Une des plus grandes illusions qu'on puisse avoir en politique, c'est de
croire qu'on a bâti pour l'éternité. Les hommes qui avaient appelé au
trône un Bourbon de la branche cadette étaient convaincus qu'ils avaient
trouvé la solution idéale. Qui était le duc d'Orléans? Le fils de
Philippe-Egalité. Son père était un régicide. Lui-même avait combattu à
Jemmapes. Il réconciliait dans sa personne la Révolution et l'ancien
régime, le passé et le présent. On crut avoir touché au port. Un
historien goûté des classes moyennes, Augustin Thierry, écrivit un
ouvrage où il démontrait que toute l'histoire de France n'avait tendu
qu'à l'avènement de cette royauté bourgeoise.
La monarchie de Juillet portait en elle-même une grande faiblesse. Elle
était née sur les barricades. Elle était sortie d'une émeute tournée en
révolution. Et cette révolution avait été soustraite à ceux qui
l'avaient faite par des hommes politiques qui n'avaient pas paru dans la
bagarre, qui en avaient même horreur, mais qui, tenant une combinaison
toute prête, avaient profité des événements pour l'imposer. Cette
combinaison était artificielle. L'émeute avait éclaté à Paris et s'il
était entendu, depuis 1789, que Paris donnait le ton à la France, la
grande masse du pays était restée étrangère au renversement de Charles X
autant qu'à la fondation du régime nouveau. Quant aux libéraux qui
avaient substitué le duc d'Orléans au souverain détrôné, ils
représentaient le «pays légal», les électeurs censitaires, c'est-à-dire
deux cent milliers de personnes en tout. Il allait donc se produire
ceci: les vainqueurs des journées de juillet, républicains et
bonapartistes unis, seraient déçus et il resterait des possibilités
d'agitation et d'émeute. D'autre part, la Charte de 1814, légèrement
remaniée, étant considérée comme la vérité définitive, le régime restait
fidèle au système qui n'accordait le droit de suffrage qu'aux riches.
Louis-Philippe, ne pouvant se réclamer de la légitimité comme Louis
XVIII, ne s'appuyait pas non plus sur le plébiscite comme Napoléon.
C'est le point essentiel pour l'éclaircissement de ce qui va suivre, car
c'est sur la question du droit de suffrage que la monarchie de Juillet,
au bout de dix-huit ans, est tombée.
Les théories sont changeantes et il paraît surprenant que d'authentiques
libéraux aient été aussi obstinément hostiles au suffrage universel. En
général, cette hostilité est attribuée à un esprit de méfiance et de
crainte à l'égard des masses populaires, à l'idée que des électeurs
bourgeois, des «citoyens qui possèdent», sont plus conservateurs que les
autres. Cette opinion était sans doute en faveur chez ceux qui
considéraient le suffrage universel comme une force révolutionnaire, et
le suffrage restreint comme un moindre mal, en quoi ils se trompaient
beaucoup. Il est surprenant qu'après l'expérience orageuse du système
parlementaire sous la Restauration, un esprit aussi pénétrant que celui
de Louis XVIII, un caractère entreprenant et même aventureux comme celui
de Charles X, une intelligence aussi subtile que celle de
Louis-Philippe, n'aient pas discerné cette erreur. Mais les libéraux
raisonnaient autrement et, à leur point de vue, ils raisonnaient mieux.
Le suffrage universel leur apparaissait comme un poids immobile, sinon
comme une force rétrograde. Ils étaient dans les mêmes sentiments que
les Constituants de 1790 qui avaient divisé les Français en citoyens
actifs, ceux qui votaient, et en citoyens passifs, indignes de voter par
leur condition. Robespierre lui-même avait refusé le droit de suffrage
aux «domestiques», de manière à écarter surtout les salariés agricoles.
Or la France était en grande majorité rurale. Il semblait impossible aux
libéraux de conduire une politique neuve, hardie, généreuse avec ce
peuple de terriens, nécessairement attachés à leurs intérêts matériels,
bornés à l'horizon de leur village. Pour comprendre et pour aimer le
progrès, pour pratiquer le régime de discussion, il fallait des hommes
affranchis des préoccupations vulgaires de la vie, inaccessibles aux
considérations mesquines comme aux influences que subissent les
ignorants et les besogneux. On ne vote selon des principes que si l'on
est indépendant. Et d'où vient l'indépendance, sinon de la fortune? En
vertu de cet axiome, on en arrivait à considérer que ceux qui étaient
soldats, faute d'argent pour acheter un remplaçant, ne devaient pas
décider par leur vote de la paix et de la guerre, leur jugement n'étant
pas libre.
Cependant Louis-Philippe allait pratiquer, à l'extérieur, la même
politique de paix que la Restauration. Comme elle, il sera accusé
d'humilier la France, d'être l'esclave des traités de 1815. La
Révolution de 1830 avait relevé les trois couleurs qui signifiaient les
frontières naturelles, l'affranchissement des peuples, la revanche, la
gloire: d'où le nom de «trois glorieuses», donné aux journées de
Juillet. Edgar Quinet dira plus tard: «La Révolution a rendu son épée en
1815; on a cru qu'elle allait la reprendre en 1830.» Là encore, un
sentiment fut froissé, un espoir déçu. Les hommes qui avaient fait cette
révolution voulaient l'action, le «mouvement» au dedans et au dehors.
Louis-Philippe, qui connaissait l'Europe, se rendit compte du danger,
qui était, par une politique extérieure téméraire, de réunir les Alliés
et de remettre en vigueur le pacte de Chaumont. Il prit le parti de la
modération, de l'ordre, de la prudence, qu'on appela la «résistance» par
opposition au «mouvement». Sortie d'une poussée révolutionnaire,
c'est-à-dire (car les deux choses se confondaient) belliqueuse, la
monarchie de juillet sera conservatrice et pacifique. Elle donnera
satisfaction au besoin de tranquillité, aux intérêts matériels qui
dominent le plus grand nombre. Mais elle mécontentera les esprits
ardents qui vivaient sur les souvenirs de la République et de l'Empire,
et elle ne pourrait pas compter, pour défendre cette politique, sur les
masses, surtout rurales, à qui cette politique devait plaire, car, de la
guerre, c'étaient elles qui payaient les frais encore plus alors que de
nos jours.
Ainsi, en s'obstinant à repousser le suffrage universel, la monarchie de
juillet se privait d'une base large et solide, celle qui avait déjà
manqué à la Restauration. Elle se privait du concours de la partie la
plus conservatrice de la population, alors que son système allait être
conservateur, et de la partie la plus pacifique, alors que sa politique
allait être fondée sur le maintien de la paix. En outre, la monarchie de
juillet, par son attachement à un suffrage étroitement restreint,
blessait une large partie de la classe moyenne, à l'image de laquelle ce
régime semblait créé. La garde nationale, destinée à le défendre et à le
maintenir, n'était composée que d'hommes qui payaient l'impôt direct
mais qui n'en payaient pas tous assez pour être électeurs. Chez les
petits commerçants, les médecins, les avocats, les intellectuels, on
irritait le sentiment de l'égalité, si vif dans la bourgeoisie. On les
incitait à désirer, du moins pour eux-mêmes, le droit de suffrage dont
quelques francs de contributions les séparaient. Ainsi, l'on faisait des
mécontents tandis que les électeurs et les élus de la bourgeoisie riche
donnaient des Chambres aussi frondeuses que sous la Restauration. Cet
ensemble d'erreurs a causé la révolution de 1848, comme nous le verrons
bientôt.
Les débuts de la nouvelle monarchie furent pénibles. L'émeute, d'où elle
était née, pesait sur elle et demandait son salaire. Il fallut lui céder
d'abord et Louis-Philippe donna le ministère au banquier Laffitte et au
parti du «mouvement». Déjà, pourtant, il fallait résister à la pression
de la rue qui exigeait la peine capitale pour les ministres de Charles
X, dont on eut grand peine à sauver la vie: ils ne furent condamnés qu'à
la prison. Mais c'était à l'extérieur surtout qu'il fallait prendre
garde. Les Alliés avaient lieu de penser, d'après le langage des
révolutionnaires de 1830, que la France, revenue au drapeau tricolore,
ne tarderait pas à reprendre ses anciennes conquêtes et ils étaient
résolus à la maintenir dans ses frontières de 1815. Louis-Philippe dut
les rassurer en secret.
Déjà, une grave question était posée. Avant les journées de juillet, les
Belges s'étaient soulevés contre la domination hollandaise. Les
événements de Paris les avaient encouragés à se délivrer de leurs
maîtres et ils étaient portés à chercher aide et protection du côté de
la France. Le moment n'était-il pas venu de terminer, dans les
meilleures conditions, une des plus grandes affaires de notre histoire,
celle qui n'avait jamais pu être résolue, celle des Flandres? N'était-ce
pas l'heure de réunir la Belgique puisqu'elle semblait le demander? Mais
pas plus alors qu'en 1792 ou à n'importe quelle autre date, l'Angleterre
n'eût permis cette annexion, et si la foule méconnaissait cette loi,
comme la Révolution l'avait méconnue, Louis-Philippe ne l'ignorait pas.
Il avait tout de suite envoyé comme ambassadeur à Londres l'homme que
Louis XVIII avait choisi pour le Congrès de Vienne: Talleyrand devait
encore trouver la solution, concilier la paix avec la sécurité et la
dignité de la France. Tâche rendue difficile par le «parti ardent» qui
agitait Paris. On a comparé avec raison la diplomatie de Louis-Philippe
et de Talleyrand à celle de Fleury qui, un siècle plus tôt, malgré les
cabales, l'indignation, les mépris, avait sauvegardé la paix.
Louis-Philippe et Talleyrand ont réglé l'antique problème belge, cette
«pierre d'achoppement de l'Europe», de la manière la plus satisfaisante
pour tous. Malgré la Belgique elle-même, oubliant alors, par haine et
crainte de la Hollande, qu'elle n'avait jamais tenu à devenir province
française, ils lui donnèrent d'être une nation. Le Congrès national
belge voulait un prince français, le duc de Nemours, ou, à son défaut,
le fils d'Eugène de Beauharnais. Le duc de Nemours fut élu roi le 3
février 1831 et Louis-Philippe refusa cette couronne pour son fils.
L'acceptation eût été une réunion déguisée, la guerre certaine avec les
puissances. Déjà il était assez difficile de retoucher sur ce point les
traités de 1815, de soustraire la Belgique à la domination hollandaise.
Si une insurrection des Polonais n'eût éclaté à ce moment-là, paralysant
la Russie et, avec elle la Prusse, il n'est même pas sûr que les Belges
eussent été affranchis; la Pologne fut écrasée, mais sa diversion avait
sauvé la Belgique comme elle avait, sous la Révolution, sauvé la France.
La Belgique indépendante était fondée. Elle l'était, parce que la
monarchie de juillet, à la conférence de Londres, avait joué le même
rôle, suivi la même politique que la Restauration au congrès de Vienne.
Les puissances avaient voulu que la Belgique libre fût neutre, et sa
neutralité garantie par l'Europe pour interdire à jamais aux Français de
l'annexer. Cette neutralité était dirigée contre la France, elle devait,
dans l'esprit du traité d'Utrecht, servir de «barrière» à nos ambitions.
Louis-Philippe l'accepta, la signa, la respecta. Et, quatre-vingts ans
plus tard, c'est la Prusse, signataire et garante aussi, qui l'a violée.
Alors la précaution prise contre la France s'est retournée contre
l'Allemagne, a déterminé l'Angleterre hésitante à intervenir et, en fin
de compte, nous a profité. Il a fallu près d'un siècle pour que le
service rendu par Louis-Philippe fût compris et apprécié. En 1831, sa
renonciation à la Belgique passa pour une trahison, un lâche abandon des
traditions révolutionnaires et napoléoniennes. En acceptant Léopold Ier,
un Cobourg, candidat de l'Angleterre, pour roi des Belges, le roi des
Français se réservait pourtant de lui donner sa fille, la princesse
Louise, en mariage. En 1832, il sauvait encore la Belgique, menacée par
un retour offensif des Hollandais, et une armée française délivrait
Anvers: toutes sortes de liens d'amitié se nouaient avec la jeune
nation. Cependant l'Angleterre avait été distraite de notre occupation
d'Alger par les soucis que lui avaient donnés les bouches de l'Escaut,
et nous pouvions prendre pied sur l'autre rive méditerranéenne,
organiser la conquête entreprise par Charles X sans qu'il en eût
recueilli la moindre gratitude. Quelle faible et dérisoire compensation
l'Algérie semblait alors aux conquêtes perdues de la République et de
l'Empire!
Louis-Philippe avait accepté le trône--ses adversaires de droite et de
gauche disaient qu'il l'avait usurpé--pour épargner à la France
l'anarchie et la guerre, préserver la dignité de la nation et son
avenir. Il continuait la Restauration avec le drapeau tricolore. Huit
mois après les journées de juillet, Laffitte et le parti du mouvement
étaient usés, cédaient la place à Casimir Perier et au parti de la
résistance. La nouvelle monarchie avait maintenu la paix à l'extérieur.
Au dedans, elle revenait à l'ordre. Ce ne fut pas sans peine ni sans de
violentes secousses. L'émeute, frustrée de sa victoire sur Charles X, se
réveilla plusieurs fois. La rupture avec les formes et les signes de
l'ancienne monarchie, attestée par le nom de Louis-Philippe Ier qu'avait
pris le souverain au lieu de celui de Philippe VII que les doctrinaires
lui conseillaient, bien d'autres détails destinés à donner l'impression
que cette monarchie des Bourbons de la branche cadette ne ressemblait
pas à celle des Bourbons de la branche aînée, de multiples concessions à
l'opinion libérale et anticléricale n'avaient pas suffi. Aux pillages
d'églises, au sac de l'archevêché, avaient succédé des insurrections
véritables. Le feu de 1830 n'était pas éteint. L'enterrement du général
Lamarque fut pour les républicains et les bonapartistes, toujours
réunis, l'occasion d'une prise d'armes. Presque en même temps, la
duchesse de Berry avait essayé de soulever la Vendée: les légitimistes
étaient aussi irréconciliables que les révolutionnaires. A Lyon, une
première insurrection, de caractère socialiste, avait été réprimée. Une
autre, beaucoup plus grave, éclata en 1834, fut écrasée à son tour, non
sans un vif retentissement à Paris, où la Société des Droits de l'homme
souleva ses adhérents. On vit alors ce qui devait se reproduire aux
journées de juin et sous la Commune: la colère de la bourgeoisie
menacée, la fureur de la garde nationale qui, jointe à l'armée
régulière, ne fit aucun quartier. Les insurgés furent abattus comme des
malfaiteurs.
Le «massacre de la rue Transnonain», dont le souvenir est resté
longtemps, annonçait des guerres sociales où la classe moyenne se
défendrait avec énergie. Cette réaction, violente et spontanée, ne fut
pas sans influence sur la monarchie de juillet. Le régime aussi se
défendit, s'éloigna de plus en plus de ses origines révolutionnaires, de
même que les bourgeois français, malgré leurs opinions libérales,
avaient montré leur aversion pour le désordre. La monarchie de juillet
se mit alors à poursuivre les républicains, à punir leurs complots,
comme sous Louis XVIII. En 1835, l'attentat manqué de Fieschi contre le
roi justifia de nouvelles mesures de répression. Comme après
l'assassinat du duc de Berry, la liberté de la presse fut limitée.
Cependant cette bourgeoisie résolue à se défendre était elle-même
indisciplinée. Les Chambres qu'elle élisait, qui ne représentaient que
les riches, n'étaient pas plus raisonnables que celles de la
Restauration. La bataille des ambitions et des partis, la fronde contre
le pouvoir y furent ce qu'elles avaient été. Parlant plus tard de 1848,
Sainte-Beuve écrivait: «Il resterait toujours à examiner si la
catastrophe n'a pas été provoquée par ces luttes obstinées et
retentissantes à l'intérieur d'une Chambre dont les portes s'ébranlaient
sans vouloir s'ouvrir ni même s'entr'ouvrir.» Le produit du suffrage
censitaire, d'un suffrage restreint qui ne voulait rien céder de son
privilège d'argent, c'étaient surtout des rivalités de personnes,
d'âpres conflits pour la conquête du ministère. En quelques années, les
hommes se succédèrent, ambitieux de briller: Broglie après Guizot,
Thiers après Broglie, tous ceux qui avaient contribué à la chute de
l'autre monarchie parce qu'ils n'y trouvaient pas leur place assez
belle, qui avaient donné pour devise et mis comme condition à la
monarchie nouvelle: «Le roi règne et ne gouverne pas.» Après six ans de
cette instabilité dangereuse, Louis-Philippe entreprit de corriger les
effets du régime parlementaire et de gouverner lui-même par des hommes
de confiance. La dernière expérience d'un cabinet désigné par la
majorité fut celle de Thiers en 1836. Converti à l'idée de la
conservation non seulement en France, mais en Europe, Thiers tenta avec
l'Autriche un rapprochement qui devait être couronné par le mariage du
duc d'Orléans avec une archiduchesse. Le refus de la Cour de Vienne fut
pour Thiers comme un échec personnel qui le rejeta vers le libéralisme.
Changeant de fond en comble sa politique, il était prêt à entrer en
conflit avec Metternich pour intervenir en faveur des libéraux
espagnols, lorsque, toujours soucieux de maintenir la paix,
Louis-Philippe l'arrêta. Thiers, à son tour, tombait. Alors le roi
appela au ministère un homme à lui, Molé, qui recevait ses directions.
Ce qu'on appela tout de suite le gouvernement personnel commençait et
l'opposition systématique, celle qu'avaient connue les Bourbons de la
branche aînée, commença aussi. Six ans après les barricades, on en était
là.
Par une curieuse rencontre, cette année fut celle où parut un homme qui
devait un jour gouverner la France bien plus personnellement que
Louis-Philippe, et avec l'assentiment du pays. Le roi de Rome, devenu
duc de Reichstadt, était mort en 1832, et l'héritier du nom napoléonien
était un neveu de l'empereur, fils de Louis, roi de Hollande, et
d'Hortense de Beauharnais. Qui aurait cru à l'avenir politique de
Louis-Napoléon Bonaparte, jeune homme obscur, dont l'existence était à
peine connue? Lorsqu'il essaya, en 1836, de soulever la garnison de
Strasbourg, sa tentative ne fut même pas prise au sérieux. On se
contenta d'expédier le prétendant en Amérique et le jury acquitta ses
complices. L'idée napoléonienne semblait morte, et son représentant un
aventurier ridicule. Quiconque eût alors annoncé une restauration de
l'Empire eût passé pour fou.
C'était l'heure où les chefs parlementaires, du centre droit jusqu'à la
gauche, le duc de Broglie, Guizot, Thiers, Odilon Barrot, soutenus par
les légitimistes et les républicains, menaient la lutte contre Molé, le
«favori», l'homme du «château». Ce fut la coalition, «l'immorale et
funeste coalition», regrettée trop tard de ceux qui l'avaient menée,
comme certains des libéraux qui avaient préparé la révolution de 1830
regrettèrent par la suite leur étourderie. A dix ans de distance, les
mêmes hommes, ou peu s'en faut, affaiblissaient le régime qu'ils avaient
fondé, comme ils avaient miné la Restauration, et par les mêmes moyens.
Le thème n'avait pas changé: la monarchie était accusée d'humilier la
France devant l'Europe, d'«altérer la politique nationale». Les
contemporains eux-mêmes furent frappés de la similitude. Lorsque Molé,
en 1839, eut été battu aux élections et, au lieu d'obtenir une majorité,
perdit trente sièges, tout le monde évoqua le cas de Martignac. On crut
à un nouveau 1830 et les révolutionnaires, conduits par Barbès,
tentèrent de soulever Paris. Les barricades ne durèrent pas plus d'un
jour mais il était évident que l'agitation parlementaire avait réveillé
le parti de la révolution. Cette alerte ne servit pas de leçon à la
Chambre qui combattit le maréchal Soult, choisi par le roi, comme elle
avait combattu Molé, qui, chose admirable, se réconcilia avec Thiers et
se joignit à l'opposition. Ce furent quelques mois de guerre ouverte non
seulement contre le cabinet, mais contre la couronne à qui l'on
reprochait l'effacement, c'est-à-dire la prudence, de sa politique
européenne, à qui l'on marchandait jusqu'à l'argent de la liste civile.
Ainsi la monarchie de juillet était discréditée, ébranlée par ceux qui
l'avaient faite, par ces élus censitaires qui sciaient la branche sur
laquelle ils étaient assis.
Louis-Philippe était poussé dans ses retranchements, comme l'avait été
Charles X. Plus prudent, il céda et, en 1840, rappela Thiers qui avait
conduit cette campagne. Une nouvelle expérience commençait et elle
allait conduire à une crise grave par cet esprit d'aventure que le roi
redoutait chez le ministre que la Chambre lui avait imposé. Thiers,
historien, avait ranimé les souvenirs de la Révolution et de l'Empire.
Il voulait s'illustrer par une politique extérieure active, quels que
fussent les risques d'un conflit avec l'Europe. Comme Chateaubriand sous
Louis XVIII, il poussait la monarchie à rivaliser de gloire avec
Napoléon. Thiers proposa tout de suite de ramener de Sainte-Hélène les
restes de l'empereur, chargea de cette mission le prince de Joinville,
comme pour associer la famille royale elle-même à la réhabilitation et à
l'exaltation de l'Empire. Le retour des cendres ébranla les
imaginations. Il ajouta, comme Lamartine, prophétiquement, l'avait
annoncé, un élément à la conspiration presque générale de la
littérature, passée au culte de l'empereur. Le retour des cendres,
c'était aussi un programme, celui d'une attitude «énergique», on voulait
dire provocante, au dehors, et la revanche des traités de 1815.
Cette politique, si téméraire, si dangereuse qu'on a pu appeler le parti
de Thiers le parti de la fanfaronnade, avait pourtant la faveur de
l'opinion publique. Mais l'opinion publique, c'étaient la bourgeoisie,
les députés, les journaux. La grande masse du pays restait immobile,
étrangère à ces débats. Elle n'était même pas consultée. On conçoit que
Thiers, à ce moment-là plus qu'à aucun autre, ait été hostile au
suffrage universel: il savait bien que la France rurale donnerait son
appui à la politique pacifique, celle du roi, parce qu'il n'était pas
possible d'intéresser le paysan au pacha égyptien Méhémet-Ali, dont la
cause soulevait autant d'enthousiasme que naguère celle de la Grèce en
avait soulevé. Il y avait déjà plusieurs années que les exploits de
Méhémet-Ali, conquérant oriental, retentissaient en Europe, ajoutaient à
la question d'Orient, toujours ouverte depuis le dix-huitième siècle, un
élément dangereux, en menaçant au sud la Turquie menacée au nord par les
Russes. Jusqu'alors la monarchie de juillet s'était efforcée de jouer le
rôle de médiatrice entre la Russie et l'Angleterre, toujours rivales en
Orient. La politique française posait en principe l'intégrité de
l'Empire ottoman, pièce de l'équilibre européen, dans l'idée qui avait
été celle de Talleyrand depuis le Congrès de Vienne: compenser l'abandon
des conquêtes de la France par l'interdiction des conquêtes aux autres
puissances. Cette méthode, Thiers la changea radicalement. Ce qu'il
cherchait en Orient, c'était un succès par une victoire du héros
Méhémet-Ali, en amenant le sultan de Constantinople à laisser la Syrie
au conquérant égyptien. Cette action séparée, aussitôt connue en
Angleterre, y détermina une violente riposte: une coalition contre
Méhémet-Ali, en réalité contre la France accusée de troubler la paix
européenne. Et cette coalition, c'était celle des quatre grandes
puissances: Angleterre, Russie, Prusse et Autriche. Le traité du 15
juillet 1840 renouait le pacte de Chaumont. C'était la guerre, celle que
Louis-Philippe avait redoutée, la lutte inégale «d'un contre quatre». A
l'explosion des sentiments belliqueux qui se produisit alors chez les
Français, on put juger de leurs illusions, de leur méconnaissance du
danger. Henri Heine, à Paris, observait «un joyeux enthousiasme guerrier
plutôt que de la consternation: le mot d'ordre commun est: guerre à la
perfide Albion». Louis-Napoléon Bonaparte, non moins bon observateur,
marqua ce moment par une manifestation nouvelle: il débarqua à Boulogne,
d'où son oncle, jadis, avait menacé la puissance anglaise. Il fut cette
fois enfermé au fort de Ham, d'où il s'évadera bientôt. De cette seconde
équipée, son étoile ne devait pas souffrir. Thiers continuait à
travailler pour lui.
Quelque imprudent qu'il fût, Thiers se rendait compte qu'un conflit avec
les Anglais serait dangereux. Il se flatta d'apaiser l'Angleterre et de
tourner tout l'effort de la France vers une guerre contre la Prusse et
l'Autriche où de faciles victoires apporteraient la revanche de
Waterloo, détruiraient les traités de 1815. Ce qui surgit alors, au
moins égal en intensité au sentiment national français, ce fut un
nationalisme germanique, aussi violent qu'en 1813, signe avant-coureur
des ruées et des invasions prochaines. C'était ainsi déjà que, cent ans
plus tôt, le parti antiautrichien avait jeté la France dans une guerre
inutile. C'était ainsi qu'en 1792 les Girondins avaient ouvert la guerre
de peuple à peuple. Cependant l'entraînement chez nous était tel qu'il
gagnait la famille royale elle-même. «Mieux vaut, disait le duc
d'Orléans, périr sur le Rhin et le Danube que dans le ruisseau de la rue
Saint-Denis.» Presque seul, malgré son ministre, l'opinion et son
entourage même, Louis-Philippe tint bon pour la paix, sachant que
l'Angleterre ne lui permettrait pas plus qu'elle ne l'avait permis à la
Révolution et à Napoléon Ier de reprendre la politique des conquêtes.
Bravant l'impopularité, il s'interposa, désapprouva le langage
belliqueux de Thiers, et, au mois d'octobre, l'obligea à se démettre.
Le service que le roi avait rendu au pays, le deuxième après la
fondation de l'indépendance belge, le découvrait davantage, l'exposait
plus que jamais au reproche d'humilier la nation. Ce que Louis-Philippe
lui avait épargné, c'était pourtant une guerre continentale doublée
d'une guerre maritime où le désastre était certain. Méprisé, insulté,
Louis-Philippe n'eût même pas obtenu l'appui de la Chambre si quelques
hommes plus clairvoyants que les autres et qui avaient compris le péril
auquel la France venait d'échapper n'avaient, avec Guizot pris de
remords, renoncé à leur opposition. Désormais, et pendant les années qui
restaient à la monarchie de juillet avant de succomber, c'est avec
Guizot, résolu à réparer le mal qu'il avait fait, que Louis-Philippe
gouverna. Dans la Chambre même, le roi et son ministre furent soutenus
par une majorité qui ne dépassa jamais cent voix. L'opposition que
rencontra leur politique extérieure, fondée sur «l'entente cordiale»
avec l'Angleterre, fut d'un acharnement, d'une mauvaise foi qui
aujourd'hui nous confondent. Guizot, qui connaissait les Anglais, qui
avait été ambassadeur à Londres, définissait l'entente cordiale:
«l'indépendance dans la bonne intelligence». On ne lui pardonnait pas
l'entente cordiale. Tout incident, qu'il s'agît du droit de visite ou de
l'affaire Pritchard (un missionnaire anglais expulsé de Tahiti et pour
lequel l'Angleterre réclamait une indemnité), donnait lieu aux
accusations les plus véhémentes. L'affaire Pritchard excita l'opinion à
un degré incroyable: en 1844, on fut à deux doigts d'une guerre
franco-anglaise «pour la reine Pomaré». C'était l'année même où,
poursuivant la conquête de l'Algérie, le maréchal Bugeaud battait à
l'Isly les Marocains venus au secours d'Abd-el-Kader, l'année où notre
escadre bombardait Tanger. Une querelle coloniale en Océanie eût été
absurde lorsque l'Angleterre était toujours hostile à notre
établissement dans l'Afrique du Nord. Pour la première fois, le public
s'intéressait aux affaires algériennes, à cette acquisition lente et
pénible, et elle n'était pas finie qu'il eût voulu tout le Maroc. Là
encore, Louis-Philippe fut accusé de lâcheté et de poltronnerie. Un
homme d'esprit a dit de cette époque: «La France était dans le genre
sentimental bien plus que dans le genre rationnel.» Ce malentendu devait
aller en s'aggravant, tandis qu'à toutes les causes de faiblesse de la
monarchie de juillet s'en était jointe une nouvelle. En 1842, le duc
d'Orléans avait été tué par un accident de voiture. Le roi avait
soixante-dix ans, l'héritier du trône, le comte de Paris, en avait
quatre. Au moindre découragement du vieux roi, le régime n'aurait plus
personne pour le soutenir.
Si Louis-Philippe tomba, comme Charles X était tombé, à l'improviste, ce
fut pourtant par l'effet de causes complexes à l'origine desquelles se
place la rupture de l'entente cordiale. Cette entente, Louis-Philippe et
Guizot, suivant la pensée de Talleyrand, l'avaient conçue comme une
garantie de stabilité et de paix pour l'Europe. Mais il était venu au
pouvoir, en Angleterre, avec le parti libéral, un ministre, Palmerston,
qui abandonnait la politique de conservation européenne à laquelle,
depuis 1815, le gouvernement britannique était attaché et qui, partout
sur le continent, favorisait les mouvements révolutionnaires et l'idée
de nationalité dans la pensée que l'Angleterre aurait intérêt à en
prendre la tête. Ainsi l'Angleterre, après avoir si longtemps tenu la
France en suspicion, comme le pays de la révolution conquérante,
favorisait maintenant des agitations qui tendaient à renverser les
traités de 1815 et à les renverser là seulement où ils nous donnaient de
la sécurité. Bouleverser l'Allemagne et l'Italie, pousser à l'unité de
ces deux pays, c'était ouvrir une série de crises et créer des périls
nouveaux dont nous serions les premiers à souffrir. La situation était
changée du tout au tout. L'entente cordiale perdait sa raison d'être.
Elle se brisa sur l'affaire des mariages espagnols, Louis-Philippe et
Guizot n'ayant pas admis que le trône d'Espagne sortît de la maison de
Bourbon tandis que Palmerston voulait y placer un Cobourg et soutenait
en Espagne le parti radical qui, de longtemps, ne devait cesser de
troubler ce pays. La monarchie de juillet était sage en s'opposant aux
révolutions espagnoles, puisque c'était d'elles que devait sortir le
prétexte, sinon la cause, de la guerre de 1870. Lorsque la France l'eut
emporté, lorsqu'en 1846 la jeune reine Isabelle eut épousé le duc de
Cadix et l'infante le duc de Montpensier, l'entente cordiale fut rompue.
Alors elle fut reprise, adoptée par l'opposition, puisque l'Angleterre
se mettait à la tête des «pays libres». Thiers, exaltant la politique
qu'il reprochera à Napoléon III quelques années plus tard, flattait le
sentiment public en se proclamant partisan de l'affranchissement des
peuples. De cette campagne, où Thiers eut l'appui de républicains, M.
Emile Bourgeois a dit justement: «Les adversaires du cabinet Guizot
n'aperçurent pas que, derrière le ministère, ils atteignaient la
dynastie et la France surtout, préparant une révolution européenne, plus
dangereuse peut-être pour une vieille nation par le déchaînement des
races que la coalition des peuples et des hommes d'Etat contre
Napoléon.» La paix et la sécurité, c'est du côté de l'Autriche que la
monarchie les chercha. L'alerte de 1840 avait révélé les vrais
sentiments de l'Allemagne et maintenant c'était le roi de Prusse qui,
parlant un langage libéral, se mettait ouvertement à la tête d'un
mouvement national pour l'unité allemande, le plus grand danger dont la
France pût être menacée. L'Autriche était intéressée à ne pas laisser la
Prusse dominer l'Allemagne, comme elle était intéressée, par ses
possessions d'Italie, à ne pas permettre l'unité italienne, en faveur de
laquelle un mouvement se dessinait aussi. Pour empêcher l'unité
allemande, à laquelle l'Autriche, puissance germanique, pouvait
s'opposer en se découvrant moins que nous, il fallait que l'unité
italienne fût sacrifiée. Ce fut la politique sur laquelle s'accordèrent
Metternich et Guizot.
L'Europe, en 1847, fut remplie de symptômes révolutionnaires accompagnés
de l'éveil des nationalités, avant même qu'il y eût des signes de
révolution en France. L'opposition reprocha au roi et à son ministre «de
trahir, par une nouvelle sorte de Sainte-Alliance, les espérances et les
voeux des peuples libres». Ce que la monarchie de juillet défendait,
c'était surtout la paix. Mais où pouvait-elle trouver des partisans pour
cette politique pacifique? Dans les masses qui donnaient des soldats, et
les masses étaient exclues du vote, leur influence ne comptait pas dans
les affaires publiques. En même temps, une campagne commençait pour
l'extension du droit de suffrage, droit réservé à la bourgeoisie riche,
réclamé maintenant par les intellectuels, ce qu'on appelait les
«capacités». Attaqué tous les jours pour sa politique extérieure, ne
regardant qu'une Chambre où il avait la majorité, Guizot ne se souciait
pas d'accroître l'opposition par les voix de ceux qui représentaient
particulièrement l'opinion libérale et belliqueuse. Il ne songeait pas à
l'antidote, au suffrage universel, au concours qu'une politique de paix
eût trouvé dans les masses paysannes.
L'impopularité de Guizot auprès de la bourgeoisie et dans la population
parisienne fut causée en premier lieu par son attitude à l'extérieur. Il
l'accrut par son hostilité à la réforme électorale. Louis-Philippe, ne
consultant que la Charte, gardait un ministre que la Chambre ne
renversait pas, comme Charles X, invoquant l'article 14, avait gardé
Polignac. De même encore que la révolution de 1830, celle de 1848 éclata
et réussit par surprise, et ce furent aussi des bourgeois qui
travaillèrent à la chute de la monarchie constitutionnelle, créée par
eux à leur image. Une campagne pour la réforme électorale avait commencé
sous la forme inoffensive de banquets où des paroles de plus en plus
séditieuses étaient prononcées: Lamartine, à Mâcon, annonçait «la
révolution du mépris». Un de ces banquets, ayant été interdit à Paris,
donna lieu à une manifestation que les chefs de la gauche, effrayés,
s'efforcèrent vainement de prévenir: la foule parisienne leur échappait
déjà. Cependant, contre l'émeute qui grondait, le gouvernement n'avait
pas pris de précautions extraordinaires. Pour se défendre et pour
défendre le régime, il comptait surtout sur la garde nationale. Mais
tandis que des barricades se dressaient le 22 février, les légions de la
garde se rendaient à leurs postes en criant: «Vive la Réforme!» Les
gardiens de l'ordre, au lieu de combattre l'émeute, la renforçaient.
Quand Louis-Philippe, éclairé sur les dispositions de sa bourgeoisie,
qu'il s'était obstiné à croire fidèle, se décida à remercier Guizot, il
était trop tard. L'insurrection, laissée libre, avait grandi. Pour lui
tenir tête, la troupe restait seule et elle n'était pas suffisante. Une
fusillade boulevard des Capucines, devant le ministère des affaires
étrangères, celui de Guizot, tua une quinzaine d'insurgés et la
promenade des cadavres à travers Paris excita davantage la foule. Dès
lors, un ministère Thiers, un ministère Odilon Barrot, proposés par le
roi, ne servaient plus à rien. Le 24 février, le maréchal Bugeaud, qui
essaie de rétablir l'ordre, est débordé, les Tuileries sont menacées.
Les chefs parlementaires dans le désarroi sont surpris, autant que
Louis-Philippe lui-même, par cet accident. Pas plus qu'en 1830, le
gouvernement n'a prévu l'attaque ni préparé sa défense. Comme Charles X,
Louis-Philippe renonce au trône, sans en appeler au pays, dès que Paris
s'est prononcé. Comme lui, il abdique en faveur de son petit-fils quand
déjà un autre régime est prêt. La Chambre est envahie au moment où elle
vient d'acclamer la régence de la duchesse d'Orléans, quand Odilon
Barrot vient de dire: «Est-ce qu'on prétendrait remettre en question ce
que nous avons décidé par la Révolution de Juillet?» Quelques minutes
plus tard, la République était proclamée.