La politique s'introduisait dans l'armée elle-même, tenue
jusque-là hors des discordes civiles. La délation des «fiches»
s'organisa contre les officiers qui allaient à la messe. En même temps,
les propagandes les plus démagogiques s'exerçaient librement, même celle
qui attaquait l'idée de patrie. Le pouvoir, les places, tout était entre
les mains d'un petit nombre d'hommes et de leurs protégés, tandis
qu'Emile Combes, fanatique désintéressé, couvrait ces abus et ces
désordres. Dans la majorité elle-même, quelques républicains
commencèrent à s'inquiéter. Chose remarquable: ce fut Alexandre
Millerand qui conduisit la lutte contre un régime qu'il appela lui-même
«abject». Un socialiste annonçait le retour vers la modération.
Chose plus remarquable encore: pendant cette période d'obscurcissement
de l'idée nationale, Théophile Delcassé, isolé au ministère des affaires
étrangères, travaillant sans contrôle, préparait la combinaison d'où les
alliances de 1914 devaient sortir. En 1902, il s'était assuré la
neutralité de l'Italie en cas de guerre provoquée par l'Allemagne. En
avril 1904, d'accord avec Edouard VII, tous les litiges coloniaux
avaient été réglés entre la France et l'Angleterre. Nous lui
abandonnions l'Egypte et nous recevions le droit de compléter notre
empire de l'Afrique du Nord par le protectorat du Maroc. Dix mois plus
tard, Combes était renversé. Un opportuniste, Rouvier, le remplaçait. Il
continuait la politique anticléricale avec un peu moins d'âpreté, mais
avec la même indifférence aux problèmes extérieurs lorsque l'Allemagne,
encouragée par la défaite que le Japon venait d'infliger aux Russes en
Mandchourie, allégua que l'accord franco-anglais avait lésé ses intérêts
et réclama une conférence internationale sur la question du Maroc.
Guillaume II, débarqué à Tanger, y prononça des paroles menaçantes. Le
Maroc n'était que le prétexte d'une intimidation et d'une pression sur
la France. Delcassé, partisan de la résistance à ces prétentions, fut
désavoué par ses collègues et dut se démettre (6 juin 1905). Ainsi, à
sept ans de Fachoda, le péril de guerre reparaissait, cette fois du côté
de l'Allemagne. Encore neuf ans, et la guerre ne sera plus évitée. Les
précautions diplomatiques que nous prenions contre elle étaient pour les
Allemands une raison de se plaindre d'être encerclés et de s'armer
davantage. A la conférence d'Algésiras, qui nous donna raison dans
l'affaire marocaine, presque toutes les puissances s'étaient liguées
contre eux, ils étaient restés isolés avec l'Autriche: désormais
l'Allemagne refusera toutes les conférences, et, le grand jour venu,
rendra le conflit certain. Toutefois, pour humiliants qu'ils eussent
été, le recul de 1905 et le sacrifice de Delcassé n'avaient pas été
inutiles. A ce moment la Russie, notre alliée, était impuissante. La
France était affaiblie par de longues discordes. L'armée n'était pas
prête. Le moral n'était pas bon. Le temps gagné nous a peut-être sauvés
d'un désastre.
Désormais, jusqu'au jour de la mobilisation, c'est sous la menace de
l'Allemagne que la France vivra. Le système de la paix armée,
c'est-à-dire de la course aux armements, sans cesse aggravé depuis le
jour où s'était fondée l'unité allemande, menait l'Europe à une
catastrophe. L'Allemagne, avec une population et une industrie
excessives, était poussée à la conquête de débouchés et de territoires
dont le désir agissait autant sur les masses socialistes que sur les
états-majors. Pour éviter la guerre, il ne suffisait plus que la France
acceptât comme un fait accompli la perte de l'Alsace-Lorraine, et bornât
son effort militaire à la défensive, comme l'indiquait la réduction du
temps de service à deux années. L'illusion de la démocratie française
fut qu'elle conserverait la paix parce qu'elle-même était pacifique.
Néanmoins il devenait impossible de méconnaître l'étendue du danger.
Dans les partis de gauche, victorieux à toutes les élections, et qui
avaient éliminé, après les anciennes droites, le vieux centre gauche
lui-même, il se fit alors une nouvelle coupure. Le Bloc se rompit à la
fois sur la politique intérieure et sur la politique extérieure. Le
socialisme était devenu audacieux, son influence au Parlement était sans
proportion avec sa force réelle dans le pays et il provoquait une
agitation continuelle chez les ouvriers et chez les fonctionnaires. Au
dehors, par son adhésion à l'Internationale et par ses doctrines
cosmopolites, il penchait pour l'entente avec l'Allemagne, entente
impossible puisque toute concession de notre part était suivie
d'exigences nouvelles du gouvernement de Berlin. Sur ce terrain, le
socialisme trouvait pourtant des concours parmi ceux qui, sans
distinction d'origine, pensaient, comme Thiers le pensait au moment de
l'alerte de 1875, qu'il fallait se réconcilier avec l'Allemagne et, au
lieu d'organiser des alliances, lui donner des gages de nos sentiments
pacifiques: Joseph Caillaux, qui incarnera cette idée à la tête du parti
radical-socialiste, avait pour père un conservateur du Seize Mai. Dans
le parti républicain, ce fut, avec Clemenceau, l'école jacobine qui se
dressa contre cette tendance et qui, en 1908, entra d'abord en lutte
avec Jaurès, le chef de l'extrême-gauche. Ainsi, sous des apparences
d'unité, lorsque l'immense majorité du Parlement proclamait qu'il n'y
avait de véritables républicains que les républicains de gauche, il y
avait scission. Lorsque les doctrines les plus démagogiques étaient
officiellement professées, un nouveau parti modéré se reformait en
secret. On vit même un ancien socialiste, Aristide Briand, devenu
président du conseil, arrêter les grèves les plus dangereuses, comme
celle des chemins de fer, tandis qu'après avoir achevé de réaliser la
séparation de l'Eglise et de l'Etat, il parlait d'«apaisement», comme
Spuller, en 1894, avait parlé d'«esprit nouveau».
Cependant l'Allemagne, chaque jour plus résolue à la guerre, ne cessait
de nous chercher querelle. L'objet en était toujours le Maroc où nous
étendions notre protectorat. En 1908, nouvelle alerte à propos d'un
incident survenu à Casablanca et que le ministère Clemenceau régla par
un arbitrage. En 1911, récidive: un navire allemand prit position devant
Agadir, sur la côte marocaine du Sud, et le gouvernement de Berlin,
après cette manifestation de force, notifia sa volonté d'obtenir une
«compensation». Joseph Caillaux, qui gouvernait alors, transigea. La
compensation fut accordée à l'Allemagne dans notre possession du Congo.
Pour l'Allemagne, c'était non seulement un succès diplomatique, mais un
avantage réel. La presse allemande tourna ces acquisitions en ridicule
et se plaignit que le grand Empire allemand eût été joué.
Deux leçons sortaient de l'affaire d'Agadir: l'une, pour l'Allemagne,
que le Maroc était un mauvais _casus belli_, parce que la France menacée
gardait son alliance avec la Russie et son entente avec l'Angleterre,
tandis que, sur un prétexte marocain, les Allemands n'étaient même pas
suivis par l'Autriche. L'autre leçon était pour la France: nos
concessions ne servaient qu'à convaincre l'Allemagne de notre faiblesse
et à la rendre plus belliqueuse. Les deux leçons portèrent. L'Allemagne
cessa de s'intéresser au Maroc et elle dirigea son attention sur les
affaires d'Orient où la révolution turque de 1908 et l'avènement de
jeunes libéraux nationalistes à la place de la vieille Turquie avaient
mis en mouvement, dans l'Europe balkanique et danubienne, les
nationalités nouvelles dont les revendications menaçaient
l'Autriche-Hongrie, empire composite. Quant à la France, l'affaire
d'Agadir amena au pouvoir les plus nationaux des hommes de gauche.
Raymond Poincaré, républicain lorrain, qui n'acceptait pas la formule de
Thiers,--la «politique de l'oubli»,--d'où était sorti le parti du
rapprochement avec l'Allemagne, devint président du conseil en janvier
1912. Dans les lettres, dans la presse, dans le monde intellectuel,
presque toujours en marge de la vie politique, il y avait d'ailleurs un
mouvement continu, auquel le nom de Maurice Barrès restera attaché,
contre le délaissement de l'idée nationale. La doctrine nationaliste,
affirmée pendant l'affaire Dreyfus et vaincue, servit alors à une sorte
de redressement, comme, après le boulangisme, elle avait conduit à
l'alliance russe. Pareillement, au milieu des triomphes électoraux de la
République, qui n'était plus contestée dans les assemblées politiques,
la critique de la démocratie par Charles Maurras et son école apportait
une antithèse à laquelle les esprits les plus larges, parmi les
républicains, reconnaissaient l'utilité, jadis proclamée par Gambetta,
d'une opposition de doctrine, absente depuis longtemps. Un député
d'extrême-gauche, Marcel Sembat, écrivait, à la suite de ces
discussions, un pamphlet curieux, dont on n'eût pas imaginé le titre
quinze ans plus tôt: _Faites un roi, sinon faites la paix_. En même
temps, le principe essentiel de la démocratie, le suffrage universel,
s'altérait étrangement et une campagne persévérante pour la
représentation proportionnelle, c'est-à-dire pour le droit des
minorités, gagnait des adhérents et allait changer la physionomie de la
vie politique, fondée jusque-là sur le système le plus durement
majoritaire.
Les deux années qui précédèrent la guerre furent remplies de présages où
les observateurs seuls trouvaient des avertissements et qui échappaient
à la foule. En 1912, dans une première mêlée balkanique, les Turcs
étaient vaincus par la coalition des Bulgares, des Grecs et des Serbes.
L'an d'après, les coalisés se battaient pour les dépouilles, et les
Bulgares étaient punis de leur agression: Bulgarie, Turquie auraient une
revanche à prendre et seraient des alliées pour l'Allemagne. Ces
événements étaient suivis avec intérêt par la Russie, ils alarmaient les
deux puissances germaniques en menaçant l'Autriche et leur donnaient le
désir de mater les Slaves: l'occasion que cherchait l'Allemagne
commençait à s'offrir et une atmosphère trouble se répandait en Europe.
En janvier 1913, Raymond Poincaré avait été élu président de la
République en remplacement d'Armand Fallières et, sous son influence, on
redevenait vigilant. Appelé par lui au ministère, un ancien modéré,
Louis Barthou, fit accepter par les Chambres le retour au service de
trois ans, nécessaire pour renforcer notre armée de première ligne.
Publics ou occultes, les symptômes et les renseignements affluaient. Ils
montraient l'Allemagne en marche vers la guerre: le gouvernement
impérial venait de lever un impôt extraordinaire d'un milliard pour
accroître ses effectifs et son matériel. Cependant, en France, la loi de
trois ans, impopulaire, ramenait au pouvoir les radicaux-socialistes qui
s'efforcèrent de reconstituer le bloc des gauches contre les modérés. A
la veille de la guerre, dans l'énervement que répandait une menace qu'on
sentait sans la définir, le conflit entre les deux tendances du parti
républicain devenait plus âpre. Joseph Caillaux, de nouveau ministre,
attaquait et il était attaqué: Aristide Briand dénonçait le «ploutocrate
démagogue». Pendant cette campagne, Mme Caillaux tua d'un coup de
revolver Gaston Calmette, directeur du _Figaro_, et ce meurtre rappela
celui de Victor Noir quelques mois avant 1870. C'était le crime qui
précède et annonce les grands crimes. Celui de Sarajevo, qui servirait
de prétexte à la guerre, suivit bientôt. Des signes de sang étaient
partout.
Lorsque, le 28 juin 1914, l'archiduc héritier d'Autriche-Hongrie fut
assassiné avec sa femme dans la petite ville de Sarajevo par des
conspirateurs slaves, la masse du peuple français était bien éloignée de
croire à la guerre. Aux élections du mois d'avril, le nouveau bloc des
gauches l'avait emporté. Un ministère Ribot, partisan de la loi de trois
ans, avait été renversé le jour même où il s'était présenté devant la
Chambre, et c'est à un socialiste récemment assagi, René Viviani, que
dut s'adresser le président Poincaré pour tâcher de maintenir
l'organisation militaire qui venait d'être reconstituée. La démocratie
française, indifférente aux événements lointains, vivait dans une telle
quiétude que c'est à peine si elle remarqua l'ultimatum de l'Autriche à
la Serbie. Pas plus que du tragique «fait-divers» de Sarajevo, la foule
n'en tira de conséquences. Au fond, elle croyait la guerre impossible,
comme un phénomène d'un autre âge, aboli par le progrès. Elle se
figurait volontiers que, si Guillaume II et les officiers prussiens en
avaient le désir, le peuple allemand ne les suivrait pas. Dix jours plus
tard, la guerre la plus terrible des temps modernes éclatait.