Aux journées de février 1848 comme aux journées de juillet 1830, la
monarchie avait cédé presque sans résistance à l'émeute de Paris. Dans
les deux cas, ce n'était pas seulement le roi qui avait abdiqué, c'était
l'autorité elle-même. Mais si, en 1830, la bourgeoisie libérale avait pu
substituer Louis-Philippe à Charles X, en 1848, elle avait été prise au
dépourvu, et, cette fois, l'émeute ne lui avait pas permis d'«escamoter»
la révolution. Bon gré, mal gré, il fallait accepter la République dont
le nom évoquait pour les hommes d'ordre d'assez mauvais souvenirs. Il y
eut donc une panique à côté d'un enthousiasme extraordinaire. On
bénissait partout des arbres de la liberté, mais les cours de la Bourse
tombaient à rien et, dans la crainte du pire, chacun réalisait ce qu'il
pouvait. Ce qui inspirait surtout de l'effroi, c'était le socialisme qui
s'était développé durant la monarchie de juillet avec l'industrie et
l'accroissement de la population ouvrière. La République que les
insurgés avaient proclamée, c'était la République démocratique et
sociale fortement teintée de rouge. Au gouvernement provisoire
entrèrent, avec des modérés comme Lamartine, des républicains avancés,
comme Ledru-Rollin, un théoricien socialiste, Louis Blanc, et un
ouvrier, Albert. D'après la conviction presque générale, ce n'était
qu'un commencement et l'on allait vers une transformation radicale de la
société. La réforme électorale avait été la cause de l'insurrection, le
suffrage universel était inévitable et l'on avait peine à imaginer que
le suffrage universel ne fût pas révolutionnaire.
L'histoire très brève de la deuxième République est celle d'un
enthousiasme rapidement déçu et d'une peur prolongée. C'est celle aussi
d'un phénomène bien plus important: l'autorité, sous la forme des deux
monarchies qui avaient successivement abdiqué, avait douté du pays, et
c'est pourquoi, au premier accident, elle avait douté d'elle-même et
défailli. Nous allons voir le pays se mettre à la recherche de
l'autorité et, en très peu de temps, la rétablir. Ceux qui, par crainte
du désordre, se méfiaient du peuple français s'étaient trompés autant
que ceux qui, pour gagner ses suffrages, croyaient qu'une attitude
démagogique était le moyen le plus sûr. Paris même, foyer des
révolutions, n'allait pas tarder à se montrer hostile à la révolution
sociale et avec une rare violence.
Les premières semaines furent tumultueuses. Le gouvernement provisoire
devait sans cesse parlementer avec les insurgés qui étaient restés sous
les armes et qui réclamaient des satisfactions immédiates. Il fallut
leur promettre le «droit au travail», au nom duquel furent créés les
ateliers nationaux pour occuper les chômeurs. Lamartine parvint, non
sans peine, à maintenir le drapeau tricolore et à écarter le drapeau
rouge. Pourtant les exigences des ouvriers étaient moins graves que
leurs illusions. Comme les modérés leur avaient dit que le progrès ne
pouvait se réaliser en un jour, ils avaient montré leur bonne volonté en
mettant «trois mois de misère au service de la République». Trois mois
pour réformer la société! le suffrage universel proclamé, l'accès de la
garde nationale, jusque-là réservé aux classes moyennes, ouvert à tous,
la diminution de la journée de travail, la création d'une commission des
réformes sociales: c'était, avec les ateliers nationaux, à peu près tout
ce qui était possible.
Mais il y avait des revendications d'un autre ordre qui étaient bien
plus dangereuses, celles que l'idéalisme révolutionnaire inspirait. La
revanche des traités de 1815, les frontières naturelles, la haine de la
Sainte-Alliance avaient pris un caractère mystique. Les insurgés de 1830
pensaient encore aux conquêtes, à la Belgique et à la rive gauche du
Rhin. Ceux de 1848 avaient la religion des peuples opprimés, de la
Pologne surtout, dont le nom revenait sans cesse dans les discours. Sur
divers points de l'Europe, des mouvements révolutionnaires avaient
précédé les journées de février. D'autres, à Berlin, à Vienne, les
suivirent. On crut qu'une ère nouvelle de justice et de liberté allait
s'ouvrir pour le monde. Paris était plein de réfugiés de tous les pays
qui allaient, en cortèges acclamés par la foule, demander le secours du
gouvernement provisoire. Lamartine devait répondre chaque jour à des
délégations allemandes, hongroises, italiennes, polonaises, irlandaises,
norvégiennes même. Une pression s'exerçait sur la République pour
l'entraîner à la guerre de propagande en faveur de laquelle insistaient,
avec Ledru-Rollin, les républicains de doctrine. Lamartine, qui avait
pris le ministère des affaires étrangères, abondait en nobles paroles,
mais temporisait de son mieux, éclairé par ses responsabilités et
craignant de jeter la France dans des aventures et de renouer contre
elle une coalition. Il eût peut-être fini par intervenir en faveur de
l'Italie soulevée contre l'Autriche, si les Italiens, en souvenir de
l'occupation française, au temps de la Révolution et de l'Empire,
n'avaient redouté les républicains français autant que les Habsbourg et
répondu que l'Italie «ferait d'elle-même». L'esprit de ces révolutions
européennes était avant tout national. Elles annonçaient la formation de
ces grandes unités, l'unité italienne, l'unité allemande, qui ne
s'accompliraient qu'en brisant les cadres de l'Europe et en provoquant
de grandes guerres.
Ces conséquences, que Louis-Philippe et Guizot avaient entrevues
lorsqu'ils s'étaient associés à Metternich pour une politique de
conservation, échappaient aux républicains français. C'est l'honneur de
Lamartine d'avoir résisté à leurs sommations. Mais, à ces débuts de la
deuxième République, un souci commençait à dominer les autres. Il ne
suffisait pas d'avoir proclamé le droit de tous au suffrage. Il fallait
consulter le suffrage universel, et, à mesure que l'heure approchait,
c'était chez les révolutionnaires que les appréhensions étaient les plus
vives. On commençait à se demander si toute la France était à l'image de
Paris, si elle n'allait pas élire une majorité modérée, peut-être
réactionnaire, paralyser la République, sinon la détruire. Alors ce
furent les plus avancés qui réclamèrent l'ajournement des élections et
la «dictature du progrès». Intimidé par la manifestation du 17 mars, le
gouvernement provisoire recula jusqu'au 23 avril la date du scrutin. Ce
répit, les partisans de la république sociale le mirent à profit pour
organiser une «journée» sur le modèle de la Révolution, afin d'épurer le
gouvernement provisoire et d'en chasser Lamartine et les modérés. Comme
sous la Révolution aussi, lorsque les Jacobins avaient été battus, c'est
par les légions de la garde nationale restées fidèles à l'ordre que le
coup de force échoua. Les communistes (c'est ainsi qu'on commençait à
les appeler) ne réussirent pas à s'emparer de l'Hôtel de Ville et leur
manifestation ne rencontra à Paris que froideur et hostilité.
Hostile, la province l'était encore plus. A huit jours des élections,
cette menace d'émeute l'inquiéta et l'irrita. Par habitude, elle avait
suivi la capitale, accepté le changement de régime et il n'y avait pour
ainsi dire pas de candidat qui ne se dît républicain. Mais un symptôme
remarquable, c'était le calme que la province avait gardé, l'absence
presque complète de désordres.
Le suffrage universel, ce sphinx, ce monstre, allait parler pour la
première fois. On vota avec un zèle qui ne s'est jamais revu depuis,
7.800.000 bulletins sur 9.400.000 inscrits, 84 pour 100 des Français. Et
la réponse fut décisive: sur 800 députés, les républicains avancés
étaient moins de 100. Le reste était composé de modérés surtout et de
monarchistes plus ou moins avoués. Pour la République démocratique et
sociale, c'était un écrasement. Un résultat plus curieux encore, c'est
que, même à gauche, presque tous les élus étaient des bourgeois. Les
conservateurs qui craignaient le suffrage universel s'attendaient à voir
un grand nombre d'hommes en blouse: il n'y eut pas plus d'une vingtaine
d'ouvriers. Les classes moyennes gardaient la direction du pays et,
jusqu'à nos jours, dans toutes les Assemblées, ce trait se retrouvera.
L'Assemblée de 1848 représentait une aspiration générale à l'ordre.
Spontanément, le peuple français venait de suivre l'exemple des
bourgeois de 1830 qui avaient substitué Louis-Philippe à Charles X. Née
de l'émeute, comme la monarchie de juillet, la deuxième République se
mettait tout de suite de l'autre côté de la barricade. Comme la
monarchie de juillet, elle allait aussi se trouver aux prises avec les
révolutionnaires déçus, et, par une réaction rapide, marcher vers le
rétablissement de l'autorité.
L'Assemblée se nomma elle-même constituante. Mais, à la différence de
celle de 1789, ce n'était pas en amie qu'elle traitait la gauche. En
attendant qu'une constitution fût votée, elle remplaça le gouvernement
provisoire par une commission exécutive de cinq membres, une sorte de
Directoire d'où les socialistes furent exclus. Lamartine et Ledru-Rollin
y entrèrent seuls et avec un chiffre de voix inférieur à celui
qu'obtenaient leurs trois collègues nouveaux, des modérés. Aux
socialistes écartés du pouvoir, il ne restait qu'à se soumettre ou à
recommencer l'émeute. Cette Assemblée s'opposait aussi bien aux réformes
radicales à l'intérieur qu'à la guerre pour la délivrance des
nationalités à l'extérieur. Excités par les clubs, les démocrates
parisiens essayèrent de la renverser par un coup de force. Le 15 mai,
l'Assemblée fut envahie au cri de: «Vive la Pologne.» Les insurgés
s'emparèrent de l'Hôtel de Ville. On crut un moment que la révolution
avait triomphé. Cette fois encore, la garde nationale, restée en
majorité bourgeoise, rétablit l'ordre rapidement. Cette alerte effraya
l'Assemblée et le pays, accrut leur haine du socialisme, auquel la
guerre fut déclarée. La droite et les modérés se rapprochèrent. Quinze
jours plus tard, la majorité décidait de fermer les ateliers nationaux
devenus une source de gaspillage et un foyer d'agitation. On sentait
pourtant que le lendemain n'était pas sûr, qu'un conflit grave allait se
produire et un gouvernement fort commençait à être désiré.
Ces circonstances servaient à merveille la cause de Louis-Napoléon
Bonaparte. Pourtant, il n'y avait plus de parti bonapartiste organisé.
Personnellement, l'aventurier de Strasbourg et de Boulogne était sans
crédit. Il avait pour lui son nom, les souvenirs napoléoniens où se
mêlaient l'ordre, l'autorité, la gloire. Peut-être avait-il surtout la
faiblesse du pouvoir, qui inquiétait le pays. Encore exilé,
Louis-Napoléon fut élu député à une élection partielle. Expérience
concluante: son nom suffisait, c'était une caution et une garantie.
Louis-Napoléon jugea plus habile de ne pas rentrer tout de suite en
France, bien que l'Assemblée lui en eût rouvert les portes: elle ne
croyait pas avoir le droit de s'opposer à une volonté exprimée par le
suffrage universel, trop nouveau pour qu'on n'en eût pas le respect.
Cette élection survint au moment où les esprits étaient les plus agités.
La fermeture des ateliers nationaux était imminente. Chaque soir des
bandes d'ouvriers parcouraient les boulevards en acclamant la République
démocratique et sociale. Les contre-manifestations étaient spontanées et
il ne leur manquait qu'un cri et des chants. On peut dire que l'Empire
commença par une «scie» de café-concert: «Poléon, nous l'aurons!» et par
des romances sentimentales: «Napoléon, sois bon républicain.» Un parti
bonapartiste commençait à se former et, ce qui était encore plus
important, un état d'esprit bonapartiste se formait aussi. Une nouvelle
émeute socialiste allait le renforcer.
Celle-là fut plus qu'une émeute: un véritable essai de guerre sociale,
noyé dans le sang. La commission exécutive, obéissant au vote de
l'Assemblée, avait fixé au 21 juin la dissolution des ateliers
nationaux. Le 22, la décision ayant été notifiée, une délégation
ouvrière protesta auprès du gouvernement. La décision maintenue,
l'insurrection éclata le lendemain.
Elle fut d'autant plus violente qu'elle était anonyme. Elle n'eut pas de
chefs. Le seul nom qui en soit resté est celui de Pujol, chef de section
aux ateliers nationaux, qui donna le signal du soulèvement par une
harangue aux ouvriers sur la place de la Bastille, au pied de la colonne
de Juillet: la «sédition», comme l'Assemblée l'appelait, s'autorisait
contre la République bourgeoise du souvenir des révolutions qui avaient
renversé la monarchie. Le soir même, la population ouvrière de Paris
était sous les armes.
On vit alors ce que, ni en 1789, ni en 1830, ni en février on n'avait
vu: un gouvernement résolu à se défendre, qui avait pris toutes ses
précautions, arrêté même à l'avance un plan de combat et qui chargeait
l'armée régulière de la répression. Ecartant les cinq civils de la
Commission exécutive, l'Assemblée délégua le pouvoir au général
Cavaignac, c'est-à-dire à un dictateur républicain. En trois jours,
l'insurrection, d'abord maîtresse de près de la moitié de Paris, fut
écrasée. Des arrestations en masse, des condamnations par les conseils
de guerre, des déportations en Algérie, suivirent cette victoire de
l'ordre. La troupe s'était battue avec discipline, les sections
bourgeoises de la garde nationale avec fureur: de province même, des
renforts leur étaient venus. Au lieu d'être honorée, l'insurrection fut
flétrie. Les insurgés ne furent plus des héros, mais des «barbares».
L'assassinat du général Bréa, la mort de l'archevêque de Paris, Mgr
Affre, tué au moment où il intervenait entre les combattants, se
racontèrent avec horreur. Partout l'impression fut profonde. Du moment
que la révolution attaquait l'ordre social et la propriété, Paris même
cessait d'être révolutionnaire. Des journées de juin, le socialisme
sortit affaibli et découragé, tandis que la réaction grandissait, des
villes aux campagnes, avec la haine des «partageux».
Dès lors, les événements marchèrent très vite. La constitution qui fut
adoptée par l'Assemblée disait que la République aurait un président et
que ce président serait élu par le peuple. Rares furent les républicains
comme Grévy qui représentèrent que le plébiscite pouvait être mortel
pour la République. La gauche même l'accepta; la doctrine républicaine
enseignait alors que le régime parlementaire était d'essence
conservatrice et monarchique, et que le pouvoir exécutif, pour ne pas
dépendre d'une Assemblée toujours capable de restaurer la monarchie,
devait s'appuyer sur le suffrage universel: ce qui prouve que les
théories politiques sont changeantes comme les circonstances qui les
déterminent.
Le plébiscite eut lieu le 10 décembre. Avec Lamartine et le général
Cavaignac, Louis-Napoléon avait posé sa candidature. Il était rentré en
France depuis peu de temps, sa présence à l'Assemblée avait été peu
remarquée, mais son attitude avait été habile. Il avait nié qu'il fût
prétendant au trône impérial. Au lieu de parler, comme dans ses premiers
manifestes, comme presque tout le monde quelques mois plus tôt, de
réformes sociales, il était devenu conservateur avec un vocabulaire
démocratique, le mélange même dont les idées et les traditions
napoléoniennes se composaient. A la surprise générale, il fut élu à une
majorité considérable, avec cinq millions et demi de voix. Plus
significatif, plus glorieux que ceux de Cavaignac et de Lamartine, le
nom de Napoléon l'avait emporté.
Ce fut une situation bien extraordinaire que celle de ce
prince-président qui n'était rien la veille, qui n'avait qu'une poignée
de partisans et qui devenait chef de l'Etat. Le premier mouvement des
députés fut de considérer son élection comme un accident (le président
n'était pas rééligible) et de le traiter lui-même comme une quantité
négligeable. En effet, n'étant pas initié aux affaires, il montrait de
l'embarras et même de la timidité. Pourtant, il avait déjà une
politique. Il choisit ses ministres parmi les conservateurs et, mesurant
l'importance de l'opinion catholique, lui donna une satisfaction en
décidant l'expédition de Rome pour rétablir le Pape dans ses Etats d'où
une révolution l'avait chassé. Jusqu'à la fin, Napoléon III sera
conservateur à l'extérieur et libéral à l'intérieur ou inversement, pour
contenter toujours les deux tendances des Français.
Cependant sa position était fragile. Elle le fut encore plus après les
élections du 13 mai 1849 qui montrèrent que le président était isolé. Un
Bonaparte était au faîte de l'Etat et il n'y avait en France que bien
peu de véritables bonapartistes. D'ailleurs le président n'eût pu avoir
de programme et de candidats à lui sans violer la Constitution et sans
se découvrir. La nouvelle Assemblée, élue, comme il l'avait été
lui-même, sous l'impression des journées de juin, était conservatrice.
Elle n'était même plus républicaine. La peur du désordre et de
l'anarchie, le mécontentement des campagnes contre l'impôt resté fameux
des 45 centimes additionnels aux contributions directes, tout avait
détourné la France des républicains. Le parti de l'ordre était
vainqueur, et il était représenté par les légitimistes et les
orléanistes dont les deux groupes formaient la majorité. Du jour au
lendemain, cette majorité pouvait rétablir la monarchie, si les deux
groupes monarchistes se réconciliaient comme la famille royale
elle-même, divisée depuis 1830. Si la «fusion» échouait, le
prince-président n'aurait qu'à confisquer le courant qui éloignait la
France de la république et, au lieu de la royauté, on aurait l'Empire.
C'est ainsi que les choses se passèrent. Louis-Napoléon n'eut qu'à
profiter des fautes d'une Assemblée royaliste qui ne sut pas accomplir
une restauration.
Ces fautes furent nombreuses et graves. Non seulement les partisans du
comte de Chambord et ceux du comte de Paris ne réussirent pas à
s'entendre, ce qui eût été facile, puisque le représentant de la branche
aînée des Bourbons n'avait pas de fils et ne devait pas en avoir, mais
encore ils fournirent des armes au prince-président. Ce qui préoccupait
surtout ces conservateurs, c'était la crainte des révolutionnaires. Ils
avaient beau former une majorité considérable, ils étaient hantés par la
peur des «rouges». Une élection partielle, qui ramena quelques députés
au parti qui s'appelait, par une évocation de 1793, le parti de la
Montagne, députés élus à Paris surtout, épouvanta l'Assemblée. Elle s'en
prit au suffrage universel. Thiers, devenu réactionnaire au milieu de
ses nombreux avatars, parla de la «vile multitude». Après la loi du 31
mai 1850, qui excluait trois millions d'électeurs, la politique du
prince-président fut toute tracée: élu du plébiscite, il se présenterait
comme le défenseur et le restaurateur du suffrage universel. C'est lui
désormais qui traita comme une quantité négligeable une Assemblée
inerte, flottant entre la monarchie et la république, tandis qu'il
préparait l'Empire. Déjà il avait pris ses ministres en dehors d'elle,
il se constituait un parti, se montrait en France, flattait et se
conciliait l'armée qui, à l'élection présidentielle, avait voté moins
pour lui que pour le général Cavaignac. Déjà, avec Persigny et Morny, il
préparait le coup d'Etat. Il s'y décida quand l'Assemblée eut refusé de
reviser la Constitution dont un article interdisait que le président fût
réélu. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 fut une opération
réactionnaire, mais dirigée contre une assemblée monarchiste pour lui
enlever le bénéfice de la réaction, exécutée avec l'aide de l'armée et
précédée d'avances aux démocrates à qui le prince-président promit une
amnistie et le rétablissement du suffrage universel.
Les invectives dont les républicains ont couvert le coup d'Etat font
oublier que l'Assemblée qui fut chassée par la force et dont les membres
furent arrêtés pour la plupart, était une Assemblée monarchiste. S'il
n'y avait eu le règne de Napoléon III, il aurait dû y avoir celui
d'Henri V ou de Louis-Philippe II. A lire les _Châtiments_ de Victor
Hugo et l'_Histoire d'un Crime_, on croirait que le prince-président a
étranglé la République. A la vérité, il étouffait une monarchie au
berceau. Seulement cette monarchie eût été représentative, tandis que le
coup d'Etat établissait la dictature et supprimait le régime
parlementaire. Dans des conditions au fond assez peu différentes de
celles du 18 brumaire, le neveu du Premier Consul se substituait à la
royauté dont le retour était seulement un peu plus probable en 1851
qu'en 1799. Mais que désirait la France? Ce que l'Assemblée avait été
incapable d'établir sur des bases solides: l'autorité et l'ordre. Le
peuple français les reçut de Louis-Napoléon Bonaparte qui les lui
apportait. Le coup d'Etat du 2 décembre, organisé de l'intérieur,
exécuté dans les circonstances les plus favorables, ne rencontra donc
qu'une faible résistance, celle de la minorité républicaine du pays.
Encore cette minorité était-elle affaiblie par la rancune des ouvriers
qui, se souvenant des journées de juin, ne mirent qu'une médiocre ardeur
à défendre une République qui ne subsistait plus que de nom. Le député
Baudin se fit vainement tuer sur une barricade du faubourg
Saint-Antoine. La tentative d'insurrection qui eut lieu à Paris fut
arrêtée en trois jours. Plus on allait et plus les mesures contre la
guerre des rues étaient sévères et méthodiques. Le pouvoir n'avait plus,
comme en 1789 ou en 1848, de mansuétude ni d'hésitation. Aux journées de
juin, le général Cavaignac avait déjà perfectionné ce qu'on pourrait
appeler la technique de la répression. Cette fois on fusilla tout
individu pris les armes à la main. Le 5 décembre, Paris était redevenu
calme. En province, il n'y eut que des soulèvements locaux dont la
troupe vint à bout sans difficulté. L'ensemble de la France avait
accepté le coup d'Etat. Le 21 décembre, le suffrage universel, rétabli
comme l'avait promis le prince-président, fut appelé à se prononcer. Par
7.000.000 de _oui_ contre 600.000 _non_, il approuva Louis-Napoléon
Bonaparte d'avoir violé et aboli la Constitution et lui conféra le
pouvoir pour six ans. En réalité l'Empire était fait.
«Voilà un demi-siècle que la France a les institutions administratives
de l'an VIII, disait une proclamation du prince. Pourquoi n'en
aurait-elle pas aussi les institutions politiques?» En effet, il n'y
avait presque rien à changer pour revenir à la dictature consulaire. Il
suffit de limiter les pouvoirs de la Chambre, nommée de nouveau Corps
législatif et privée de tout droit d'initiative. Le perfectionnement,
c'était l'élection des députés au suffrage universel et direct mais avec
la candidature officielle qui désignait les candidats agréables au
gouvernement et leur assurait la quasi-totalité des sièges. Si, aux
institutions de l'an VIII, le régime parlementaire se superposait aussi
bien que la dictature, c'était à la dictature qu'on était retourné. Un
an plus tard, après une rapide préparation et un voyage à travers la
France où il avait été reçu comme un souverain, Louis-Napoléon annonçait
son intention de rétablir l'Empire héréditaire et de prendre le nom de
Napoléon III. Le 21 novembre 1852, un nouveau plébiscite l'approuvait à
une majorité encore plus écrasante que l'année précédente. Le peuple
français avait adopté l'Empire autoritaire par 7.880.000 _oui_ contre
250.000 _non_. L'opposition ne comptait plus. Les républicains avancés
étaient en exil. Ceux qui restaient, effrayés par les mesures de rigueur
et les déportations qui avaient suivi le 2 décembre, étaient réduits au
silence. Victor Hugo, réfugié à Guernesey, écrivait les _Châtiments_,
mais se voyait bientôt seul à «braver Sylla». Aux élections de 1857, il
n'entrera encore qu'une poignée d'opposants au Corps législatif, les
Cinq. La pression administrative, l'action des préfets, l'intimidation
contribuaient pour une part à cette docilité du corps électoral.
Pourtant l'acquiescement des masses rurales et de la bourgeoisie à ce
régime dictatorial était spontané. Napoléon III avait donc eu raison de
se fier au suffrage universel. Il restait seulement à donner au pays des
satisfactions matérielles et morales. Il restait à gouverner.
Depuis son élection à la présidence de la République jusqu'au
rétablissement de l'Empire, ce qui avait le mieux servi Napoléon III,
c'était, avec l'éclat de son nom, l'idée de l'autorité et de l'ordre. Ce
qui aurait dû lui nuire, c'était l'idée de la guerre, attachée au nom
napoléonien. Mais, pendant la deuxième République, les Assemblées,
modérées ou conservatrices, avaient suivi en Europe une politique fort
peu différente de celle de Louis-Philippe. Le programme commun des
libéraux et des bonapartistes de la Restauration, celui des insurgés de
1830 et de 1848, abolition des traités de 1815, frontières naturelles,
délivrance des nationalités opprimées, Lamartine et ses successeurs
l'avaient laissé en sommeil. Sous la présidence de Louis-Napoléon, il
n'y avait eu d'autre expédition à l'extérieur que celle de Rome pour la
protection du Pape, ce qui avait contenté les catholiques sans
nécessiter un effort militaire sérieux. Cependant, on pouvait craindre
que, devenu empereur, le Prince Président ne fît une politique
belliqueuse. Aussi rassura-t-il à la fois la France et l'Europe lorsque,
dans son discours de Bordeaux, quelque temps avant la proclamation de
l'Empire, il eut prononcé ces paroles fameuses, si souvent rappelées
depuis: «l'Empire, c'est la paix.»
Ce ne fut pas l'unique raison pour laquelle Napoléon III fut accepté par
les quatre puissances qui, en 1814 et en 1815, avaient lancé contre les
Bonaparte une exclusion éternelle. Les révolutions qui avaient parcouru
l'Europe en 1848 à la manière d'une épidémie avaient violemment secoué
les monarchies prussienne et autrichienne qui n'étaient pas fâchées que
l'ordre fût rétabli en France, même par un coup d'Etat napoléonien. En
outre, la Prusse et l'Autriche sortaient à peine d'un conflit pour la
prépondérance en Allemagne. Sans qu'il y eût de sang versé, la royauté
prussienne avait été humiliée à Olmütz et il en était resté entre les
deux puissances germaniques une rivalité qui les empêchait de se
concerter contre la France. Quant à l'Angleterre, Napoléon III savait
bien que tout dépendait d'elle. Il s'était appliqué à rassurer le vieil
ennemi de son oncle, et, pendant son règne, il s'efforcera toujours de
maintenir l'Entente cordiale. Restait le tsar, très hostile au
rétablissement de l'Empire français. A lui seul, il ne pouvait rien.
Mais la Russie, que les révolutions n'avaient pas touchée, qui avait
même, pour le compte de l'Autriche, écrasé l'insurrection hongroise,
exerçait en Europe une influence considérable. C'était la Russie qu'il
fallait abaisser si l'on voulait remanier à l'avantage de la France les
traités de 1815, ce qui était l'arrière-pensée et l'une des raisons
d'être du nouvel empereur.
Héritier des traditions napoléoniennes, élu du plébiscite, Napoléon III
savait fort bien qu'il devait contenter toutes les tendances du peuple
français. L'Empire, c'était, comme disait Thiers, «une monarchie à
genoux devant la démocratie». Ce qui avait donné le pouvoir à Napoléon
III, c'était l'aspiration à l'ordre et à l'autorité. Mais l'esprit
républicain de 1848 renaîtrait, le goût de la liberté reprendrait à
mesure que s'éloignerait le souvenir du danger révolutionnaire. Comment
l'Empire autoritaire pouvait-il apporter une satisfaction à l'idée
républicaine? En lui accordant ce que la monarchie de juillet et la
république conservatrice lui avaient refusé par prudence: le retour au
programme de politique extérieure de la Révolution, frontières
naturelles, délivrance des nationalités. Réaction au dedans, libéralisme
au dehors: cette politique réussira au second Empire pendant une dizaine
d'années, jusqu'au moment où les difficultés naîtront pour la France des
changements qu'elle aura produits en Europe.
Comme Napoléon Ier, Napoléon III donnait à son règne un caractère
monarchique et démocratique, conservateur et libéral. N'ayant pas trouvé
de princesse de sang royal, il épousa Eugénie de Montijo en rappelant le
souvenir de l'impératrice Joséphine. Le discours par lequel il annonça
officiellement son mariage était aussi une sorte de manifeste. Il
n'avait pas cherché «à s'introduire, à tout prix dans la famille des
rois». Mais il saurait s'imposer à la «vieille Europe» en prenant
franchement «la position de parvenu, titre glorieux lorsqu'on parvient
par le libre suffrage d'un grand peuple».
La vieille Europe, Napoléon III songeait à la remanier, à en reviser la
carte. Le retour au régime napoléonien n'aurait tout son sens, il
n'aurait l'appui de l'opinion libérale, il n'échapperait au reproche
dont les Bourbons et Louis-Philippe ne s'étaient jamais délivrés que si
l'oeuvre du congrès de Vienne était abolie. D'autre part, l'expérience
enseignait que, si la France heurtait de front les alliés de 1814, elle
s'exposait à les unir de nouveau contre elle. Il fallait donc, pour
changer le cours des choses européennes, s'y prendre de manière à
prévenir une coalition. Et comme la tête de la coalition eût encore été
l'Angleterre, c'était avec l'Angleterre qu'il importait que le contact
fût maintenu. La question d'Orient, toujours posée depuis un siècle,
toujours propice aux diversions ou génératrice de complications, offrit
à Napoléon III l'occasion dont il avait besoin. Charles X avait songé à
effacer les conséquences de Waterloo par une alliance avec le tsar en
lui laissant les mains libres en Turquie. C'était une combinaison
renouvelée de Tilsit. Napoléon III la renversa. C'est avec l'Angleterre,
pour défendre l'intégrité de l'Empire ottoman, qu'il s'allia en 1854
contre la Russie. Guerre habilement choisie à tous les points de vue.
Elle assurait à Napoléon III l'alliance anglaise. Elle était agréable,
en France, aux catholiques, parce qu'elle avait pour prétexte le conflit
des Lieux Saints revendiqués par les Russes schismatiques, et aux
républicains qui haïssaient le tsar autocrate, le «tyran du Nord»,
persécuteur de la Pologne. Enfin, quand la puissance russe serait
ébranlée, le champ deviendrait libre pour une intervention de la France
en faveur des nationalités.
La guerre de Crimée ne devait pas nous rapporter autre chose. Après un
siège d'un an, auquel l'armée française avait pris la plus grande part,
Sébastopol tomba, la Russie s'avoua vaincue. Au congrès qui se tint à
Paris en 1856, la France apparut comme la première puissance du
continent. Napoléon III semblait avoir effacé et les revers de Napoléon
Ier et le recul de la France, dans ce même Orient, en 1840. La Russie
était refoulée loin de Constantinople. Elle était humiliée, affaiblie:
de cette humiliation, il lui resterait une rancune contre nous.
Seulement, l'Angleterre n'avait pas permis que les questions auxquelles
Napoléon III tenait le plus, celle de Pologne, celle d'Italie, fussent
même effleurées. Satisfaite de l'affaiblissement de la Russie,
l'Angleterre se détachait déjà de nous. Ainsi, derrière des apparences
de gloire et de grandeur, d'amères réalités se cachaient. En Prusse, un
homme redoutable commençait sa carrière et il avait vu tout de suite le
parti que son pays pouvait tirer de cette nouvelle situation: c'était
Bismarck. La Prusse était la puissance la plus intéressée à un
remaniement de l'Europe, parce que, sans la suppression de l'ordre de
choses créé en 1815, elle ne pouvait pas expulser l'Autriche de la
Confédération pour fonder à son profit l'unité allemande. La Russie
venait d'être humiliée à Sébastopol comme la Prusse l'avait été à
Olmütz. L'Autriche, «étonnant le monde par son ingratitude», avait
abandonné le tsar qui l'avait sauvée de la révolution hongroise. La
Prusse, en se rapprochant de la Russie ulcérée, préparait le moyen de
dominer librement l'Allemagne.
Pour réussir, le plan de Bismarck, qui était à longue échéance,
supposait que Napoléon III repousserait l'alliance que l'Autriche lui
proposait au congrès de Paris. Cette alliance, que Louis-Philippe et
Guizot avaient pratiquée pour éviter les bouleversements dangereux,
Napoléon III n'en voulut pas, il ne pouvait pas en vouloir parce qu'elle
lui eût interdit d'affranchir la nationalité italienne. Dès 1855, en se
séparant de son ministre des affaires étrangères, Drouyn de Lhuys,
partisan de l'accord avec l'Autriche, Napoléon III avait choisi.
Lorsque, trois ans plus tard, Orsini eut jeté sa bombe, cet attentat ne
détermina pas l'empereur, comme on l'a cru, à intervenir en faveur de
l'unité italienne. Il lui servit seulement à convaincre ceux qui, dans
son entourage, s'opposaient à la guerre contre l'Autriche, qu'il était
imprudent de résister aux sommations des «patriotes italiens». Bientôt,
à l'entrevue de Plombières, l'appui de la France était promis au Piémont
pour affranchir de l'Autriche les provinces italiennes et, l'an d'après,
en 1859, les hostilités commençaient.
Après avoir combattu le tsar autocrate, l'empereur des Français se
tournait contre les Habsbourg. Par là, il remplissait une autre partie
du programme libéral et républicain, il désarmait une opposition. A son
départ pour l'armée d'Italie, il fut acclamé dans le faubourg même où
s'étaient dressées les barricades du 2 décembre. Il allait pourtant
au-devant de difficultés qu'il ne soupçonnait pas. Si l'armée
autrichienne fut vaincue, non sans peine, à Magenta et à Solférino,
Napoléon III eut la surprise de voir toute l'Allemagne, insidieusement
excitée par la Prusse, prendre fait et cause pour l'Autriche, puissance
germanique. Menacé d'une guerre sur le Rhin, tandis que les Autrichiens,
chassés seulement de Lombardie, résistaient encore, et que la Russie et
l'Angleterre se tenaient à l'écart, se réjouissant de son embarras,
Napoléon III eut hâte de signer l'armistice de Villafranca. Il
abandonnait ainsi Victor-Emmanuel, les Piémontais, les patriotes
italiens qui, au même moment, espéraient la délivrance totale et l'unité
de l'Italie morcelée: des révolutions nationales éclataient dans les
principautés, menaçant Rome et le Saint-Siège. Ainsi, la guerre contre
l'Autriche pour affranchir la nationalité italienne tournait court et
tournait mal. Elle avait exposé la France à un conflit européen. Elle
avait déçu l'Italie elle-même, qui nous en voulut de l'avoir laissée
incomplète et qui estima d'ailleurs que nous étions payés du service
rendu par la cession de Nice et de la Savoie. Enfin, l'unité italienne
posait la question romaine et, par la question romaine, la politique
intérieure et la politique extérieure de Napoléon III entraient en
contradiction. S'il refusait Rome à la nouvelle Italie, il violait le
principe des nationalités, il s'aliénait les libéraux français. S'il
abandonnait Rome, il soulevait une autre opposition, celle des
catholiques français qui, depuis le coup d'Etat, lui avaient toujours
prêté leur appui.
Ce n'étaient même pas les seules conséquences que la politique des
nationalités devait produire après un succès éphémère. «L'écueil
italien», que lui avait prédit Metternich, obligea d'abord Napoléon III
à transformer son système de gouvernement. C'est à l'intérieur qu'il
voulut apaiser les libéraux, en inaugurant l'«Empire libéral» par la
réforme de 1860 qui accroissait les pouvoirs du Corps législatif, lui
rendait la parole et acheminait au régime parlementaire. Aux
conservateurs, il promettait cette fois la paix, la fin des
interventions de principe en Europe, le maintien de la souveraineté du
Pape. Mais il n'avait pas réussi à «unir les partis sous un manteau de
gloire». Il n'avait pu satisfaire à la fois «les réactionnaires et les
révolutionnaires». Il avait mécontenté les deux camps en se flattant de
résoudre les difficultés auxquelles avaient succombé les régimes
précédents. Et il avait préparé à l'extérieur, en reprenant la politique
de la Révolution, les périls dont la France allait être assaillie.
Les dix dernières années du second Empire se consumèrent en vains
efforts pour rétablir une situation compromise. Depuis le congrès de
Paris, Napoléon III voyait s'envoler l'espoir de reviser les traités de
1815. Il déclarait bien que ces traités avaient cessé d'exister, mais
c'était vrai surtout en ce sens que la Prusse se disposait à en
supprimer les parties qui la gênaient, qui la liaient, qui l'empêchaient
d'unifier l'Allemagne. L'Angleterre, alarmée par la réunion de la Savoie
et de Nice, soupçonnait la France napoléonienne de préparer d'autres
conquêtes. D'autre part, le principe des nationalités, auquel l'empereur
restait fidèle, et qu'il n'aurait pu abandonner sans soulever contre lui
l'opinion libérale, l'introduisait dans de nouveaux embarras ajoutés à
ceux qu'il rencontrait déjà en Italie. En 1863, la Pologne s'était
insurgée contre la domination russe, et Napoléon III essaya
d'intervenir. Il n'y gagna que le ressentiment d'Alexandre II auquel
Bismarck s'empressa de se joindre pour conserver les provinces
polonaises de la Prusse et, en même temps, pour gagner le tsar à ses
desseins sur l'Allemagne. Brusquement, l'année suivante, la question
allemande fut posée par l'affaire du Slesvig-Holstein. Cette fois,
Napoléon III refusa la proposition anglaise qui était d'intervenir en
faveur du Danemark attaqué par la Prusse et l'Autriche. L'empereur
objecta que, défenseur des nationalités en Italie, il ne pouvait pas
prendre une autre attitude en Allemagne, les duchés étant revendiqués
par la Confédération germanique. Le résultat ne fut pas seulement de
livrer à l'Allemagne les Danois du Slesvig. Cette conquête fut pour
Bismarck le point de départ de l'unité allemande, le prétexte du conflit
qu'il lui fallait pour expulser l'Autriche de la Confédération. Ce plan
était visible. Il ne pouvait échapper à ceux qui suivaient le cours des
événements. Napoléon le favorisa. Toujours à la recherche d'un succès
qui consoliderait son trône, il revint au système de l'époque
révolutionnaire, celui des compensations. Il laissait le champ libre à
la Prusse en Allemagne et, en échange, la France recevrait un
agrandissement. A l'entrevue de Biarritz avec l'envoyé du roi Guillaume,
en 1865, l'accord se fit sur cette base, mais sans engagement formel de
la part des Prussiens. En même temps, pour compléter la chaîne, Bismarck
s'alliait à Victor-Emmanuel et lui promettait la Vénétie au cas d'une
guerre commune contre l'Autriche. Cette combinaison, dangereuse pour la
France, puisqu'elle associait l'unité italienne à l'unité allemande,
Napoléon III l'approuvait, parce qu'il espérait que Venise ferait
oublier Rome aux Italiens. Quand il s'apercevrait du danger, il serait
trop tard parce qu'il ne pourrait plus s'opposer à l'expansion de la
Prusse et soutenir l'Autriche qu'en reniant et en détruisant son oeuvre
d'Italie.
Ce n'était même pas tout. Lorsque la guerre éclata en 1866 entre la
Prusse et l'Autriche, soutenue par les Etats de l'Allemagne du Sud,
Napoléon III était empêtré dans une aventure d'Amérique. En 1864, ayant
envoyé, de concert avec l'Angleterre et l'Espagne, quelques navires et
quelques troupes au Mexique, pour appuyer la réclamation des créanciers
de ce pays dévasté par une révolution, l'empereur avait été séduit par
l'idée d'y fonder une monarchie dont le souverain serait un Habsbourg,
l'archiduc Maximilien, frère de François-Joseph. Les plus dangereuses
des conceptions napoléoniennes se rattachaient à une idée centrale. Il
s'agissait toujours d'obtenir à l'extérieur un succès capable de plaire
à l'imagination des Français. Il s'agissait toujours de satisfaire une
fraction de l'opinion publique. Après l'expédition de Syrie, pour y
protéger les chrétiens, l'expédition du Mexique détournerait peut-être
les catholiques français de penser à Rome. L'empereur d'Autriche, dont
le frère recevait une couronne des mains de la France, serait peut-être
disposé à céder la Vénétie sans combat. Mais le Mexique dévora des
hommes et de l'argent. En 1866, nous y avions, sans résultat affaibli
notre armée, et bientôt Maximilien, abandonné de la France, était
fusillé par les Mexicains qui ne l'avaient jamais reconnu.
Ce n'est pourtant pas la raison qui empêcha Napoléon III d'intervenir en
Allemagne lorsque, comme un «coup de foudre», éclata la nouvelle que
l'armée autrichienne avait été battue par la Prusse à Sadowa. Mais il
était lié de toutes parts, lié avec la Prusse depuis l'entrevue de
Biarritz, et, par tout son système, lié avec l'Italie qui était battue à
ce moment même par les Autrichiens en essayant de libérer Venise. Si la
France arrêtait les succès de l'armée prussienne, elle prenait parti
pour l'Autriche contre l'Italie et pour l'état de choses créé en
Allemagne par les traités de 1815. L'empereur se fût donc interdit les
compensations qu'il espérait. De plus, le public, qui avait applaudi la
guerre de Crimée contre le tsar et la guerre d'Italie contre les
Habsbourg, se réjouissait de la victoire prussienne de Sadowa comme
d'une victoire du libéralisme et n'eût pas compris la volte-face du
gouvernement impérial.
Pourtant, c'est dans l'opinion que le retournement fut le plus rapide.
Quand on s'aperçut que la Prusse s'agrandissait en Allemagne, annexait
le Hanovre, préparait des conventions militaires avec les Etats
allemands du Sud que nous n'avions pas secourus et qui se livraient
maintenant à leurs vainqueurs, quand on vit que Bismarck, au traité de
Prague, ménageait l'Autriche pour ne pas la rendre irréconciliable, on
comprit enfin où il voulait en venir. Trop tard est un grand mot, un mot
terrible de l'histoire. Lorsque Thiers, oubliant que pour combattre
Louis-Philippe et Guizot, il avait recommandé la politique que Napoléon
avait suivie, montrait le danger d'une grande Allemagne unie par la
Prusse, lorsqu'il lançait son mot si souvent répété: «Vous n'avez plus
une faute à commettre», l'avertissement venait trop tard. La presse,
l'opinion publique s'irritaient maintenant contre les vainqueurs de
Sadowa, oubliant la faveur obstinée dont les Hohenzollern, depuis
Frédéric II, avaient joui chez nous. Et cette tardive révélation de la
réalité se traduisait par un énervement qui allait hâter le conflit
préparé par Bismarck. C'était pour lui seul que, depuis dix ans, les
choses avaient bien tourné, parce que, sur chacun des actes de la France
en Europe, il avait modelé sa politique et profité sur-le-champ de
toutes les fautes commises. On pouvait comparer Napoléon III à un homme
qui marchait avec un bandeau sur les yeux, tandis que son ennemi voyait
clair.
De 1866 et de la bataille de Sadowa datent le déclin de l'Empire et une
nouvelle situation en Europe. En travaillant à la revanche de Waterloo
par la destruction des traités de 1815 et par le principe des
nationalités, la France, du congrès de Paris à Solférino, avait eu
quelques années d'illusion. En fin de compte, elle avait compromis sa
sécurité et provoqué le péril. C'était un changement considérable que
l'apparition d'une Prusse agrandie, fortifiée, qui cessait d'avoir
l'Autriche pour contre-poids et qui dominait désormais les pays
germaniques. Toute la politique napoléonienne en fut désemparée. Lorsque
l'empereur rappela les promesses de Biarritz, réclama pour la France une
compensation aux conquêtes de la Prusse, Bismarck se moqua de cette
«note d'aubergiste». Napoléon III avait demandé Mayence: non seulement
Bismarck refusa, mais il mit les princes allemands en garde contre les
ambitions de la France. Repoussé de la rive gauche du Rhin, Napoléon III
songea à une annexion de la Belgique, tombant dans l'erreur que
Louis-Philippe s'était gardé de commettre. Plus tard, Bismarck révéla
tout aux Belges et aux Anglais, entourant la France d'une atmosphère de
soupçon, afin qu'elle fût seule le jour où il l'attaquerait. Lorsque
enfin Napoléon se montra disposé à se contenter du Luxembourg, ce fut
dans le Parlement de l'Allemagne du Nord une furieuse protestation
contre la France, une manifestation de haine nationale; Bismarck
répondit que la volonté populaire lui interdisait de céder une terre
germanique.
Trompé, humilié, Napoléon III portait à l'intérieur le poids de ses
échecs. Le temps n'était plus où il n'y avait au Corps législatif que
cinq opposants irréductibles. Aux élections de 1863, ils étaient passés
à trente-cinq. Paris et les grandes villes votaient pour les candidats
de l'opposition. Aux élections de 1867, ce fut pire encore: les
candidats du gouvernement n'obtinrent dans toute la France qu'un million
de voix de plus que les autres. Le jeu de mots d'Henri Rochefort, dans
le premier numéro de son pamphlet _la Lanterne_, n'était pas sans
justesse: «La France contient trente-six millions de sujets, sans
compter les sujets de mécontentement.» On était mécontent du Mexique, de
Sadowa. L'Empire, après avoir promis qu'il serait la paix, avait fait la
guerre et la guerre avait déçu les libéraux qui l'avaient désirée
puisque la Pologne n'était pas délivrée et que l'Italie, bien qu'elle
eût enfin reçu la Vénétie en 1866, n'avait pas Rome. La grande masse des
électeurs, qui tenait à la paix, était inquiète parce que l'on
commençait à parler d'accroître nos forces militaires pour tenir tête à
la Prusse. Le principe des nationalités, qui n'avait donné que des
déboires, n'exerçait plus la même séduction qu'autrefois. Une nouvelle
école de républicains et de socialistes était venue et celle-là, au lieu
d'être belliqueuse, demandait l'abolition des armées permanentes. La
réforme militaire du maréchal Niel, mollement soutenue par le
gouvernement qui redoutait l'opinion publique, fut combattue par la
gauche et n'aboutit pas. Enfin le mauvais souvenir de 1848 et des
journées de juin s'était éloigné. On ne savait plus gré à Napoléon III
d'avoir rétabli l'autorité et l'ordre. Les dernières années de l'Empire
s'écoulèrent ainsi dans le malaise et le trouble.
Pour le renverser, il fallut pourtant une catastrophe. Il y avait bien
des révolutionnaires, mais personne ne pensait à une révolution. A
mesure que l'Empire s'affaiblissait, il devenait plus libéral, et
l'ancienne opposition se rapprochait du pouvoir. Seuls les jeunes, comme
Gambetta, restaient encore irréductibles. Emile Ollivier, qui avait été
un des Cinq, était déjà réconcilié avec Napoléon III. Le 2 janvier 1870,
il fut chargé du ministère où entrèrent huit députés: le régime
parlementaire, aboli en 1852, avait été reconstitué pièce à pièce. Et,
de nouveau, l'empereur fit consacrer par un plébiscite ces réformes et
son pouvoir. On vit alors, quatre mois avant la chute, combien
l'ensemble de la nation française était conservateur, respectueux de
l'ordre de choses établi, peu désireux d'un changement. Le 8 mai 1870,
il y eut encore plus de 7 millions de _oui_ contre un million et demi de
_non_. On crut, Gambetta croyait lui-même, «l'Empire plus fort que
jamais». L'enterrement de Victor Noir, tué au cours d'une altercation
par le prince Pierre Bonaparte, avait donné lieu à des manifestations
qui parurent redoutables, mais qui restèrent sans suite. Quelques
mouvements insurrectionnels, à peine ébauchés, servirent le gouvernement
au point qu'on l'accusa de les avoir provoqués. Mieux encore: le
ministère Ollivier poursuivit des républicains pour complot contre la
sûreté de l'Etat, emprisonna Rochefort, fit condamner l'_Association
internationale des travailleurs_. On était au mois de juin. Sans le
désastre qui approchait, nul ne sait combien de temps l'Empire aurait
encore duré.
Une grave difficulté extérieure était déjà née et elle nous ramenait à
une situation qui n'était pas nouvelle dans notre histoire. On ne
s'étonne pas que nous soyons entrés en conflit avec la Prusse par le
détour de l'Espagne quand on se rappelle la place que les affaires
espagnoles avaient tenue aux siècles passés dans la politique française.
En 1868, une révolution avait renversé la reine Isabelle et, pour la
remplacer, le maréchal Prim, de concert avec Bismarck, avait offert le
trône à un Hohenzollern catholique, le prince Léopold. La France ne
pouvait pas plus admettre qu'un parent du roi de Prusse régnât en
Espagne qu'elle n'avait admis un Habsbourg sous Louis XIV. On redit
alors ce qu'on avait dit en 1700: l'Empire de Charles-Quint ne doit pas
se reconstituer. L'opinion, déjà montée contre la Prusse, vit dans la
candidature Hohenzollern une provocation de Bismarck. Prévost-Paradol
avait écrit que la France et la Prusse marchaient l'une contre l'autre
comme deux locomotives lancées sur le même rail. Un jour ou l'autre, la
rencontre devait se produire. Il fallait seulement que Bismarck, pour
être sûr d'avoir toute l'Allemagne avec lui, se fît déclarer la guerre
qu'il désirait, qui lui était nécessaire pour fonder l'unité allemande.
Il se tenait prêt à saisir l'occasion et l'affaire d'Espagne la lui
fournit.
Le gouvernement prussien avait affecté d'ignorer l'offre de la couronne
d'Espagne à un Hohenzollern. Devant les protestations de la France, ce
fut le père du prince Léopold qui déclina la candidature pour lui. A
Paris, cette renonciation, à laquelle Bismarck et Guillaume refusaient
de se mêler, parut insuffisante et louche. Quatre ans plus tôt, le
propre frère de Léopold, le prince Charles, choisi comme souverain par
la Roumanie, avait passé outre à l'interdiction d'une conférence
européenne, s'était rendu sous un déguisement à Bucarest et, là, s'était
prévalu du fait accompli. Le roi de Prusse avait affirmé que son parent
avait agi à son insu alors que Bismarck avait tout approuvé. Le
gouvernement français connaissait d'autant mieux cette histoire qu'il
avait été favorable au prince Charles. C'est pourquoi, en juillet 1870,
le ministre des Affaires étrangères Gramont jugea indispensable de
s'assurer que la France ne serait pas jouée en Espagne comme l'Europe
l'avait été en Roumanie. Il chargea notre ambassadeur Benedetti
d'obtenir des garanties du roi Guillaume qui était alors aux eaux d'Ems.
Guillaume Ier était aussi prudent et même timoré que son ministre était
audacieux. Il se contenta de faire répondre à Benedetti qu'il
considérait la question comme close et qu'il n'y avait pas lieu
d'accorder à l'ambassadeur de France l'audience demandée. Le récit de ce
refus, arrangé par Bismarck de manière à devenir offensant pour la
France, donna à Paris l'impression que la Prusse nous provoquait. La
Chambre, l'opinion publique étaient déjà irritées. La «dépêche d'Ems»
produisit l'effet qu'avait calculé Bismarck. A Paris, la foule réclamait
la guerre. On criait: «A Berlin!» Emile Ollivier prononça le mot qui
pèse encore sur sa mémoire: «Cette responsabilité, nous l'acceptons d'un
coeur léger.» Bismarck l'acceptait aussi. C'était lui qui avait sa
guerre. Elle lui fut déclarée, comme il le souhaitait, le 19 juillet
1870.
Cette guerre, bien peu de Français avaient compris ce qu'elle
signifiait, deviné ce qu'elle allait être. On pensait n'avoir à
combattre que la Prusse, puissance malgré tout de second ordre, à qui
l'on en voulait encore plus de son ingratitude que de son ambition, et
de petits Etats germaniques, ses alliés, qu'on ne prenait pas au
sérieux. La France entrait en conflit avec le peuple allemand tout
entier quand elle croyait n'avoir affaire qu'aux Prussiens. On
n'imaginait même pas ce qui allait fondre sur nous. La défaite,
l'invasion n'étaient entrevues par personne. Si la France avait été
envahie deux fois, en 1814 et en 1815, c'était par une coalition
écrasante et après de longues années de victoires. Toutes les campagnes
du second Empire avaient encore eu lieu au loin. Une victoire de la
Prusse paraissait invraisemblable. On comprend le choc terrible que la
France reçut d'événements auxquels rien n'avait préparé ni ceux qui
n'avaient pas observé les progrès de l'unité allemande sous l'influence
et la direction de l'Etat prussien, ni ceux qui regardaient le mouvement
des nationalités comme légitime et pacifique, ni ceux qui annonçaient
qu'il n'y aurait plus de guerres ou que, s'il y en avait encore entre
les monarchies, il ne pouvait y en avoir de peuple à peuple.
La première déception vint de notre solitude. Nous n'avions pas une
alliance. La Russie, par rancune, laissait faire la Prusse. L'Angleterre
craignait qu'après une victoire la France n'annexât la rive gauche du
Rhin et peut-être la Belgique. L'Italie n'attendait que notre défaite
pour achever son unité et entrer à Rome. L'Autriche était intéressée à
prendre sa revanche de Sadowa, mais elle n'avait pas confiance en nous
et elle connaissait la force de la Prusse. Toutes les fautes de la
politique des nationalités se payèrent alors. Cette politique, Napoléon
III avait cru habile de l'exécuter par étapes. S'il avait évité la
coalition que Louis-Philippe redoutait, il n'avait réussi à la fin qu'à
nous laisser seuls et affaiblis en face de l'Allemagne organisée et
commandée par la monarchie prussienne.
La défaite fut d'une soudaineté effroyable. L'ennemi, prêt avant nous,
était entré en Lorraine et en Alsace. Le 3 août, nous avions perdu les
batailles de Froeschwiller et de Forbach. Douze jours plus tard, l'armée
du Rhin était bloquée dans Metz. Une autre armée, formée à Châlons,
s'étant mise en marche pour la délivrer, fut prévenue et arrêtée par les
Allemands. Elle ne tarda pas à être enfermée dans la petite place de
Sedan avec l'empereur lui-même qui l'accompagnait. Il ne lui resta plus
qu'à se rendre. Le 2 septembre, Napoléon III et cent mille hommes
étaient prisonniers.
Le dimanche 4 septembre, la nouvelle du désastre était connue à Paris.
D'un seul coup, l'Empire s'effondra. A la Chambre, les républicains,
Jules Favre, Gambetta hésitaient encore, craignant les révolutionnaires.
Ils essayaient de donner à la déchéance une forme régulière et légale
lorsque, comme en 1848, la foule envahit le Palais-Bourbon et réclama
impérieusement la République. Les chefs de la gauche la suivirent alors
à l'Hôtel de Ville où fut proclamé un gouvernement de la Défense
nationale, tandis que l'impératrice-régente quittait les Tuileries dans
un fiacre.
Personne ne songea seulement à défendre le régime napoléonien que le
peuple souverain, quatre mois plus tôt, avait encore approuvé par
7.358.000 voix.