LOUIS XVI ET LA NAISSANCE DE LA RÉVOLUTION

Au moment où Louis XVI, à vingt ans, devient roi, il ne faut pas

seulement regarder l'état de la France. Il faut regarder l'état de

l'Europe. Cette Europe est sinistre. C'est un âge de grands carnassiers.

Frédéric de Prusse et Catherine de Russie, une Allemande, ont commencé

le partage de la Pologne auquel ils ont associé l'Autriche.

L'Angleterre, digérant ses conquêtes, ne pense qu'aux intérêts de son

commerce et à garantir contre les concurrences sa suprématie maritime.

Tel était le monde lorsque la plus grande partie des Français rêvait

d'une rénovation de l'humanité et d'un âge d'or.

Les différences des doctrines et des écoles n'empêchaient pas qu'il y

eût en France un fonds commun d'aspirations et d'illusions. Il en est

ainsi à toutes les époques, et le jeune roi n'eût pas été de la sienne

s'il n'en avait, dans une certaine mesure, partagé les idées. On s'est

souvent demandé ce qui serait arrivé si le duc de Bourgogne, l'élève de

Fénelon, avait succédé à Louis XIV. Peut-être l'a-t-on vu sous Louis

XVI. Les conceptions, d'ailleurs vagues, exprimées par le douceâtre

_Télémaque_, qui étaient apparues aux dernières années du dix-septième

siècle, mélange d'esprit traditionnel et d'esprit réformateur, celles

que la Régence avait appliquées un moment avec ses conseils

aristocratiques, ces conceptions s'étaient conservées dans la famille

royale. Le vertueux dauphin, fils de Louis XV, y était attaché et Louis

XVI avait été élevé dans ce souvenir. «Qu'ont donc fait les grands, les

Etats de province, les Parlements, pour mériter leur déchéance?»

écrivait-il de sa main peu après son avènement, condamnant ainsi

l'évolution poursuivie depuis 1660. Les mesures les moins intelligibles,

à première vue, de son règne, ainsi quand le ministre de la guerre Ségur

voudra que les officiers soient nobles, partent de là. Le bien public,

par le moyen de la monarchie agissant comme une autorité paternelle et

respectant les vieux droits, les libertés, franchises et garanties, les

trois ordres et les grands corps, le retour à l'ancienne constitution de

la monarchie, telle qu'on l'imaginait: c'était moins des principes

qu'une tendance qui paraissait se confondre sur certains points--sauf la

question religieuse--avec celle des philosophes, mais qui en était

l'opposé. Car, pour les philosophes, le progrès devait se réaliser par

l'abolition du passé, par une législation uniforme, en un mot par le

«despotisme éclairé», celui de Frédéric, de Catherine, de Joseph II,

celui que concevaient un Choiseul et un Maupeou, les hommes les plus

étrangers du monde à la tradition.

Sous Louis XV, la grande affaire avait été celle des Parlements.

Choiseul avait gouverné avec eux, Maupeou sans eux. Le coup d'Etat de

Maupeou,--on disait même sa révolution,--était encore tout frais en 1774

et les avis restaient partagés. Mais la suppression des Parlements avait

été un acte autoritaire et Louis XVI, comme le montre toute la suite de

son règne, n'avait ni le sens ni le goût de l'autorité. Le nouveau roi

donna tort à son grand-père. «Il trouva, dit Michelet, que le Parlement

avait des titres, après tout, aussi bien que la royauté; que Louis XV,

en y touchant, avait fait une chose dangereuse, révolutionnaire. Le

rétablir, c'était réparer une brèche que le roi même avait faite dans

l'édifice monarchique. Turgot, en vain, lutta et réclama... Le Parlement

rentra (novembre 1774) hautain, tel qu'il était parti, hargneux, et

résistant aux réformes les plus utiles.»

Ainsi, pour l'école de la tradition, la suppression des Parlements avait

été une altération de la monarchie, l'indépendance de la magistrature

étant une des lois fondamentales du royaume. Mais le recours aux Etats

Généraux en était une aussi. Il y avait plus d'un siècle et demi que la

monarchie avait cessé de convoquer les Etats Généraux, parce qu'ils

avaient presque toujours été une occasion de désordre. L'indépendance

des Parlements avait été supprimée à son tour, parce que l'opposition

des parlementaires redevenait aussi dangereuse qu'au temps de la Fronde

et paralysait le gouvernement. Le conflit, qui n'allait pas tarder à

renaître entre la couronne et le Parlement, rendrait inévitable le

recours aux Etats Généraux. Bien qu'on ne l'ait pas vu sur le moment, il

est donc clair que le retour à la tradition, qui était au fond de la

pensée de Louis XVI et qui s'unissait dans son esprit à un programme de

réformes, sans moyen de les réaliser, ramenait la monarchie aux

difficultés dont elle avait voulu sortir sous Louis XIV et sous Louis

XV.

Ces difficultés politiques décupleraient les difficultés financières

nées des deux guerres de Sept Ans, qui ne pouvaient être résolues que si

la méthode de Maupeou était continuée et qui seraient accrues par les

tâches que la France allait rencontrer à l'extérieur où grandissaient

des forces hostiles. Qu'on y joigne l'état de l'esprit public, nourri

d'utopies par la littérature, et d'une société qui, du haut jusqu'en

bas, désirait changer les choses ou aspirait vaguement à changer quelque

chose; qu'on y joigne encore, jusque sur le trône, l'affaiblissement de

l'idée d'autorité, et l'on aura les éléments de la Révolution qui

approchait. Force est à l'histoire de noter qu'elle est venue quinze ans

après le rappel des Parlements et dès le jour où furent réunis les Etats

Généraux.

«Louis XVI, dit admirablement Sainte-Beuve, n'était qu'un homme de bien

exposé sur un trône et s'y sentant mal à l'aise. Par une succession

d'essais incomplets, non suivis, toujours interrompus, il irrita la

fièvre publique et ne fit que la redoubler.» Car, ajoutait Sainte-Beuve,

«le bien, pour être autre chose qu'un rêve, a besoin d'être organisé, et

cette organisation a besoin d'une tête, ministre ou souverain... Cela

manqua entièrement durant les quinze années d'essai et de tâtonnements

accordées à Louis XVI. Les personnages, même les meilleurs, qu'il voulut

se donner d'abord pour auxiliaires et collaborateurs dans son sincère

amour du peuple étaient imbus des principes, des lumières sans doute,

mais aussi, à un haut degré, des préjugés du siècle, dont le fond était

une excessive confiance dans la nature humaine.»

Il eût fallu un roi «pratique et prudent» et Louis XVI n'avait que de

bonnes intentions, avec des idées confuses. Son premier ministère fut ce

que nous nommerions un «grand ministère». Il était composé de

«compétences», d'hommes travailleurs, intègres, populaires pour la

plupart. Le jeune roi n'avait écouté ni ses sentiments ni ses

préférences, puisqu'il avait même appelé Malesherbes, célèbre pour la

protection qu'il avait accordée aux philosophes lorsqu'il avait été

directeur de la librairie, c'est-à-dire de la presse. Maurepas, homme

d'Etat d'une vieille expérience, Miromesnil, garde des sceaux,

Vergennes, notre meilleur diplomate, plus tard, Saint-Germain à la

guerre, enfin et surtout Turgot, l'illustre Turgot, dont Voltaire

baisait les mains en pleurant: il y avait dans ce personnel ce qui

donnait le plus d'espoir.

Cependant ce ministère ne réussit pas. Il est impossible de dire si les

réformes de Turgot auraient préservé la France d'une révolution. Ses

plans avaient une part de réalisme et une part de chimère. Ils

s'inspiraient d'ailleurs des idées qui avaient cours, ses successeurs

les ont suivis, et les assemblées révolutionnaires les reprendront.

Mais, par ce choix même, l'inconséquence de Louis XVI éclatait. Turgot

s'était fait connaître comme intendant et les intendants représentaient

le «progrès par en haut» dans les pays qui relevaient directement de la

couronne. Leur esprit était à l'opposé de l'esprit des Parlements que le

roi restaurait. Il y avait là, dans le nouveau règne, une première

contradiction.

De toute façon, le temps a manqué à Turgot pour exécuter son programme

et, s'il avait obtenu, dans l'intendance du Limousin, des résultats qui

l'avaient rendu célèbre, c'est parce qu'il était resté treize ans à son

poste. Il ne resta que deux ans ministre. Ce ne fut pas seulement à

cause de l'opposition qu'il rencontra et à laquelle on devait

s'attendre. Turgot ne pouvait combattre les abus sans blesser des

intérêts et rencontrer des résistances, celle du Parlement en premier

lieu, qui, à peine réintégré avec promesse de ne pas retomber dans son

ancienne opposition, manifestait de nouveau son bizarre esprit, à la

fois réactionnaire et frondeur. Le plan de Turgot pour assainir les

finances n'était pas nouveau et l'on a rendu justice aux contrôleurs

généraux qui l'ont précédé. Il s'agissait toujours de faire des

économies, de mieux répartir l'impôt entre les contribuables, de

supprimer les exemptions et les privilèges, et ces projets soulevaient

toujours les mêmes tempêtes. D'autre part, Turgot, convaincu comme

l'avait été Sully, que l'agriculture était la base de la richesse

nationale, cherchait à la favoriser de diverses manières et en même

temps à remédier au fléau des disettes par la liberté du commerce des

blés. Là, il ne se heurta pas seulement aux intérêts, mais aux préjugés.

Il fut accusé, lui, l'honnête homme, de faire sortir le grain du royaume

comme Louis XV l'avait été du «pacte de famine». Dans son programme de

liberté, Turgot touchait d'ailleurs à d'autres privilèges, ceux des

corporations de métiers, ce qui provoquait les colères du petit

commerce. Ses préférences pour l'agriculture lui valaient aussi le

ressentiment de l'industrie et de la finance. «Turgot, dit Michelet, eut

contre lui les seigneurs et les épiciers.» Il faut ajouter les banquiers

dont le porte-parole était Necker, un Genevois, un étranger comme Law,

et qui avait comme lui une recette merveilleuse et funeste: l'emprunt,

l'appel illimité au crédit.

Les inimitiés que Turgot s'était acquises, à la Cour et dans le pays,

étaient celles que devait rencontrer tout ministre des finances

réformateur. Elles contribuèrent sans doute à le renverser. La vraie

cause de sa chute fut d'une autre nature. Pour remplir son programme,

Turgot avait besoin de la paix. Il disait que le premier coup de canon

serait le signal de la banqueroute. Mais que répondait le ministre des

affaires étrangères? En 1776, un événement considérable venait de se

produire: les colonies anglaises de l'Amérique du Nord s'étaient

insurgées. C'était pour la France l'occasion d'effacer les conséquences

du traité de Paris, de s'affranchir et d'affranchir l'Europe des «tyrans

de la mer». Cette occasion pouvait-elle être perdue? A cet égard, les

pensées qui divisaient le gouvernement français divisent encore les

historiens selon le point de vue auquel ils se placent. L'historien des

finances juge que cette guerre a été funeste, parce qu'elle a en effet

coûté un milliard cinq cents millions ou deux milliards et, comme Turgot

l'avait annoncé, précipité la banqueroute. L'historien politique estime

que le résultat à atteindre valait plus que ce risque. Ce fut l'avis de

Vergennes et c'est parce qu'il l'emporta que Turgot préféra se retirer.

Nous sommes ici à la jointure des difficultés extérieures et des

difficultés politiques et financières auxquelles la monarchie devait

bientôt succomber. Nous avons vu se développer un état de l'esprit

public qui avait quelque chose de morbide: Michelet n'a pas tort de

souligner l'importance du magnétisme de Mesmer et de l'invention des

ballons qui fortifièrent la foi dans les miracles humains, les miracles

du progrès. Nous avons vu d'autre part que le pouvoir avait perdu de son

énergie et qu'il s'était mis lui-même sur la voie qui devait le conduire

à convoquer les Etats Généraux, c'est-à-dire à déterminer l'explosion.

La guerre d'Amérique, dont il n'aurait pu se dispenser sans compromettre

les intérêts de la France et se résigner pour elle à un effacement

irréparable (qu'on pense à ce que serait aujourd'hui l'empire

britannique s'il comprenait en outre les Etats-Unis), la guerre

d'Amérique donna le choc par lequel la révolution fut lancée.

Disons tout de suite que Necker, appelé aux finances sous le couvert

d'un homme de paille, parce qu'il était étranger, trouva les moyens de

financer la guerre contre les Anglais. Mais à quel prix! Par ses

combinaisons d'emprunt, terriblement onéreuses pour le Trésor, il légua

à ses successeurs un fardeau écrasant dont ils ont porté l'impopularité.

Ici encore, quelle peine on a à choisir: s'il n'est pas juste d'accuser

Calonne et Brienne des fautes de Necker, l'est-il de reprocher à Necker,

chargé de trouver de l'argent pour la guerre, de s'en être procuré par

des moyens faciles, qui avaient l'avantage de ne soulever l'opposition

de personne, mais où bientôt nos finances devaient culbuter?

L'engouement du public pour la cause de l'indépendance américaine aida

Necker à placer ses emprunts et Vergennes à réaliser ses projets.

L'Amérique, en se soulevant contre l'Angleterre, faisait écho à l'idée

de liberté que le dix-huitième siècle avait répandue. Le «bonhomme

Franklin», au fond un assez faux bonhomme, qui vint à Paris plaider pour

son pays, sut flatter la sensibilité à la mode et fut reçu comme un

personnage de Jean-Jacques Rousseau. Cet enthousiasme se traduisait par

le départ, sur lequel le gouvernement ferma les yeux, de La Fayette et

de ses volontaires. Un peu plus tard, la France envoya, en Amérique,

avec de nombreux subsides, des troupes régulières sous Rochambeau. Il

n'est pas douteux que, sans notre concours militaire et pécuniaire, les

insurgés américains eussent été écrasés.

Cependant l'expérience de la guerre de Sept Ans n'avait pas été perdue.

Vergennes savait que pour lutter avec avantage contre l'Angleterre, la

France devait avoir les mains libres sur le continent. Partisan de

l'alliance autrichienne, il refusait d'en être l'instrument et de la

détourner de son objet véritable qui était de maintenir en Allemagne,

contre la Prusse, l'équilibre créé par le traité de Westphalie.

L'empereur Joseph II, esprit brillant et inquiet, que les lauriers de

Frédéric empêchaient de dormir, crut que les hostilités entre la France

et l'Angleterre s'accompagneraient d'une nouvelle guerre continentale

favorable à ses ambitions. Vergennes se hâta de le détromper: l'Autriche

ne devait pas devenir, à nos frais, comme la Prusse, une cause de

désordres en Allemagne. Joseph II, à la mort de l'électeur de Bavière,

ayant voulu s'emparer de ses Etats, la France intervint au nom de son

droit de garantie sur l'Empire germanique et, par la convention de

Teschen (1779), imposa sa médiation à l'Autriche et à la Prusse, prêtes

à en venir aux mains. Sans rompre l'alliance autrichienne, sans se

rejeter du côté de la Prusse, dans le véritable esprit de notre

politique d'Allemagne, fondée sur la tradition bien comprise de

Richelieu, Louis XVI et Vergennes ne s'étaient pas laissé détourner de

la guerre maritime par une guerre terrestre, la preuve étant faite que

l'Angleterre ne pouvait être atteinte que sur les mers. La paix

conservée en Europe eut un autre avantage: non seulement l'Angleterre

n'eut pas d'alliés, mais les peuples, menacés par son avidité et las de

sa tyrannie navale, se rangèrent de notre côté, comme l'Espagne et la

Hollande, tandis que les autres, sur l'initiative de la Russie,

formaient une ligue des neutres, ligue armée, décidée à imposer aux

Anglais la liberté de leur navigation.

Ces circonstances, dues à une sage politique, ont permis à la monarchie

expirante de prendre sa revanche du traité de Paris. La guerre de

l'Indépendance américaine n'a été par le fait qu'un épisode de la

rivalité anglo-française. L'Angleterre renonça à vaincre les insurgés

(qui traitèrent d'ailleurs sans nous attendre) le jour où elle eut

renoncé à nous vaincre sur mer. Notre flotte n'avait pas été

reconstruite et fortifiée en vain. L'argent qu'elle avait coûté n'avait

pas été inutile. Si un projet de débarquement en Angleterre avorta,

comme avortera celui de Napoléon, partout, de l'Océan Atlantique à

l'Océan Indien, nos escadres avaient tenu les Anglais en échec et le

bailli de Suffren s'illustra comme un de nos plus grands marins.

L'Angleterre n'était plus la maîtresse incontestée des mers. Elle avait

convoité les colonies espagnoles et hollandaises pour compenser la perte

de l'Amérique: elle dut s'en passer, et, si elle garda Gibraltar, rendit

Minorque à l'Espagne. Nous-mêmes, par le traité de Versailles (1783),

nous affranchissions Dunkerque des servitudes laissées par le traité

d'Utrecht, nous retrouvions le Sénégal, sans lequel notre empire

africain d'aujourd'hui n'existerait pas. Notre prestige restauré en

Extrême-Orient nous permettait de pénétrer en Annam et d'amorcer notre

établissement dans l'Indo-Chine par laquelle, un jour, nous

remplacerions l'Inde. Grand enseignement qui ne doit pas être négligé:

nous avions perdu nos colonies sur la mer; c'était aussi sur la mer que

nous commencions à réparer cette perte.

Le défaut du traité de Versailles, c'était d'être une sorte de paix sans

vainqueurs ni vaincus. Elle prouvait que nous étions capables de tenir

tête à l'Angleterre. Elle ne résolvait rien. Le compromis de 1783 était

un résultat, mais fragile. L'équilibre pouvait toujours être rompu par

l'effort maritime de l'un ou de l'autre pays et c'est ce que

l'Angleterre craignait de notre part et préparait de son côté.

Vergennes, prudent et modéré, voulut consolider la situation acquise. La

rivalité de la France et de l'Angleterre lui apparaissait comme un

malheur et il disait que les incompatibilités entre les nations

n'étaient qu'un préjugé. En 1786, par un traité de commerce qui sera un

des griefs des Etats Généraux contre la monarchie (on lui reprochait

d'avoir inondé la France de marchandises anglaises), le gouvernement de

Louis XVI voulut réconcilier les deux pays, les unir, les associer par

les échanges, par leur participation à une prospérité, qui, des deux

côtés de la Manche, grandissait tous les jours. Dans toutes les affaires

qui se présentèrent jusqu'à la Révolution (en Hollande, par exemple, où

nos amis les républicains furent renversés par les orangistes, à

l'instigation de la Prusse et de l'Angleterre), la France évita ce qui

pouvait conduire à un conflit. Elle laissa faire. Elle fut

volontairement «conciliante et pacifique». Pourtant l'Angleterre

observait nos progrès avec jalousie. Elle ne consentait pas à partager

la mer avec nous, et plus son industrie et sa population se

développaient, plus elle dépendait de son commerce, plus elle redoutait

notre concurrence. Au fond du peuple anglais l'idée montait que la paix

blanche de 1783 avait démontré la nécessité d'arrêter la renaissance

maritime de la France. La rivalité, longue déjà de près d'un siècle, à

laquelle Vergennes avait espéré mettre un terme, devait éclater bientôt

avec une nouvelle violence, et les Anglais, cette fois, seraient résolus

à mener la lutte jusqu'au bout. On comprend ainsi que la Révolution

française ait été pour l'Angleterre ce que la révolution d'Amérique

avait été pour la France: un élément de leur politique, une occasion et

un moyen.

Le gouvernement de Louis XVI avait de nombreuses raisons de tenir à la

paix. D'abord, trop heureux d'avoir effacé les suites funestes de la

guerre de Sept Ans, il voulait s'en tenir là, ne pas compromettre les

résultats acquis et il avait l'illusion que la France lui en saurait

gré. En outre, l'état de l'Europe n'était pas bon. La question d'Orient,

apparue avec les progrès de la Russie, mettait en danger deux clients de

la France, l'Etat polonais, notre allié politique, et l'Empire ottoman

où nos intérêts matériels et moraux accumulés depuis deux cent cinquante

ans étaient considérables. Protéger à la fois l'intégrité de la Turquie

et l'indépendance de la Pologne, déjà atteinte par un premier partage;

se servir de l'alliance autrichienne pour empêcher l'empereur de

succomber aux tentations de Catherine de Russie qui offrait à Vienne et

à Berlin leur part des dépouilles turques et polonaises; mettre, en

somme, l'Europe à l'abri d'un bouleversement dont l'effet eût été,--et

devait être,--de faire tomber la France du rang qu'elle occupait, de la

situation éminente et sûre qu'elle avait acquise sous Richelieu et Louis

XIV: tels furent les derniers soucis de la monarchie française. On

conçoit le soulagement avec lequel les autres monarchies en apprirent la

chute, puisqu'elle était le gendarme qui maintenait l'ordre en Europe et

empêchait les grandes déprédations.

Une autre raison vouait le gouvernement à la prudence: la question

d'argent, considérablement aggravée par les frais de la guerre

d'Amérique et qui devenait une des grandes préoccupations du public

autant qu'elle était celle du pouvoir. L'ensemble et l'enchaînement de

tous ces faits rendent compte de la manière dont s'est produite la

Révolution.

Par les exemples que nous avons sous les yeux et par l'expérience de la

guerre et des années qui l'ont suivie, où mille choses du passé ont été

revécues, nous comprenons aujourd'hui qu'une mauvaise situation

financière puisse accompagner la prospérité économique. Tous les

témoignages sont d'accord: la prospérité était grande sous le règne de

Louis XVI. Jamais le commerce n'avait été plus florissant, la

bourgeoisie plus riche. Il y avait beaucoup d'argent dans le pays. Tout

considérable qu'il était, le déficit pouvait être comblé avec un

meilleur rendement des impôts. Malheureusement, les ministres

réformateurs se heurtaient aux vieilles résistances, qui n'étaient pas

seulement celles des privilégiés, mais celles de tous les contribuables

dont le protecteur attitré était le Parlement. La prodigieuse popularité

de Necker tint à ce qu'il eut recours non à l'impôt, mais à l'emprunt.

Habile à dorer la pilule, à présenter le budget, comme dans son fameux

_Compte rendu_, sous le jour le plus favorable, mais aussi le plus faux,

il n'eut pas de peine, en fardant la vérité, à attirer des capitaux

considérables. De là deux conséquences: les porteurs de rente devinrent

extrêmement nombreux et une banqueroute frapperait et mécontenterait

désormais un très grand nombre de personnes; d'autre part, Necker, ayant

donné l'illusion qu'on pouvait se passer d'impôts nouveaux, eut la

faveur de tous les contribuables, notamment du clergé, à la bourse

duquel on avait coutume de s'adresser en cas de besoin, mais il rendit

par là les Français de toutes les catégories encore plus rebelles à la

taxation.

Necker était tombé en 1781, deux ans avant la fin de la guerre, sur une

question de politique intérieure. Emprunter ne suffisait pas. Il fallait

trouver des ressources par une réforme financière. Aucune n'était

possible si les Parlements s'y opposaient. C'est pourquoi Necker avait

entrepris de créer dans toutes les provinces, quels qu'en fussent le

régime et les droits, des assemblées provinciales à qui seraient en

partie transférés les pouvoirs des Parlements et des intendants. Dès

qu'on sut que Necker voulait «attacher les Parlements aux fonctions

honorables et tranquilles de la magistrature et soustraire à leurs

regards les grands objets de l'administration», il eut les

parlementaires contre lui. En somme, Necker en revenait par un détour à

Maupeou. Quelque répugnance qu'eût Louis XVI à se séparer de Necker

après s'être séparé de Turgot, il n'eut pas de peine à écouter Maurepas,

qui lui montra le danger de ce nouveau conflit, sans compter

l'inconséquence qu'il y aurait eu à humilier ou à briser de nouveau les

Parlements après les avoir restaurés.

Il était bien difficile de sortir de ces difficultés et de ces

contradictions, et Louis XVI commençait à être prisonnier de ses

principes et à tourner dans un cercle vicieux. Cependant, sous ses

artifices, Necker avait caché d'énormes trous. Son successeur Joly de

Fleury révéla la vérité: c'est à lui qu'on imputa le déficit. Il tomba à

son tour avec le conseil des finances qu'il avait institué pour rétablir

l'ordre dans les comptes. Après lui, le roi crut qu'un administrateur de

carrière, un honnête homme remplirait la tâche: Lefèvre d'Ormesson prit

des mesures nettes et franches qui n'eurent d'autre effet que de porter

un coup au crédit et de causer une panique. Deux ministres avaient été

usés en deux ans. Un homme habile se présenta: c'était Calonne.

Il est resté célèbre parce qu'on l'a regardé comme le fossoyeur de

l'ancien régime. A son nom est resté attaché le mot célèbre de

Beaumarchais, dont le Figaro faisait fureur. «Il fallait un calculateur,

ce fut un danseur qui l'obtint.» De nos jours, on a presque réhabilité

Calonne. En tout cas, on a compris ses intentions. C'était un homme

adroit, séduisant, qui comptait sur les ressources de son esprit pour

dénouer les situations les plus difficiles. Devant le vide du Trésor, il

affecta un optimisme qu'il n'avait pas. Connaissant la nature humaine,

il pensa que, pour ne pas se heurter aux mêmes oppositions que ses

prédécesseurs, il fallait avoir l'économie aimable et non hargneuse: des

générosités bien placées, agréables à des personnes influentes,

supprimeraient les criailleries et permettraient de sérieuses réformes.

En même temps, au prix de quelques millions, il donnerait l'impression

de la richesse, il restaurerait le crédit, un délai serait obtenu et les

ressources de la France étaient assez grandes pour que l'Etat fût hors

d'embarras au bout de quelques années. Voilà le secret de ce qu'on a

appelé les prodigalités de Calonne: elles partaient d'une méthode assez

voisine de celle de Necker. Il est établi d'ailleurs que la grande

«mangerie» de la cour a été exagérée, parce qu'elle était visible, mais

que, tout compte fait, les «profusions» de Calonne, les dépenses qu'il

permit à la reine et aux frères du roi n'excèdent pas ce que Turgot

lui-même avait consenti. «C'est dépasser toutes les bornes, écrit le

plus récent et le plus impartial scrutateur de notre histoire

financière, que de voir dans ses complaisances pour les gens de cour la

cause capitale de la ruine des finances.» En somme, pour durer, gagner

du temps, seul remède à son avis, Calonne jetait de la poudre aux yeux

et quelque pâture aux mécontents.

Mais, comme les autres, il éprouva l'hostilité des Parlements dont le

rôle, devant la restauration financière, fut entièrement négatif.

Ardents à prêcher la nécessité des économies, ils continuaient par

principe de refuser impôts, emprunts et réformes. Là était l'obstacle à

tout. On peut donc soutenir de nouveau et avec plus de force ce que nous

indiquions tout à l'heure: en relevant les Parlements, Louis XVI a

empêché un rajeunissement de l'Etat, qui ne pouvait avoir lieu sans

désordre que par le pouvoir lui-même agissant d'autorité. C'est ainsi

que, par sa fidélité aux idées de son aïeul le duc de Bourgogne, Louis

XVI a provoqué la Révolution.

En effet, si, sous Louis XV, Choiseul avait flatté les Parlements, si

Maupeou les avait brisés, c'était pour ne pas avoir à recourir, dans un

conflit insoluble entre la couronne et ces corps indépendants, à

l'arbitrage des Etats Généraux. La couronne devait s'en tenir au coup

d'Etat de 1771, ou bien s'appuyer sur la représentation nationale. Louis

XVI, hostile au coup d'Etat, était conduit à adopter le second terme

d'une alternative à laquelle il était, depuis vingt-cinq ans, impossible

d'échapper. Calonne interpréta correctement la pensée du roi, lorsque,

après deux ans de conflits avec les Parlements, il lui suggéra de

convoquer une assemblée des notables, un des rouages de la monarchie

constitutionnelle et aristocratique qu'avait déjà conçue Fénelon.

Dès ce moment-là (février 1787) la Révolution est en marche. Qu'apporte

Calonne aux notables? Un mélange des idées de Necker et de Turgot,

celles qu'on agitait vaguement un peu partout, le programme que la

Constituante, en grande partie, reprendra. Rien ne serait plus faux que

de regarder Calonne comme un réactionnaire. C'est un réformateur qui

parle à ces représentants des trois ordres, choisis parmi des

personnalités considérables ou populaires. La Fayette en était, ainsi

que de grands seigneurs renommés pour leur «philanthropie» et leur

attachement aux idées nouvelles. Dans les secrétariats, Mirabeau et

Talleyrand débutent. Calonne croyait prendre appui sur cette assemblée

pour obtenir les réformes que repoussait le Parlement. Il se figurait,

avec l'optimisme de son temps accru par son optimisme naturel, qu'en

invoquant le bien public il obtiendrait ce qu'il cherchait: un nouveau

système d'impôts, votés par des assemblées provinciales, avec

suppression des «exemptions injustes». C'est-à-dire que Calonne

s'adressait au bon coeur des privilégiés et aux aspirations égalitaires

du tiers état. Avec une véritable naïveté, pour mieux agir sur les

esprits, il mit à nu la détresse du Trésor. Les notables, au lieu

d'ouvrir leur bourse, en profitèrent pour le charger de tous les péchés.

Les accusations d'impéritie et de profusion qui pèsent sur sa mémoire

datent de là. Il devint le bouc émissaire de l'ensemble des causes qui

avaient ruiné nos finances. Le scandale fut tel que le roi dut lui

signifier son congé. La première assemblée, cette assemblée triée sur le

volet, avait pour ses débuts renversé un ministre haï des Parlements.

Elle ne fit pas autre chose. Loménie de Brienne, un prélat ami de

Choiseul et des philosophes et qu'on disait même athée, succéda à

Calonne et reprit ses projets. Il n'obtint rien de plus des notables,

pressés surtout de ne pas payer. Pour renvoyer à plus tard le quart

d'heure de Rabelais, ils se rejetèrent sur l'idée qu'une grande réforme

des impôts devait être approuvée par les Etats Généraux ou même, comme

disait La Fayette, par «mieux que cela», par une assemblée nationale. On

y allait désormais tout droit.

La fin de l'année 1787 eut ceci de particulièrement funeste pour la

monarchie qu'elle mit Louis XVI en contradiction avec lui-même: il fut

obligé d'entrer en lutte ouverte avec les Parlements qu'il avait

rétablis. Refus d'enregistrer les édits qui créaient les nouvelles

taxes, refus de reconnaître les nouvelles assemblées provinciales: sur

tous les points, les cours souveraines se montraient intraitables. Elles

invoquaient, elles aussi, ces lois fondamentales, ces antiques

traditions du royaume en vertu desquelles le roi les avait restaurées:

respect des anciennes coutumes provinciales, indépendance et

inamovibilité des magistrats, vote des subsides par les états généraux.

Devant cette opposition opiniâtre, il fallut revenir aux lits de

justice, à l'exil des Parlements, aux arrestations de parlementaires: le

gouvernement était ramené aux procédés du règne de Louis XV sans pouvoir

les appliquer avec la même énergie et en ayant, cette fois, l'opinion

publique contre lui. La résistance des Parlements, désormais liée à la

convocation des Etats Généraux, était populaire. L'idée de consulter la

nation était lancée dans la circulation et s'associait à l'idée de

liberté: l'école philosophique du despotisme éclairé, celle qui avait

soutenu Choiseul et Maupeou, avait disparu; le libéralisme mis en vogue

par la littérature et propagé par l'exemple américain la remplaçait.

Brienne, un «Maupeou impuissant» ou plutôt inconscient, ne fut pas

heureux dans sa lutte contre les parlementaires. Ils revendiquaient la

tradition. Il voulut remonter plus haut qu'eux, inventa une cour

plénière, «rétablie», disait-il, sur le modèle donné par les premiers

Capétiens, sinon par Charlemagne. Le Parlement, féru d'antiquité, serait

réduit aux modestes fonctions qu'il remplissait à ses origines. En

somme, Brienne jouait un tour aux magistrats. Son système, artificiel,

n'eut qu'une conséquence. Que voulait-il? Le roi dans ses conseils, le

peuple en ses états? Donc, plus de pouvoirs intermédiaires, appel direct

à la nation. Ainsi, bien qu'il les promît seulement pour plus tard,

Brienne à son tour annonçait des Etats Généraux. En jouant à

l'archaïsme, le gouvernement et les Parlements hâtaient également

l'heure d'ouvrir les écluses. A ce jeu, on se blessa à mort. La famille

royale elle-même s'y déchira: le duc d'Orléans, entré dans l'opposition,

fut exilé à Villers-Cotterets pour avoir publiquement reproché à Louis

XVI d'agir contre la légalité, le jour de l'enregistrement forcé des

nouveaux édits.

Le gouvernement devenait impossible, parce qu'il avait multiplié les

obstacles sur sa route, placé un piège devant chacun de ses pas, à un

moment où il n'y avait plus de bonne volonté nulle part. Au fond, le

plus grand sujet de mécontentement et d'inquiétude, c'était la question

d'argent. Les privilégiés redoutaient les impôts: une assemblée du

clergé, réunie par Brienne qui en espérait un subside, le refusa net,

déclara, tant le prétexte était commode, que le peuple français n'était

pas imposable à volonté. D'autre part, les nombreux créanciers de l'Etat

et porteurs de rentes s'alarmaient. Personne ne voulait payer, les

rentiers voulaient l'être. Tout le monde comptait sur les Etats

Généraux, soit pour échapper à la taxation, soit pour garantir le

paiement de la dette publique: autant de Gribouilles impatients de se

jeter à l'eau de peur d'être mouillés. Cependant les impôts existants

rentraient mal, parce que le nouveau mécanisme des assemblées

provinciales ne fonctionnait pas encore bien. Les ressources du Trésor

étaient taries, parce que, la confiance étant ébranlée, sinon détruite,

on ne souscrivait plus aux emprunts, tandis que les banquiers refusaient

des avances. Le gouvernement, non sans courage, lutta encore pendant

quelques mois contre vents et marées, ne renonçant pas aux réformes,

persistant à se montrer plus libéral que le Parlement, le forçant à

donner aux protestants un état civil. En mettant tout au mieux, il eût

fallu au pouvoir cinq ans de tranquillité pour rétablir un peu d'ordre

dans les finances. Ce répit, il était trop tard pour l'obtenir. Les

Parlements avaient parlé, plus fort que tout le monde, d'Etats Généraux,

de liberté individuelle, d'abolition des lettres de cachet. L'opinion

publique prenait le parti des Parlements dont la résistance paralysait

l'Etat et l'acculait à la faillite par le refus des impôts. La

Révolution commença ainsi comme avait commencé la Fronde, avec cette

différence que, cette fois, la province donna le signal du mouvement,

Paris n'ayant vu encore que quelques manifestations sans portée.

En Bretagne, en Dauphiné, en Béarn, les mesures de rigueur prises contre

les Parlements réfractaires déterminèrent une sérieuse agitation. Il y

avait, dans ces provinces réunies plus ou moins tardivement au royaume,

un bizarre mélange, celui qui se retrouvait jusque dans l'esprit du roi,

d'idées anciennes et nouvelles, d'attachement aux vieilles franchises,

diminuées ou menacées, et d'enthousiasme pour les principes libéraux.

L'extrême complexité de la situation politique et morale ne peut être

sentie que si l'on observe, par exemple, qu'à Rennes la noblesse prit la

défense de son Parlement, que des gentilshommes bretons envoyés à Paris

pour protester auprès du roi tinrent un langage si insolent qu'ils

furent mis à la Bastille, où ils illuminèrent, aux applaudissements du

peuple de Paris, le jour de la chute de Brienne. En Dauphiné, la

noblesse comptait peu, se confondait avec la bourgeoisie. Là toutes les

classes s'unirent pour la défense du Parlement dauphinois. Une assemblée

des trois ordres se tint spontanément, et, le gouvernement lui ayant

interdit Grenoble, siégea à Vizille, d'où partit, le 21 juillet, une

déclaration qui retentit à travers la France. Programme clair, complet,

dont le juge Mounier était l'auteur, frappant résumé des idées qui

flottaient partout depuis dix ans, que les ministres eux-mêmes avaient

lancées; pas de réformes, pas de subsides, sans le vote préalable des

Etats Généraux; élection de tous les députés; double représentation du

tiers état; enfin, vote par tête et non par ordre, c'est-à-dire

possibilité pour le troisième ordre d'avoir la majorité sur les deux

autres. La formule courut la France, eut un immense succès. La vieille

outre des Etats Généraux, remise en honneur par les amateurs

d'anciennetés, allait s'emplir de vin nouveau. Chose curieuse, qui

n'étonne plus après ce que nous avons vu déjà: des retardataires

comptaient sur les Etats pour y faire de la politique, y défendre

habilement leurs intérêts, comme à ceux de 1614. Certains «cahiers»

montrent que la noblesse espérait rejeter le poids des impôts sur le

clergé et réciproquement. Il n'y aura qu'un grand balayage, où

disparaîtront privilèges, exemptions, vieilles franchises provinciales,

Parlements eux-mêmes, gouvernement et monarchie, tout ce qui avait cru,

par le retour à l'antique institution, se conserver ou se rajeunir.

Lorsque fut lancée la proclamation de Vizille, Brienne avait déjà, le 5

juillet, annoncé les Etats sans toutefois fixer de date pour les réunir.

L'assemblée du clergé, en refusant de fournir un secours d'argent, avait

porté le coup de grâce à cet évêque-ministre. Dans tout ceci, les

questions financières épousent les questions politiques. Le Trésor était

vide, réduit aux expédients. On était sur le point de suspendre le

service des rentes. Il devenait difficile de payer les fonctionnaires.

Afin d'amortir le coup, Brienne, le 8 août, convoque décidément les

Etats Généraux pour le 1er mai 1789. Le 16, il annonce que l'Etat est à

bout de ressources et il donne de cette demi-banqueroute la raison qui

reste la vraie: «La confiance publique a été altérée par ceux mêmes qui

auraient dû conspirer à la soutenir; les emprunts publics ont été

contrariés comme s'ils n'eussent pas été nécessaires.» Alors, sous le

haro général, comme naguère Calonne, Brienne tomba.

Ainsi la plaie d'argent, dont l'ancien régime souffrait depuis

longtemps, était devenue mortelle. Et la racine du mal était dans les

libertés, franchises, immunités, héritage historique de la difficile

constitution de la France, garanties qui rendaient l'individu ou le

groupe plus fort et l'Etat plus faible. Nous n'avons plus l'idée

d'exemptions fiscales attachées à des terres ou à des villes; de Cours

souveraines dont les magistrats, indépendants du pouvoir puisqu'ils ont

acheté leurs charges comme une propriété, prennent systématiquement la

défense des contribuables; de provinces privilégiées ou récemment

conquises qui jouissent de leur autonomie financière: un quart de la

France vivait sous un autre régime que le reste du royaume. Le clergé,

également autonome, a son budget, sa dette, ses charges, mais, vis-à-vis

de l'Etat, il accorde ou refuse à volonté son «don gratuit». Sous la

coalition de ces droits, les finances de l'ancien régime ont succombé et

l'ancien régime a succombé avec elles pour avoir abandonné la politique

que lui avaient tracée Richelieu, Louis XIV et Louis XV, pour avoir

incliné son pouvoir devant des pouvoirs qu'il aurait fallu dominer et

discipliner. Et qu'est-il arrivé après lui? Quelle qu'ait été l'oeuvre

fiscale de la Révolution, la simplification qu'elle a obtenue,

l'unification qu'elle a réalisée dans l'Etat, elle ne s'en est pas mieux

tirée que la monarchie, parce qu'en même temps elle a provoqué le

désordre et qu'elle a été impuissante à le réprimer. Aussi est-elle

tombée tout de suite dans une faillite irrémédiable, celle des

assignats. L'ordre financier ne reviendra qu'avec la dictature de

Napoléon. D'où cette conclusion, dont l'apparence seule est paradoxale,

que ce qui a le plus manqué à la monarchie, c'est l'autorité, au moment

même où on se mettait à l'accuser de despotisme.

Puisqu'elle a péri par la question d'argent, il faut donc savoir si

cette question était insoluble. Deux faits vont répondre: le déficit,

d'après le compte rendu de Brienne, était de 160 millions sur une

dépense d'un demi-milliard. La France comptait alors environ 25 millions

d'habitants: c'était une affaire de 6 à 7 francs par tête. D'autre part,

le service des emprunts absorbait la moitié des recettes. Une proportion

pareille a semblé excessive et irrémédiable jusqu'au jour où nos budgets

d'après-guerre ont montré une proportion encore plus forte. On ne peut

donc pas dire que la situation fût désespérée. Elle n'était sans issue,

répétons-le, que par l'incapacité où se trouvait l'Etat de créer les

ressources suffisantes et de percevoir des impôts calculés sur ses

besoins. A cet égard, la Révolution ne sera pas plus heureuse et la

liberté ne lui réussira pas mieux que les libertés n'ont réussi au roi.

Quant aux frais de la famille royale et de la Cour, quant aux faveurs et

aux pensions, dont on a tant parlé, outre que beaucoup récompensaient

des services rendus à l'Etat et constituaient des retraites, on ne peut

rien en dire de plus juste que ceci: «Il n'existe pas et il ne peut

exister de statistiques pour ce genre de dépenses ou de ressources

taries, pas plus qu'il n'en existe, pour des temps plus voisins de nous,

des économies empêchées, des sinécures établies et maintenues, des

dépenses inutiles imposées par les influences parlementaires et les

servitudes électorales.» (Marion, _Histoire financière de la France_.)

Cependant, il fallait vivre jusqu'à cette convocation des Etats Généraux

où chacun mettait son espoir. Louis XVI rappela le magicien, le

prestidigitateur, Necker, l'homme par qui le crédit renaissait. Cette

fois, Necker eut tous les pouvoirs d'un ministre et il se remit à

l'oeuvre, plein de confiance dans ses talents. Il prêta deux millions de

sa fortune personnelle au Trésor, obtint des avances des banquiers, paya

tout à guichets ouverts. Mais le grand défaut de Necker, surtout dans un

temps comme celui-là, était de voir les choses du point de vue financier

et non du point de vue politique. Il ne comprit pas ce qui se préparait,

c'est-à-dire une révolution dont il fut encore plus étonné que bien

d'autres. Son excuse est dans un malentendu à peu près général. On le

vit bien lorsque le Parlement, retrouvant son esprit réactionnaire,

décida que les Etats Généraux seraient tenus dans les mêmes formes que

ceux de 1614. Au fond, tout le monde comptait sur ces états pour y

défendre ses intérêts, comme dans ceux des autres siècles. La couronne

elle-même pensait que, comme autrefois, les ordres, les classes, les

corps s'y combattraient et qu'elle serait l'arbitre de cette lutte. Ce

n'était plus cela du tout. La réclamation du tiers état, celle du vote

par tête, formulée à Vizille, devenait irrésistible. Pour l'avoir

repoussée, le Parlement perdit sa popularité en un jour. Necker ayant eu

l'idée, comme Calonne, de consulter les notables, ceux-ci qui, en 1787,

avaient demandé des Etats Généraux pour éviter un sacrifice d'argent,

devinrent hostiles du moment que ces Etats ne répondaient plus à leurs

calculs et s'annonçaient comme devant diminuer les deux premiers ordres

au profit du troisième. Notables, Parlements regrettèrent alors d'en

avoir tant appelé à la représentation nationale. Il était trop tard.

Mais déjà, dans la France naguère unanime, se découvrait la prochaine

scission.

Le malentendu n'était pas seulement là. On a beaucoup parlé, et avec

admiration, des «cahiers» qui, selon la coutume, furent rédigés dans

tous les bailliages et qui devaient résumer les voeux de la nation. En

réalité, ils sont ou bien contradictoires ou bien vagues. Ils soulèvent

tous les problèmes sans en résoudre aucun. Il est bien vrai qu'on n'y

trouve pas un mot contre la monarchie, et la France tout entière y

paraît royaliste. Mais ce qu'ils demandent équivaut à un bouleversement

du gouvernement et de la société. Ils manifestent un vif attachement aux

anciennes libertés et aux privilèges locaux en même temps que le désir

d'unifier les lois. Surtout, et là-dessus les trois ordres sont

d'accord, le principe très vieux, très naturel, que les impôts doivent

être consentis, leur emploi contrôlé par ceux qui les paient, est

affirmé avec vigueur. Le souci des finances, la haine du déficit et de

la banqueroute, sentiments louables, s'accompagnent d'une critique

impitoyable des impôts existants. On y voit que les privilégiés tiennent

d'autant plus à leurs exemptions qu'elles les mettent à l'abri de la

taille, c'est-à-dire de l'inquisition fiscale. Plus d'impôts personnels,

plus de la taille détestée; là-dessus, l'accord est parfait. Cette

réforme sera réalisée. Réforme plus que légitime: excellente. Pour plus

d'un siècle, jusqu'à nos jours, les Français seront délivrés de l'impôt

sur le revenu, le secret de leurs affaires, auquel ils tiennent tant,

sera respecté. Mais ce besoin non plus n'est pas neuf. On reconnaît ici

l'esprit de la vieille France, sa longue lutte contre le fisc. Ce que

les «cahiers» montrent surtout, c'est le désir de ne pas payer ou de

payer le moins possible. Le genre d'imposition que l'on demande est le

plus léger qui se conçoive, parce que le bon sens dit que, tout de même,

il en faut un. Mais on n'en voudrait pas d'autre. Les impôts indirects

sont proscrits, les droits sur les boissons non moins que la gabelle. En

résumé, l'Etat aura des charges accrues et des ressources diminuées.

Aussi les gouvernements révolutionnaires, esclaves de cette démagogie,

seront-ils rapidement conduits à des embarras financiers et à des

expédients pires que ceux dont on avait voulu sortir, sans compter que,

l'anarchie étant très vite venue, les contribuables traduiront tout de

suite les voeux des «cahiers»: ils se mettront en grève et ne paieront

plus rien. Sévèrement, Carnot dira plus tard: «Toutes les agitations du

peuple, quelles qu'en soient les causes apparentes ou immédiates, n'ont

jamais au fond qu'un seul but, celui de se délivrer du fardeau des

impositions.»

Les députés qui, le 5 mai 1789, se réuniront à Versailles, ne se

doutaient pas des difficultés qui les attendaient. Bientôt les

responsabilités de la direction vont peser sur le tiers état qui mènera

une lutte persévérante pour arracher le pouvoir à la monarchie. En

racontant l'histoire, telle qu'elle a été, nous allons voir le

gouvernement passer en de nouvelles mains sans que la nature de la tâche

ait changé.

Le langage du temps, particulièrement déclamatoire, les mots célèbres,

parfois arrangés, ont donné à ces événements un caractère héroïque et

fabuleux. A la vérité, ils surprirent tout le monde et il arriva ce que

personne n'avait voulu. Le gouvernement, c'est-à-dire Necker, se

proposait seulement d'obtenir des députés les moyens de contracter des

emprunts et de rétablir les finances. Il n'avait ni plans ni même

conceptions politiques: il laissa les choses aller à la dérive. La

noblesse fut tout de suite irritée, la tactique des anciens Etats

Généraux ayant été jetée par terre dès le début, c'est-à-dire dès que le

clergé eut passé du côté de la bourgeoisie, le tiers ayant tenu bon sur

le principe du vote par tête et déclaré qu'il ne s'agissait pas d'Etats

Généraux, mais d'une Assemblée Nationale où les trois ordres

délibéreraient en commun. Le roi et le gouvernement ne furent pas moins

déconcertés par cette nouveauté que tout, cependant, annonçait. Quant

aux députés du tiers et du clergé, ils ne se doutaient pas qu'ils

allaient être entraînés fort loin, puis dépassés par la force populaire

en mouvement. Personne ne semblait même avoir remarqué les émeutes,

souvent sanglantes, qui s'étaient produites à Paris dans l'hiver de

1788-89 et que la disette ou la crainte de la disette avaient

provoquées, non plus que les incidents violents qui, en beaucoup

d'endroits, avaient marqué la campagne électorale. En tout cas, la très

grande imprudence du gouvernement avait été de convoquer les états à

Versailles, c'est-à-dire à deux pas d'une vaste capitale où l'émeute

fermentait.

Le tiers mit deux mois à remporter sa première victoire: la

transformation des Etats en Assemblée. Il pouvait craindre une

dissolution: le 20 mai, par le serment du Jeu de Paume, six cents

députés jurent de ne pas se séparer avant d'avoir «établi la

constitution du royaume». Cruel embarras du gouvernement. Sans doute il

a des troupes. Il peut dissoudre: Necker représente qu'on a convoqué les

députés pour obtenir de l'argent et qu'on va retomber plus bas que la

veille. On ne dissout pas. Le gouvernement (règlement du 23 juin)

reconnaît que les impôts et les emprunts doivent être votés, admet la

participation des Etats aux réformes législatives, mais ne cède pas sur

la division des ordres. Donc il n'admet pas la transformation des Etats

Généraux en Assemblée Nationale, transformation pour laquelle se sont

déjà prononcés le tiers, la majorité du clergé, quelques membres de la

noblesse. Tous ces députés décident de rester en séance et, quand le

marquis de Dreux-Brézé vient leur rappeler que les trois ordres doivent

siéger séparément, Mirabeau répond par le mot fameux où il oppose à la

volonté du roi la volonté du peuple: «Nous ne sortirons que par la

force.» Provocation habile: Mirabeau sait bien que le gouvernement

étranglé par la question d'argent, prisonnier de ses principes, guetté

par le Parlement, son ennemi, ne peut pas renvoyer les Etats. Le tiers a

partie gagné. Il est rejoint par le clergé au complet. Une grosse

fraction de la noblesse lui vient avec le duc d'Orléans, et le reste

suit, moins par conviction que par prudence: à Paris, à Versailles même,

l'émeute grondait déjà. Mounier, Mirabeau s'en inquiétaient et le

gouvernement fit ce que tout gouvernement aurait fait à sa place: il

prit des mesures pour maintenir l'ordre. Aussitôt le bruit se répandit

que l'Assemblée allait être dissoute, l'agitation grandit à Paris et

s'accrut encore lorsque Necker, qui désapprouvait la présence des

troupes, eut quitté le ministère (11 juillet). Le 12, on apprit que le

roi avait choisi pour ministres Breteuil et ceux qu'on appelait déjà les

hommes du parti de la cour ou du parti de la reine. Ce n'était qu'une

velléité de coup d'Etat et elle aggravait la capitulation, certaine pour

le lendemain.

L'insurrection qui éclata alors à Paris et qui fut pleinement

victorieuse n'était pas ce que rêvaient les modérés, les bourgeois qui

formaient la majorité de l'Assemblée et qui avaient conduit dans le pays

le mouvement en faveur des réformes. Ce n'était pas la partie la plus

recommandable de la population, ce n'étaient même pas des électeurs qui

s'étaient emparés de fusils et de canons à l'Hôtel des Invalides, qui,

le 14 juillet, avaient pris la Bastille, massacré son gouverneur de

Launay et promené sa tête à travers les rues ainsi que celle du prévôt

des marchands Flesselles. D'ordinaire, la bourgeoisie française a peu de

goût pour les désordres de ce genre et il faut avouer qu'aux premières

nouvelles qu'on en eut, l'Assemblée de Versailles fut consternée. C'est

après seulement que la prise de la Bastille est devenue un événement

glorieux et symbolique. Mais il n'est guère douteux que cette

insurrection, qui déchaînait des passions dangereuses, ait été à tout le

moins encouragée par ceux qu'on appelait déjà des «capitalistes», par

des hommes qui, au fond, tenaient surtout à l'ordre, représenté pour eux

par le paiement régulier de la rente et pour qui le départ de Necker

était synonyme de banqueroute. Necker fut rappelé, puisque son nom était

pour les rentiers comme un fétiche. Mais déjà la matière avec laquelle

on les paie s'envolait.

La prise de la Bastille était bien un symbole. Elle ne retentit pas

seulement jusqu'à Koenigsberg où Kant en dérangea sa promenade. Elle fut

en France le point de départ d'une anarchie qui ne demandait qu'à

éclater. Le désaveu des mesures d'ordre, l'interdiction de tirer sur le

peuple, la fraternisation de certaines troupes (les gardes françaises)

avec la foule, l'absence de toute répression après l'émeute, eurent

leurs conséquences nécessaires et des suites prolongées. Après le 14

juillet, une vaste insurrection éclate en France. Contre qui? Contre le

vieil objet de la haine générale, contre le fisc. Dans les villes, on

démolit les bureaux d'octroi, on brûle les registres, on moleste les

commis, manière sûre de se délivrer des impôts. Vaste jacquerie dans les

campagnes, et ce n'est pas un phénomène nouveau: ainsi se traduisent les

voeux, de forme si raisonnable, qu'ont exprimés les «cahiers».

L'ambassadeur de la République de Venise, observant comme toujours d'un

oeil aigu, écrivait: «Une anarchie horrible est le premier fruit de la

régénération qu'on veut donner à la France... Il n'y a plus ni pouvoir

exécutif, ni lois, ni magistrats, ni police.»

Cette explosion, nommée par Taine l'«anarchie spontanée», n'échappa pas

à l'Assemblée. Elle en fut effrayée et elle se comporta avec la foule

comme le roi se comportait avec elle: par à-coups et sans réflexion. Un

rapport sur le brigandage, qui concluait dans les mêmes termes que

l'ambassadeur vénitien, répandit l'alarme. On se dit qu'il fallait faire

quelque chose afin de calmer les populations pour qui la promesse

d'impôts justes et régulièrement votés était une maigre satisfaction. Le

4 août, dans une séance du soir, un député de la noblesse, le vicomte de

Noailles, proposa de supprimer les droits féodaux. Ce qui restait de ces

droits était naturellement fort détesté. A la vérité, beaucoup avaient

disparu, d'autres étaient tombés en désuétude. La féodalité déclinait

depuis bien longtemps. Le sacrifice n'en était pas moins méritoire. Il

l'aurait été encore plus si les propriétaires de droits féodaux ne

s'étaient en même temps délivrés des charges féodales, dont la plus

lourde était le service militaire. Surtout, ce sacrifice aurait gagné à

ne pas être consenti sous le coup de la peur et, en tout cas, très

étourdiment. En effet, dans une sorte de vertige, ce fut à qui

proposerait d'immoler un privilège. Après les droits seigneuriaux, la

dîme, qui avait cependant pour contre-partie les charges de l'assistance

publique; après la dîme, les privilèges des provinces, des communes, des

corporations. Dans cette nuit de panique plutôt que d'enthousiasme, on

abolit pêle-mêle, sans discernement, les droits, d'origine historique,

qui appartenaient à des Français nobles et à des Français qui ne

l'étaient pas, ce qui était caduc et ce qui était digne de durer, toute

une organisation de la vie sociale, dont la chute créa un vide auquel,

de nos jours, la législation a tenté de remédier pour ne pas laisser les

individus isolés et sans protection. Mirabeau, absent cette nuit-là, fut

le premier à blâmer cette vaste coupe, ce «tourbillon électrique», et à

en prévoir les conséquences: on avait, disait Rivarol, déraciné l'arbre

qu'il eût fallu émonder. Déjà il était impossible de revenir en arrière

et un mal au moins, mal immédiat, était irréparable. Car si l'on avait

rendu la France uniforme, en supprimant d'un trait toutes les exceptions

qui rendaient si malaisée l'administration financière, l'Etat prenait

aussi des charges qui, en bien des cas, étaient la contre-partie des

redevances abolies. Quant à la masse du public, elle interpréta cette

hécatombe dans le sens de ses désirs, c'est-à-dire comme une délivrance

de toutes ses obligations. Il arriva donc que, du jour au lendemain,

personne ne paya plus. La perception des impôts, qu'on avait crue

rétablie en proclamant la justice pour tous, n'en devint que plus

difficile. On avait cru «arrêter l'incendie par la démolition». La

violence de l'incendie redoubla.

A la fin de ce même mois d'août 1789, Necker, devant l'Assemblée, poussa

un cri de détresse. Plus que jamais le Trésor était vide. Les revenus

publics s'étant taris, les recettes ne couvraient déjà plus que la

moitié des dépenses. Necker demandait à l'Assemblée de rétablir l'ordre

sans lequel le recouvrement des impôts était impossible et d'autoriser

un emprunt. Les impôts ne rentrèrent pas mieux, l'emprunt rentra mal. Le

24 septembre, Necker annonça cet échec. Il montra la pénurie

grandissante de l'Etat, le danger de le laisser sans ressources lorsque

la disette causait déjà des troubles et demanda le vote d'une

contribution extraordinaire, dite taxe patriotique, d'un quart du revenu

net à partir de 400 livres.

L'Assemblée fut atterrée par cette conclusion plus encore que par la

peinture des désordres où achevaient de sombrer les finances. Venue pour

porter remède au déficit et pour alléger les impôts, elle se trouvait

devant un déficit agrandi et devant la nécessité de créer un impôt plus

lourd que tous ceux qui existaient avant elle. Pour ces représentants de

la classe moyenne, c'était un coup terrible. Assurément ce n'était pas

cela que le tiers avait espéré. Il apparaissait, à travers les paroles

de Necker, paroles de financier toujours, qu'une révolution n'était pas

un bon moyen de résoudre la question d'argent dont la France s'était

tant alarmée et tant plainte. L'Assemblée craignit le désaveu qu'elle

s'infligerait à elle-même sur cette partie de son programme, puisque le

gouvernement constitutionnel qu'elle voulait fonder avait promis de

faire mieux que la monarchie absolue. Elle fut sur le point de repousser

la taxe. Alors Mirabeau, doué plus que les autres du sens de l'Etat et

du gouvernement, intervint et entraîna la majorité en lui montrant

qu'elle périrait encore plus sûrement par la «hideuse banqueroute».

C'est elle, en effet, qui devait tuer la Révolution peu d'années plus

tard.

Dans l'histoire, la division des chapitres est le plus souvent

artificielle, les coupures sont arbitraires, parce que les événements ne

s'arrêtent jamais. Quand la Révolution a-t-elle commencé? A quel moment

le règne de Louis XVI a-t-il vraiment pris fin? On peut donner des dates

diverses. Il nous paraît rationnel de fixer les journées d'octobre pour

les raisons que nous allons dire.

Les Etats Généraux s'étaient ouverts selon des principes et avec un

cérémonial également traditionnel. Puis la distinction des trois ordres,

distinction essentielle, avait disparu. Les Etats étaient devenus une

Assemblée Nationale qui s'était proclamée Constituante. Pendant qu'elle

s'occupait à donner une Constitution au royaume, c'est-à-dire une

nouvelle forme à la société et au gouvernement, non seulement elle avait

été impuissante à porter remède à la maladie financière, en raison de

laquelle avaient été convoqués les Etats, mais encore elle l'avait

aggravée. Il y avait donc eu des surprises et des déconvenues pour tout

le monde. Mais si le roi, comme l'Assemblée, comprenait, beaucoup mieux

qu'on ne l'a dit, qu'il s'agissait bien d'une révolution, on était

encore trop près du point de départ pour ne pas croire que tout

s'arrangerait. On en était trop près aussi pour qu'on se crût dans une

situation entièrement neuve. Et de fait elle ne l'était pas. Que

fallait-il pour qu'elle le devînt? Que le débat ne fût plus entre le roi

et l'Assemblée seulement, qu'une autre force, vraiment révolutionnaire

celle-là, intervînt, pesât sur ces deux pouvoirs et prît désormais plus

d'influence qu'eux. C'est ce qui se produisit à partir des journées

d'octobre, c'est-à-dire au moment où l'autorité royale était déjà

diminuée par l'Assemblée et où le prestige de l'Assemblée était affaibli

par son impuissance à maintenir l'ordre et à améliorer les finances.

Depuis le mois de juillet, l'Assemblée discutait la constitution. Louis

XVI avait laissé naître ce débat. Mais il était la loi vivante. Il

dépendait de lui d'accepter et de repousser les atteintes portées à son

autorité. L'Assemblée craignait donc toujours son refus et elle était

tentée de voir à la Cour ou dans l'armée des complots pour encourager le

roi à la résistance. Répandre la peur de ces complots, les dénoncer à

toute minute, c'était d'autre part le rôle des agitateurs qui n'avaient

pas tardé à paraître, dont la prise de la Bastille et les désordres qui

l'avaient suivie avaient été le triomphe, Camille Desmoulins, Marat,

Loustalot, qui excitaient Paris par des discours et par la presse.

L'Assemblée se méfiait de Paris où la nouvelle loi municipale, loi

infiniment dangereuse, principe de tout ce qui allait survenir, avait

créé une Commune de trois cents membres, encore modérée, mais servie par

une garde nationale, qui, sous la direction de La Fayette, esprit

chimérique et avide de popularité, était une médiocre garantie pour

l'ordre. Les agitateurs parisiens ne manquaient pas une occasion de

soulever la rue, et le désarroi grandissant de l'Assemblée, qu'ils

menaçaient sans cesse et qu'ils intimidaient, ne leur échappait pas.

Dans les premiers jours d'octobre, le bruit fut répandu qu'à Versailles,

à un banquet de gardes du corps, la nouvelle cocarde tricolore avait été

foulée aux pieds et qu'un coup de force se préparait. Le 5, le

pain ayant manqué dans quelques boulangeries de Paris, dont

l'approvisionnement commençait à souffrir de la désorganisation

générale, il y eut une émeute de femmes qui grossit rapidement et le mot

d'ordre: «A Versailles!» circula aussitôt. La Fayette, après une

hésitation, eut l'insigne faiblesse de céder et la garde nationale

suivit le tumultueux cortège au lieu de lui barrer la route. La foule se

porta alors sur Versailles, envahit l'Assemblée et le château, égorgea

les gardes du corps, réclama la présence du roi à Paris. La Fayette le

promit et, le 6 octobre, toujours accompagné de l'émeute, ou plutôt son

prisonnier, conduisit dans la capitale, roi, reine, dauphin et députés.

On se consola en répétant le mot idyllique: «Nous amenons le boulanger,

la boulangère et le petit mitron.» La vérité, très grave, c'était que la

royauté et l'Assemblée (qui, regardant l'armée comme une force

contre-révolutionnaire, n'avait pas admis un instant la résistance)

avaient également capitulé. Désormais, l'émeute tenait ses otages. Le

jour où les plus violents seraient maîtres de Paris et de sa

municipalité,--de sa Commune,--ce jour-là, ils seraient les maîtres du

gouvernement. L'histoire, le mécanisme, la marche de la Révolution

jusqu'au 9 thermidor tiennent dans ces quelques mots.

Histoire de France · 第 32 / 50 题