Le coup d'Etat de brumaire, loin d'être dirigé contre la Révolution,
était destiné à la sauver. Bonaparte, revenu d'Egypte, apparut comme le
sauveur qu'on cherchait. Dès son arrivée à Fréjus, il fut accueilli au
cri de «Vive la République». Il traversa la France en triomphateur. Un
républicain ardent, Baudin, député des Ardennes, mourut de joie en
apprenant son retour. Baudin était un des auteurs de la Constitution de
l'an III, il la voyait près de périr et il mettait son espoir dans le
jeune général qui, le 13 vendémiaire et le 18 fructidor, avait prêté
main-forte à la Révolution. Il ne faut pas oublier non plus que le 18
brumaire fut organisé à l'intérieur du gouvernement lui-même. Deux des
directeurs sur cinq, Sieyès et Roger-Ducos, étaient d'accord avec
Bonaparte, et Sieyès était un des pères de la Révolution. Il tenait le
Conseil des Anciens. Lucien Bonaparte présidait le Conseil des
Cinq-Cents. Ces complicités permirent d'éloigner le Corps législatif de
Paris et de l'envoyer à Saint-Cloud, sous le prétexte qu'il était menacé
par un mouvement jacobin. Néanmoins, il y eut une violente opposition
aux Cinq-Cents qui voulurent mettre Bonaparte hors la loi. Entouré,
presque frappé, ses grenadiers le dégagèrent et leur entrée dans la
salle des séances mit en fuite les représentants qui le traitaient de
factieux et de dictateur.
«Bonaparte, dit Thiers, venait, sous les formes monarchiques, continuer
la révolution dans le monde.» En effet, des révolutionnaires, des
régicides comme Sieyès la sentaient compromise. Rien n'allait plus.
Aucune constitution ne pouvait vivre. L'ordre ne se rétablissait pas.
Brune et Masséna avaient tout juste arrêté la coalition, et pour combien
de mois ou de semaines? Un pareil état de choses ne pouvait se prolonger
sans un extrême péril pour la France et pour la République et devait se
terminer par une invasion ou par un retour à la royauté. Sauf les
royalistes et les Jacobins, les Français qui voulaient soit le salut du
pays, soit le salut de la République, et ceux qui voulaient à la fois le
salut de la République et celui du pays, furent d'accord pour appeler à
l'aide le général victorieux. Les directeurs avaient déjà pensé à
Joubert. De toute façon, la République abdiquait. Anarchie, ruine
financière, débâcle militaire menaçante: tel en était le triste bilan.
Pour donner une idée du désordre qui régnait partout, on ne savait même
pas au ministère de la Guerre le nombre des soldats sous les armes, ces
soldats «nus et affamés» qui, après avoir vécu aux frais de l'ennemi,
commençaient, refoulés en France, à exercer le droit de réquisition sur
les Français. Ainsi, dix ans après 1789, la situation n'était plus
tenable. Ceux qui avaient profité de la révolution, les acquéreurs de
biens nationaux surtout, n'étaient pas les moins alarmés. Tout le monde
devenait conservateur. Les uns étaient las depuis longtemps du désordre
et des excès. Les autres voulaient consolider le nouveau régime et
comprenaient la nécessité d'un retour à l'autorité et à l'ordre. Le
dégoût et l'inquiétude livrèrent la France à Bonaparte. Mais sa
dictature sortait des données de la révolution elle-même qui avait fini
par chercher refuge dans le pouvoir personnel.
On a voulu expliquer Bonaparte par ses origines corses et italiennes.
Mais, d'éducation toute française, c'était avant tout un homme du
dix-huitième siècle. Il en avait les idées, les tours littéraires, celui
de la déclamation et de Rousseau, celui de la maxime et de Chamfort.
Dans ses monologues de Sainte-Hélène, que retrouve-t-on toujours?
L'homme qui avait eu vingt ans en 1789. Formé sous l'ancien régime, il a
reconnu lui-même ce qu'il devait à ceux qui l'avaient instruit. Il a
parlé avec gratitude de ses maîtres de l'Ecole militaire. Il continue,
comme les autres, beaucoup plus de choses qu'il n'en apporte de
nouvelles. Il est de son temps à un point qui étonne parfois, ainsi par
son culte de Frédéric II, le héros qui l'avait précédé et qu'il a effacé
dans l'imagination des Européens. La révolution, dont il parle le
langage et partage la philosophie, il l'a traversée en soldat qui a sa
carrière à faire, prompt à saisir les occasions qu'elle lui offre. Il a
servi les partis sans être d'aucun. Le 10 août, la résignation de Louis
XVI l'indigne, parce qu'il a le don du commandement et le sens de
l'autorité. L'instinct de la politique, le goût du risque, une confiance
grandissante dans son étoile, une aptitude remarquable à comprendre les
hommes et leurs besoins, à trouver les paroles et les actes qu'exige
chaque situation, tels furent les éléments de sa réussite. Et pourquoi
cette fortune extraordinaire s'est-elle terminée par une catastrophe?
Parce que Napoléon Bonaparte était prisonnier de la plus lourde partie
de l'héritage révolutionnaire, prisonnier de la guerre de 1792,
prisonnier des conquêtes. Avec la plupart de ses contemporains, il
n'oubliait qu'une chose: l'Angleterre n'avait jamais permis, elle ne
permettrait jamais que les Français fussent maîtres des Pays-Bas. Pour
les en chasser, aucun effort ne lui serait trop coûteux. A cette loi,
vieille de plusieurs siècles, la révolution n'avait rien changé et
l'avènement de Bonaparte ne changeait rien.
Tout fut facile d'abord. La France se jetait dans les bras de l'homme
extraordinaire qui semblait deviner ses désirs. Les circonstances
conspiraient avec son prestige et son adresse pour lui donner sans
partage le pouvoir. Selon la tradition révolutionnaire, le Directoire
s'était «épuré» lui-même, et, ayant eu besoin du nom de Bonaparte et de
son épée pour cette épuration, Sieyès et Roger-Ducos lui avaient fait
place parmi eux. De cinq Directeurs, on passait à trois Consuls. Tout de
suite, le général Bonaparte fut le premier, le seul. Il gouverna,
rassurant les révolutionnaires nantis et la masse paisible de la
population. Il effaçait les restes du jacobinisme, l'impôt forcé
progressif et l'odieuse loi des otages. Il rendait les églises au culte
et pacifiait la Vendée par l'arrêt des persécutions religieuses. Il
annonçait la fin de l'atroce misère due aux assignats, misère que le
Directoire, malgré ses promesses, avait été impuissant à guérir. La
Révolution née de la peur du déficit, avait ouvert un gouffre. La mort
du papier-monnaie n'avait pas été un remède. On comprenait pour la
première fois que la réorganisation des finances et le retour à la
prospérité dépendaient d'une réorganisation politique et d'un
gouvernement fort. Les finances, sous l'ancien régime, n'avaient été
embarrassées que par la résistance des intérêts particuliers défendus
par les Parlements. Elles avaient été ruinées par la démagogie
révolutionnaire. Il fallait une autorité ferme pour les rétablir.
Bonaparte, sans tarder, appela auprès de lui un ancien fonctionnaire de
la monarchie, Gaudin, plus tard duc de Gaëte, qui fonda les
contributions directes sur le modèle des vingtièmes et rétablit, sur le
modèle des aides, les impôts indirects abolis par la révolution. Sans le
dire, on reconnaissait que tout n'avait pas été si mauvais sous l'ancien
régime, et que le plus grand mal était l'anarchie.
Cependant, le gouvernement qui s'était formé au lendemain du 18 brumaire
était provisoire. Selon l'usage, une Constitution, une de plus, devait
être donnée à la République. Le général Bonaparte attendait patiemment
le chef-d'oeuvre que préparait Sieyès: il se réservait d'y apporter les
corrections nécessaires. Sieyès médita. Il conçut un système où
l'élection passait par une suite de tamis, un système qui n'était ni la
monarchie, ni la République, ni la démocratie, ni l'aristocratie, ni la
dictature ni le régime des Assemblées. C'était une vaste pyramide, à
base populaire, qui allait en s'amincissant jusqu'au Grand Electeur,
sorte de roi constitutionnel non héréditaire, toujours révocable par un
Sénat. Il y avait en outre deux consuls, un de la paix, un de la guerre,
choisis par le Grand Electeur. Quant au Corps législatif, il était
réduit à un rôle muet. Il répondait par oui ou non après que le Conseil
d'Etat et le Tribunat avaient parlé, ce dernier seul, destiné à
représenter l'opposition, ayant le droit de plaider contre. Bonaparte
examina le système, en garda ce qui lui semblait bon, tourna en ridicule
et supprima le Grand Electeur, c'est-à-dire la tête de la pyramide, et
le remplaça par un Premier Consul, nommé pour dix ans, qui fut lui-même.
Il ne lui restera plus qu'à réduire (en attendant de le supprimer en
1807) le Tribunat trop indépendant, et, du système harmonieusement
balancé de Sieyès, sortit la dictature pure et simple. Les deux consuls
que Bonaparte s'associa pour la forme furent deux hommes d'âge mûr, deux
modérés: Cambacérès et Lebrun, lequel--peut-être n'était-ce pas un
hasard--avait été, sous Louis XV, secrétaire de Maupeou, au temps du
coup d'Etat contre les Parlements. Le ralliement des catholiques était
déjà presque fait. Le ralliement des royalistes, auxquels pensait
Bonaparte, serait plus facile avec ces hommes-là.
La Constitution de l'an VIII, ainsi remaniée par le Premier Consul, fut
approuvée par trois millions de voix. On avait déjà soumis bien des
projets de gouvernement aux électeurs: jamais une majorité si forte
n'avait été obtenue. On peut donc se demander si la France, en 1789, ne
s'était pas abusée sur ses désirs, si elle n'avait pas aspiré à
l'autorité plus qu'à la liberté. Napoléon Bonaparte compléta le
gouvernement dont il était le seul maître par des institutions, qui,
toutes, tendaient à maintenir la société et la propriété telles qu'elles
étaient sorties de la Révolution, à conserver l'esprit de cette
révolution dans les lois, mais à couler le tout dans des formes
autoritaires. On eût dit que le Premier Consul avait devant les yeux
l'ancien régime et la démocratie révolutionnaire pour prendre les
parties fortes de l'un et supprimer les parties faibles de l'autre. La
Révolution avait introduit l'élection partout, dans l'administration
comme dans la magistrature et dans la police, c'est tout juste si elle
ne l'avait pas introduite dans l'armée, et c'était la cause de
l'anarchie dont ses gouvernements étaient morts. Bonaparte mit des
préfets et des sous-préfets à la place des comités élus, c'est-à-dire
qu'il rétablit et multiplia les intendants de l'ancien régime.
Seulement, la révolution ayant fait table rase des franchises et
libertés d'autrefois, ainsi que des Parlements qui en étaient les
gardiens, les nouveaux intendants administraient sans obstacle au nom du
pouvoir central. Quant à la magistrature, Bonaparte se garda bien de lui
rendre l'indépendance dont elle avait abusé sous la monarchie. Le consul
Lebrun, l'ancien collaborateur de Maupeou, put lui donner d'utiles
indications à cet égard. On revint à peu près au système de 1771, celui
des magistrats nommés par le gouvernement, la garantie des justiciables
étant l'inamovibilité des juges. Ainsi, utilisant l'expérience de la
royauté et celle de la révolution, Bonaparte, avec les restes de l'une
et de l'autre, composa les institutions de l'an VIII, fondées sur la
centralisation administrative, qui mettent la nation dans la main de
l'Etat et qui sont si commodes pour les gouvernements que tous les
régimes qui se sont succédé depuis les ont conservées. A peine modifiées
dans le détail, elles durent encore.
Tout réussissait au Premier Consul. Mais il ne fallait pas seulement
rendre l'ordre à la France. Il y avait huit ans qu'elle était en guerre.
Il fallait aussi lui donner la paix. L'empereur de Russie, Paul Ier,
mécontent de ses alliés, s'était retiré de la lutte. Restaient en ligne
l'Angleterre et l'Autriche. Le Premier Consul leur proposa de mettre bas
les armes. Que la paix fût possible avec les Anglais tant que nous
tiendrions les bouches de l'Escaut et qu'ils tiendraient les mers,
c'était une grande illusion. Bonaparte en eut une autre qui annonçait
toute la suite. Pitt ayant rejeté son offre, le gouvernement de Vienne,
lié à celui de Londres, l'ayant rejeté aussi, il crut que, par une
victoire éclatante sur l'Autriche, il forcerait l'Angleterre à céder.
L'erreur dans laquelle il persista jusqu'à la catastrophe finale
s'annonçait. Il faut cependant reconnaître que la Révolution s'y était
engagée avant lui: Bonaparte en avait reçu un héritage et un mandat. La
France ne renoncerait plus à la principale, à la plus désirée de ses
conquêtes, la Belgique, que le genou de l'adversaire sur la poitrine.
Aucun gouvernement né de la révolution ne pouvait y renoncer sans
suicide. Bonaparte était donc lié. Et son histoire est celle de la
recherche d'une chose impossible: la capitulation de l'Angleterre sur le
point qu'elle n'avait jamais admis,--l'annexion de la Belgique,--tandis
que la France était impuissante sur mer. Bonaparte pourra bouleverser le
continent: à la fin, la France sera ramenée en deçà de ses anciennes
limites.
Pour forcer l'Autriche à la paix, le Premier Consul conçut un plan
hardi. Tandis que Moreau opérait une diversion heureuse en Allemagne, il
franchit hardiment les Alpes au passage du Grand-Saint-Bernard, battit
Mélas à Marengo, victoire disputée où périt Desaix (14 juin 1800) et
redevint maître de l'Italie. Après d'inutiles pourparlers, il fallut
encore, en décembre, une autre victoire, celle de Moreau à Hohenlinden,
pour que l'empereur François II cédât. En février 1801 fut signé le
traité de Lunéville. L'Autriche renonçait à l'Italie, reconnaissait
toutes les conquêtes de la France révolutionnaire et les quatre
Républiques associées ou plutôt vassales, la Batave, l'Helvétique, la
Cisalpine et la Ligurienne. La rive gauche du Rhin devint française et
fut divisée en départements. Ce fut le triomphe de Bonaparte et celui de
la Révolution. Pour la première fois dans son histoire, la France avait
atteint ses frontières dites «naturelles». La Gaule de César était
reconstituée. Elle l'était par la défaite de l'ennemie traditionnelle,
la maison d'Autriche, et il semblait que la politique républicaine,
héritière de la politique antiautrichienne, la politique de 1741, eût
raison contre la politique des Bourbons. Déjà Bonaparte formait le
projet de remanier l'Europe, de rassembler les peuples encore divisés,
Allemands et Italiens, de créer, à la place des vieilles constructions
historiques, des Etats nationaux, «naturels» eux aussi, et d'en prendre
la direction. Abolir en Europe tout ce qui était «gothique», ce que les
traités de Westphalie étaient destinés à conserver pour empêcher les
rassemblements de nationalités contre la France, pour empêcher surtout
l'unité germanique, faire table rase des vieilles institutions, à
l'extérieur comme à l'intérieur: c'était l'essai de réaliser un rêve,
celui de la République universelle, sous la présidence du peuple
français, et c'était encore une idée de la Révolution. On en trouvait
l'origine chez ses orateurs comme chez les publicistes du dix-huitième
siècle dont Bonaparte était le fils spirituel. Nul ne sait ce que fût
devenu ce vaste système où la France occupait le premier rang, si
l'Angleterre avait été vaincue. Mais l'Angleterre ne le fut pas. Et le
système, ayant détruit nos sécurités et nos sauvegardes, ne devait pas
tarder à se retourner contre nous.
L'Autriche avait signé la paix de Lunéville dans l'esprit où elle avait
déjà, avec la Prusse et la Russie, partagé la Pologne, l'esprit de
trafic qui s'était paré des principes contre-révolutionnaires.
Comprenant que les temps avaient changé, elle mettait elle-même à
l'encan le vieil Empire germanique, elle en partageait les dépouilles
avec la France, sacrifiait les princes allemands pour se fortifier par
des annexions de territoires, ce qui lui permettrait bientôt de
reprendre la lutte. Dans le même calcul, l'Angleterre, restée seule
combattante, finit, l'année d'après, par entrer à son tour en
négociations avec le Premier Consul.
Tout ce qui se passa en 1801 fournit la preuve que l'Angleterre, privée
d'alliés, ne pouvait rien sur le continent contre la France, mais que,
sur mer, Bonaparte était impuissant à l'atteindre. S'il eut jamais des
chances d'y réussir, ce fut pourtant à ce moment-là. Les navires et les
ports de l'Espagne et de la Hollande étaient à notre disposition, la
Russie dans nos intérêts, les Scandinaves réunis dans une ligue des
neutres qui fermait la Baltique au commerce anglais. De ces éléments, il
eût été possible de tirer de grands résultats à la condition que notre
marine, ruinée par la révolution, fût rétablie. Elle ne l'était pas. Ses
restes furent mis hors de combat avec les bâtiments espagnols et
hollandais, la Russie nous échappait après l'assassinat mystérieux de
Paul Ier, et le bombardement de Copenhague dispersait la ligue des
neutres. Si le Premier Consul obtint la paix d'Amiens, ce fut par la
ruse et le calcul. Il savait l'Angleterre fatiguée de la guerre, de
l'argent qu'elle lui coûtait. En reprenant ostensiblement des plans de
débarquement et d'invasion en Grande-Bretagne, pour lesquels des
préparatifs avaient déjà été faits en 1797, il effraya le public
anglais, et, les négociations s'étant ouvertes, il les dirigea vers un
compromis qui rendait la paix d'Amiens fort semblable à la paix de
Lunéville: comme il avait dédommagé l'Autriche aux dépens des princes
allemands, il dédommagea l'Angleterre aux dépens de nos alliés: Ceylan
fut enlevé à la Hollande, la Trinité à l'Espagne. De cette transaction,
où nous renoncions d'ailleurs à l'Egypte, perdue pour nous depuis que
les communications par mer étaient coupées, la suprématie maritime et
coloniale de l'Angleterre sortait accrue. Le traité d'Amiens (mars 1802)
«lui fut, dans une large mesure, une revanche du traité de Versailles»,
celui de 1783.
Une paix ainsi conclue ne pouvait être qu'une trêve. En effet, malgré la
chute de Pitt, les idées dominantes de la politique anglaise ne
changeaient pas. Dans un pays d'opinion, le gouvernement avait cédé aux
difficultés intérieures, au mécontentement du commerce, qui attribuait à
la prolongation de la guerre la fermeture des marchés continentaux.
Quand, au bout de quelques mois, les hommes d'affaires anglais eurent
compris que ces marchés leur étaient fermés, parce que la France tenait,
avec la Belgique et la Hollande, les bouches de l'Escaut, la reprise de
la guerre ne tarda plus.
La France, après le traité d'Amiens, s'était pourtant persuadée que la
paix était définitive. Le Premier Consul lui-même partageait cette
illusion. Il travaillait à créer un état de choses durable, il
organisait le pays et ses conquêtes dans l'esprit qu'il avait montré dès
son arrivée au pouvoir. Comme à d'autres époques que nous avons vues
dans notre histoire, il y avait à réparer ce qu'une longue anarchie
avait détruit: à elle seule, la réfection des routes en disait long sur
l'étendue des dégâts accumulés et de la tâche à remplir. Dans cette
oeuvre de restauration, semblable à celle que la monarchie avait eu, au
cours des siècles, à reprendre tant de fois, Bonaparte s'éloignait de la
révolution tous les jours davantage. Dans la fonction qu'avaient tenue
avant lui Charles V ou Henri IV, des sentiments et des idées
monarchiques se formaient chez le Premier Consul. Les royalistes crurent
un moment qu'il songeait à rappeler les Bourbons. Louis XVIII, de
l'exil, lui écrivit une lettre à laquelle il répondit d'une manière qui
ne laissait aucun espoir. S'il songeait à la monarchie, c'était pour
lui-même. Le complot de quelques Jacobins pour le poignarder avait accru
son horreur des révolutionnaires. Peu de temps après, en décembre 1800,
il avait échappé à l'explosion d'une machine infernale rue
Saint-Nicaise. Les terroristes, les septembriseurs furent accusés de ce
crime et plus de cent anciens membres de la Convention et de la Commune
inscrits sur une liste de proscription. Fouché, ministre de la police,
ne tarda pas à découvrir que les auteurs du complot étaient cette fois
des royalistes, agents de l'irréconciliable Georges Cadoudal. Ils furent
exécutés, mais la politique du Premier Consul ne changea pas. Il
préparait alors le rétablissement officiel de la religion catholique,
malgré les difficultés qu'il rencontrait, malgré les murmures des
militaires eux-mêmes, car les passions religieuses avaient été les plus
vives de la révolution. Le 15 juillet 1801, il avait réussi à signer un
Concordat avec Pie VII et le cardinal Consalvi. Au moment de la paix
d'Amiens, tout concourait ainsi à rendre la tranquillité et la
prospérité à la France. La popularité du Premier Consul était telle
qu'on le regardait comme indispensable et les menaces dirigées contre sa
vie n'avaient pour effet que de fortifier son prestige.
Cependant, avec l'étonnante faculté que possède la France de se relever
de ses ruines dès que l'ordre est rétabli, des richesses se reformaient,
le commerce et l'industrie étaient florissants, les finances elles-mêmes
revenaient à la santé: les malheureux rentiers qui avaient attendu de
1789 un raffermissement de leur créance sur l'Etat et qui n'avaient vu
que la banqueroute, commençaient enfin à être payés. C'était, il est
vrai, avec une grosse réduction. Le Directoire avait promis de
reconnaître le tiers de leur revenu, le «tiers consolidé» qui déguisait
la faillite. Il avait fallu attendre le Consulat pour que cette promesse
elle-même fût tenue. Ainsi finissait, par un sacrifice pour les
capitalistes, l'âpre conflit qui, sous l'ancien régime, les avait mis
aux prises avec l'Etat et qui avait été une des causes de la Révolution.
Dans cette grandeur et cette prospérité, le Premier Consul avait
pourtant une inquiétude, et cette inquiétude était légitime. Après tout,
son pouvoir manquait d'une base solide. Il le possédait pour dix ans, il
s'en était écoulé trois, et la Constitution de Sieyès, même revue et
corrigée, n'était pas des plus rassurantes pour la stabilité du régime.
Une opposition très vive s'était déjà manifestée au Tribunat et n'avait
ménagé aucun des projets auxquels Bonaparte tenait le plus, ni le
Concordat, ni l'Ordre de la Légion d'Honneur, ni le Code Civil. Cette
opposition deviendrait plus dangereuse avec le temps et à mesure qu'on
se rapprocherait du terme des dix années. On apercevait clairement que,
comme sous le Directoire, la France oscillerait encore entre les
royalistes et les Jacobins, qu'on retournerait aux agitations et à
l'anarchie. Pour asseoir le régime nouveau, des procédés tels que
l'élimination des opposants, forme atténuée des épurations de la période
révolutionnaire, ne suffisaient pas. Par une pente naturelle, on voulut
lui donner l'avantage de la durée afin de soustraire le pouvoir aux
contestations. On en venait ainsi au rétablissement de la monarchie en
faveur du Premier Consul. Lui-même dissimulait ses désirs et son
ambition, ne demandait rien, laissait agir ses amis. Après le triomphe
de la paix d'Amiens, ils proposèrent de lui attribuer une récompense
nationale, mais le Sénat ne vota qu'une autre période de dix années.
C'était malgré tout une déconvenue. Alors Cambacérès imagina de
soumettre au peuple la question de savoir si, oui ou non, Napoléon
Bonaparte (son prénom commençait à paraître officiellement) serait nommé
Premier Consul à vie, et trois millions et demi de voix, contre moins de
dix mille, répondirent par l'affirmative. La Constitution fut remaniée
dans ce sens, et le Premier Consul reçut en outre le droit de choisir
lui-même son successeur (août 1802). Quoiqu'il n'eût pas d'enfants, rien
n'interdisait que ce successeur fût son fils s'il en avait un.
Ainsi la monarchie héréditaire était sur le point d'être rétablie, après
tant de serments de ne jamais revenir à la royauté. Ce mouvement s'était
produit de la façon la plus naturelle du monde et il ne restait en
France qu'un nombre tellement insignifiant de républicains de doctrine
qu'aucune résistance n'était à craindre. Il fallait seulement rencontrer
les circonstances qui permettraient à Napoléon Bonaparte de faire un pas
de plus et de prendre ce titre d'empereur qui était maintenant dans son
esprit et qui plaisait aux Français parce qu'il évoquait le souvenir de
l'ancienne Rome et parce qu'il répondait à l'étendue de leurs conquêtes.
Il serait cependant aussi faux qu'injuste de prêter au Premier Consul
l'idée qu'il avait besoin de la guerre pour acquérir la souveraineté
suprême. Il ne le serait pas moins de lui attribuer une autre ambition,
celle de dominer l'Europe. Comme nous allons le voir, l'Empire s'est
fondé d'une autre manière. Dès le Consulat à vie, tous les souverains
regardaient Bonaparte comme un des leurs. On le voyait «monter peu à peu
vers le trône», tout le monde acceptait cette ascension, et les
monarchies européennes, montrant encore une fois combien peu elle
s'étaient souciées de la cause des Bourbons, s'inclinaient devant cette
puissance redoutable. Elles ne cherchaient plus qu'à se concilier ses
bonnes grâces et, au mieux de leurs intérêts, s'adaptaient à une
situation qu'elles ne pouvaient changer.
En 1802 et 1803, la politique du Premier Consul ne tend qu'à consolider
et à organiser pacifiquement l'Europe dans la forme nouvelle que lui ont
donnée dix ans de guerre. Lorsqu'il se fait proclamer président de la
République cisalpine ou italienne, dont le centre est Milan, lorsqu'il
annexe le Piémont à la France, personne ne proteste, parce que, selon le
vieil usage, tout le monde a reçu des compensations. L'Autriche
elle-même est consentante, parce qu'elle a Venise. Ce principe des
compensations, conformément au traité de Lunéville, fut appliqué à
l'Allemagne, et le remaniement de 1803, en supprimant un grand nombre de
principautés ecclésiastiques et de villes libres, préparait la
concentration et l'unité de l'Allemagne. L'Autriche catholique n'hésita
pas plus à recevoir de l'héritier de la Révolution des dépouilles des
princes-évêques que la Prusse protestante et libérale à prendre des
mêmes mains des cités indépendantes. Cette simplification du chaos
germanique, qui commençait la ruine du traité de Westphalie et qui
faisait la part belle à la Prusse, devait avoir des conséquences
funestes pour nous en agrandissant en Allemagne les plus forts aux
dépens des plus faibles. Napoléon ne pensait pas plus à ce choc en
retour qu'au danger de rapprocher les membres épars de la nation
germanique. Cette combinaison impliquait de la part de Napoléon la
croyance à un état de choses durable en Europe. Plus significative
encore était sa préoccupation de rendre des colonies à la France: elle
attestait sa confiance dans la solidité de la paix d'Amiens. Il avait
obligé notre alliée l'Espagne à lui rétrocéder la Louisiane en échange
de l'Etrurie constituée en royaume pour un infant. Il entreprenait de
reconquérir Saint-Domingue, aujourd'hui Haïti, la perle des Antilles,
qui avait si longtemps fourni la France de sucre et de café, et qui,
sous la révolution, après une anarchie et des massacres épouvantables,
était passée aux mains des noirs. Tous ces projets n'attestaient qu'un
dessein, celui de s'installer dans la paix, celui de jouir des
agrandissements immenses que la France avait reçus.
Mais il fallait mal connaître l'Angleterre pour se figurer qu'elle se
résignerait à nous laisser reconstituer un empire colonial, reparaître
sur les mers, possesseurs des plus belles côtes et des plus beaux ports
depuis Rotterdam jusqu'à Gênes. Dès que la France aurait une marine, et
elle travaillait à en reconstituer une, elle deviendrait un concurrent
redoutable. On dira, et c'est ce que le gouvernement français ne
manquait pas de représenter, que ces raisons, ces craintes auraient dû
empêcher l'Angleterre de signer la paix d'Amiens, que rien n'était
changé depuis 1802. Ce qui avait changé, c'étaient les dispositions du
peuple anglais, celles des commerçants surtout qui s'apercevaient que
l'expansion de la France leur avait enlevé en Europe une vaste
clientèle. Le chômage, ce cauchemar de l'Angleterre, apparaissait et
l'effrayait tandis que les politiques, dont Pitt restait le chef,
étaient bien résolus à ne jamais accepter les agrandissements de la
France. Ils profitèrent de cet état d'esprit pour exercer une pression
sur le ministère Addington et, cherchant le prétexte d'une rupture et de
la guerre, l'empêchèrent d'évacuer Malte, comme il s'y était engagé par
le traité d'Amiens. Pendant plusieurs mois, l'affaire de Malte donna
lieu à des négociations orageuses. Le Premier Consul, auquel la reprise
des hostilités avait fini par apparaître comme inévitable, aurait voulu
au moins les différer. D'accord avec Talleyrand, son ministre des
affaires étrangères, il offrit plusieurs transactions. Le gouvernement
britannique resta intraitable: son parti était pris. Même si on lui
laissait Malte, ce qui ouvrait une brèche dans le traité d'Amiens, le
conflit renaîtrait sur un autre point. Au mois de mai 1803, la rupture
était consommée.
Nous touchons ici à l'enchaînement des circonstances qui allaient rendre
possible l'établissement de l'Empire. La France et l'Angleterre étaient
en état de guerre, mais sans moyens de s'atteindre. Nos côtes étaient
inutilement canonnées et le Premier Consul, reprenant le projet, déjà
deux fois abandonné, d'envahir l'Angleterre et d'y transporter une armée
sur des flottilles de bateaux plats, formait un camp à Boulogne. Ces
préparatifs demandaient du temps et, pendant ce temps, la lutte
recommençait avec les armes ordinaires. Les royalistes irréductibles
reçurent de Londres encouragements et subsides. Georges Cadoudal
débarqua en France et, d'accord avec le général Pichegru, complota de
tuer le Premier Consul. Il réussit même à compromettre un autre général
jaloux de Bonaparte, l'illustre Moreau. Cette conspiration, découverte,
irrita profondément le Premier Consul. On peut dire qu'elle fut aussi
pour lui un trait de lumière. Il se plaignit tout haut de l'ingratitude
des émigrés, affecta un langage républicain, publia qu'on voulait
frapper la Révolution dans sa personne. Il conçut même une idée qui
était la négation de la politique qu'il avait suivie jusque-là. Les
conjurés ayant tous déclaré qu'un prince devait les rejoindre, le
Premier Consul résolut de faire un exemple. Quoiqu'il eût en toute
occasion marqué son horreur pour l'exécution de Louis XVI, c'est à
l'équivalent d'un régicide qu'il recourut à son tour pour donner à son
trône un sanglant baptême républicain. Le prince annoncé par les
conspirateurs royalistes ne paraissant pas, Napoléon ne voulut pas
abandonner le plan qu'il avait formé. Il fit enlever de force le jeune
prince de Condé, duc d'Enghien, qui se trouvait à Ettenheim, en
territoire badois, et qui fut passé par les armes après un simulacre de
jugement.
Ce crime était-il nécessaire pour que Napoléon devînt empereur? Même
pas. La monarchie héréditaire lui venait naturellement, pour les raisons
qui lui avaient déjà donné le consulat à vie. Mais la machine infernale
avait aidé au succès du premier plébiscite. Le dernier pas se fit grâce
à la conspiration de Georges et de Pichegru. Observant le réveil général
de l'idée monarchique en France, les royalistes avaient pensé que la
personne du Premier Consul était le seul obstacle à une restauration.
Pour que la place fût libre aux Bourbons, il devait suffire de
l'abattre. Le Premier Consul ayant échappé aux conjurés, le péril qu'il
avait couru servit sa cause. On pensa que le Consulat à vie était
fragile et qu'une forme de gouvernement exposée à périr avec son chef
n'était pas assez sûre. Du jour au lendemain, Bonaparte pouvait
disparaître, tandis que la dynastie de Napoléon lui survivrait et le
continuerait. Alors, cet homme que ses ennemis, qui étaient les ennemis
de la Révolution, voulaient détruire, «il fallait, dit Thiers, le faire
roi ou empereur pour que l'hérédité ajoutée à son pouvoir lui assurât
des successeurs naturels et immédiats, et que, le crime commis en sa
personne devenant inutile, on fût moins tenté de le commettre. Placer
une couronne sur cette tête précieuse et sacrée, sur laquelle reposaient
les destinées de la France, c'était y placer un bouclier qui la
protégerait contre les coups des ennemis. En la protégeant, on
protégerait tous les intérêts nés de la Révolution; on sauverait d'une
réaction sanguinaire les hommes compromis par leurs égarements (les
Jacobins et les régicides); on conserverait aux acquéreurs de domaines
nationaux leurs biens, aux militaires leurs grades, à tous les membres
du gouvernement leurs positions; à la France le régime d'égalité, de
justice et de grandeur qu'elle avait acquis.» Conserver: voilà le grand
mot. La Révolution était devenue conservatrice d'elle-même et de ses
résultats. Pour se sauver, pour durer, elle avait eu recours, le 18
brumaire, au pouvoir personnel. Elle avait recours maintenant à la
monarchie héréditaire. Pour franchir ce dernier pas, Napoléon avait
calculé que l'exécution du duc d'Enghien ne serait pas inutile parce
qu'elle lèverait les derniers scrupules républicains et donnerait une
garantie à ceux qui s'étaient le plus compromis dans les excès
révolutionnaires et qui se réjouiraient «de voir le général Bonaparte
séparé des Bourbons par un fossé rempli de sang royal».
Un ancien révolutionnaire, connu par l'ardeur de ses opinions, le tribun
Curée, fut chargé de proposer l'établissement de l'Empire. Il n'y eut
qu'un opposant déclaré: ce fut Carnot, qui se rallia d'ailleurs par la
suite. Des manifestations de collèges électoraux dans les départements,
des adresses de l'armée préparèrent l'opération. Après un vote unanime
du Sénat, un second plébiscite, par des millions de voix, ratifia le
troisième changement qui était apporté à la Constitution de Sieyès, d'où
venait de sortir un souverain beaucoup plus absolu que les Bourbons: on
jurait d'ailleurs encore une fois, et dans les formes les plus
solennelles, de ne jamais les rappeler sur le trône. Ainsi s'achevait le
mouvement qui avait si rapidement ramené la France vers la monarchie et
que Thiers résume en termes frappants: «De cinq directeurs nommés pour
cinq ans, on avait passé à l'idée de trois consuls nommés pour dix ans,
puis, de l'idée de trois consuls, à celle d'un seul de fait, ayant le
pouvoir à vie. Dans une telle voie on ne pouvait s'arrêter qu'après
avoir franchi le dernier pas, c'est-à-dire après être revenu au pouvoir
héréditaire.» On y revint d'autant plus facilement que, s'il avait
fallu, comme le dit encore Thiers, lumineux dans cette partie de son
histoire, plusieurs générations après César pour habituer les Romains à
l'idée d'un pouvoir monarchique, «il ne fallait pas tant de précautions
en France pour un peuple façonné depuis douze siècles à la monarchie et
depuis dix ans seulement à la République».
L'Empire fut proclamé le 18 mai 1804 et le nom d'empereur fut choisi,
parce que celui de roi était inséparable des Bourbons. Ce titre semblait
aussi plus grand, plus «militaire», plus nouveau, tandis qu'il évoquait
d'indestructibles souvenirs. Jusque-là, l'empereur était germanique.
Transférer la couronne impériale en France, c'était attester la défaite
des Habsbourg qui reconnaissaient le soldat de fortune devenu empereur
d'Occident et, désormais, se contentaient pour eux-mêmes du nom
d'empereurs d'Autriche. C'était aussi restituer à la France le sceptre
qu'avait porté Charlemagne. Comme Charlemagne lui-même, Napoléon voulut
être couronné par le pape, et non pas à Rome, mais à Paris. Pie VII,
après quelques hésitations, se rendit à son désir et, le 2 décembre, à
Notre-Dame, on eut le spectacle extraordinaire du sacre, le soldat de la
Révolution devenu l'oint du Seigneur. A ceux qui s'étaient émus du
Concordat, qui s'effarouchaient bien davantage de cette apparente
subordination à la papauté, Napoléon répliquait qu'il mettait le nouveau
régime issu de la chute des Bourbons à l'abri de toute opposition
religieuse, qu'il y attachait l'Eglise au lieu de s'attacher à elle,
qu'il le légitimait aux yeux des catholiques du monde entier et se
rendait, d'un seul coup, l'égal des souverains des plus vieilles
maisons: il eut soin, d'ailleurs, de prendre la couronne des mains de
Pie VII et de la placer lui-même sur sa tête. Mais ne pouvait-il oser
tout ce qu'il voulait? Il reconstituait une noblesse, il se composait
une cour: il n'était rien que la France n'approuvât.
Né au milieu de cette satisfaction et de ces bénédictions, l'Empire, qui
réalisait le mariage des principes révolutionnaires avec les principes
monarchiques, semblait aux Français comme le port où ils étaient sûrs de
reposer après tant de convulsions épuisantes et terribles. Par le plus
étrange des phénomènes, personne ne s'alarmait de ce qui rendait fragile
tout cet éclat. L'Empire ne serait vraiment fondé, les conquêtes de la
révolution assurées que le jour où la puissance britannique serait
vaincue, et, on l'oubliait presque, nous étions en guerre avec elle.
Napoléon ne l'oubliait pas. Sa pensée, au moment où il distribuait des
fonctions et des titres, était tout entière au camp de Boulogne. Il ne
doutait pas que, pour venir à bout de l'Angleterre, il fallût frapper un
grand coup chez elle, et, pour frapper ce grand coup, être libre, ne
fût-ce que pendant un jour, de traverser la Manche. Il voyait
distinctement que l'Angleterre travaillait à former une troisième
coalition. Cette coalition, il était sûr de la battre; à ce moment, il
ne se dissimulait pas que cette nouvelle victoire sur les puissances
continentales ne résoudrait rien de plus que les autres, tant que la
grande puissance maritime anglaise resterait intacte. Notre marine avait
été ruinée par la Révolution. A peine avait-elle commencé de se relever
lorsqu'elle avait été blessée à Aboukir. Napoléon, aidé de Decrès, avait
entrepris de la restaurer. Mais la marine est une oeuvre qui ne
s'improvise pas. Malgré les délais que laissa la coalition, lente à se
former tant les craintes que la France inspirait étaient vives, il
fallut agir contre elle avant que nos escadres fussent prêtes, se
retourner vers l'Allemagne sans avoir même ébranlé l'Angleterre. L'échec
du plan de Boulogne allait changer toute la fortune de l'Empire.
Ce plan était simple et hardi. La France avait deux flottes: peu
importait que l'une fût détruite si l'autre, libre de ses mouvements,
pouvait entrer dans la Manche et protéger, pendant vingt-quatre heures
seulement, le transport de l'armée de Boulogne. C'est sur ce coup de dés
que se jouait cette immense partie, et elle fut perdue. Pas plus qu'à
Waterloo Napoléon ne verra venir Grouchy, il ne vit, à Boulogne, venir
Villeneuve. Mais cet amiral doutait de l'instrument qu'il avait entre
les mains, de son matériel imparfait, de ses officiers et de ses
équipages inexpérimentés. La flotte de l'Espagne, notre alliée, avait
été très éprouvée et ne valait guère mieux que la nôtre. Villeneuve
redoutait un désastre, et la suite des événements ne lui donna pas tort.
Le ministre de la marine Decrès partageait ses craintes. «Il est
malheureux pour moi de connaître le métier de la mer, osait-il dire à
l'empereur, puisque cette connaissance ne produit aucun résultat dans
les combinaisons de Votre Majesté.» Au mois d'août 1805, ce furent pour
Napoléon des journées de cruelle attente. Villeneuve se rendrait-il à
Brest pour entrer dans la Manche? On apprit enfin qu'il avait été trop
heureux de se réfugier à Cadix: tous les plans de l'empereur étaient
détruits. Il fallait encore une fois renoncer à l'invasion de
l'Angleterre, au moins la remettre à plus tard. L'Autriche, qui avait
cédé aux sollicitations du gouvernement britannique, devenait
ouvertement menaçante. La Russie la suivait. La Prusse, malgré des
égards inspirés par une illusion traditionnelle, était peu sûre. Il
était devenu nécessaire de battre les Autrichiens et les Russes avant
qu'ils se fussent réunis. Alors, ayant imposé la paix au continent,
Napoléon reviendrait sur l'océan pour obtenir la paix maritime. Il
n'avait donc pas, à ce moment, l'idée funeste que l'Angleterre
s'avouerait vaincue lorsque les puissances continentales le seraient.
Cette idée, qui nous avait coûté si cher sous Louis XV, Napoléon devait
pourtant y revenir, contraint et forcé par la catastrophe dont la
crainte avait paralysé ses amiraux: ses victoires magnifiques allaient
être anéanties par un désastre naval.
Le lendemain de la capitulation des Autrichiens à Ulm, Villeneuve
tentait de sortir de Cadix, où Nelson le tenait bloqué. La flotte
anglaise, bien qu'elle fût inférieure en nombre, détruisit la flotte
franco-espagnole, après un terrible combat, en vue du cap Trafalgar (20
octobre 1805). Les appréhensions de Villeneuve n'étaient que trop
justifiées. Après cette catastrophe, le projet d'une descente en
Angleterre n'était plus réalisable, Napoléon l'effaça de son esprit, n'y
pensa même plus. La défaite de Trafalgar eut le même effet que celle de
La Hougue: la France se désintéressa de la mer, l'abandonna aux Anglais.
Tout promettait à Napoléon un triomphe sur les puissances continentales,
et il alla le chercher, comptant, après sa victoire, trouver
l'Angleterre conciliante. Comme il l'avait dit, il avait battu les
Autrichiens avant leur jonction avec les Russes. Les Russes étant venus
offrir la bataille, il remporta encore sur eux et sur une autre armée
autrichienne, la plus éblouissante de ses victoires, celle d'Austerlitz
(2 décembre). En quelques semaines, la troisième coalition avait été
écrasée. A la tête de la Grande Armée, Napoléon, maître de Vienne,
pouvait imposer sa loi à l'Europe. Dirigées par une seule main, celle
d'un génial capitaine qui était en même temps dictateur, les forces de
la France semblaient invincibles.
Il fallait seulement choisir le parti qu'on tirerait de ce triomphe
militaire. Talleyrand conseillait une réconciliation avec l'Autriche.
C'était un retour à l'idée de Louis XIV, de Choiseul, de Vergennes:
l'Autriche pouvait servir de contre-poids. Etendue vers l'Orient, le
long du Danube, elle serait un élément de conservation et d'équilibre,
contiendrait la Russie et, par là, s'opposerait à elle. Napoléon avait
d'autres idées. Il comprenait peut-être mieux que d'autres que ses
victoires étaient fragiles, aussi fragiles que les conquêtes
territoriales de la révolution qu'il avait pour mission de défendre.
Tant que l'Angleterre ne serait pas à sa merci, rien ne serait durable
et il avait renoncé à la mer. Un autre projet s'était emparé de son
esprit. Il revenait à la conception dont avait procédé l'expédition
d'Egypte: atteindre la puissance anglaise et la faire capituler par
l'Orient, peut-être par la prise de Constantinople. La paix de
Presbourg, signée par l'Autriche accablée, marquait une extension
considérable de l'Empire napoléonien vers l'Est. Napoléon avait déjà
changé la présidence de la République italienne contre la couronne de la
Lombardie. A la place des Bourbons de Naples, il installait son frère
Joseph. Il reprenait Venise à l'Autriche et les anciennes possessions de
la République vénitienne jusqu'à l'Albanie. L'Autriche assujettie,
considérablement réduite, expulsée d'Allemagne, n'était plus qu'un
chemin de communication vers Constantinople. C'était là que Napoléon
voulait frapper les Anglais.
Alors commençait la tâche impossible. Pour exécuter un si vaste projet,
il fallait dominer toute l'Europe. Partie de la conquête de la Belgique,
la révolution était conduite à des entreprises démesurées. Ni le génie
militaire de Napoléon ni ses combinaisons politiques ne devaient y
suffire. La logique même de ses desseins le poussait à de dangereux
remaniements de la carte, à des agrandissements toujours plus
considérables de l'Etat prussien, qu'il espérait retenir dans son
alliance en lui promettant le Hanovre enlevé au roi d'Angleterre.
Disposant à son gré de l'Allemagne, il y détruisait les derniers restes
de l'Empire et de sa Constitution élective jadis garantie par la France,
y taillait des royaumes distribués à ses parents, comme il mettait son
frère Joseph à Naples et son frère Louis en Hollande. Bavière,
Wurtemberg, Bade, Hesse-Darmstadt formaient une Confédération du Rhin
sous sa présidence, c'est-à-dire une barrière contre les Russes,
barrière couverte elle-même par la Prusse, bastion avancé, chargée en
outre de fermer la Baltique aux Anglais. Pendant les premiers mois de
1806, maître de l'Allemagne, Napoléon parut si puissant que ses ennemis
hésitèrent. L'empereur Alexandre se demandait une première fois s'il ne
ferait pas mieux de s'entendre avec l'empereur des Français pour
partager avec lui l'Empire turc. L'Angleterre, reprise d'un accès de
faiblesse, songeait à la paix. Pitt l'irréconciliable mourait, mais Fox
le pacifique mourait à son tour et, de toutes ces velléités, il ne
résultait qu'un vaste gâchis diplomatique où Napoléon lui-même
s'embarrassait et se créait de nouveaux ennemis.
Alexandre Ier, au dernier moment, s'était ravisé. Il avait refusé de
signer le traité négocié par Oubril et dont les frais devaient être
payés par l'Espagne, les Baléares indemnisant les Bourbons de Naples.
Cette tractation fut aussitôt dévoilée par les Russes et les Anglais à
la cour de Madrid, déjà démoralisée par Trafalgar et qui, se voyant
dupe, fut enlevée à notre alliance: la conquête de l'Espagne s'imposera
bientôt au système napoléonien. Pour tenter l'Angleterre, Napoléon avait
promis de restituer le Hanovre au roi Georges. Avec la même perfidie, ce
marché fut révélé par les Anglais à la Prusse qui, peu de temps avant,
s'était déjà rapprochée du tsar. Alors le «parti français» de Berlin fut
emporté, avec les craintes de Frédéric-Guillaume, par un mouvement d'une
forme nouvelle qui annonçait le soulèvement de 1813, un nationalisme de
la jeunesse intellectuelle dont les origines se trouvaient dans les
idées de la Révolution française. Ainsi, au moment où Napoléon croyait
préparer la paix en dominant l'Europe centrale, un autre adversaire se
présentait, la Prusse, que la France s'était obstinée si longtemps à
considérer comme son alliée naturelle.
La réplique de Napoléon fut foudroyante. Avant que la Russie fût en
mesure de la secourir, l'armée prussienne, qui vivait encore sur la
réputation de Frédéric, fut écrasée à Iéna (octobre 1806), comme les
Autrichiens l'avaient été à Ulm. En quelques semaines, Napoléon fut
maître de la plus grande partie de la Prusse, soudainement effondrée,
tandis que son roi et sa reine se réfugiaient à Koenigsberg. Il était
déjà entré à Vienne et il entrait à Berlin. Puisque la Prusse refusait
de servir sa politique, il ferait de l'Allemagne du Nord ce qu'il avait
fait de la Confédération du Rhin, une annexe de son Empire, il fermerait
lui-même les ports de la Baltique et, avec eux, toute l'Europe au
commerce anglais; c'est de Berlin que fut daté le blocus continental,
destiné à venir à bout de l'Angleterre et qui ne conduirait la France
qu'à des efforts démesurés sans que rien fût jamais résolu. Après Ulm,
il avait fallu Austerlitz, après Austerlitz, Iéna. Après Iéna, il fallut
s'enfoncer plus loin à l'Est, passer la Vistule, aller chercher les
Russes qui, cette fois, n'offraient pas la bataille. A Eylau, à trois
cents lieues de France, sous la neige, une journée sanglante et disputée
(8 février 1807), n'apporte pas encore la paix. Napoléon, qu'une
inquiétude commence à saisir, offre alors un marché, une alliance à la
Prusse et à l'Autriche qui se dérobent, refusent de remplir le rôle de
couverture contre la Russie, et commencent, au fond, comme beaucoup
d'Européens, beaucoup de Français même, à douter que son entreprise ait
une issue. Ne pouvant employer la Prusse et l'Autriche à isoler la
Russie, il faut donc que Napoléon oblige le tsar à se reconnaître
vaincu. Un nouvel effort militaire, la levée des conscrits de 1808, est
demandé à la France «pour avoir la paix». A Friedland (juin 1807), la
Grande Armée est encore victorieuse. Koenigsberg et le reste de la
Prusse tombent entre ses mains.
Alors Napoléon put croire qu'il touchait au but, qu'il dominait
l'Europe, et que, dominant l'Europe, il tiendrait l'Angleterre à sa
merci. Le tsar, mobile, impressionnable, dissimulé aussi, «un Grec du
Bas-Empire», revint à l'idée qu'il avait abandonnée l'année d'avant.
Pourquoi l'empereur de Russie ne s'entendrait-il pas avec l'empereur des
Français pour une politique de partage, selon le modèle du dix-huitième
siècle, mais un partage plus grandiose que celui de la Pologne puisqu'il
s'agirait de l'Empire ottoman? Napoléon conçut alors l'espoir qu'allié
des Russes contre l'Angleterre, lui fermant toute la Méditerranée, la
menaçant jusque dans l'Inde, il la forcerait à s'incliner. En 1807,
l'entrevue de Tilsit, le pacte d'amitié conclu entre l'empereur
d'Occident et l'empereur d'Orient, parut le prix des victoires coûteuses
qui avaient conduit les soldats français jusqu'au Niémen.
La première déception fut que cette alliance franco-russe, au lieu de
décourager l'Angleterre, la détermina à soutenir avec toute son énergie
une lutte dont l'issue serait pour elle la vie ou la mort. Le
gouvernement britannique déclara la guerre à la Russie et, pour
l'enfermer dans la mer Baltique, s'en emparer lui-même, terroriser en
même temps les neutres, il ne craignit pas de traiter le Danemark plus
durement encore qu'en 1801. Le bombardement de Copenhague causa une
grande indignation en Europe, mais une de ces indignations passagères
qu'efface le succès. Dans ce défi de la France à l'Angleterre et de
l'Angleterre à la France, il est difficile de dire où étaient les torts.
Le blocus continental était une réplique à la tyrannie que les Anglais
exerçaient sur la navigation, mais le blocus continental lui-même, pour
être complet, entraînait Napoléon à des occupations et à des annexions
de plus en plus étendues, de même que ses projets sur l'Orient. Cette
fatalité n'avait pas laissé de repos à la France depuis le jour où la
Révolution avait voulu la guerre.
Partout le blocus continental devenait la cause des difficultés
auxquelles Napoléon succomberait un jour. Il y avait un pays qui ne
mettait aucun empressement à se fermer aux marchandises anglaises.
C'était le Portugal. Napoléon se vit obligé d'y envoyer Junot avec une
armée. En même temps, il était mécontent de l'Espagne, la sentait peu
sûre et n'avait pas confiance dans les Bourbons de Madrid, que
d'ailleurs il méprisait. L'idée lui vint peu à peu de les chasser, comme
il avait déjà chassé ceux de Naples. Pour que l'alliance espagnole, qui
lui était encore plus nécessaire depuis l'expédition de Junot, fût sûre
et rendît ce qu'il en attendait, il lui fallait à Madrid un gouvernement
tout dévoué, actif, et ce ne pouvait être qu'une émanation du sien. Un
drame de famille à l'Escurial acheva de le décider. Après avoir hésité
entre plusieurs partis, Napoléon choisit celui de donner à l'Espagne un
de ses frères pour roi, ce qui semblait logique puisque, régnant à la
place de Louis XIV, il mettrait à Madrid un Bonaparte à la place d'un
Bourbon. Il méprisait d'ailleurs les Espagnols autant que leur dynastie
et les considérait comme un peuple dégénéré. Au cas où ils
n'accueilleraient pas Joseph comme ils avaient reçu le duc d'Anjou, cent
mille jeunes soldats français suffiraient pour tenir la péninsule
ibérique dont il était indispensable de s'assurer. Au même moment
d'ailleurs, après avoir tant ménagé la papauté, l'empereur entrait en
conflit avec elle. Le général Miollis occupait Rome pour fermer les
Etats pontificaux, comme le reste de l'Europe, au commerce anglais et
forcer Pie VII à devenir belligérant. Ainsi le blocus continental
entraînait l'empereur à des violences croissantes et à des efforts
excessifs, car bientôt, pour tenir toute l'Allemagne, toute l'Italie
avec les deux rives de l'Adriatique, l'Espagne, le Portugal, il lui
faudra un million d'hommes à demeure sous les armes, et, à mesure que
ses forces se disperseront, ses violences comme ses conquêtes seraient
moins patiemment subies.
La tâche la plus facile, en Espagne, ce fut de détrôner les Bourbons.
Attiré à Bayonne dans un piège, Charles IV abdiqua et son fils Ferdinand
renonça au trône qui fut donné à Joseph Bonaparte qui céderait Naples à
Murat; Napoléon distribuait les royaumes comme des duchés et des
préfectures. Les troupes qui avaient été réunies sous prétexte de
fournir des renforts à l'expédition de Junot devaient appuyer le
changement de dynastie. A cette opération, l'essentiel manqua: le
consentement du peuple espagnol. Une insurrection générale éclata,
rapidement soutenue par les Anglais. En juillet 1808, une faute grave,
commise par le général Dupont, entraîna la retentissante capitulation de
Baylen. Joseph, à peine installé à Madrid, prit, à la suite de ce
revers, la décision encore plus grave d'évacuer sa capitale et de se
replier avec ses troupes vers les Pyrénées. Cependant nos communications
étaient coupées avec le Portugal dont la population, d'abord soumise, se
souleva à son tour, et, une armée anglaise ayant été débarquée, Junot,
après des combats héroïques, obtint, par une capitulation honorable, que
ses soldats fussent rapatriés par la flotte anglaise.
En détrônant les Bourbons pour être plus sûr de l'Espagne, pour
l'administrer directement et, comme il disait, pour la régénérer,
Napoléon n'y avait pas seulement attiré les Anglais, reçus comme des
alliés et des libérateurs. Il ne se condamnait pas seulement à une lutte
difficile qui recommençait toujours, contre un peuple insurgé. Le
soulèvement de la nation espagnole fut en outre contagieux. En Prusse,
au Tyrol, en Dalmatie, le patriotisme fut exalté, l'idée de la guerre
sainte pour l'indépendance naquit et grandit. L'Espagne fut ainsi, comme
l'empereur l'a reconnu dans le _Mémorial_, le premier de ses écueils. En
même temps, sa politique se compliquait. L'alliance avec la Russie était
languissante. Le partage de la Turquie était abandonné. Napoléon ne
pouvait laisser aux Russes ce qu'ils désiraient le plus ardemment,
c'est-à-dire Constantinople, qu'ils ne pouvaient pas davantage lui
accorder. En 1808, à l'entrevue d'Erfurt, renouvelant celle de Tilsit,
les deux empereurs, devant un «parterre de rois», se prodiguèrent les
marques d'amitié. Napoléon permit à Alexandre de s'emparer de la
Valachie et de la Moravie (la Roumanie actuelle), alors provinces
turques. Sur la demande du tsar, il consentait encore à évacuer une
grande partie de la Prusse, évacuation que l'insurrection espagnole et
les prélèvements de troupes qu'elle exigeait rendaient d'ailleurs
nécessaire: la limite de nos forces commençait à être atteinte.
Cependant l'Autriche reprenait courage, l'Angleterre, toujours généreuse
de subsides, la poussait aux hostilités et le tsar se réservait quand
Napoléon lui demandait de se joindre à lui pour l'intimider. L'entrevue
d'Erfurt laissait apparaître que l'alliance franco-russe n'était pas
solide et Napoléon, sentant bien que les affaires d'Espagne nuisaient à
son prestige, résolut de franchir les Pyrénées pour installer lui-même
son frère Joseph à Madrid.
Il faudrait des volumes entiers pour raconter ces campagnes qui
s'engendraient l'une l'autre et dont aucune ne décidait rien. A peine
Napoléon eut-il rétabli la situation militaire en Espagne et ramené
Joseph qu'il dut laisser ses lieutenants aux prises avec les rebelles.
L'Autriche, encouragée par les difficultés de la France, était encore
une fois entrée en guerre, et l'empereur dut se rendre des bords de
l'Ebre aux bords du Danube. Les préparatifs de l'Autriche avaient été
sérieux. Ce n'était pas un adversaire négligeable. La journée d'Essling
fut pénible, la victoire de Wagram coûteuse (juillet 1809). Mais une
autre complication sortait de cette victoire. Pour frapper plus sûrement
l'Autriche, Napoléon s'était servi contre elle de Poniatowski et des
Polonais. Comme au dix-huitième siècle, la Pologne altérait notre
politique et nos alliances, et, depuis les partages, elle réunissait
toujours la Russie, la Prusse et l'Autriche. Alexandre, resté neutre
pendant la guerre austro-française, veillait sur la Galicie, et, déjà
déçu par l'abandon des projets sur la Turquie, s'inquiétait d'une
résurrection de la Pologne. Alors, si la Russie n'était plus pour
Napoléon une alliée fidèle, si elle refusait de s'associer au blocus
continental, elle devenait une ennemie et alors il faudrait la battre à
son tour. L'idée de vaincre l'Angleterre par l'Europe et l'Asie, la mer
par la terre, conduisait à ces conséquences, absurdes à première vue,
pourtant logiquement liées.
Ce n'est pas de gaieté de coeur que Napoléon se résolut à franchir le
Niémen et à porter la guerre en Russie. Il espérait toujours ne pas en
venir là si l'Espagne était soumise, si les Etats-Unis, auxquels il
promettait la Floride après leur avoir cédé la Louisiane, déclaraient la
guerre à l'Angleterre, qui, frappée par le blocus continental dans ses
intérêts, dans son existence même, finirait par demander la paix. Sans
doute ce blocus portait un coup terrible au commerce britannique. Il
n'était pas moins grave pour le commerce des autres nations. La Hollande
ne s'y soumettait pas et Napoléon dut la reprendre à son frère Louis,
qui avait épousé la cause de ses nouveaux sujets. Il l'annexa et la
divisa en départements. C'était pour l'Angleterre une raison de plus de
ne pas désarmer. Ainsi le blocus continental menait soit à de nouvelles
guerres, soit à de tels accroissements de l'Empire que les Anglais,
refusant de reconnaître les conquêtes de la révolution, devaient aussi
résolument refuser de reconnaître les conquêtes nouvelles, entraînées
par les premières et destinées à les garantir.
La France commençait à s'inquiéter. Le bon sens disait que cette
extension du territoire et de la guerre ne pouvait pas être indéfinie et
pourtant on n'en voyait pas la fin. Dans l'entourage même de l'empereur,
des hommes perspicaces, comme Talleyrand et Fouché, commençaient à
penser que tout cela finirait mal. Et pourtant l'Empire ne parut jamais
si grand, l'avenir si sûr qu'en 1810 lorsque Napoléon eut divorcé,
renvoyé Joséphine qui ne lui avait pas donné d'enfant, épousé une
archiduchesse en copiant le contrat de Marie-Antoinette et de Louis XVI
dans la famille desquels il entrait. L'an d'après, Marie-Louise lui
donnait un fils, l'Empire héréditaire avait un héritier et cet héritier,
il était nommé roi de Rome comme celui du Saint-Empire s'était appelé
roi des Romains. Mais Rome, en 1811, n'était plus que le chef-lieu du
département du Tibre. Le Pape était déporté à Savone en attendant d'être
prisonnier à Fontainebleau. Par le blocus continental, le restaurateur
du catholicisme en France avait été conduit à s'aliéner les catholiques
du monde entier. Et pourtant, excommunié, ayant, à Naples et à Madrid,
détrôné des Bourbons, il avait épousé une fille des Habsbourg. Son
extraordinaire fortune bravait tout.
Ce mariage autrichien, défi à la révolution française elle-même,
Napoléon ne s'y était décidé qu'après un mariage manqué avec une soeur
d'Alexandre. L'empereur de Russie se dérobait à l'alliance et déjà
Napoléon n'y croyait plus. Il jugeait même la guerre inévitable. Se
mettant à la place du tsar, il pensait que l'Empire russe n'accepterait
jamais l'extension de l'Empire français, qui, par les nécessités du
blocus continental, avait fini par annexer les villes de la Hanse, Brême
et Hambourg, devenus chefs-lieux de deux de nos 130 départements. La
France allait jusqu'à la mer Baltique et plus elle se rapprochait de la
Russie, plus un grand conflit était à craindre, parce que les
difficultés naissaient à chaque instant de l'Oldenbourg, de la Pologne,
de l'Orient, enfin de la répugnance des Russes à cesser le commerce avec
les Anglais. Encore alliés, les deux empereurs armaient l'un contre
l'autre, ces armements mêmes devenaient un grief et Napoléon, désormais
convaincu que cette nouvelle guerre était fatale et qu'il n'arriverait à
ses fins qu'après avoir abattu la Russie comme il avait abattu la Prusse
et l'Autriche, prépara pour l'année 1812 l'armée la plus vaste qu'on eût
jamais vue, l'armée de «vingt nations» où entraient des hommes de tous
les pays alliés ou soumis à la France, une sorte de croisade de
l'Occident contre la Russie asiatique. A cette croisade, par la pente
naturelle de son esprit autant que par politique, Napoléon donnait
encore le mot d'ordre de la Révolution, la libération des peuples, dont
la résurrection de la Pologne serait le gage, sans prendre garde que
déjà les Espagnols luttaient pour leur indépendance et que l'esprit de
nationalité, ranimé par les principes révolutionnaires, agitait les
masses germaniques. Alexandre, habile à jouer tous les rôles, parlait de
son côté un langage libéral, invoquait la justice, intéressait à sa
cause les pays conquis et subjugués par la France ou insurgés contre
elle, préparait sa réconciliation avec la Prusse et l'Autriche par la
complicité des trois Etats dans le partage des provinces polonaises.
Napoléon allait donc tout jouer dans cette campagne de Russie à laquelle
il ne pouvait échapper. Vainqueur, il serait le maître de l'Orient, de
Constantinople, de l'Europe entière, il obligerait enfin l'Angleterre à
capituler. Vaincu, il donnera lui-même le signal de la débâcle. Ainsi,
la guerre entreprise en 1792, après avoir porté les Français jusqu'à
Moscou, reviendra jusqu'aux portes de Paris par un brutal et rapide
reflux. Il fallut aller à Moscou pour avoir voulu conquérir en une
enjambée la Belgique et la rive gauche du Rhin, et l'un ne fut pas plus
insensé que l'autre.
En juin 1812, la Grande Armée franchit le Niémen, et les Russes
évitèrent encore de lui offrir la bataille. Alexandre avait dit qu'il se
retirerait s'il le fallait au delà de Tobolsk. Napoléon se figurait que,
de Moscou, il dicterait la paix à la Russie. Les Russes brûlèrent la
ville et ne firent pas la paix. Alors commença une retraite qui, après
le passage de la Bérézina, tourna en débâcle. Au mois de décembre, Ney
et Gérard arrivaient presque seuls à Koenigsberg. La Grande Armée avait
fondu. L'empereur lui-même l'avait abandonnée en secret, comprenant
l'étendue de la catastrophe, redoutant les effets qu'elle aurait en
Europe et en France même, où la conspiration du général Malet, dont la
nouvelle lui était parvenue en Russie, lui avait appris combien son
pouvoir était précaire et son prestige affaibli.
Désormais, l'histoire de l'Empire, c'est celle d'un rapide retour aux
conditions dans lesquelles Napoléon avait pris la dictature en 1799.
Pour sauver la Révolution et ses conquêtes, tâche dont les républicains
eux-mêmes l'ont chargé au 18 brumaire, il a reçu de la France la
permission de prendre la couronne, de fonder une dynastie, de s'emparer
de la moitié de l'Europe, de lever et de tuer des hommes sans compter.
Tout cela aura été vain. En quelques mois, on va être ramené au point de
départ.
Si, en 1809, les succès de l'insurrection espagnole avaient encouragé
l'Angleterre à persévérer et ranimé le courage des peuples conquis, en
1813, le désastre de la Grande Armée devait, bien davantage encore,
déterminer l'adversaire à en finir. Les Anglais se dirent qu'il ne
s'agissait plus que d'ajouter quelques sacrifices à ceux qu'ils avaient
déjà faits pour en recueillir le résultat. La déclaration de guerre des
Etats-Unis, si longtemps espérée de Napoléon, qui survint à ce moment-là
et qui était due à la tyrannie maritime de l'Angleterre bien plus qu'aux
efforts de notre diplomatie, ne pouvait même plus changer la résolution
du gouvernement britannique. Tout indiquait d'ailleurs un vaste
retournement des choses en faveur de la cause dont l'Angleterre était
restée, à un moment, le champion presque unique. La propagande
nationaliste portait ses fruits en Allemagne. La Prusse, tout en
protestant de sa fidélité à notre égard, avait tourné ses obligations et
reconstitué en secret ses forces militaires. Un corps prussien mêlé à
nos troupes et commandé par le général d'York passa aux Russes. Cette
défection causa une sensation immense en Allemagne et hâta le repli des
derniers débris de l'armée française qui ne s'arrêta plus qu'à l'Elbe.
Alors le gouvernement prussien leva le masque et suivit l'opinion
publique qui voulait la guerre de libération et d'indépendance.
Napoléon voulait considérer sa défaite de Russie comme un simple
accident. Il pensait qu'en Allemagne il lui serait toujours facile de
battre les Prussiens et les Russes. Ayant levé et organisé une armée
nouvelle, il les battit en effet à Lützen et à Bautzen. La campagne de
1813 commençait bien. Cependant il se méfiait, non sans raison, de
l'Autriche, et, au lieu de poursuivre ses premiers succès, il accepta un
armistice afin d'être prêt à battre un troisième adversaire. Il ne
craignait pas une coalition austro-prusso-russe et il préférait en finir
d'un coup, se disant qu'il avait assez de gages entre les mains pour
obtenir, avec l'Angleterre elle-même, une paix générale avantageuse. La
victoire de Dresde, le 27 août, parut encore lui donner raison. Mais,
l'un après l'autre, mal servis par leurs contingents de la Confédération
germanique, plusieurs de ses lieutenants se firent battre et
détruisirent ses plans. Revenu sur Leipzig, pour empêcher les coalisés
de s'y réunir, Napoléon y livra une bataille de trois jours, au cours de
laquelle nos auxiliaires saxons passèrent à l'ennemi. Cette immense
bataille perdue, et toute l'Allemagne avec elle, il fallut se replier
sur le Rhin. En novembre, ce qui avait été la Grande Armée entrait à
Mayence après avoir dû s'ouvrir un passage à Hanau sur les Bavarois qui
avaient trahi à leur tour.
Sur le Rhin, pouvait-on du moins signer la paix des frontières
naturelles? Mais la question se posait dans les mêmes termes que sous la
Révolution. Si la Prusse révélait enfin qu'elle était contre nous la
plus acharnée des puissances allemandes, l'Angleterre ne voulait pas
céder que nous n'eussions renoncé à Anvers. L'enjeu de cette guerre de
plus de vingt ans était toujours là. Or la Hollande venait de se
soulever contre la domination française. La Belgique était lasse de la
conscription, des impôts, et, chez elle aussi, un vieux et indomptable
sentiment national se réveillait. Renseigné sur l'état de la France, le
gouvernement britannique en connaissait l'épuisement. Il savait que tout
avait été organisé pour la conquête et rien pour la défense, que la
supériorité numérique des coalisés était considérable et qu'à
l'intérieur aussi l'Empire napoléonien chancelait. Sa détermination d'en
finir fut d'un plus grand poids que la haine de la Prusse, et c'est
pourquoi les pourparlers qui eurent lieu avant l'entrée des Alliés à
Paris n'étaient pas sincères. Depuis 1793, il était écrit que, si
l'Angleterre n'était pas vaincue, la France n'aurait la paix qu'en
retournant à ses anciennes limites. Quant à Napoléon lui-même, qui mieux
que lui se rendait compte qu'il était, autant que la Convention et le
Directoire, prisonnier de la guerre et des conquêtes? Ces conquêtes, il
devait les défendre jusqu'au bout ou tomber avec elles, comme fût tombée
la Révolution. La nature même de son pouvoir, les conditions dans
lesquelles il l'avait reçu, lui interdisaient cette paix honorable et
politique, qu'on lui reproche bien vainement de n'avoir jamais conclue:
d'abord les Alliés n'en voulaient pas, tout en s'y prenant de manière à
laisser croire aux Français que seule l'ambition insensée de leur
empereur les empêchait de l'avoir; ensuite nul gouvernement d'origine
révolutionnaire ne pouvait accepter les anciennes limites. «Au point où
les choses en sont venues, disait alors Napoléon, il n'y a qu'un Bourbon
qui puisse me succéder.»
Toutefois, les Bourbons lui succédèrent pour une autre cause. En 1814,
les Alliés avaient envahi la France et ils ne s'entendaient pas encore
sur le gouvernement qu'ils préféraient pour elle. Pas plus qu'autrefois,
ce n'était pour y rétablir la monarchie qu'ils lui avaient fait la
guerre. L'empereur d'Autriche souhaitait la régence de sa fille
Marie-Louise qui lui eût donné un contrôle sur les affaires françaises.
L'empereur de Russie songeait à un roi de sa main, Bernadotte, par
exemple, un des plus heureux parmi les aventuriers de la Révolution,
devenu prince royal de Suède par un concours de circonstances
extraordinaires et qui avait trahi Napoléon. La Prusse, toute à l'idée
de s'agrandir, était indifférente à notre régime, pourvu qu'elle eût une
part de nos dépouilles. Alors Castlereagh, qui voulait une France
diminuée, mais libre, et non pas soumise à l'Autriche ou à la Russie,
fut conduit à penser que la monarchie bourbonienne était seule à remplir
les conditions que l'Angleterre désirait, parce que, selon le mot
d'Albert Sorel, ce «gouvernement de principes et non d'expédients ne
serait ni l'obligé ni le client d'aucun des alliés». Tel fut le calcul,
inconnu ou incompris des Français, par lequel allait se faire une
restauration qu'ils crurent amenée, imposée par l'ennemi, alors que,
selon le système d'équilibre de l'Angleterre, elle était destinée à
préserver leur indépendance contre l'étranger.
La campagne de France, la plus admirée de toutes celles de Napoléon, fut
un chef-d'oeuvre inutile. Ses victoires, Brienne, Champaubert,
Montmirail, Montereau, Albert Sorel les compare à celle de Valmy: les
Alliés hésitaient parfois, se demandaient si ce n'était pas le moment de
traiter. Mais, de même que la révolution avait exigé que l'ennemi sortît
d'abord du territoire français, Napoléon voulait la garantie des
frontières naturelles, il ne pouvait pas vouloir autre chose et la
coalition ne combattait que pour les enlever à la France. «Il faut
reprendre ses bottes et sa résolution de 93», disait-il en février 1814.
D'instinct, c'est à la Révolution qu'il se rattachait et il accueillait
Carnot, l'ancien collaborateur de Robespierre, resté à l'écart de
l'Empire et qui lui apportait son concours. De leur côté, les Alliés
n'avaient pas oublié qu'après Valmy, l'envahisseur ayant reculé au delà
du Rhin, la Révolution avait décidé de l'y poursuivre. Cette vision
raffermit leur détermination et resserra leur alliance. Après avoir
conclu entre elles le pacte de Chaumont, les quatre puissances reprirent
l'offensive, résolues à dicter la paix.
Cependant tout croulait autour de Napoléon. Avec ses soldats improvisés,
presque des enfants, les derniers que la France avait pu lui fournir, il
tenta encore d'arrêter l'ennemi, puis de le tourner pour le battre.
Faute de forces, ses dernières combinaisons échouèrent. Le 30 mars, les
Alliés étaient maîtres de Paris et, de Montmartre, un Allemand écrivait:
«Il y avait neuf siècles et demi que notre empereur Othon avait planté
ses aigles sur ces collines.»
Le 11 avril 1814, à Fontainebleau, Napoléon abdique. Non seulement son
Sénat, issu du Corps législatif de brumaire, qui était lui-même issu de
la Convention, l'a abandonné et demande les Bourbons, mais ses
maréchaux, dans des scènes violentes, l'ont pressé de renoncer au
pouvoir et de partir. On était revenu à la situation qui s'annonçait
avant le 18 brumaire et à laquelle le Directoire avait voulu échapper.
C'est encore Albert Sorel qui remarque que l'Empire finit, comme avait
commencé le Consulat, par une de ces «journées» qui avaient renversé
tant de gouvernements révolutionnaires. Le 5 mai, Louis XVIII entrait à
Paris tandis que l'empereur déchu débarquait à l'île d'Elbe.
Son histoire, qu'attend à Waterloo un lamentable épilogue, n'est pas
encore finie. Une seule chose l'est, et le retour de l'île d'Elbe n'y
changera rien: la Révolution, malgré la métamorphose impériale où elle
s'était réfugiée, n'a pas réussi à donner à la France l'extension
qu'elle avait rêvée. Elle se termine par une défaite. Il s'agit
maintenant, au milieu des bouleversements qu'elle a multipliés en
Europe, de rendre à la France vaincue son rang et la sécurité.