LA RÉVOLUTION

Le sens des journées d'octobre, dont on ne punit même pas les excès, fut

compris: cent vingt députés, estimant que l'Assemblée n'était plus

libre, se retirèrent. Parmi eux était Mounier, l'homme du programme de

Vizille. Dès le mois de juin, l'émigration avait d'ailleurs commencé. De

la fraternité on allait à la guerre civile comme de l'amour du genre

humain on irait à la guerre étrangère.

La première émigration n'eut pas seulement pour conséquence d'affaiblir

à l'intérieur les éléments de résistance au désordre. Pour la plupart,

ces émigrés étaient non pas des timides qui avaient peur de la

révolution, mais des hommes énergiques qui voulaient la combattre et qui

trouvaient aussi naturel de passer à l'étranger que, sous la Fronde,

l'avaient trouvé Condé et Turenne. Ils furent ainsi amenés à prendre les

armes contre leur pays et s'aperçurent trop tard que les monarchies

européennes n'étaient disposées à aucun sacrifice pour restaurer la

monarchie française. La première émigration entraîna de graves

conséquences à l'intérieur. Elle causa de redoutables embarras à la

royauté à laquelle les émigrés ne pardonnaient pas ses concessions au

mouvement révolutionnaire et qui fut prise entre deux feux. Les députés

du tiers qui, comme Mounier, s'éloignèrent par dépit et renoncèrent tout

de suite à la lutte n'eurent pas un tort moins grave. Les uns et les

autres, en tout cas, avaient vu qu'il s'agissait bien d'une révolution.

On ne peut pas en dire autant de beaucoup qui gardèrent leurs illusions

ou ne s'aperçurent de rien. A cet égard, un des incidents de haute

comédie qui marquèrent ces temps déjà tragiques, fut celui que

soulevèrent les Parlements lorsqu'ils prétendirent, comme s'il n'y avait

rien de changé, enregistrer les décrets de l'Assemblée Nationale de la

même façon qu'ils enregistraient les édits royaux. On leur fit voir

qu'ils rêvaient. Ils furent supprimés et l'on n'en parla plus.

Vers la fin de l'année 1789, bien peu de mois s'étaient écoulés depuis

que les Etats Généraux s'étaient réunis. Déjà tant de choses avaient été

transformées qu'un simple retour en arrière n'était plus possible. La

résignation de Louis XVI aux événements a paru inexplicable. Son

invincible aversion pour la manière forte n'est même pas l'unique raison

de sa passivité. Mais l'auteur de _Télémaque_ et le sage Mentor en

personne, eussent été aussi embarrassés que lui. Imaginons qu'à un

moment quelconque un coup de force eût chassé l'Assemblée. Quelle sorte

de gouvernement y aurait-il eu? Le roi eût-il relevé ces Parlements,

restauré ces provinces à privilèges, ces pays d'Etats dont l'opposition

ou les résistances avaient tant gêné la monarchie? Les anciennes

institutions d'origine historique, ranimées par le roi lui-même, avaient

été renversées par les Etats Généraux, institution d'origine historique

aussi. Comment sortir de là? Cette difficulté, cette contradiction

paralysaient Louis XVI depuis le début de son règne. Peut-être avait-il

fini par penser, comme le pensèrent des hommes qui avaient vu les

embarras du gouvernement avant 1789, qu'après tout ce qui disparaissait

avait voulu et appelé son sort. Cependant, il fallait remplacer ce qui

était détruit. La Constitution que l'Assemblée élaborait devait tenir

lieu des coutumes, des droits traditionnels, des lois fondamentales dont

se composait ce que les légistes appelaient l'ancienne Constitution du

royaume. On comptait y ménager le rôle et l'avenir de la monarchie, dont

le principe n'était même pas discuté. En 1789, selon le mot de Camille

Desmoulins, il n'y avait pas dix républicains avoués en France.

Mais il ne s'agissait pas seulement de donner au royaume une forme de

gouvernement et de choisir entre les théories constitutionnelles à la

mode. Il s'agissait aussi de gouverner en constituant. Tout en

construisant les étages de sa Constitution, l'Assemblée gouvernait et

les mesures qu'elle prenait devaient avoir des répercussions qu'elle ne

calculait pas. De plus il fallait compter avec les ambitions

personnelles, les hommes qui aspiraient au pouvoir, les partis, déjà

apparus, et qui lutteraient pour le conquérir. La Constitution

monarchique que l'on préparait serait éphémère. Pour les mêmes raisons,

celles qui la suivirent ne devaient pas l'être moins.

Pour se guider à travers ces événements confus, il faut s'en tenir à

quelques idées simples et claires. Tout le monde sait que, jusqu'au 9

thermidor, les révolutionnaires les plus modérés, puis les moins

violents furent éliminés par les plus violents. Le mécanisme de ces

éliminations successives fut toujours le même. Il servit contre les

Constitutionnels, contre les Girondins, contre Danton. Le système

consistait à dominer la Commune de Paris, à s'en emparer, à tenir les

parties turbulentes de la capitale dans une exaltation continuelle par

l'action de la presse et des clubs et en jouant de sentiments puissants

comme la peur de la trahison et la peur de la famine, par laquelle une

grande ville s'émeut toujours, puis à intimider par l'insurrection des

assemblées remplies d'hommes hésitants et faibles. La politique

financière, la politique religieuse, la politique étrangère des deux

premières Assemblées, la Constituante et la Législative, aidèrent

singulièrement au succès de cette démagogie qui triompha sous la

Convention.

Le pouvoir exécutif était suspendu et les ministres ne comptaient pas.

Souverainement, l'Assemblée légiférait sans trêve. Elle remaniait la

France, simplifiait jusqu'à la carte, divisait les provinces en

départements de taille à peu près égale, mettait l'uniformité où était

la diversité. Cette toute-puissance s'arrêtait devant le déficit.

L'Assemblée aggravait même la détresse du Trésor par des innovations qui

ouvraient de nouvelles dépenses en obligeant à des rachats et à des

remboursements en même temps qu'elles tarissaient d'anciennes ressources

sans en apporter de nouvelles; l'abolition des privilèges fiscaux ne

donna rien, parce que ceux qui payaient déjà demandèrent et obtinrent

d'être dégrevés dans la mesure où les ci-devant privilégiés paieraient à

l'avenir. Quant au recouvrement des impôts, nous avons déjà vu que

l'anarchie en rendait les résultats presque dérisoires. Ils étaient et

ils devaient être de plus en plus inférieurs aux prévisions en raison du

relâchement de l'autorité, de la désorganisation générale et du

bouleversement des fortunes.

Dès l'automne, l'Assemblée s'était trouvée devant un véritable gouffre.

Necker, avec ses vieilles recettes, n'était plus écouté. Le magicien

d'hier avait perdu son prestige. Il fallait trouver quelque chose. On

trouva ceci. Le clergé possédait des propriétés foncières considérables.

Il consentit à les «mettre à la disposition de la nation» pour une

opération de crédit assez semblable à celles qui avaient lieu sous

l'ancien régime où l'Etat empruntait volontiers par l'intermédiaire des

grands corps et des municipalités. Le clergé fut dépouillé vainement.

Dès que l'Assemblée put «disposer» de cet énorme capital, la tentation

lui vint de le monnayer pour sortir d'embarras d'argent pires que ceux

auxquels elle s'était flattée de remédier. Les biens ecclésiastiques,

grossis bientôt de ceux de la couronne et de ceux des émigrés, formèrent

les biens nationaux qu'on mit en adjudication. Les assignats furent

d'abord des obligations hypothécaires garanties par les biens nationaux

et qui représentaient une avance sur le produit des ventes. Seulement,

la valeur des terres à aliéner étant considérable (on a pu l'estimer

environ deux milliards), on voulut éviter un échec et, afin d'attirer

les acquéreurs, on stipula qu'ils auraient douze ans pour se libérer.

Ces dispositions eurent des conséquences d'une portée historique

auxquelles personne ne s'attendait.

En effet, les 400 millions d'assignats-titres émis au mois de décembre

1789 furent rapidement absorbés: les besoins du Trésor étaient immenses

et toujours croissants. Dès le mois d'avril 1790, l'Assemblée

franchissait une autre étape. Le clergé était purement et simplement

dépossédé, en échange de quoi l'Etat se chargeait des frais du culte et

de l'assistance publique. Les richesses dont l'Assemblée s'était emparée

devaient mettre fin à toutes les difficultés financières en procurant

des ressources qu'on imaginait presque inépuisables. Elles servirent à

gager de nouveaux assignats qui furent, cette fois, du papier-monnaie.

Les avertissements, dans l'Assemblée même, ne manquèrent pas. On rappela

l'exemple désastreux de Law. Certains orateurs annoncèrent tout ce qui

devait arriver, l'avilissement progressif des assignats, la misère qui

s'ensuivrait. Le moyen était trop tentant et l'Assemblée n'en avait pas

d'autres pour tenir ses promesses. Dès lors, la maladie de l'inflation

suivit son cours fatal: dépréciation constante, incoercible, appelant

des émissions de plus en plus fortes, ce que nous avons vu de nos jours

en Russie et en Allemagne. Partie de 400 millions, la Révolution, au

bout de quelques années, en sera à 45 milliards d'assignats lorsqu'il

faudra avouer la faillite monétaire.

Le système du papier-monnaie, en bouleversant les fortunes, en

provoquant la vie chère, la spéculation et la panique, n'a pas peu

contribué à entretenir, à Paris surtout, cet état d'esprit

insurrectionnel qui était indispensable aux meneurs. Mais, par un

phénomène tout aussi naturel, les assignats, dont les villes ne

tardèrent pas à souffrir, furent une aubaine pour les campagnes. En

effet, c'est en assignats qui se dépréciaient tous les jours, mais dont

ils recevaient, en échange de leurs produits, des quantités de plus en

plus grandes, que les acquéreurs de biens nationaux, paysans pour la

plupart, achevèrent de se libérer. En 1796, bien avant l'expiration du

délai de douze ans, un assignat de cent livres valait tout juste six

sous. Cependant l'Etat recevait au pair son propre papier. Il arriva

donc que beaucoup achevèrent de devenir propriétaires pour le prix de

quelques poulets. Les nouvelles aliénations de biens nationaux furent

faites à des conditions aussi avantageuses, assignats et mandats s'étant

effondrés de plus en plus vite. Ainsi s'engloutit, sans profit pour

l'Etat, mais au bénéfice des ruraux, l'énorme capital qui devait

rétablir les finances. L'opération fut désastreuse pour le Trésor

public, les rentiers, les habitants des villes. Elle fut magnifique,

inattendue pour les cultivateurs. Et moins leurs acquisitions leur

avaient coûté, plus ils tenaient à la durée du régime qui leur avait

permis de s'enrichir. Comme, dans la plupart des cas, ils avaient eu la

terre pour presque rien, ils craignaient qu'elle ne leur fût reprise ou

bien ils redoutaient d'être appelés à rendre des comptes, à rapporter le

complément du prix. Ils devinrent donc des partisans intéressés de la

Révolution qui rencontra dans le papier-monnaie une attraction égale et

même supérieure à la répulsion causée par les souffrances et les

vexations (loi du maximum, réquisitions, poursuites) auxquelles la vie

atrocement chère ne tarda pas à donner lieu. On peut dire que, sans les

assignats, la vente des biens nationaux n'eût pas valu à la Révolution

ce qui a peut-être fait le plus solide de sa popularité.

En se vouant au papier-monnaie, l'Assemblée ouvrait ainsi toute une

série de conséquences. La confiscation des biens ecclésiastiques en

ouvrit une autre. Il est difficile de ne pas voir un lien entre cette

mesure et celle que prit l'Assemblée au mois de juillet 1790 lorsqu'elle

vota la Constitution civile du clergé. On avait dépossédé le clergé, en

partie pour qu'il fût moins fort. On devait redouter qu'il restât fort,

parce qu'on l'avait dépossédé. Le second ordre, celui de la noblesse,

avait été supprimé, les titres nobiliaires abolis. Le premier ordre (il

s'en aperçut un peu tard) devait disparaître à son tour. Pour que le

clergé cessât d'être un corps politique, l'Assemblée voulut le mettre

dans la dépendance du pouvoir civil. Pour le subordonner au pouvoir

civil, elle porta la main sur l'organisation de l'Eglise. Par là elle

attenta aux consciences et créa une nouvelle sorte de conflit. Presque

partout, les ecclésiastiques qui avaient prêté serment à la Constitution

civile, non reconnue par le Pape, furent reniés par les fidèles, le

prêtre «insermenté» fut le vrai prêtre. En voulant prévenir la

contre-révolution, les constituants lui donnèrent un aliment redoutable.

Ils allumèrent la guerre religieuse.

Pour renverser tant de choses, pour toucher à tant d'intérêts de

traditions et de sentiments, la majorité, combattue par la droite qui

comptait des hommes de talent comme Maury et Cazalès, avait besoin d'un

appui au dehors. Elle s'était condamnée, dès la première heure, à

demander secours à la démagogie et à ne pas connaître d'ennemis à

gauche. Elle regardait Camille Desmoulins et Marat lui-même comme

d'utiles auxiliaires par l'impulsion qu'ils donnaient. Aussi ne

voulut-elle jamais arrêter les excès de la presse, fût-ce la presse

sanguinaire de _l'Ami du Peuple_. Elle ne voulut pas non plus renoncer à

la publicité des séances, interdire les manifestations des tribunes et

les défilés, souvent scandaleux, de députations à la barre. Elle ne

voulut pas davantage fermer les clubs, les sociétés populaires qui

étaient le levain de la Révolution. Elle-même avait pour centre le club

des Jacobins d'où partait toute sa politique: ceux qui se sépareront de

cette cellule-mère, les Feuillants, les Girondins, seront isolés, puis

écrasés. La majorité avait besoin de la rue: elle laissa toujours des

possibilités à l'émeute. La garde nationale, confiée à La Fayette, avait

été fondée pour conserver à la fois l'ordre et la Révolution: les deux

tiers des sections dont elle se composait à Paris étaient plus

favorables à la Révolution qu'à l'ordre et elles eurent pour chefs

Danton et Santerre. Le reste de la France avait été divisé en districts

dont les comités électoraux, ouverts en permanence, étaient des foyers

d'agitation: ils ne furent jamais dissous ni leurs locaux fermés.

Les deux hommes qui, par leur situation personnelle et leur popularité,

pouvaient prétendre à un grand rôle, La Fayette et Mirabeau, se

jalousaient et ne s'entendaient pas. Tous deux se servirent des mêmes

moyens, flattèrent la foule, jouèrent à la fois de la cour et des

agitateurs pour arriver au pouvoir. Par là, ils poussèrent aussi au

désordre. Seulement, doué d'esprit politique, Mirabeau vit le premier

sur quelle pente l'Assemblée s'engageait. Il voulut arrêter, retenir,

endiguer la Révolution. Depuis le mois de mars 1790, il était en

relation avec le roi et la reine. Il leur prodiguait ses conseils.

C'était le moment d'une accalmie, et Louis XVI lui-même eut l'illusion

que ses concessions, dont certaines avaient étonné jusqu'à ses

adversaires, ne seraient pas inutiles. La fête de la Fédération, au

Champ-de-Mars, sembla marquer un apaisement. Pour réunir les délégués

des gardes nationales et les députations de tous les départements, pour

célébrer la nouvelle unité de la France, on choisit le jour anniversaire

de la prise de la Bastille, déjà passée à l'état de symbole et de

légende, épurée, dépouillée de ses souvenirs d'insurrection et d'émeute.

Les gardes nationales, les fédérés, soixante mille hommes venus de

toutes les ci-devant provinces, représentaient la bourgeoisie française.

A Paris même, les électeurs, tous bourgeois et payant le cens, venaient

de maintenir Bailly et la municipalité modérée. Tout le monde, le roi en

tête, prêta serment à la Fédération devant l'«autel de la patrie». Ce

fut le triomphe des classes moyennes. Camille Desmoulins et Marat n'en

furent que plus ardents à exciter les vrais «patriotes», à dénoncer la

réaction, la «grande trahison de M. de Mirabeau», à demander des

pendaisons et des massacres. La majorité de l'Assemblée, fidèle à sa

politique refusa de sévir contre les démagogues. Le résultat fut qu'un

an plus tard, sur ce même Champ-de-Mars, où il avait été acclamé, où les

Français s'étaient embrassés, La Fayette faisait tirer sur la foule...

Depuis la fête de la Fédération, depuis cette halte illusoire jusqu'en

1791, le désordre, en effet, ne cessa de s'aggraver. Ce n'étaient plus

seulement des bureaux d'octroi qui étaient mis au pillage. Il n'y avait

plus seulement la jacquerie. Les mutineries militaires apparurent. Elles

avaient déjà commencé depuis longtemps dans les ports de guerre, et

notre ambassadeur à Londres signalait qu'il était agréable à

l'Angleterre que notre marine fût désorganisée par des troubles.

L'Assemblée avait fermé les yeux sur ces désordres, même sur ceux,

particulièrement graves, qui étaient survenus à Toulon. Au mois d'août

1790, il fallut reconnaître que l'indiscipline gagnait l'armée. Trois

régiments s'étant révoltés à Nancy, l'Assemblée cette fois s'émut et

chargea de la répression Bouillé qui commandait à Metz. La répression

fut sévère et, pour les journaux «patriotes», les mutins du régiment de

Châteauvieux devinrent des martyrs. L'exemple de Nancy, l'énergie de

Bouillé arrêtèrent la décomposition de l'armée, mais l'Assemblée

intimidée n'osa plus sévir. Une insurrection générale des équipages, qui

éclata bientôt à Brest, n'eut pas de sanction. En peu de temps, la

discipline fut ruinée dans les escadres et dans les arsenaux. Des

attentats eurent lieu contre les officiers eux-mêmes dont une grande

partie émigra, abandonnant «des postes où il n'y avait plus ni honneur

ni sécurité». Bientôt la Révolution sera en guerre contre l'Angleterre,

et sa marine ne pourra plus, comme le _Vengeur_, que se faire couler.

Bouillé a du moins rendu le service de conserver debout l'ancienne armée

dont la Révolution ne devait pas tarder à avoir besoin.

«Cent folliculaires dont la seule ressource est le désordre, une

multitude d'étrangers indépendants qui soufflent la discorde dans tous

les lieux publics, une immense populace accoutumée depuis une année à

des succès et à des crimes.» C'est Mirabeau qui peignait en ces termes

l'état de Paris à la fin de l'année 1790, trois mois après la retraite

définitive de Necker, le sauveur d'autrefois parti sous les huées.

Mirabeau entreprit alors de modérer la Révolution sans rompre avec elle,

en restant même affilié aux Jacobins. Il voulait utiliser le prestige

que la royauté possédait encore, préparer de prochaines élections pour

obtenir une Assemblée d'opinions moins avancées, reviser la Constitution

dans un sens raisonnable et qui ne diminuât pas à l'excès le pouvoir.

Mirabeau n'était pas seul à former des projets de cette nature. Pour les

exécuter, il fallait s'appuyer sur quelque chose puisque les Jacobins

s'appuyaient sur l'émeute. Mirabeau songeait depuis longtemps à arracher

le roi et l'Assemblée à la pression de la démagogie parisienne. On n'y

parviendrait qu'en protégeant cette espèce de retraite par une force

armée, mais on ne pouvait pas compter sur la garde nationale et,

d'ailleurs, La Fayette, pressenti, avait refusé. Restait l'armée

régulière. Bouillé, le chef que la répression de Nancy avait mis en

évidence, proposa un plan d'après lequel Louis XVI viendrait le

rejoindre à Montmédy, après quoi il serait possible de réunir ailleurs

qu'à Paris une Assemblée nouvelle.

Personne ne peut dire ce que ce plan aurait donné si Mirabeau avait

vécu. Aurait-il obtenu de l'Assemblée l'autorisation de laisser partir

le roi, sous un prétexte quelconque, pour une place de la frontière?

Aurait-il même persisté dans ses projets? Le secret n'avait pu être

gardé, et les Jacobins, mis en éveil, réclamaient déjà des mesures

contre l'émigration et les émigrés. En tout cas, Mirabeau mourut, après

une brève maladie, le 2 avril 1791. Ses relations avec la cour étaient

connues. On lui reprochait tout haut d'en avoir reçu de l'argent pour

payer ses dettes. Malgré les funérailles solennelles qui lui furent

faites, son crédit commençait à baisser sous les violentes attaques de

Desmoulins et de Marat. Il est probable qu'il aurait été bientôt réduit

à se défendre: il avait prévu lui-même «l'ostracisme». Il disparut. Ses

plans, déjà peu sûrs lorsque son influence s'exerçait, devenaient bien

aventureux. Cependant Louis XVI et Bouillé y persistèrent, virent même

dans la mort de Mirabeau une raison de plus d'échapper à la tyrannie

parisienne: le 18 avril, une émeute avait empêché le roi d'aller à

Saint-Cloud, et un bataillon de la garde nationale, celui de Danton,

avait tenu en échec La Fayette accouru pour dégager les Tuileries. Le

roi, malgré la Constitution, n'était plus libre. Le parti

constitutionnel était impuissant à protéger sa liberté. Cet événement

acheva de déterminer Louis XVI. Il quitta les Tuileries dans la nuit du

20 juin avec sa famille pour rejoindre Bouillé à Montmédy. Reconnu à

Varennes, le roi fut arrêté et ramené à Paris.

Cette fuite avait été bien mal calculée. Bouillé était à peine sûr de

ses troupes, travaillées par les Jacobins qui le haïssaient et le

soupçonnaient. Si Louis XVI avait voulu sortir de France, émigrer comme

Monsieur,--le futur Louis XVIII,--qui gagna sans encombre la Belgique,

il aurait pu échapper aisément. Revenu à Paris, plus que jamais

prisonnier, il lui restait la ressource d'abdiquer, de sauver sa tête en

renonçant au trône. Cette idée ne lui vint à aucun moment; un roi de

France n'abdiquait pas. Ni Charles VII ni Henri III, dans des

circonstances peut-être pires, n'avaient abdiqué.

D'ailleurs l'épisode de Varennes avait eu pour effet de rendre Louis XVI

plus précieux à ceux qu'on appelait les Constitutionnels. Sans roi,

quelque réduit qu'ils eussent rendu le rôle de la royauté, la

constitution qu'ils achevaient tombait par terre et ils tombaient avec

elle. La fuite du roi avait accru l'audace des extrémistes qui

demandaient la déchéance de Louis XVI. Si la monarchie disparaissait, ce

serait le triomphe des plus violents. Les Constitutionnels, qui

croyaient toucher au port et fermer l'ère des révolutions, craignirent

une anarchie sans fin. Ils commencèrent aussi à redouter que

l'extrême-gauche, dont ils s'étaient jusque-là servis comme d'une

avant-garde, fût victorieuse. Ils eurent donc plus d'égards pour la

royauté, moins de complaisances pour la démagogie. Ce fut comme une

halte de quelques mois, un essai de réaction contre le désordre, sans

lendemain.

Le 15 juillet, la majorité de l'Assemblée avait décidé que, le roi étant

inviolable, l'affaire de Varennes ne comportait pas de suites. Le 16,

des Jacobins déposèrent au Champ-de-Mars, sur l'autel de la patrie, une

pétition qui réclamait la déchéance, et ils organisèrent contre

l'Assemblée une manifestation que les meneurs se chargeaient de tourner

en émeute. Cette fois, qui fut la seule, l'Assemblée tint tête. Elle

proclama la loi martiale. La Fayette lui-même ordonna de tirer sur la

foule qui refusait d'obéir aux sommations. Il y eut trois ou quatre

cents morts et blessés à l'endroit même où l'on fraternisait un an plus

tôt.

Ce jour-là, les meneurs tremblèrent et crurent bien la partie perdue

pour eux. Encore un peu de vigueur et les démagogues rentraient sous

terre. Ils furent rassurés quand ils virent que les Constitutionnels ne

recherchaient pas les responsables, n'osaient même pas fermer le club

des Jacobins qu'ils abandonnèrent pour en ouvrir un autre, celui des

Feuillants. L'énergie des modérés s'était arrêtée après la fusillade du

Champ-de-Mars et il est facile de comprendre pourquoi les membres de la

droite, les émigrés eux-mêmes vers lesquels les Constitutionnels se

tournèrent alors, ne répondirent pas à leurs ouvertures: ces velléités

de résistance ne donnaient confiance à personne. En effet, il ne demeura

que six députés aux Jacobins, mais le club resta l'âme de la Révolution.

Il fallait abattre l'extrême-gauche ou en subir le joug. La gauche

constitutionnelle, une fois séparée de l'extrême-gauche sans l'avoir

écrasée, n'eut pas plus de jours à vivre que sa constitution.

Il est donc inutile de s'arrêter à cette oeuvre mort-née qui fut

pourtant acceptée par Louis XVI et à laquelle il prêta serment. Ce

serment, il le tint. Ceux qui avaient dans l'esprit de conduire la

Révolution jusqu'au bout, c'est-à-dire de détruire la monarchie, devront

trouver un autre prétexte pour la renverser.

Barnave avait dit au mois de juillet 1791: «Si la Révolution fait un pas

de plus, elle ne peut le faire sans danger.» Le 30 septembre, la

Constituante tint sa dernière séance devant Louis XVI à qui le président

Thouret adressa cette parole mémorable, monument des illusions humaines:

«Sire, Votre Majesté a fini la Révolution.» Seul le premier acte en

était fini. La Constituante, avant de se séparer, avait pris une

résolution par laquelle le drame allait rebondir: elle avait décidé que

ses membres ne seraient pas rééligibles. Etrange sacrifice, qu'on

attribue au désintéressement, à une affectation de vertu, à de la

naïveté, mais dont la raison véritable était sans doute que cette

Assemblée, issue des Etats Généraux où les trois ordres étaient

représentés, signifiait qu'ayant détruit ces ordres, elle coupait le

dernier lien qui la rattachait à l'ancien régime. Ayant fait table rase

du passé, elle-même devait disparaître à son tour. Tout cela était

rationnel, comme l'était l'oeuvre entière de la Constituante. Mais les

réalités prendraient vite le dessus. C'était une chimère d'établir une

Constitution pour arrêter une révolution à laquelle on donnait des

aliments chaque jour. Et elle en apportait, cette nouvelle Assemblée,

dont le personnel n'avait rien de commun avec celui qui venait de se

retirer. Le vrai nom de l'Assemblée législative, c'est celui de deuxième

poussée révolutionnaire.

Les élus, tous des hommes nouveaux, la plupart très jeunes, presque tous

obscurs, sortaient d'un suffrage restreint, censitaire, de cette

bourgeoisie française, nombreuse, instruite, aisée, qui s'était encore

développée depuis cent ans par la prospérité de la France, et qui venait

de voter sous le coup de l'affaire de Varennes. Parmi ces députés, peu

ou pas de nobles, pas de prêtres, sauf quelques «assermentés». La

droite, ce sont les Constitutionnels, les «Feuillants», la gauche de la

veille. Cette Assemblée est homogène. Les hommes qui la composent sont à

peu près de même origine, de même formation aussi. Ils ont en

philosophie, en politique, les idées que les écrivains du dix-huitième

siècle ont répandues. Sur le monde, sur l'Europe, ils ont des théories

qui se rattachent aux systèmes, aux traditions qui avaient déjà conduit

l'opinion sous Louis XV: les frontières naturelles, la lutte contre

l'Autriche, l'alliance avec la Prusse. Enfin cette bourgeoisie, depuis

1789, avait suivi les événements. Elle avait entendu Sieyès lui dire

qu'elle n'était rien jusque-là, ce qui, en tout cas, était exagéré, et

que désormais elle serait «tout», ce qui n'avait de sens que si elle

s'emparait du pouvoir.

Pour s'emparer du pouvoir, il fallait achever la Révolution, renverser

la monarchie, et la monarchie, qui tenait encore à la France par tant de

liens, ne pouvait en être arrachée que par une grande commotion

nationale: pour avoir la République, il faudrait passer par la guerre.

Mais quand la République serait faite, il faudrait encore savoir qui la

dirigerait, à qui elle appartiendrait: d'où les partis, leurs luttes

acharnées. Pas plus que l'Empire allemand, selon la formule de Bismarck,

la République ne serait créée par des lois et des discours, mais par le

fer et par le feu.

Les événements de France avaient été accueillis avec flegme par les

gouvernements européens. Pour les chancelleries, les révolutions

n'étaient pas chose nouvelle, et l'usage, qui ne s'est pas perdu, était

d'en souhaiter à ses ennemis. La nôtre fut considérée partout comme une

cause d'affaiblissement et l'on s'en réjouit à Londres, à Berlin, à

Vienne et à Pétersbourg. «L'Angleterre se persuade qu'elle n'a plus rien

à redouter de la France», écrivait notre ambassadeur à Londres. Elle

s'en convainquit encore mieux lorsque la Constituante qui, à la

différence de la Législative, était pacifique, eut refusé de tenir les

engagements du pacte de famille envers l'Espagne à qui les Anglais

voulaient prendre, en 1790, la baie de Nootka en Californie. Rien ne

pouvait d'ailleurs leur être plus précieux que l'émeute dans nos ports

militaires, la désorganisation de notre marine. Toutefois Pitt tenait à

rester neutre pour surveiller la Russie: Catherine calculait notre

déchéance pour réaliser ses desseins, non seulement sur la Pologne, mais

sur Constantinople. La Prusse était la plus joyeuse. «C'est le moment,

écrivait Hertzberg à Frédéric-Guillaume, dès le mois de juillet 1789.

Voilà une situation dont les gouvernements doivent tirer parti.» La

Prusse comptait bien être délivrée de la surveillance que la monarchie

française exerçait en Europe en vertu des traités de Westphalie et elle

jouait deux cartes: un agrandissement sur le Rhin ou le partage final de

la Pologne. Il n'est pas douteux que des agents prussiens aient pris

part aux journées révolutionnaires. «Le roi de Prusse, à Paris,

travaillait les révolutionnaires contre l'Autriche, armait Léopold II à

Vienne contre les Français.» (Emile Bourgeois.) L'empereur, frère de

Marie-Antoinette, en dépit des relations des deux cours, de la politique

commune que les Habsbourg et les Bourbons pratiquaient depuis une

quarantaine d'années, n'était pas le dernier à peser la situation: «Il

ne s'agit pas de prodiguer notre or et notre sang pour la remettre (la

France) dans son ancien état de puissance.» Et ce ne fut pas le seul

jour où le frère de Marie-Antoinette dit le fond de sa pensée. Albert

Sorel a traité d'«auguste comédie» les gestes et les paroles des rois en

face de la Révolution. Comédie fort sinistre, action changeante et

double: l'émigration fut un jouet entre leurs mains et ils s'en

servirent pour exciter la France révolutionnaire, préférant que ce fût

d'elle que la guerre vînt. Ils ont délibérément sacrifié la famille

royale de France à leurs intérêts, comme les émigrés, ardents à

confondre la cause de la contre-révolution avec la cause de l'étranger,

l'ont sacrifiée à leurs passions. Les émigrés s'aperçurent un peu tard

qu'ils avaient secondé à la fois les ennemis de la France et la

manoeuvre des Girondins.

Dans la nouvelle Assemblée, composée surtout de médiocres, les hommes

les plus brillants, groupés autour de quelques députés du département de

la Gironde dont le nom resta à leur groupe, étaient républicains sans

l'avouer encore. Parce qu'ils étaient éloquents, ils avaient une haute

idée de leurs talents politiques. Ils croyaient le moment venu pour leur

aristocratie bourgeoise de gouverner la France; l'obstacle, c'était la

Constitution monarchique de 1791 dans laquelle les Feuillants pensaient

bien s'être installés. La Gironde était l'équipe des remplaçants. Les

Constitutionnels se figuraient qu'ayant détruit l'ancien régime avec

l'aide des Jacobins, la Révolution était fixée. Les Girondins

s'imaginèrent qu'ils pourraient recommencer à leur profit la même

opération avec le même concours. Et pour abolir ce qu'il restait de la

royauté, pour en «rompre le charme séculaire», selon le mot de Jean

Jaurès, ils n'hésitèrent pas à mettre le feu à l'Europe.

Si l'on avait le choix entre les adversaires, il fallait, pour

discréditer la monarchie, pour la tuer moralement, que cet adversaire

fût l'Autriche, alliée officielle du gouvernement français, alliée de

famille du roi et de la reine. On était sûr d'atteindre mortellement la

royauté en poussant à la guerre contre l'Autriche, en excitant des

sentiments toujours vivaces, en invoquant, comme sous Louis XV, les

traditions de la politique nationale, les traditions de Richelieu. «La

rupture de l'alliance autrichienne, disait un Girondin, est aussi

nécessaire que la prise de la Bastille.» En effet, cette rupture portait

la Révolution dans le domaine de la politique étrangère, et, par un

calcul terriblement juste, elle allait mettre la royauté en conflit avec

la nation.

Pour allumer cette guerre, les difficultés étaient toutefois nombreuses.

La France n'y avait aucun intérêt. Il fallait en trouver le prétexte. Il

s'en était présenté un après la nuit du 4 août. Des princes allemands

protestaient contre la suppression des droits féodaux qu'ils possédaient

en Alsace: litige qui pouvait s'arranger sans peine par un rachat et de

l'argent. Toutefois quand on veut la guerre, on l'a. Les Girondins

passèrent même sur une objection capitale. La guerre qu'ils voulaient

contre l'Autriche supposait, pour être conforme au type classique, que

la Prusse serait notre alliée ou resterait neutre. Or, dès le mois

d'août 1791, Frédéric-Guillaume et Léopold s'étaient rapprochés. Ils

étaient d'accord pour observer les événements de France, pour adopter à

leur égard une politique d'attente, une politique ambiguë, qui réservait

toutes les éventualités et qui se traduisit par l'équivoque déclaration

de Pillnitz que les émigrés, avec une coupable imprudence,

interprétèrent publiquement comme un appui donné à leur cause, comme une

menace des rois à la Révolution et comme la condamnation du régime

constitutionnel accepté par Louis XVI. Mais le vrai sens de la

déclaration de Pillnitz, c'était que, pour faire la guerre à l'Autriche,

il faudrait la faire aussi à la Prusse, donc à toute l'Allemagne,

détruire la politique française d'équilibre germanique, renoncer au

traité de Westphalie. Voilà ce qui portait en Europe une véritable

révolution, beaucoup plus sérieuse que les déclarations de fraternité

des peuples contre les tyrannies dont avait déjà retenti la

Constituante. C'était pour la France un saut dans l'inconnu, gros de

dangers. Il suffisait de connaître un peu l'Europe et notre histoire

pour pressentir un ébranlement du système européen constitué depuis un

siècle et demi au profit de la France, un ébranlement dont les

conséquences seraient encore plus irrésistibles que celles de la

Révolution intérieure, car celle-là, un jour ou l'autre, trouverait des

limites et son point d'arrêt dans la nature même de notre pays. Tout

suggérait donc à Louis XVI, averti des choses d'Europe par son

éducation, de s'opposer à cette aventure, de maintenir le contact avec

l'Autriche, de s'unir à elle pour conserver l'équilibre européen: de là

l'idée, à laquelle le roi s'attachait comme à une dernière ressource,

d'un congrès où la situation générale serait examinée, congrès où

l'Autriche égoïste espérait bien recueillir quelque profit et dont le

projet ne tarda pas à être imputé à Louis XVI comme une trahison.

Les quelques mois pendant lesquels les Girondins, par une opiniâtre

volonté, firent triompher le parti de la guerre sont décisifs dans notre

histoire. Nous en supportons encore les effets. La condition des

Français en a été changée dans la mesure où l'a été le rapport des

forces européennes, où notre sécurité, acquise péniblement, a été

compromise. Ce que la Révolution avait valu aux Français, son reflux

lointain le leur enlèverait par morceaux. Ses frontières naturelles, un

moment conquises, seraient reperdues. La liberté individuelle serait

réduite un jour par la servitude militaire. L'impôt, sous sa forme si

longtemps odieuse, la forme personnelle, renaîtrait, ayant changé le nom

de taille pour celui d'impôt sur le revenu. Ce cercle, ouvert en 1792,

s'est refermé sous les yeux de la génération présente et à ses frais.

Mirabeau avait aperçu, il avait prophétisé à la Constituante que notre

âge serait celui de guerres «plus ambitieuses, plus barbares» que les

autres. Il redoutait le cosmopolitisme des hommes de la Révolution, qui

tendait à désarmer la France; leur esprit de propagande qui tendait à la

lancer dans les aventures extérieures; leur ignorance de la politique

internationale qui les jetterait tête baissée dans un conflit avec toute

l'Europe; leurs illusions sur les autres et sur eux-mêmes car,

s'imaginant partir pour une croisade, ils confondraient vite

l'affranchissement et la conquête et provoqueraient la coalition des

peuples, pire que celle des rois. Mirabeau avait vu juste. Brissot, le

diplomate de la Gironde, payait l'Assemblée de paroles. Il comptait que

les nations refuseraient de combattre la France révolutionnaire. Il

assurait que la Hongrie était prête à se soulever contre les Habsbourg,

que le roi de Prusse n'avait pas d'argent pour la guerre, que «le

sentiment de la nation anglaise sur la Révolution n'était pas douteux»,

qu'elle «l'aimait» et que le gouvernement britannique avait «tout à

craindre, impossibilité d'acquitter sa dette, perte de ses possessions

des Indes...» Moins d'un an après la déclaration de guerre à l'Autriche,

l'Angleterre entrait dans la lutte, et cette guerre, la grande la vraie,

qui recommençait dans les conditions les plus défavorables pour nous,

elle continuerait encore quand la Révolution serait déjà arrêtée.

Il régnait alors en France une extrême confusion dans les idées, les

sentiments, le vocabulaire lui-même. Les «patriotes» étaient ceux qui

prêchaient la guerre aux tyrans pour l'amour de l'humanité et qui, en

même temps, provoquaient l'indiscipline et encourageaient les soldats

mutins. On proclamait à la fois le désintéressement de la France et le

droit naturel de réunir à la nation les populations affranchies. Lorsque

le Comtat et Avignon, terres du Pape, s'étaient soulevés, la

Constituante avait hésité à les accueillir, parce que les annexions et

les conquêtes étaient contraires à ses principes. Ces scrupules furent

vaincus par des hommes de gauche qui demandèrent si la révolution

refuserait d'achever la France et si elle serait plus timide que la

monarchie. Cette idée, la vieille idée des frontières naturelles, de

l'achèvement du territoire, continuait de travailler et de pousser les

Français. Ainsi, pour les jeter dans la guerre, bien des portes étaient

ouvertes aux ambitieux de la Gironde. Mais ce furent les Jacobins qui

passèrent: la Gironde n'eût rien fait sans leur concours et elle acheva

de leur livrer la Révolution.

Dès le début de la Législative, réunie le 1er octobre 1791, les

Girondins s'étaient prononcés pour une politique belliqueuse.

Robespierre, qui n'appartenait pas à la nouvelle Assemblée, restait

tout-puissant au grand club. Il fut d'abord opposé à la guerre, se

moqua, non sans justesse, des illusions de Brissot, suivant l'esprit de

la Constituante qui craignait le militarisme et les dictateurs

militaires. Il s'y rallia lorsqu'il eut compris le parti qu'on pouvait

en tirer contre la monarchie, l'élan nouveau que la Révolution allait en

recevoir. Cosmopolite et humanitaire, le jacobinisme, moyennant quelques

précautions oratoires, devenait guerrier: il suffisait de dire qu'on ne

combattrait que la tyrannie.

Toutes les mesures auxquelles Brissot et ses amis poussaient l'Assemblée

avaient pour objet de mettre Louis XVI en désaccord avec elle et de

conduire à un conflit avec la royauté: menaces contre les émigrés, même

et surtout contre les frères du roi, pénalités pour les prêtres qui

refusaient le serment. Attaqué dans sa famille et dans ses sentiments

religieux, le roi était provoqué plus gravement dans ce qui ne mettait

pas en cause l'homme mais le gardien des grands intérêts de la France au

dehors. Par tous les moyens on cherchait à le placer dans une situation

intenable, à l'enferrer sur son propre rôle de souverain

constitutionnel. C'est à quoi la Gironde, sans s'apercevoir qu'elle

travaillait pour les Jacobins et qu'elle conspirait sa propre perte,

parvint avec une insidieuse habileté.

Avant d'exposer la suite de ces rapides événements, il faut montrer où

en était la France à la fin de l'année 1791, lorsque les orateurs de la

Législative défiaient déjà l'Europe. L'état général était de moins en

moins bon. Les assignats se dépréciaient, le numéraire se cachait, la

vie devenait toujours plus chère et l'Assemblée recourait à des

émissions continuelles en accusant les spéculateurs et les

contre-révolutionnaires du discrédit croissant de son papier-monnaie.

Dans les provinces, surtout celles de l'Ouest, la question religieuse

soulevait une grande émotion. Enfin, la désorganisation du pays, loin de

s'arrêter, s'aggravait. Voici le tableau qu'en trace un historien qui a

regardé de près les réalités: «Une foule de gens sans travail, de

contrebandiers privés de leur gagne-pain par la disparition même des

impôts qu'ils fraudaient, de condamnés imprudemment amnistiés et aussi,

pour employer les expressions du député Lemontey, cette nuée d'oiseaux

de proie étrangers qui sont venus fondre sur la France révolutionnaire,

la remplissent d'éléments de désordre, habiles à entraîner au pillage et

à l'incendie des populations imbues de l'idée que tout fermier ou

marchand de grains conspire pour les affamer, tout marchand pour

accaparer, tout noble pour ramener l'ancien régime, tout prêtre

réfractaire pour détruire la Révolution.» Et pourtant, plus encore que

la Constituante, la Législative répugne à la répression, à l'emploi de

la force armée. Elle laisse l'anarchie grandir. Elle la favorise même.

Deux faits importants se sont produits à Paris: La Fayette, qui n'a plus

la confiance de personne, a quitté le commandement de la garde

nationale, et la municipalité parisienne est livrée aux Jacobins sous

l'hypocrite Pétion qui autorise les insurrections prochaines en armant

de piques les «sans-culottes». C'est dans ces conditions, qui

réunissaient toutes les difficultés et les multipliaient les unes par

les autres, que les Girondins lançaient la France dans une vaste guerre.

Le temps des Constitutionnels, des Feuillants, était déjà passé. Sans

influence sur la Législative, ils n'avaient que le ministère d'où ils

allaient être chassés bientôt. D'accord avec le roi, le ministre des

affaires étrangères, de Lessart, s'opposait à la guerre. Il fut dénoncé

sans relâche à la tribune et dans la presse comme le protecteur des

émigrés et le chef d'un «comité autrichien» dont l'inspiratrice aurait

été la reine. Jusqu'alors rien n'avait réussi à compromettre

sérieusement la famille royale. Ni l'affaire du collier avant 1789 ni la

fuite à Varennes n'avaient détruit l'antique prestige, fondé sur l'union

de la France et de la famille qui, depuis huit cents ans, se confondait

avec elle. L'accusation lancée contre la reine, l'«Autrichienne», de

servir les intérêts de l'ennemi et de tourner la monarchie contre la

nation, fut l'arme empoisonnée des Girondins. Pour en finir avec la

royauté, il ne fallait pas moins que la dire coupable de trahison. Au

mois de mars 1792, la Gironde remporta sa première victoire: Brissot

obtint la mise en accusation de Lessart. C'était déjà celle du roi.

Constitutionnel jusqu'au bout, fidèle à son serment, Louis XVI se

conforma au vote de l'Assemblée. Il prit pour ministres des Girondins,

sous la présidence de Dumouriez, homme à tout faire, ami de tous,

capable du bien comme du mal, qui se flattait, comme naguère Calonne,

d'arranger les choses par son adresse et qui n'empêcha rien. Les

Girondins, une fois dans la place, menèrent les choses rondement. Le 20

avril, ils obtenaient, de l'Assemblée presque unanime, la déclaration de

guerre à l'Autriche, prélude de la guerre générale. Cette date

historique n'a tout son sens que si l'on rappelle que, cinq jours avant,

la Législative avait autorisé l'apothéose «ignominieuse et dégradante»

des soldats rebelles de Nancy, châtiés par Bouillé et amnistiés par la

suite. La Législative les avait reçus à sa barre. La Commune jacobine de

Paris organisa en leur honneur des fêtes qui arrachèrent à André Chénier

une ode indignée. Cette exaltation de l'indiscipline au moment où ils

défiaient la moitié de l'Europe mesure l'esprit politique des Girondins.

Ils jetaient dans la guerre un pays ravagé par la démagogie et qui

n'avait pas de gouvernement. Ils préparaient ainsi la Terreur. Ils en

rendaient la dictature inévitable et même nécessaire.

La guerre de 1792 ressemblait à celle de 1740 par la tradition

antiautrichienne dont elle se réclamait. A d'autres égards, heureusement

pour la France, c'était encore une de ces guerres d'autrefois où les

armées étaient peu nombreuses, où les campagnes traînaient, où les

batailles étaient d'ordinaire de simples engagements, où l'on se portait

peu de coups décisifs. C'est quand les guerres seront tout à fait

nationales, de peuple à peuple, qu'elles deviendront vraiment terribles,

comme Mirabeau l'avait annoncé. Cependant, sous Louis XV, les conflits

auxquels nous avions pris part avaient eu lieu en terre étrangère, la

supériorité de la France lui permettant de porter dès le début les

hostilités au dehors. Il n'en fut pas de même en 1792. Les discours de

Brissot et de Vergniaud ne suffisaient pas à remporter la victoire: il

faudrait l'organiser. Trois ans d'anarchie furent payés cher. Le plan

consistait à entrer d'abord en Belgique: on espérait que la population

se soulèverait en notre faveur. Non seulement elle ne se souleva pas,

mais deux de nos corps, qui marchaient l'un sur Mons, l'autre sur

Tournai, furent repoussés par les Autrichiens dans une telle panique que

le général Dillon fut assassiné par les fuyards. Les causes et les

responsabilités de cet échec humiliant étaient trop visibles. Les

Girondins s'en déchargèrent en les rejetant sur la trahison du «comité

autrichien», ce qui voulait déjà dire clairement de la reine et du roi.

Dès lors, c'est à ciel ouvert qu'ils travaillèrent au renversement de la

monarchie, en poussant Louis XVI à bout. Ils voulurent le contraindre à

signer un décret qui condamnait à la déportation les prêtres

insermentés. Un autre décret ordonna la dissolution de sa garde de

sûreté personnelle. Enfin, comme les Girondins et les Jacobins

craignaient la garde nationale depuis l'affaire du Champ-de-Mars, ils

exigèrent la création à Paris d'un camp où seraient appelés 20.000

fédérés pour remplacer les troupes régulières et combattre la

contre-révolution, c'est-à-dire, et tout le monde le comprit, pour

préparer un coup de main. Louis XVI refusa de sanctionner les décrets et

renvoya les ministres girondins le 12 juin. Le roi persistant dans son

veto, Dumouriez l'abandonna et partit le 18. Les régiments avaient été

éloignés, la garde constitutionnelle licenciée. Les fédérés marseillais,

arrivés les premiers à Paris, furent autorisés, après une intervention

favorable de Vergniaud, à prendre la tête d'une manifestation populaire

contre le double veto. Le 20 juin, un cortège tumultueux, portant une

pétition pour le rappel des ministres girondins, défila devant

l'Assemblée consentante, puis viola les Tuileries, sans défense. C'est

ce jour-là que Louis XVI, à la foule qui l'insultait et le menaçait,

opposa son courage résigné et tranquille et coiffa le bonnet rouge qui

lui était tendu.

Les Girondins, qui avaient tout permis, sinon tout organisé,

triomphaient de cette humiliation de la monarchie. Mais chacune de leurs

victoires sur la monarchie en était une bien plus grande pour les

Jacobins. Avec son aveuglement et sa fatuité, la Gironde ne manquait pas

une occasion de préparer sa perte avec celle du roi. Des journées

d'octobre jusqu'à celle du 20 juin, la puissance et les proportions de

l'émeute n'avaient cessé de grandir. Personne ne se dissimulait plus

qu'on allait à des convulsions violentes. Les Prussiens, à leur tour,

étaient en guerre avec nous: la Gironde avait réalisé ce chef-d'oeuvre

d'unir la Prusse et l'Autriche, les deux rivales traditionnelles. Alors,

sur la proposition de Vergniaud, l'Assemblée décréta que la patrie était

en danger. Elle l'était, en effet, par sa faute qui était celle des

Girondins: ils n'avaient bien calculé qu'une chose, c'était que la

guerre renverserait la monarchie.

En proclamant la patrie en danger, l'Assemblée faisait appel au

patriotisme français. En décrétant des enrôlements, elle prenait une

décision d'extrême urgence puisque la France était sur le point d'être

envahie. Après tant d'accusations, lancées contre le «comité

autrichien», pour retomber sur le roi et la reine, dans l'émotion causée

par le péril extérieur et par une mesure aussi extraordinaire que la

levée en masse, l'idée que la monarchie avait trahi la nation devait

monter avec une force irrésistible. Dans la rue, dans l'Assemblée même,

la déchéance de Louis XVI fut demandée. Le résultat que la Gironde avait

cherché était atteint, mais c'était le moment que les Jacobins

attendaient pour la dépasser. Le roi est coupable, déclara Robespierre:

l'Assemblée l'est aussi puisqu'elle l'a laissé trahir. Il ajouta, avec

sa tranchante logique, que l'Assemblée, n'ayant pas renversé la royauté

quand il le fallait, s'était rendue suspecte et qu'elle ne la

renverserait plus que pour usurper la souveraineté du peuple. Il fallait

donc la dissoudre, élire une Convention nationale qui réunirait en elle

tous les pouvoirs et qui serait aussi inaccessible aux aristocrates

qu'aux intrigants. Ce discours, qui ouvrit la Terreur, annonçait une

double condamnation à mort: celle de Louis XVI et celle des Girondins.

Un frisson passa. Alors, trop tard, les Girondins essayèrent de se

rapprocher du roi, de reprendre le rôle des Constitutionnels qui,

eux-mêmes, en étaient à conseiller à Louis XVI de monter à cheval et de

quitter Paris, autrement dit de recommencer Varennes, tandis que La

Fayette était à la veille d'émigrer. Mais Louis XVI qui avait fait,

peut-être trop facilement, le sacrifice de lui-même, n'espérait plus

rien. Dégoûté de ces palinodies, las de ces factions qui, tour à tour,

après avoir poussé plus loin la Révolution, en prenaient peur, il

n'avait plus confiance en personne. Il n'avait jamais été enclin à

l'action et il ne la croyait pas possible. Les Constitutionnels et les

Girondins ne s'entendaient pas. Il n'y avait même pas d'espoir qu'ils

s'entendissent entre eux pour former un parti de l'ordre. Jusque dans le

panier à son ils ne seraient pas réconciliés. D'ailleurs n'était-il pas

trop tard? Toutes les fureurs de la guerre civile s'unissaient pour

perdre la royauté. Le manifeste du général prussien Brunswick, publié

sur ces entrefaites, était, avec ses menaces insolentes de détruire

Paris, conçu dans les termes les plus propres à blesser la fierté des

Français, à les convaincre qu'ils n'avaient plus qu'à se battre ou à

périr et à les pénétrer de l'idée que l'ennemi et le roi conspiraient

contre eux. Si comme on le croit, le marquis de Limon a lancé ce défi

sous la signature de Brunswick, on peut dire que c'est de l'émigration

que Louis XVI a reçu son dernier coup.

Tandis que le roi se résignait à son sort, les Girondins essayaient

vainement de retarder sa déchéance, voyant enfin que ce serait la leur.

Une autre émeute, organisée par Danton et Robespierre, leur força la

main, le 10 août: ils avaient désarmé le roi et l'Assemblée, livré Paris

aux Jacobins en y appelant les fédérés. On ne pouvait compter à peu

près, pour protéger les Tuileries, que sur la garde nationale: Mandat,

homme sûr, qui la commandait ce jour-là, fut assassiné sur l'ordre de

Danton. Depuis les journées d'octobre, jamais la méthode n'avait changé.

La Révolution arrivait à son terme comme elle avait progressé: par

l'émeute. En même temps que la famille royale, menacée de mort, quittait

les Tuileries et se réfugiait au milieu de l'Assemblée, l'insurrection

s'emparait par la violence de la commune de Paris. Les Jacobins étaient

pleinement victorieux. Le lendemain du 10 août, Robespierre se rendit à

l'Hôtel de Ville et reprit d'un ton plus haut ses menaces aux Girondins.

Dès lors, la Commune insurrectionnelle fit la loi et ce fut elle la

véritable «Législative». Elle avait conquis le pouvoir. Siégeant en

permanence, elle imposa la suspension du roi, ce qui était la déchéance

moins le mot. Elle se fit livrer la famille royale qui fut conduite au

Temple, prisonnière. Danton devint Ministre de la Justice. Le tribunal

du peuple, le tribunal révolutionnaire fut créé. Enfin l'Assemblée,

toujours sous la pression de la Commune insurrectionnelle, abdiqua tout

à fait en votant une nouvelle loi électorale pour la nomination d'une

Convention souveraine qui cumulerait tous les pouvoirs, telle que

Robespierre l'avait réclamée.

Tant de coups de théâtre, de scènes tragiques, de sang répandu, ont

frappé à juste titre les imaginations et les frappaient encore davantage

dans un pays comme la France où la tranquillité, depuis près d'un siècle

et demi, n'avait plus été sérieusement troublée, où la vie était

brillante et douce. Il en est résulté une tendance à grossir ces

événements et à en grandir les personnages. En réalité, ces parvenus de

l'émeute étaient à tour de rôle étonnés, puis effrayés de leur victoire.

Ils en sentaient la fragilité, doutant d'être suivis par l'ensemble des

Français, ils craignaient une réaction et ils avaient raison de la

craindre puisque déjà Thermidor n'était pas loin. De là une infinité

d'intrigues obscures dont l'histoire est mal connue, mais que révèlent

les accusations de trahison que les hommes des clubs échangeaient entre

eux. M. Lenôtre a déduit du mystère qui persiste sur le sort de Louis

XVII que les plus farouches Conventionnels avaient pu prendre des

précautions et des garanties dans l'éventualité d'une contre-révolution.

En tout cas, il est clair qu'ils se méfiaient les uns des autres. Il est

naturel aussi qu'ayant conquis le pouvoir par l'audace et la violence,

en courant des risques certains, ils aient pensé qu'ils ne pouvaient le

garder qu'avec «toujours de l'audace», comme disait Danton, et toujours

plus de violence. La psychologie de la Terreur est là puisque le

terrorisme s'est exercé à la fois sur les contre-révolutionnaires et à

l'intérieur du monde révolutionnaire. Il n'y avait personne qui ne fût

«suspect», parce que personne n'était sûr ni du lendemain ni de son

voisin. Dantonistes et robespierristes se disputent encore entre eux

sans que le sens de bien des paroles énigmatiques échappées à Danton et

à Robespierre ait été percé, sans que leurs arrière-pensées, leurs

secrets soient connus. Les vingt-quatre mois de convulsions qui séparent

le 10 août du 9 thermidor sont le paroxysme de cette vie des clubs à

laquelle les Constitutionnels, puis les Girondins, dans le même calcul

et par la même nécessité, avaient laissé libre cours, parce que c'était

la vie même de la révolution.

Après le 10 août, les Jacobins, malgré leur victoire, n'étaient pas

rassurés: l'armée prussienne envahissait la France. On n'était pas sûr

du résultat des élections, et surtout, avant la réunion de l'assemblée

nouvelle, les Girondins voulaient que l'usurpation de la Commune eût

pris fin. Danton, lié au sort de la Commune insurrectionnelle, ne vit

qu'une ressource: terroriser. Ce n'est pas par hasard que les massacres

du 2 septembre, précédés de perquisitions domiciliaires et

d'arrestations en masse ordonnées par le ministre de la justice, eurent

lieu le jour même où se réunissaient les électeurs parisiens du second

degré, et après que, le 30 août, la Législative eût voté que le Conseil

de la Commune devait se soumettre à la légalité. Par cette horrible

besogne, qui fut leur oeuvre, Danton, la Commune insurrectionnelle, les

Jacobins se défendaient et prenaient une hypothèque sur la Convention

qui, en effet, comme la Législative, représenta une France plus modérée

que Paris. Comme la Législative aussi, cette troisième Assemblée fut

composée en majorité d'hommes timides, plutôt favorables à la Gironde,

mais qui, arrivant peu de jours après les massacres des prisons, étaient

d'avance épouvantés. Danton, élu à Paris avec Robespierre et Marat

lui-même, quitta le ministère après y avoir préparé la prochaine débâcle

des Girondins.

Ces événements, vus du dehors, ne manquaient pas de donner l'impression

que la France se consumait dans l'anarchie et qu'elle courait à sa

perte. En mettant bout à bout les manifestations hideuses ou banales de

la démagogie, depuis les massacres en règle jusqu'aux pillages de

boutiques et de marchés, on pouvait rédiger des rapports effroyables

pareils à celui où Roland exposerait bientôt les effets de ce qu'il

appelait avec pudeur une «propension désorganisatrice». On pouvait s'y

tromper et il est certain que l'étranger s'y trompa. Il ne calcula pas

que, dans le désordre, il survivait des éléments d'ordre, que tout

n'avait pas été détruit en France dans l'espace de trois ans, qu'il y

subsistait de grandes ressources, que des hommes consciencieux étaient

restés à leur poste, continuaient à faire leur métier, travaillaient de

leur mieux à maintenir ou à rétablir une organisation. La France

possédait encore des administrateurs et des officiers. Cette armature la

sauva. Les volontaires qui arrivaient aux armées y portaient au moins

autant d'insubordination que d'enthousiasme. Ils y trouvèrent

d'anciennes troupes, des cadres, des chefs instruits, une discipline qui

reprit peu à peu le dessus. Cet «amalgame» finit par donner des

régiments solides et par mettre en valeur le tempérament militaire de la

nation. C'est ce que les Prussiens n'attendaient pas. Ayant jugé la

France encore plus bas qu'elle n'était, encouragés par la reddition de

Longwy et de Verdun, ils furent déconcertés à la première résistance.

Quoique Brunswick fût maître de la route de Châlons, il ne voulut pas

s'y engager après le combat de Valmy, affaire médiocre en elle-même,

puisqu'il n'y eut pas huit cents hommes hors de combat de chaque côté,

mais grosse de conséquences. Les Prussiens, ayant trouvé le morceau plus

dur qu'ils ne croyaient, car ils comptaient sur une promenade militaire,

s'en tinrent là. Ils ne se souciaient pas d'être retenus en France

tandis que l'Autriche et la Russie se partageraient la Pologne et il

leur suffisait que la Révolution fût incapable d'empêcher ce nouveau

partage, qui en effet eut lieu. D'ailleurs, Dumouriez, trop heureux de

son succès de Valmy, se garda de poursuivre Brunswick et d'exposer son

armée, dont il connaissait la faiblesse, à un retour offensif de

l'adversaire. Il proposa même la paix à la Prusse et une alliance,

qu'elle repoussa, contre la maison d'Autriche, tant était puissante chez

les hommes du dix-huitième siècle, l'illusion que le pays du grand

Frédéric ne pouvait être que notre ami.

Valmy est du 20 septembre 1792. La Convention s'ouvrait le 21. Elle

proclama aussitôt la République. Mais, cette République, qui la

gouvernerait? Quel parti aurait le pouvoir? Dès le premier jour, la

lutte éclata entre la gauche et les Girondins, devenus la droite de la

nouvelle Assemblée. Tout de suite, comptant sur la sympathie des députés

des départements, ils attaquèrent les Jacobins, leur reprochèrent

l'usurpation de la Commune de Paris et les massacres de Septembre.

Louvet demanda la mise en accusation de Robespierre et des

septembriseurs. La majorité n'osa pas le suivre. Ses amis de la Gironde

eux-mêmes l'abandonnèrent, parce qu'ils sentirent que, pour une pareille

réaction, la force leur manquait. Ainsi, dès le début, les Girondins

avaient commis une faute grave: ils avaient menacé leurs alliés de la

veille, leurs adversaires d'aujourd'hui, et ils avaient montré qu'ils

n'avaient pas les moyens d'exécuter leur menace. Un mois après

l'ouverture de la Convention, leur cause était déjà perdue. Les

Jacobins, qui avaient commencé par se défendre, prenaient l'offensive.

Accusés de meurtre et d'anarchie, ils accusèrent à leur tour.

L'accusation qu'ils avaient encourue était capitale. Leur riposte, pour

les sauver, devait l'être aussi. L'accusation qu'ils lancèrent était

celle dont les Girondins s'étaient servis contre les ministres

constitutionnels et contre la royauté: trahison, incivisme, complicité

avec les contre-révolutionnaires. La Gironde avait inventé le «comité

autrichien». Sur de semblables apparences, on imagina contre eux le

crime de fédéralisme, d'attentat à la République une et indivisible.

Ainsi, en tout, les Jacobins manoeuvraient la Gironde, la tenaient par

sa peur de ne pas sembler assez républicaine, la poussaient de position

en position. La mise en accusation de Robespierre avait été manquée. La

riposte des Jacobins fut la mise en jugement de Louis XVI. Le régicide

serait l'épreuve de toutes les sincérités républicaines. Tombés dans ce

piège, les Girondins n'en sortirent pas. Ils avaient condamné les

effusions de sang; ils étaient mis en demeure de faire tomber la tête du

roi ou de se rendre suspects. Ils n'évitèrent ni l'un ni l'autre.

Répugnant au crime, ils proposèrent l'appel au peuple en guise

d'échappatoire. Aussitôt la rue, les sections, les tribunes menacèrent

la Convention qui céda à la même pression que les précédentes

assemblées. Elle repoussa l'appel au peuple. Sur la mort, les Girondins

en déroute se divisèrent. La direction leur échappait. Ils n'étaient

même plus un parti. La mort du roi, enjeu de cette bataille pour le

pouvoir, fut votée par 361 voix sur 721 votants. Le duc d'Orléans,

conventionnel de gauche sous le nom de Philippe-Egalité, la vota avec la

Montagne. Mais déjà le régicide lui-même ne pouvait plus sauver

personne. La guillotine était en permanence sur la place de la

Révolution.

La déclamation de ce temps-là a laissé croire que la Convention avait

lancé à l'Europe la tête du roi comme un défi. Le 21 janvier 1793, jour

de l'exécution de Louis XVI, l'Autriche, la Prusse et la Russie étaient

occupées à partager la Pologne. L'émotion dans les cours ne fut pas plus

grande qu'elle ne l'avait été après l'exécution de Charles Ier. A la

vérité, son défi le plus grave, la Révolution l'avait déjà jeté, et à

qui? à l'Angleterre. Et ce n'était pas la tête du roi.

On s'est demandé souvent comment la Révolution était devenue conquérante

et l'on a donné beaucoup d'explications qui contiennent une part de

vérité. L'esprit de propagande, de croisade révolutionnaire, la

tradition des frontières naturelles, le souvenir, resté si puissant, de

la politique de Richelieu et de la lutte nationale contre la maison

d'Autriche: ces éléments de la vie morale du peuple français ont

contribué pour une large part à rendre la Révolution guerrière et à lui

donner des motifs d'annexer des peuples sous prétexte de les libérer.

Cependant, si nouveaux qu'ils fussent dans les affaires, les

Conventionnels n'ignoraient pas tous les grandes lois de la politique

européenne. Ils tenaient à la neutralité de l'Angleterre et il était une

chose que jamais l'Angleterre ne permettrait: c'était que la France fût

maîtresse des Pays-Bas. Comment avaient-ils accepté les plans de

Dumouriez sur la Belgique, que la victoire de Jemmapes venait de lui

ouvrir? Ici, il faut se rappeler que la Révolution tombait chaque jour

plus bas dans la détresse financière, qu'elle était écrasée sous le flot

des assignats. Les conquêtes furent un espoir. Puisque nos armées, où

Dumouriez rétablissait la discipline, avaient délivré la République de

l'invasion, pourquoi ne la délivreraient-elles pas de la pauvreté? Il

fallait à tout prix sortir d'une impasse, trouver, disait Cambon, «un

moyen d'écoulement pour diminuer la masse des assignats circulant en

France» et «augmenter le crédit de ces assignats» par l'hypothèque que

«fourniront les biens mis sous la garde de la République». Pour une très

large part, cette nécessité détermina les politiques et les financiers à

approuver l'occupation et l'exploitation de la Belgique, sous des

prétextes tirés de la philosophie révolutionnaire, malgré le risque

d'une intervention anglaise que l'on essaierait de détourner, tandis que

Custine passait le Rhin. D'abord bien reçu par les populations rhénanes,

depuis longtemps francisées, Custine les souleva contre nous, dès qu'il

eut frappé d'une grosse contribution la ville de Francfort d'où il fut

bientôt chassé par les Prussiens. Aussitôt après notre victoire de

Jemmapes (6 novembre 1792), l'Angleterre était d'ailleurs résolue à la

guerre plutôt que de laisser les Français en Belgique. L'exécution de

Louis XVI ne fut que l'occasion d'un conflit devenu inévitable: les

Anglais se seraient peu souciés de l'exécution de Louis XVI si, le 21

janvier, nous n'eussions déjà occupé Anvers.

Alors commença la guerre véritable, celle de l'Angleterre et de la

France, l'éternelle guerre pour les Pays-Bas, la même sous la Révolution

que sous Philippe le Bel, la vieille guerre pour la suprématie maritime

de la Grande-Bretagne, la même que sous Louis XIV, Louis XV et Louis

XVI. Il ne s'agissait plus d'une guerre continentale avec des

adversaires comme la Prusse et l'Autriche, sur lesquels la France

pouvait encore remporter des succès. La coalition retrouvait sa tête et

sa caisse. Et, cette fois, l'Angleterre allait mener la lutte jusqu'au

bout, d'autant plus résolue à liquider son vieux compte avec la France

qu'elle la voyait privée de ses forces navales par la Révolution puis

rendue incapable de les reconstituer par sa détresse financière. La

Révolution, et ce fut une de ses fautes les moins visibles et les plus

choquantes, se mit en conflit avec la plus grande puissance maritime du

monde, sans avoir elle-même d'escadre et sans espoir d'en retrouver. Car

une marine, instrument de précision, ne s'improvise pas, la nôtre était

ruinée par l'anarchie et, comme disait Villaret-Joyeuse, «le patriotisme

ne suffit pas à diriger les vaisseaux». Profitant de cette situation

unique, l'Angleterre n'abandonnerait plus la partie qu'elle ne l'eût

gagnée. Lente comme toujours à entrer en pleine action, longue à se

décider et à se préparer, par la nature de son gouvernement

parlementaire, elle étendit elle-même la durée et la gravité de cette

guerre, parce qu'elle n'y mit que peu à peu toutes ses ressources tandis

que la France, retrouvant sa supériorité sur terre, s'enfonçait dans

l'illusion déjà ancienne que des victoires terrestres suffiraient à

mettre l'Angleterre à genoux. L'illusion ne prendra fin qu'à Waterloo.

On a voulu voir dans les événements révolutionnaires, dans la Terreur

elle-même, des raisons profondes et une ligne de conduite calculée.

L'extrême confusion de cette période montre plutôt que les hommes de la

Révolution prenaient des décisions de circonstance. Depuis la

Constituante, il en était ainsi. La vérité, c'est qu'il y avait le plus

grand trouble dans les esprits. Danton, qu'on a représenté comme un

homme tout d'une pièce, n'était pas le moins flottant. Elevé au pouvoir

par la journée du 10 août et les massacres de septembre, il n'était pas

plus capable que ne l'avaient été les Girondins d'«endiguer» la

Révolution. Il eût voulu se placer entre l'Assemblée et la Commune,

entre la Gironde et les Jacobins quand déjà les positions étaient

prises. Les Girondins avaient enfin découvert que la Commune était le

véritable gouvernement de la Révolution et ils n'admettaient pas que ce

pouvoir usurpé commandât toute la France. A quoi les Jacobins

répliquaient qu'en dressant les départements contre Paris, la Gironde se

rendait coupable de «fédéralisme», qu'elle tendait à rompre l'unité de

la République, qu'elle trahissait la nation. Danton était trop compromis

avec la Commune, il avait trop besoin d'elle, dans le cas où il aurait à

rendre compte du sang répandu, pour travailler à la renverser. Mais les

Girondins périssaient s'ils ne la renversaient pas. En devenant homme de

gouvernement à son tour, Danton se mettait dans une contradiction

insoluble. On l'admire d'avoir appuyé l'institution du tribunal

révolutionnaire qui devait régler et modérer la Terreur: il lui donnait

son instrument, il la perfectionnait, à peu près comme le docteur

Guillotin avait perfectionné la hache du bourreau. Lorsque la Terreur

fut légalisée, elle n'en resta pas moins livrée aux plus violents. Et il

ne manqua plus qu'une formalité, légale elle aussi, pour que Robespierre

et ses amis y fissent passer leurs adversaires politiques, confondus

avec les traîtres, les contre-révolutionnaires et les fauteurs

d'anarchie que le tribunal révolutionnaire devait châtier: il suffirait

que les membres de la Convention cessassent d'être inviolables.

A la fin du mois de mars, la Convention avait déjà tiré de son sein le

Comité de Salut Public pour contrôler les ministres, c'est-à-dire pour

gouverner directement. Afin que les contrôleurs fussent à leur tour

contrôlés, selon la logique du terrorisme, les Conventionnels, sur la

proposition de Marat, avaient renoncé à leur inviolabilité. Alors les

révolutionnaires purent se guillotiner entre eux.

Marat, «fanatique désintéressé», a été l'homme le plus influent de la

Révolution, celui qui l'a menée du dehors avec le plus de suite, parce

qu'il avait l'instinct démagogique, c'est-à-dire le don de deviner les

passions populaires et le talent d'exprimer les haines et les soupçons

de la foule de la façon même dont elle les sentait. Marat, écrivain et

agitateur, a été un terrible artiste de la démagogie. Il inspirait du

dégoût à Robespierre lui-même, mais il était, depuis l'origine,

indispensable au progrès de la Révolution dont le développement,--c'est

la clé dont on ne doit pas se dessaisir,--était lié à une agitation

chronique de la population parisienne, à la possibilité de provoquer des

émeutes à tout moment. Camille Desmoulins disait avec raison «qu'il n'y

avait rien au delà des opinions de Marat». La marche de la Révolution ne

s'arrêtera pas le jour même où Charlotte Corday aura tué ce monstre,

mais elle en sera sensiblement ralentie. Robespierre, devenu homme de

gouvernement à son tour, aura moins de peine à faire front contre des

meneurs subalternes comme Hébert, et, par là, il rendra lui-même

possible la réaction de Thermidor.

En attendant, les Girondins avaient compris que, pour sauver leur propre

tête, ils devaient frapper l'homme par qui la Révolution communiquait

avec l'anarchie et y trouvait en toute circonstance critique sa force de

propulsion. Une de leurs pires illusions, que Danton semble avoir

partagée, fut que le tribunal révolutionnaire leur servirait à les

délivrer de Marat. Ils obtinrent de l'Assemblée qu'elle le mît en

accusation. Mais en le déférant à Fouquier-Tinville et aux jurés

parisiens, c'était comme si elle l'avait envoyé se faire juger par

lui-même. L'acquittement de Marat fut triomphal et les Girondins

reçurent de l'extrême-gauche ce nouveau coup.

Le mois d'avril 1793 et les deux mois qui suivirent furent aussi mauvais

pour eux que pour la République. On n'avait jamais été si bas. Dumouriez

avait échoué en Hollande, perdu la Belgique, puis il avait émigré, comme

La Fayette, après avoir livré aux Autrichiens les commissaires de la

Convention. La défection du vainqueur de Valmy et de Jemmapes signifiait

un manque de confiance qui pouvait devenir grave. Elle redoubla à Paris

l'ardeur des luttes politiques parce que, Danton ayant été en rapport

avec Dumouriez, les Girondins l'accusèrent d'avoir trahi. Danton s'en

défendit avec violence. Mais si sa parole était toujours hardie, sa

pensée était hésitante. Il était troublé, incertain, comme un homme qui

avait à se reprocher au moins les massacres de septembre. L'accusation

lancée contre lui eut pour effet de le rejeter vers la gauche. Il prit

parti contre les Girondins lorsque ceux-ci, effrayés par l'acquittement

de Marat, reportèrent leur offensive contre la Commune de Paris.

Ralliant toujours, quand ils invoquaient le respect de l'ordre, une

majorité à la Convention, ils avaient pu imposer un conseil de

surveillance à la municipalité jacobine. La riposte des Jacobins fut

conforme au procédé qui n'avait cessé de réussir dans les journées

révolutionnaires: violente campagne des clubs et de la presse contre la

Gironde accusée de fédéralisme et de royalisme, excitations prodiguées à

la population parisienne maintenue en état d'énervement par la

dépréciation croissante des assignats, les mauvais approvisionnements

dus à la loi du maximum, et la peur de la disette qui, disait

Lanjuinais, restait «le levier des insurrections». Après cette savante

préparation, la Commune convoqua les troupes ordinaires de l'émeute. Le

«général» Henriot, à la tête des sections les plus avancées de la garde

nationale, cerne la Convention, pointe des canons sur elle, empêche les

députés d'en sortir, leur prouve qu'ils sont à la discrétion de la

Commune, leur impose la mise en accusation des Girondins. Robespierre

avait tout machiné, Danton fut au moins consentant. Cette journée du 31

mai 1793, exact pendant contre la Gironde du 20 juin 1792 qu'elle avait

organisé contre Louis XVI, humiliait l'Assemblée comme, un an avant,

avait été humiliée la monarchie.

Par ce coup de force, les Jacobins, déjà maîtres de Paris, le deviennent

du gouvernement qui se compose désormais du Comité de Salut public et de

la Commune. Les Girondins, sauf trois ou quatre, s'enfuient, tentent

vainement de soulever les départements. Ils trouveront, pour la plupart,

une fin misérable dans le suicide ou sur l'échafaud. En octobre, le

procès des Girondins, auteurs conscients et volontaires de la guerre à

l'Autriche et à l'Europe, coïncida avec l'exécution de Marie-Antoinette,

«l'Autrichienne». Philippe-Egalité, Mme Roland, l'ancien maire Bailly,

tous les personnages du drame, artisans du malheur des autres et de leur

propre malheur, se succédèrent en quelques jours sous le couteau.

Par une surenchère continuelle, à force de patience et de démagogie,

grâce surtout au maniement des clubs et de l'émeute, Robespierre était

vainqueur. Après le 31 mai, il était le maître et tous ceux qui

passaient, qui allaient encore passer par les mains du bourreau en

attendant qu'il y passât lui-même, avaient contribué à l'amener au

pouvoir. Mais dans quel état prenait-il la France! De nouveau, nos

frontières étaient ouvertes à l'invasion. Au printemps, l'enrôlement

forcé de 300.000 hommes, ajouté à la guerre religieuse et à l'exécution

de Louis XVI, avait définitivement soulevé la Vendée qui n'estima pas

que la conscription et la caserne fussent des conquêtes de la liberté.

Lyon et Marseille étaient en révolte contre les Jacobins. Pour leur

échapper, Toulon se donnait aux Anglais. Dans ces circonstances

épouvantables, la France était sans autre gouvernement que celui de la

Terreur. Par la position démagogique qu'il avait prise contre les

conspirateurs et les traîtres, par sa propension à en voir partout,

Robespierre incarnait la guerre à outrance. La justification de la

Terreur, c'était de poursuivre la trahison: moyen commode pour le

dictateur d'abattre ses concurrents, tous ceux qui lui portaient

ombrage, en les accusant de «défaitisme». Par là aussi sa dictature

devenait celle du salut public. Elle s'était élevée par la guerre que

les Girondins avaient voulue sans que la France eût un gouvernement

assez énergique pour la conduire. Brissot et ses amis avaient tiré un

vin sanglant. Il ne restait plus qu'à le boire.

C'est ainsi, dans cette mesure et pour ces raisons, que malgré ses

atroces folies, malgré ses agents ignobles, la Terreur a été nationale.

Elle a tendu les ressorts de la France dans un des plus grands dangers

qu'elle ait connus. Elle a contribué à la sauver ou plutôt à différer

l'heure qui reviendra à la fin du Directoire, que Napoléon Ier reculera

encore, jusqu'au jour où il sera lui-même vaincu. Tout donne à croire

que, dans l'été de 1793, la République eût succombé, que le territoire

eût été envahi si l'Angleterre avait été prête, si elle avait soutenu

les insurgés vendéens, si la Prusse, l'Autriche et la Russie n'eussent

encore été occupées à dépecer la Pologne, victime substituée à la

France, si elles n'eussent été distraites et divisées par la question

d'Orient. Sans ce répit, la Révolution n'aurait pu écraser ses ennemis

de l'intérieur. Les effets de la réorganisation militaire à laquelle se

dévouait Carnot n'auraient pas pu se faire sentir et la levée en masse

n'aurait été que la levée d'une cohue incapable de résister à l'effort

d'une coalition.

Désespérée en juillet 1793, la situation se rétablissait en octobre par

la victoire de Wattignies qui débloquait la frontière du Nord.

L'insurrection vendéenne reculait, l'insurrection lyonnaise était

brisée. En décembre, la Vendée sera définitivement vaincue, Bonaparte se

sera signalé à la reprise de Toulon, l'Alsace sera délivrée, la Belgique

nous sera ouverte encore une fois. Quelques historiens se sont demandé

pourquoi la Révolution ne s'était pas modérée à ce moment-là. Ils

excusent la Terreur tant que «la patrie est en danger». Ensuite ils se

voilent la face devant ses excès. Une vue plus large des nécessités

devant lesquelles se trouvaient Robespierre et le Comité de Salut public

rend compte de la continuation du terrorisme. On oublie que l'état des

finances était toujours plus désastreux, que l'abîme se creusait encore

par l'énormité des dépenses militaires. Il fallait de l'argent à tout

prix: la guerre devait nourrir la guerre et c'était devenu un système de

«vaincre l'ennemi et de vivre à ses dépens», de conquérir pour enrichir

la République. La guerre continuant, la Terreur devait continuer aussi.

Mais elle servait à autre chose: elle était un instrument de

confiscation. Elle servait à prendre les biens des émigrés, à spolier

les suspects et les riches, dans l'illusion, qui durait depuis la

Constituante, qu'on donnerait enfin une garantie solide aux assignats.

La Terreur ne pouvait donc pas s'arrêter d'un signe. Robespierre était

conduit à se comporter comme un chef. Il commençait à redouter

l'anarchie: le premier il osa frapper la canaille parisienne avec Hébert

et les hébertistes. Tout de suite après, ce furent Danton et les

dantonistes, les «indulgents», ceux qui penchaient pour une paix

prématurée, qu'il envoya à la guillotine. L'illuminisme de Robespierre,

son jargon prétentieux et mystique n'empêchent pas de remarquer

l'insistance avec laquelle, à chacun des grands procès politiques, il

parle des traîtres, des agents anglais, du rôle des banquiers, des

étrangers suspects comme Anacharsis Clootz, qui pullulaient depuis les

débuts de la Révolution, tout un monde bizarre, inquiétant, où il

«épura» sans pitié mais peut-être pas toujours sans discernement, et

qu'il expédia à la guillotine, à côté de ce qu'il y avait en France de

plus noble et de meilleur, pêle-mêle avec des innocents, des savants et

des poètes. Robespierre se faisait appeler «l'incorruptible». Il y avait

donc des corrompus? On a ici l'impression de ces histoires d'argent, de

police et d'espionnage qui sont communes à tous les milieux

révolutionnaires.

Au mois d'avril 1794, la Terreur dure toujours. Danton a été supprimé,

Camille Desmoulins et sa Lucile aussi. Les hommes de la Révolution se

sont dévorés entre eux. Seuls ont échappé les prudents et les habiles,

ceux qui ont eu, comme disait Sieyès, le talent de vivre. Mais à force

d'épurer la Révolution, Robespierre en a tari la sève. Lui-même, avec le

jacobinisme, il est toute la Révolution. Il n'y avait plus rien après

les opinions de Marat. Il n'y a plus personne après Robespierre. Il a

grandi, depuis la Constituante, par les surenchères que favorisait le

principe politique en vigueur depuis 1789: pas d'ennemis à gauche.

Maintenant, quelles sont ses idées? Que veut-il? Où va-t-il? Il ne le

sait pas lui-même. On prête à ce despote les projets les plus bizarres,

et la cour de Vienne s'intéresse à «Monsieur de Robespierre». Pourtant

il n'invente plus autre chose que la fête ridicule de l'Etre suprême,

tandis que la guillotine fauche tous les jours, éclaircit les rangs de

l'Assemblée, dégarnit jusqu'à la Montagne. Il ne restait plus guère que

ceux qui, par peur, avaient dit oui à tout. Une peur suprême leur donna

le courage du désespoir. Robespierre sentit que la Convention lui

échappait et il voulut recourir au moyen ordinaire, celui dont l'effet,

jusque-là, n'avait jamais manqué: l'intervention de la Commune. On vit

alors, au 9 thermidor, cette chose extraordinaire. Les Conventionnels

qui survivaient étaient les plus sagaces et les plus subtils, puisqu'ils

avaient réussi à sauver leur tête. Ils s'avisèrent de ce qu'on ne

semblait jamais avoir compris depuis le 10 août: que ces fameuses

«journées» n'étaient au fond que de petites affaires de quartier,

qu'avec un peu de méthode, d'adresse et d'énergie, il était possible de

mettre les émeutiers en échec. Sur quoi reposait la Commune jacobine?

Sur les sections. Il s'agissait, pour empêcher une «journée», pour

arrêter Santerre et Henriot, de protéger d'abord le point menacé avec

des sections modérées, puis de prendre l'offensive contre l'émeute. Il

ne suffisait donc pas, pour renverser Robespierre, de voter sa mise en

accusation. Il fallait être sûr de ce qui se passerait hors de

l'Assemblée. Tallien et Barras se chargèrent de la manoeuvre. Elle

réussit grâce à une seule section, la section Le Pelletier, qui donna le

signal de la résistance. Robespierre, réfugié à l'Hôtel de Ville,

connaissait trop bien le mécanisme de la Révolution pour ne pas savoir

qu'il était perdu si l'émeute et la Commune commençaient à reculer. Il

voulut se tuer, se manqua et, le lendemain, fut porté tout sanglant sur

l'échafaud (27-28 juillet 1794).

Après la chute de Robespierre, la France respira. Un violent mouvement

de l'opinion publique exigea et obtint le châtiment des «bourreaux

barbouilleurs de lois». La guillotine servit encore pour les plus

marquants et les plus abominables des terroristes, comme le tribunal

révolutionnaire avait servi contre ceux qui l'avaient institué. Mais si

la réaction thermidorienne était un soulagement, ce n'était pas une

solution. Que cherchait la Révolution depuis l'origine? Un gouvernement.

Elle avait usé trois ou quatre Constitutions, pas même viables, à peine

appliquées. La Terreur était un état frénétique qui ne laissait après

lui qu'impuissance et dégoût. Du 9 thermidor au 18 brumaire (les deux

dates restées les plus célèbres du nouveau calendrier républicain), la

révolution cherche à se donner un gouvernement qui soit un gouvernement

libre, conforme à ses principes, et elle échoue.

Lorsque les modérés de la Convention, par une épuration suprême, se

furent délivrés de Robespierre et de la «queue de Robespierre», ils se

retrouvèrent devant les mêmes difficultés que leurs prédécesseurs:

difficultés d'argent accrues avec la marée montante des assignats,

guerre extérieure, confusion intense au dedans. Beaucoup de Français,

excédés de l'anarchie, de la misère et des souffrances causées par

l'avilissement du papier-monnaie, aspiraient à l'ordre et le concevaient

sous la forme d'un retour à la royauté. Beaucoup, d'autre part, étaient

trop engagés dans la révolution, y avaient trop d'intérêts, pour ne pas

appréhender un retour à l'ancien régime: c'était en particulier le cas

des régicides, des acquéreurs de biens nationaux et des militaires.

Enfin le jacobinisme était loin d'être mort. Pendant cinq années, la

Révolution fut occupée à se tenir à égale distance du royalisme et du

terrorisme, sans réussir à autre chose qu'à entretenir le désordre et à

préparer le gouvernement autoritaire qui sortirait d'elle pour la

conserver.

La genèse du 18 brumaire est simple. Que se passe-t-il après Thermidor?

Désormais la Convention sait ce qu'il faut faire pour éviter une

revanche des Jacobins. Le 12 germinal et le 1er prairial, l'émeute se

renouvelle et avorte parce qu'elle n'a plus de direction ni

d'organisation, la Commune de Paris ayant été supprimée. Pourtant, au

1er prairial, l'alerte a été chaude. La foule a encore envahi

l'Assemblée, tué le député Féraud, et porté sa tête au bout d'une pique.

L'insurrection vaincue grâce aux sections modérées, les thermidoriens se

décident enfin à prendre la mesure devant laquelle la Révolution avait

toujours reculé: la garde nationale perd son autonomie et elle est

placée sous la direction d'un comité militaire. Alors l'influence

politique commence à passer du côté de l'armée, une armée victorieuse

qui vient, par un étonnant exploit, de conquérir la Hollande avec

Pichegru. Qui aura l'armée pour lui aura le pouvoir. L'ère des généraux

commence. Le 13 vendémiaire, il faut appeler Bonaparte et son artillerie

pour écraser un mouvement royaliste à Paris. Le 18 fructidor, le

Directoire appellera Augereau. Ces deux opérations, exigées par le salut

de l'idée révolutionnaire, ont été l'école du coup d'Etat.

Le 18 fructidor est d'une importance particulière pour la suite des

choses, parce qu'il constitue le lien qui unit la Révolution à l'Empire.

Il faut donc voir les origines de ce coup de barre à gauche qui fut

destiné à empêcher la réaction et la paix tout à la fois. En 1792, la

Révolution, pour s'achever, avait voulu la guerre. A tous les égards

elle en avait vécu, elle s'en était nourrie. Elle n'en pouvait plus

sortir sans s'arrêter. Mais déjà il ne dépendait plus d'elle d'en

sortir. Elle en était prisonnière comme Napoléon en sera prisonnier,

parce qu'elle avait provoqué un ennemi, l'Angleterre, qui était résolu à

ne poser les armes qu'après avoir vaincu.

En 1795, après deux campagnes heureuses en Hollande et dans les

Pyrénées, la Convention avait saisi l'occasion de conclure la paix avec

la Prusse que, dans l'esprit du dix-huitième siècle, elle s'affligeait

de combattre, espérant toujours l'avoir comme alliée. Elle avait

également conclu la paix avec l'Espagne, la seule des puissances dont on

pût dire qu'elle était entrée dans la lutte pour venger Louis XVI. La

Prusse avait ce qu'elle voulait en Pologne, elle s'inquiétait des

projets de l'Autriche et de la Russie en Orient. Pour reprendre sa

liberté, elle signa le traité de Bâle et se désintéressa de la rive

gauche du Rhin, moyennant compensation en Allemagne à son profit. Les

Bourbons d'Espagne comprirent de leur côté qu'ils travaillaient

uniquement pour l'Angleterre et se rapprochèrent de la France

républicaine dans l'esprit de l'ancien pacte de famille. La Convention

signa cette double paix en ajoutant qu'elle était un moyen de poursuivre

avec plus d'acharnement la guerre contre les autres ennemis. Les

hostilités continuèrent avec l'Angleterre et l'Autriche.

Cependant la Convention, qui avait aboli la dictature terroriste, qui

avait condamné l'absurde constitution jacobine, se voyait obligée

d'échafauder un gouvernement régulier et de recourir à des élections. Il

était probable que ces élections n'étant pas jacobines, seraient dans un

sens très modéré, sinon réactionnaire, et par conséquent favorable à la

paix. La Constitution de l'an III essaya de reconstituer un pouvoir

exécutif régulier en créant un Directoire de cinq membres et un pouvoir

législatif équilibré, composé de deux assemblées ou conseils, celui des

Anciens et celui des Cinq-Cents. Dans cette Constitution, la partie la

mieux calculée était celle qui prévoyait que le Corps législatif ne

serait élu que par tiers. L'ancienne Convention était donc sûre de

garder quelque temps la majorité. Elle évitait les brusques déplacements

d'opinions et fut libre de poursuivre la lutte contre l'ennemi

extérieur, bien que les premières élections partielles eussent montré

dans le pays un courant favorable à la paix.

Si pitoyable qu'ait été le gouvernement du Directoire, il n'est pas

juste de lui reprocher d'avoir continué la guerre au moment où ses

finances tombaient au dernier degré de la détresse. Cette détresse même

persuadait l'ennemi qu'avec un peu de patience il viendrait à bout des

Français. Il avait été fabriqué pour 45 milliards d'assignats tombés à

rien. Le Directoire se décida à brûler solennellement la planche qui

servait à les imprimer, mais, se trouvant sans ressources, remplaça ce

papier-monnaie par un autre, les mandats territoriaux, qui eurent

aussitôt le même sort. Si quelques spéculateurs s'enrichissaient, les

rentiers, les fonctionnaires mouraient de faim. Nos soldats, dont le

nombre croissait par la conscription, n'avaient pas de souliers. Bientôt

la misère allait favoriser la propagande socialiste et la conspiration

de Babeuf. Il est donc naturel que le Directoire ait continué de

concevoir la guerre comme un moyen de lever des contributions sur

l'étranger et de trouver des ressources, et aussi qu'il ait appréhendé

le retour, après une paix blanche, de troupes affamées et déguenillées,

qu'il ait enfin approuvé le plan audacieux de Bonaparte, la conquête et

le pillage de l'Italie. La destruction de la planche aux assignats,

symbole de la banqueroute que la Révolution s'était flattée d'éviter,

est du 19 février 1796. Le 22, Bonaparte recevait le commandement de

l'armée des Alpes qu'il entraînait vers «ces riches provinces» où elle

trouverait «honneur, gloire et richesse». Bonaparte tint parole. Une

campagne marquée par une série de victoires, Castiglione, Arcole,

Rivoli, lui permit d'accomplir son programme. Désormais, il n'en

changera plus. Il fera de ses batailles une source de profits. Pendant

quinze ans, il conduira la guerre, non seulement sans qu'elle coûte rien

à la France, mais en travaillant par elle à la restauration financière,

jusqu'au jour où les peuples d'Europe, rançonnés, se soulèveront.

Un général victorieux et qui apportait de l'argent se rendait

indispensable. Et la popularité de Bonaparte grandissait. Il n'en est

pas moins vrai que bien des Français se demandaient si l'on allait se

battre toujours, enrôler toujours, conquérir toujours. On savait aussi

que les partisans les plus passionnés de la guerre étaient les Jacobins.

On craignait que la situation qui avait mené à la Terreur n'y

reconduisît. En 1797, au moment où l'Autriche, chassée de l'Italie,

menacée jusque chez elle, signait les préliminaires de Léoben, les

élections avaient envoyé aux Conseils une nouvelle fournée de modérés,

opposés à la politique belliqueuse. Dans l'état de misère et d'anarchie

où était la France, avec un gouvernement faible, divisé et méprisé comme

le Directoire, la continuation de la guerre, aux yeux des hommes

raisonnables, était une absurdité et devait produire une catastrophe. Il

fallait, disaient-ils, profiter de la défaite de l'Autriche, de

l'abattement de Pitt qui entamait des pourparlers à Lille et se montrait

disposé à reconnaître les conquêtes de la Révolution, celle de la

Belgique et de la rive gauche du Rhin, la République batave de Hollande

et la République cisalpine d'Italie, annexes de la République française.

Un des Directeurs était d'avis que cette occasion ne devait pas être

perdue: c'était Barthélemy, le négociateur du traité de Bâle, diplomate

d'ancien régime, élève de Vergennes. Carnot hésitait, redoutant un

retour des Bourbons autant que la dictature militaire. Les trois autres,

Rewbell, La Revellière et Barras (quoique ce dernier, vénal et corrompu,

fût flottant), pensaient que la paix offrirait plus de difficultés que

la guerre, que le gouvernement aurait à résoudre des problèmes

insolubles ou qu'il serait renversé par la réaction dont la paix serait

le triomphe. Ils pensaient aussi que les auteurs et les bénéficiaires de

la Révolution auraient des comptes à rendre, particulièrement les

régicides, et ils se disaient,--en quoi ils n'avaient sans doute pas

tort,--que les dispositions de Pitt ne dureraient pas, qu'une Angleterre

nous laissant nos conquêtes du Rhin à l'Adige, c'était trop beau, que la

guerre reprendrait sans retard et dans des conditions moins bonnes pour

nous, le ressort s'étant une fois détendu.

Les partisans de la paix avaient la majorité dans les conseils, mais

aucune force organisée avec eux. Les partisans de la guerre pouvaient

compter sur les Jacobins, les «patriotes» et les soldats. Ils

attaquèrent violemment les royalistes, les modérés, confondus sous le

nom de «faction des anciennes limites», et provoquèrent aux armées, avec

la connivence des jeunes généraux, des adresses contre les ennemis de la

République. On avait besoin, pour l'opération, d'un homme à poigne:

Bonaparte envoya à Paris Augereau qui envahit la salle des conseils

accompagné de Rossignol et de Santerre, revenants du jacobinisme, arrêta

les députés qui protestaient, et se vanta, le lendemain du 18 fructidor,

que son expédition eût réussi «comme un ballet d'opéra» (4 septembre

1797).

Les modérés avaient été «fructidorisés». Ce fut une Terreur sèche, à

peine moins cruelle que l'autre, l'échafaud étant remplacé par la

déportation. Des députés, le directeur Barthélemy lui-même, furent

envoyés à la Guyane avec de nombreux prêtres dont beaucoup périrent. Les

arrestations, les proscriptions, les persécutions recommencèrent sous

l'influence des Jacobins auxquels la haute main avait été rendue par ce

coup d'Etat.

De son «proconsulat d'Italie», le général Bonaparte, grand favori du

Directoire, observait les événements. Il avait approuvé, aidé le 18

fructidor. Il en profita. Il vit que désormais le soldat était le

maître, que le Directoire allait se rendre impopulaire par son retour

violent vers la gauche, que le besoin d'un gouvernement stable,

rassurant pour les personnes et pour les biens, serait bientôt senti. Ce

gouvernement, restaurateur de l'ordre et de l'autorité, appuyé sur des

hommes qui n'avaient plus d'autres moyens d'existence que le métier

militaire, devrait aussi conserver les résultats de la révolution, dont

Bonaparte lui-même n'était que le plus grand des parvenus. Il spéculait

aussi sur les deux tendances entre lesquelles les Français étaient

partagés. Avant fructidor, le général Bonaparte, qui fait déjà de la

politique, est le plus ardent à reprocher au parti de la paix de

compromettre le fruit de ses victoires d'Italie. Après fructidor, il

change d'attitude, il signe avec l'Autriche la paix de Campo-Formio, une

paix de transaction qui renvoie les affaires les plus difficiles, celles

d'Allemagne, à un futur Congrès, celui de Rastadt.

Si Bonaparte, dès 1797, a entrevu la conduite à tenir pour le cas où les

circonstances lui offriraient un rôle politique en France, il avait des

visées plus immédiates. Ces temps étaient durs. Il fallait vivre. Les

généraux, comme les autres, cherchaient, plus ou moins adroitement, à

s'assurer du lendemain: Dumouriez s'était déjà trompé, Pichegru, empêtré

dans ses intrigues, allait finir par le suicide. Bonaparte vit grand et

vit juste. Son proconsulat d'Italie ne devait pas être éternel. Il

inventa autre chose, une expédition d'Egypte, une entreprise d'Orient,

glorieuse et fructueuse, moyen, auquel des Français avaient pensé

pendant tout le dix-huitième siècle, de frapper l'empire anglais des

Indes. Hoche s'était acharné à des projets de débarquement, toujours

infructueux, dans le pays de Galles et en Irlande. On n'y renonçait pas,

mais, pour venir à bout des Anglais, il fallait tenter autre chose.

Quelque aventureuse qu'elle fût, la proposition de Bonaparte fut

acceptée par le Directoire.

L'expédition d'Egypte fut entreprise avec une marine mal reconstituée,

tandis que la flotte anglaise était devenue plus redoutable. Si

Bonaparte eut le bonheur de débarquer son corps expéditionnaire sain et

sauf, Nelson, peu de temps après, détruisait la flotte française à

Aboukir (août 1798). Les escadres de l'Espagne et de la Hollande, nos

alliées, étaient battues. Bonaparte avait conquis l'Egypte, mais s'y

trouvait bloqué. La Russie et la Turquie déclaraient la guerre à la

République. L'Autriche, à son tour, rompait les négociations de Rastadt,

faisait même assassiner nos plénipotentiaires et rentrait dans une

coalition plus forte que la précédente par le concours des Russes. Alors

les choses commencèrent à mal tourner pour le Directoire. Aux

observateurs attentifs, il pouvait apparaître déjà que les conquêtes de

la Révolution étaient attachées avec des épingles, que les combinaisons

de Républiques vassales étaient un château de cartes, que cette guerre

avec une Europe dirigée par l'Angleterre devait finir mal pour la

France. Championnet allait jusqu'à Naples comme au temps de Charles

VIII. Le Pape était enlevé et transporté à Valence. Mais des

insurrections éclataient en Italie. Souvarof, uni aux Autrichiens,

entrait à Milan. En France, ces revers accroissaient l'impopularité du

Directoire, gouvernement incapable, livré aux Jacobins. En juin 1799,

une révolte des Conseils défit ce que le coup d'Etat de fructidor avait

fait, remania le Directoire sans que le Directoire nouveau fût meilleur

que l'ancien. Cependant, au dehors, les revers se succédaient. Après la

défaite de Novi, l'Italie fut perdue. Sans une victoire de Masséna à

Zurich et un succès de Brune en Hollande, qui arrêtèrent l'ennemi, une

débâcle était menaçante. La confusion régnait dans les assemblées

politiques, et le Directoire, à force d'osciller de droite à gauche et

de gauche à droite, ne savait plus où aller. Bonaparte, de son côté,

venait d'échouer en Syrie où il avait essayé de s'ouvrir un chemin.

L'expédition d'Egypte était sans issue. Informé des événements de

France, il résolut de rentrer, échappa aux navires anglais par une

fortune extraordinaire, et, le 8 octobre 1799, il débarquait à Fréjus.

Un mois plus tard, le 9 novembre, 18 brumaire, le Directoire était

renversé par un de ces coups d'Etat dont il avait donné le modèle et qui

finissaient par sembler ordinaire à tout le monde. La Révolution,--ou

plutôt la période révolutionnaire proprement dite,--se terminait par

l'aveu d'une cruelle impuissance à fonder un gouvernement.

Histoire de France · 第 34 / 50 题