LOUIS XIV

Le long règne de Louis XIV--plus d'un demi-siècle--qui ne commence

vraiment qu'à la mort de Mazarin, a un trait principal dominant: une

tranquillité complète à l'intérieur. Désormais, et jusqu'à 1789,

c'est-à-dire pendant cent trente années, quatre générations humaines,

c'en sera fini de ces troubles, de ces séditions, de ces guerres civiles

dont le retour incessant désole jusque-là notre histoire. Ce calme

prolongé, joint à l'absence des invasions, rend compte du haut degré de

civilisation et de richesse auquel la France parvint. L'ordre au dedans,

la sécurité au dehors--ce sont les conditions idéales de la prospérité.

La France en a remercié celui qu'elle appela le grand roi par une sorte

d'adoration qui a duré longtemps après lui. Voltaire, avec son _Siècle

de Louis XIV_, est dans le même état d'esprit que les contemporains des

années qui suivirent 1660. Il souligne, comme le fait qui l'a le plus

frappé et qui est aussi le plus frappant: «Tout fut tranquille sous son

règne.» Le soleil de Louis XIV illuminera le règne de Louis XV. Et ce

n'est que plus tard encore, après quinze ans du règne de Louis XVI, que

le charme sera rompu, que nous entrerons dans un nouveau cycle de

révolutions.

Avec Louis XIV, le roi règne et gouverne. La monarchie est autoritaire.

C'est ce que souhaitent les Français. Puisqu'ils ne veulent ni des

Ligues, ni des Frondes, ni du «ministériat», le gouvernement personnel

du roi est l'unique solution. Dès que l'idée du jeune souverain fut

comprise, elle fut populaire, elle fut acclamée. De là ce concert de

louanges que la littérature nous a transmis, cet enthousiasme, qui

étonne quelquefois, chez les esprits les plus libres et les plus fiers,

et qu'on prend à tort pour de la flatterie. La France, comme sous Henri

IV, s'épanouit de bonheur dans cette réaction. Sous toutes les formes,

dans tous les domaines, elle aima, elle exalta l'ordre et ce qui assure

l'ordre: l'autorité. Du comédien Molière à l'évêque Bossuet, il n'y eut

qu'une voix. C'est ainsi que, dans cette seconde partie du dix-septième

siècle, la monarchie eut un prestige qu'elle n'avait jamais atteint.

L'originalité de Louis XIV est d'avoir raisonné son cas et compris comme

pas un les circonstances dans lesquelles son règne s'était ouvert et qui

lui donnaient en France un crédit illimité. Il l'a dit, dans ses

_Mémoires_ pour l'instruction du Dauphin, en homme qui avait vu beaucoup

de choses, la Fronde, les révolutions d'Angleterre et de Hollande: il y

a des périodes où des «accidents extraordinaires» font sentir aux

peuples l'utilité du commandement. «Tant que tout prospère dans un Etat,

on peut oublier les biens infinis que produit la royauté et envier

seulement ceux qu'elle possède: l'homme, naturellement ambitieux et

orgueilleux, ne trouve jamais en lui-même pourquoi un autre lui doit

commander jusqu'à ce que son besoin propre le lui fasse sentir. Mais ce

besoin même, aussitôt qu'il a un remède constant et réglé, la coutume le

lui rend insensible.» Ainsi Louis XIV avait prévu que le mouvement qui

rendait la monarchie plus puissante qu'elle n'avait jamais été ne serait

pas éternel, que des temps reviendraient où le besoin de liberté serait

le plus fort. Désirée en 1661 pour sa bienfaisance, l'autorité

apparaîtrait comme une tyrannie en 1789: déjà, sur la fin de son règne,

Louis XIV a pu s'apercevoir que la France se lassait de ce qu'elle avait

appelé et salué avec enthousiasme et reconnaissance. Il avait prévu

cette fatigue, annoncé ce retour du pendule, et, par là, il a été

meilleur connaisseur des hommes que ceux qui prétendent qu'il a donné à

la monarchie le germe de la mort en concentrant le pouvoir.

Ce règne de cinquante-quatre années, si chargé d'événements au dehors,

ne compte au dedans que deux faits, la condamnation de Fouquet au début

et, plus tard, la révocation de l'Edit de Nantes. Deux faits d'accord

avec le sentiment général, approuvés ou réclamés par l'opinion publique.

Si un homme semblait devoir succéder à Mazarin, c'était le surintendant

Fouquet, plus riche, presque aussi puissant que le roi lui-même. Fouquet

avait édifié une immense fortune aux dépens des finances publiques, à

l'exemple du cardinal qui avait au moins, pour excuse à ses voleries,

les services rendus à la nation. Louis XIV, au lendemain de la mort de

Mazarin, avait pris lui-même la direction des affaires, travaillant avec

ses ministres, ne déléguant son autorité à aucun d'eux. Il redoutait le

surintendant qui avait de grands moyens financiers, une nombreuse

clientèle, un cortège de protégés, des amis partout, dans

l'administration, dans le monde, chez les gens de lettres. De plus,

Fouquet selon une habitude qui remontait au temps des guerres civiles,

avait acquis à Belle-Isle un refuge, une place forte d'où il pouvait, en

cas de disgrâce et de malheur, tenir tête au gouvernement. C'est ce

dangereux personnage politique, aspirant au rang de premier ministre,

que le roi voulut renverser. Ce serait le signe qu'il n'y aurait plus ni

maire du palais ni grand vizir et que nul n'aurait licence de s'enrichir

à la faveur du désordre et aux frais de l'Etat. La dissimulation et la

ruse avec lesquelles Louis XIV procéda avant d'arrêter le surintendant

montrent qu'il le craignait et qu'il n'était pas sûr de réussir. Fouquet

brisé plus facilement qu'on n'avait cru, la chute, acclamée par la

France, de cette puissance d'argent qui aspirait à la puissance

politique: l'exemple fut retentissant et salutaire. Rien désormais ne

s'opposa plus à Louis XIV.

Vingt-cinq ans plus tard, le même courant conduisait, poussait à la

révocation de l'Edit de Nantes. On ne saurait séparer cette affaire des

autres affaires religieuses du même temps. Ce qui devint peu à peu

persécution du protestantisme s'apparente étroitement aux conflits avec

la papauté, conflits qui aboutirent à la fameuse déclaration des droits

de l'Eglise gallicane, en 1682, tandis que la révocation est de 1685.

Les contemporains étaient hantés par le souvenir des guerres de

religion. En mémoire de la Ligue, l'autorité du pape, hors les choses de

la foi, leur semblait un péril. Le jansénisme, qui avait trempé dans la

Fronde, était mal vu. Pour la même raison, la dissidence des

Protestants, qui vivaient cependant en repos, éveillait des

appréhensions constantes. C'est une erreur de croire que le besoin

d'unité morale, qui mena à la révocation, ait été d'essence uniquement

religieuse. Il fut surtout politique. A cet égard, l'Angleterre et les

pays protestants du Nord, en supprimant les restes du catholicisme, en

persécutant les catholiques et en les écartant des emplois, avaient

donné l'exemple. Les Anglais étaient restés sous l'impression de la

Conspiration des Poudres et regardaient les papistes comme des traîtres

et des ennemis publics. Pour les Français, le protestantisme

représentait, avec le mauvais souvenir de l'Etat dans l'Etat et du siège

de La Rochelle, une possibilité de retour aux guerres civiles et aux

révolutions. Il est très remarquable que Bossuet ait conduit de front

ses controverses avec les ministres de la religion réformée et la

défense des libertés de l'Eglise gallicane, que les querelles de Louis

XIV avec Innocent XI aient coïncidé avec les mesures contre les

protestants.

C'est par des conversions qu'on s'était flatté d'abord de les ramener.

Il y en avait eu de retentissantes, celle de Turenne entre autres, qui

laissaient croire que le zèle était mort, que l'hérésie «démodée», comme

disait Mme de Maintenon (elle-même convertie), consentirait à

disparaître. La résistance des réformés, surtout dans les communautés

compactes du Midi, irrita les convertisseurs. On passa insensiblement à

des procédés plus rudes. Les protestants répondirent par l'émigration.

D'autres, en Dauphiné, dans les Cévennes, vieux foyers de la Réforme,

prirent les armes. Alors la France vit rouge, crut au retour des

désolations de l'autre siècle, à des complots avec l'étranger, d'autant

plus qu'on était à la veille de la guerre de la ligue d'Augsbourg. On

voulut obtenir de force ce qui avait échoué par la persuasion. Toute

l'histoire de la révocation est là et le gouvernement de Louis XIV fut

entraîné à des extrémités qu'il n'avait pas prévues et introduit dans

des embarras qu'il avoua lui-même en déclarant que, s'il supprimait la

liberté du culte pour des raisons de police, il entendait respecter la

liberté de conscience. L'émigration priva la France d'un grand nombre

d'hommes généralement industrieux (les évaluations vont de cent

cinquante à quatre cent mille), et le gouvernement, qui s'efforça

bientôt de ramener les réfugiés, fut plus sensible à cette perte que le

public, qui aurait volontiers crié «bon débarras». Par un curieux retour

des choses, ces émigrés, bien accueillis dans les pays protestants,

surtout en Hollande, contribuèrent à répandre en Europe notre langue et

nos arts en même temps qu'une rancune que nos ennemis d'alors ne

manquèrent pas d'exploiter. C'est plus tard seulement qu'en France même

on en a fait grief à Louis XIV.

La condamnation de Fouquet, la révocation, telles furent les seules

affaires intérieures du règne. Rien ne trouble donc l'oeuvre magistrale

d'organisation que Louis XIV entreprit avec ses ministres, mais sans

varier de la règle qu'il s'était fixée, c'est-à-dire sans jamais

déléguer le pouvoir à aucun d'eux, fussent-ils les plus grands. Colbert,

disciple de Richelieu, formé par Mazarin, désigné par lui au Roi, eut la

besogne de plusieurs des plus gros ministères, les finances, la marine,

le commerce, l'agriculture, les travaux publics, les colonies. Pourtant

il n'eut jamais le titre ni l'emploi de premier ministre, pas plus que

Louvois, réorganisateur de l'armée.

Le duc de Saint-Simon s'est plaint de ce règne de vile bourgeoisie. Sous

Louis XV, d'Argenson dira avec le même dédain: «satrapie de roture.» Les

collaborateurs directs de Louis XIV sortaient en effet de la classe

moyenne, en quoi ce règne ne se distingue pas des autres règnes

capétiens. Il y eut seulement, dans la génération de 1660, un zèle, un

enthousiasme, une ardeur au travail, un goût de tout ce qui était

ordonné et grand qui se retrouve dans l'administration comme dans la

littérature. L'idée était claire pour tous. La France avait un

gouvernement ferme et stable. Elle avait la première place en Europe

depuis que ni l'Allemagne divisée, ni l'Espagne vaincue, ni l'Angleterre

affaiblie par ses révolutions ne la menaçaient plus. Cependant la France

n'était pas achevée. Bien des choses lui manquaient encore: Lille,

Strasbourg, Besançon, par exemple. C'était le moment d'acquérir nos

frontières, de réaliser de très vieilles aspirations. Pour cela, il

fallait que la France fût forte par elle-même et non seulement de la

faiblesse des autres, faiblesse qui ne durerait pas toujours et à

laquelle des coalitions remédieraient. Il fallait donner au pays les

moyens qu'il n'avait pas, restaurer ce qui s'était englouti dans les

désordres et les misères de la Fronde: des finances, de la richesse, une

industrie, une marine, une armée, tout ce qui était tombé dans le

délabrement. Quelques années de travail et de méthode suffirent à lui

rendre des navires et des régiments, des ressources de toutes sortes,

cet argent aussi, sans lequel, disait Colbert, un Etat n'est pas

vraiment fort. Le moment de passer à l'action extérieure, c'est-à-dire

d'achever la France, était venu.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, et qui est fort compliqué, on

doit se représenter ce que l'Europe était alors. La puissance que tout

le monde avait crainte jusque-là, c'était l'Espagne. La Hollande, qui

s'était affranchie de la domination espagnole, en souffrait avec

inquiétude le voisinage dans le reste des Pays-Bas. Comme ce voisinage

nous était également pénible, l'alliance franco-hollandaise se nouait

naturellement. D'autre part, l'Angleterre et la Hollande, nations

maritimes et commerçantes, rivalisaient entre elles et aussi avec

l'Espagne, la grande puissance coloniale de ce temps-là. Tant que la

France n'eut ni marine, ni commerce, ses relations avec l'Angleterre et

la Hollande furent amicales ou aisées. Tout changea lorsque, sous

l'impulsion de Colbert, la France devint un concurrent commercial,

lorsqu'une guerre de tarifs commença. Tout changea encore plus, tout

s'aigrit lorsque, l'armée française marchant à la conquête de la Flandre

espagnole, les Hollandais virent qu'ils auraient pour voisin le puissant

Etat français devenu plus redoutable pour eux que l'Espagne lointaine.

L'achèvement de la France, la réalisation du grand dessein national si

souvent compromis, si longtemps entravé, repris par Richelieu, demandait

pour réussir, et ne pas coûter trop cher, que l'Angleterre au moins

restât neutre. Chose difficile: il n'était ni dans ses traditions, ni

dans ses intérêts de nous voir avancer en Flandre, du côté d'Ostende et

d'Anvers, tandis que notre pavillon grandissait sur mer. Deux

circonstances favorables permirent à la politique française d'avoir

pendant plusieurs années l'Angleterre dans son jeu. D'abord la rivalité

anglo-hollandaise, ensuite la restauration des Stuarts, qui s'était

accomplie avec l'appui de la France: la France tenait Charles II, dont

le trône était fragile, par l'aide qu'elle lui donnait et par

l'inquiétude des «restes de la faction de Cromwell» que Louis XIV, dans

ses Mémoires, se vante, avec le réalisme du siècle, d'avoir entretenu en

même temps que l'autre parti, celui qui voulait ramener l'Angleterre au

catholicisme. Notre situation fut bonne et nos succès faciles aussi

longtemps que cette combinaison réussit, que l'Angleterre, affaiblie par

ses luttes intérieures, fut dans nos intérêts et méconnut les siens. Les

difficultés commencèrent à partir du jour où l'Angleterre et la Hollande

se réunirent et où Guillaume d'Orange, ayant commencé par renverser la

République hollandaise, renversa aussi les Stuarts, prit le trône de son

beau-père Jacques II et devint roi d'Angleterre en 1689. Après cette

révolution, la fortune de Louis XIV changea. L'Angleterre deviendra

notre principale ennemie, l'âme des coalitions qui s'opposeront au

développement de la France sur la mer comme sur le continent. On

comprend que Louis XIV se soit intéressé à la cause des Stuarts autant

que sa mère et Mazarin avaient été indifférents à la mort de Charles

Ier, il ne cherchait qu'à «annuler» l'Angleterre. Cette politique, qui

réussit pendant vingt-cinq ans, permit à Louis XIV de poursuivre

l'oeuvre de Richelieu, d'effacer les plus graves effets, toujours

présents, du mariage de Maximilien et de Marie de Bourgogne, et de

donner à la France les territoires et la couverture qui, au nord et à

l'est, lui manquaient cruellement. Après cela, Louis XIV devra défendre

ses conquêtes. On peut dire que son histoire a deux parties distinctes

et comme deux versants: avant et après la chute de Jacques II.

Ces brèves explications permettent de suivre plus aisément les cours des

guerres, qui eurent l'acquisition de la Flandre pour point de départ,

jusqu'à l'affaire de la succession d'Espagne, qui remplit la fin du

règne. Si l'on blâme chez Louis XIV le goût des conquêtes, si on lui

reproche son ambition, alors il faut trouver les premiers Capétiens

ambitieux parce qu'ils ont voulu s'avancer au delà de Dreux et

d'Etampes. Si l'on estime que Louis XIV a voulu aller trop loin, il

faudrait dire à quels signes se fussent reconnues les limites auxquelles

il devait s'arrêter. L'objet essentiel étant de protéger la France

contre les invasions, de lui donner une ceinture solide, il était aussi

rationnel d'avoir Mons, Namur et Maëstricht, que les places de l'Escaut

et de la Sambre, Valenciennes ou Maubeuge, qui mettent à l'abri la

vallée de l'Oise. Ce qu'on appelle les conquêtes de Louis XIV partait

d'un plan stratégique et de sécurité nationale. Elles étaient en

harmonie avec le système de Vauban et pour ainsi dire dictées par lui.

Nous ne nous étonnons plus que des pays de langue flamande soient

incorporés à la France. C'est ainsi que nous avons gardé Hazebrouck et

Cassel. Il s'agissait, dit Auguste Longnon, de «fermer le plat pays

compris entre la mer et la Lys». L'invasion de 1914, les batailles de

Charleroi et de l'Yser nous rendent ces raisons plus sensibles. Le

véritable conquérant, c'était donc le technicien Vauban qui désignait

les lieux et les lignes d'où la France était plus facile à défendre.

C'est par des tâtonnements, des expériences, après des résistances

vaincues ou reconnues insurmontables que notre frontière du nord et du

nord-est s'est fixée où elle est. Rien ne l'indiquait sur la carte des

Pays-Bas espagnols, où ont été mêlées si longtemps nos villes du Nord et

les cités belges d'aujourd'hui.

Quand le roi d'Espagne fut mort, les réformes de Colbert avaient porté

leur fruit, la France avait des finances saines, une armée, les moyens

de sa politique. Le moment était venu de passer à l'action extérieure et

l'argument était tout prêt: la dot de Marie-Thérèse n'avait pas été

payée. La renonciation subordonnée au paiement de cette dot était donc

nulle et Louis XIV revendiqua l'héritage de son beau-père: toute cette

procédure avait été réglée d'avance. Du point de vue militaire comme du

point de vue diplomatique, l'affaire fut d'ailleurs longuement préparée,

puisque, le roi d'Espagne étant mort en 1665, Turenne n'entra en

campagne que deux ans plus tard. Elle fut menée ensuite avec une

prudence extrême, au point qu'on s'étonna, au dehors, du «défaut

d'audace» des Français. Cependant l'Espagne était incapable de défendre

ses provinces excentriques.

En 1667, notre armée entra en Flandre comme elle voulut, puis l'année

suivante, en Franche-Comté, mais par une action si mesurée qu'on aurait

cru que l'Espagne était encore redoutable. Il faut avouer que cette

modération, destinée à n'inquiéter ni la Hollande ni l'Angleterre, ne

servit de rien et c'est peut-être ce qui, par la suite, rendit Louis XIV

moins ménager de l'opinion européenne. Turenne n'avait même pas osé

pousser jusqu'à Bruxelles. Cependant, parce que nous avions pris

quelques places flamandes, les Hollandais, jusque-là nos alliés, se

crurent perdus et ameutèrent l'Europe contre le roi de France qu'ils

accusaient d'aspirer à la «monarchie universelle». Notre diplomatie,

habilement conduite par Hugues de Lionne, prit ses précautions. Le

nouveau roi d'Espagne, Carles II, était chétif. Il était probable qu'il

ne laisserait pas d'enfants et que son héritage serait revendiqué par

les maris de ses deux soeurs, l'une ayant épousé un Bourbon, l'autre un

Habsbourg. Si l'empereur Léopold n'était pas pour le moment un

compétiteur dangereux, il pouvait le devenir: ainsi la succession

d'Espagne était déjà préoccupante. Un traité de partage éventuel fut

signé avec Léopold pour prévenir ces difficultés futures et nous assura,

sur les possessions espagnoles qui resserraient la France et la tenaient

éloignée de ses frontières naturelles, des droits beaucoup plus étendus

que les modestes conquêtes de la récente campagne.

Informée de cette transaction, la Hollande offrit alors à Louis XIV un

arrangement sur la base des résultats acquis. Il eût donc fallu que

Louis XIV, pour conserver l'amitié des Hollandais, abandonnât le traité

de partage, se liât les mains pour l'avenir et que la France renonçât à

parfaire son territoire. Le sage Lionne lui-même conseilla de ne pas

signer un pareil engagement qui détruisait la transaction conclue avec

l'empereur et qui n'eût profité qu'à la maison d'Autriche. Alors la

Hollande, comme si elle n'avait attendu que ce prétexte, se réconcilia

avec l'Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la

Suède dans une coalition contre la France.

Sur ces entrefaites, notre armée s'était emparée de la Franche-Comté

presque sans coup férir. Louis XIV ne voulut pas aller trop vite et, au

grand mécontentement des militaires, préféra ne rien hasarder.

L'opposition qu'il avait rencontrée en Europe, cette ébauche de triple

alliance hollando-anglo-suédoise à laquelle il ne s'était pas attendu,

le rendaient circonspect. Il se hâta en 1668, de signer la paix

d'Aix-la-Chapelle avec l'Espagne, à qui il restitua la Franche-Comté, ne

gardant que ce qu'il avait pris en Flandre: Lille et Douai n'étaient pas

des acquisitions négligeables. Aussitôt Vauban fortifia les places

nouvelles, donnant ainsi leur sens à ces conquêtes destinées à mettre la

France, sur son côté le plus vulnérable, à l'abri des invasions.

Les historiens aiment tant à blâmer et contredire qu'ils reprochent en

général à Louis XIV d'avoir été trop timide à ce moment-là, avant de lui

reprocher d'avoir été plus tard téméraire. Ils disent qu'en 1668 la

France pouvait s'étendre d'un coup jusqu'à Anvers, c'est-à-dire écraser

dans l'oeuf la future Belgique. Louis XIV jugea mieux qu'eux. Il savait

que l'Angleterre n'avait renoncé à Calais qu'à contre coeur et nous

souffrait difficilement à Dunkerque. A Anvers, c'était une hostilité

certaine et la politique française avait besoin que l'Angleterre restât

neutre pour exécuter un plan qui n'était, en somme, que le plan de

sécurité de Vauban. Les Français de cette époque rêvaient peu, ou leur

imagination était réaliste. Ils se souciaient moins d'agrandir leur pays

que de le protéger. La possession de Lille leur apparaissait surtout

comme celle d'une bonne place de couverture. A chaque ville prise,

Vauban creusait des fossés, construisait des courtines et des

demi-lunes, et, depuis, ses travaux ont servi chaque fois que nous avons

été attaqués. On comprend que Louis XIV ait écouté distraitement Leibniz

qui lui conseillait de laisser les bicoques de la Meuse et de l'Escaut

pour conquérir l'Egypte et l'Inde. On a même écrit avec dédain que la

politique de Louis XIV avait été d'esprit terrien, c'est-à-dire terre à

terre. On veut dire que, malgré le style ample du siècle et la manière

majestueuse dont Louis XIV a parlé de sa gloire, cette politique était

celle du bonhomme Chrysale, qui préférait la bonne soupe au beau

langage.

Nous nous sommes étendu sur la première grande opération politique et

militaire que Louis XIV ait entreprise parce que le reste y est en

germe. Que résultait-il de cette expérience? Que, pour compléter la

France du Nord, il fallait venir à bout des Hollandais. Pour venir à

bout des Hollandais, il fallait d'abord dissoudre leurs alliances.

Charles II fut repris en main. Pour la Suède, on mit l'enchère sur les

florins de la Hollande. Les princes allemands furent en grand nombre

gagnés par des subsides et nous étions comme chez nous chez notre allié

l'électeur de Cologne. C'est ainsi qu'en 1672 la Hollande put être

envahie par une puissante armée française. Cette campagne, qui

s'annonçait comme facile, fut pourtant le début d'une grande guerre qui

dura six ans.

Tout eût peut-être été fini en quelques semaines si, par un excès de

prudence, nous n'étions arrivés trop tard à Muyden où se trouvaient les

principales écluses. La Hollande s'inonda pour se sauver et mettre

Amsterdam hors d'atteinte. Elle fit plus: elle renversa la République

bourgeoise, où nous gardions encore des amis, pour donner le

stathoudérat, c'est-à-dire la monarchie, à Guillaume d'Orange, notre

adversaire obstiné. Tout changea par la résistance de cette petite

nation passée du régime républicain au régime monarchique et militaire.

La France fut tenue en échec. Guillaume d'Orange s'appliquait partout à

lui susciter des ennemis. Il travaillait l'Angleterre protestante contre

Charles II. Il s'alliait à l'électeur de Brandebourg (la Prusse de

demain), à l'empereur, à l'Espagne même, à tout ce qui avait des

rancunes contre nous, à ceux qui auraient bien voulu détruire les

traités de Westphalie et des Pyrénées. Ainsi se forma une première

coalition, encore faible et chancelante, à laquelle la France résista

victorieusement et sans grande difficulté. L'abstention de l'Angleterre

ne nous créait pas de péril maritime et, sur le continent, il nous était

facile de lancer la Suède et les Polonais contre les Brandebourgeois,

les Hongrois contre l'empereur, et de nourrir des insurrections contre

le roi d'Espagne, sans compter les Etats allemands qui nous restaient

fidèles, comme la Bavière, ou qui le redevenaient soit par crainte des

Habsbourg, soit à prix d'argent.

Il n'en est pas moins vrai que la situation était renversée: la France

dut se mettre sur la défensive. Un moment, l'Alsace, que l'empereur

rêvait de nous reprendre, fut envahie et c'est là que périt Turenne.

Mais la France était forte sur terre et sur mer et elle était riche.

Notre armée progressait, lentement, mais sûrement, dans la Flandre, qui

restait notre objet principal. Notre marine, l'oeuvre de Colbert,

s'aguerrissait et l'illustre Ruyter était battu par Duquesne. Malgré la

ténacité du stathouder, les Hollandais se lassaient, commençaient à

prendre peur et nos amis du parti républicain demandaient la paix. De

son côté, Louis XIV désirait en finir. Il ne cessait d'avoir les yeux

fixés sur l'Angleterre qui nous échappait: Charles II, cédant peu à peu

à l'opinion publique, venait de donner sa nièce Marie en mariage à

Guillaume d'Orange. Enfin, la paix étant mûre fut signée à Nimègue en

1678 et Louis XIV put y imposer ses conditions, toujours inspirées des

mêmes principes: des agrandissements calculés en vue de la sécurité de

nos frontières. Des places trop avancées furent restituées à l'Espagne:

Gand, Charleroi, Courtrai. Mais nous gardions Valenciennes, Cambrai,

Saint-Omer, Maubeuge, soit la moitié de la Flandre, plus la

Franche-Comté qui couvrait la France à l'est. La France prenait ainsi sa

figure et ses dimensions modernes. D'autres dispositions du traité,

subies par l'empereur, préparaient l'annexion du duché de Lorraine.

D'autres encore, mettant à notre discrétion la rive gauche du Rhin, nous

protégeaient, de ce côté vulnérable, contre les invasions. Tout cela

était conforme à un système de prévoyance et de prudence auquel la

postérité a bien mal rendu justice. On honore le nom de Vauban sans

savoir que les conquêtes de Louis XIV, conquêtes de sûretés et de places

fortes, ont été pour ainsi dire réglées par lui.

La ceinture de la France était à la fois élargie et mieux fermée: ce

résultat avait été acquis grâce aux traités de Westphalie et des

Pyrénées qui nous avaient affranchis de la pression allemande et de la

pression espagnole, grâce encore, c'est un point sur lequel on ne

saurait trop insister, aux circonstances soignées et exploitées par

notre action diplomatique, qui avaient tenu l'Angleterre à l'écart. Si

l'Angleterre s'était tournée contre nous un peu plus tôt, il n'est pas

certain que notre entreprise de Flandre eût mieux réussi que sous les

Valois. Mais nous approchons du moment où l'Angleterre s'opposera à la

politique française, prendra la tête des coalitions et les rendra

redoutables. Nous entrerons alors dans une période de difficultés et de

périls, une sorte de nouvelle guerre de Cent Ans, qui ne sera pas plus

que l'autre une guerre de tous les jours, mais qui ne se terminera qu'au

dix-neuvième siècle, à Waterloo.

Il y eut, en attendant, un répit pendant lequel l'Etat français, ayant

en somme dicté ses conditions à Nimègue, parut dans toute sa puissance.

Louis XIV en profita pour fermer encore quelques trouées, supprimer les

enclaves gênantes et choquantes qui subsistaient au milieu de nos

possessions nouvelles. La méthode adoptée fut de prononcer

l'incorporation au royaume par des arrêts de justice fondés sur

l'interprétation des traités existants et appuyés au besoin par des

démonstrations militaires. C'est ainsi qu'il fut procédé en

Franche-Comté, en Alsace et en Lorraine. C'est ainsi qu'en 1681

Strasbourg devint français par arrêt de justice avant de l'être de

coeur, ce qui ne tarda pas.

Ces annexions en pleine paix, selon une méthode fort économique pour

nous, et que l'on appela d'un mot très juste des «réunions», causèrent

du mécontentement en Europe. L'Allemagne s'émut. Mais ni l'empereur,

menacé par les Turcs jusque sous les murs de Vienne, ni les pacifiques

bourgeois hollandais, revenus à leur négoce, n'étaient en état ou en

humeur d'entreprendre la guerre. L'Angleterre était toujours neutre,

notre diplomatie dissuada les princes allemands d'intervenir, et, par la

trêve de Ratisbonne, les «réunions» furent provisoirement acceptées par

l'Europe. C'était encore un succès, mais fragile. Le péril d'une

coalition était apparu et l'on découvrait que l'Europe n'acceptait pas

les agrandissements de la France, qu'à la première occasion elle

s'efforcerait de nous ramener à nos anciennes limites. Dans cette

situation, les ressources diplomatiques n'étaient pas négligées mais

elles s'épuisaient. Louis XIV pensa que le seul moyen était d'imposer,

car «si la crainte qu'il inspirait venait à cesser, toutes les

puissances se réuniraient contre lui». C'est ainsi que, dans plusieurs

affaires qui se présentèrent alors (par exemple le bombardement de

Gênes, qui mettait ses navires au service de l'Espagne), on reproche au

roi d'avoir bravé l'Europe, de même qu'on lui reproche d'avoir manqué

d'audace dans la première campagne de Flandre. Il est facile de blâmer à

distance. Sur le moment, le parti à prendre n'est pas si commode. On dit

que Louis XIV a provoqué la coalition. Est-on sûr qu'il ne l'eût pas

encouragée en donnant une impression de timidité et de faiblesse? Déjà

Guillaume d'Orange et l'empereur Léopold s'entendaient secrètement. La

révocation de l'Edit de Nantes, sur ces entrefaites, donna un aliment à

la propagande antifrançaise dans les pays protestants. Mais les

protestants n'étaient pas nos seuls ennemis. L'empereur, de son côté, se

chargeait d'exciter les pays catholiques en accusant Louis XIV d'être

l'allié des Turcs. Le roi eut même un grave conflit avec le pape

Innocent XI. Avignon fut occupé et il s'en fallut de peu que le marquis

de Lavardin, entré à Rome avec ses soldats, n'imitât Nogaret: c'est la

curieuse ressemblance, que nous avons déjà signalée, de ce règne avec

celui de Philippe le Bel.

La ligue d'Augsbourg se forma dans ces circonstances. Elle fut loin, au

début, de comprendre toute l'Allemagne et toute l'Europe. Elle devait

bientôt se compléter. La chose la plus grave était en voie de

s'accomplir: l'Angleterre tournait du côté de nos ennemis. L'opposition

contre Jacques II grandissait et sept membres de la Chambre des lords

avaient pris l'initiative d'offrir le trône à Guillaume d'Orange. Quand

Louis XIV proposa à Jacques II de le soutenir, il eut la désagréable

surprise d'être repoussé par le Stuart qui, de crainte d'être

définitivement compromis par l'alliance française, se priva de son

unique secours. Ne pouvant plus compter sur Jacques II, Louis XIV prit

le parti de laisser faire, dans l'idée que l'usurpation de Guillaume

d'Orange entraînerait une longue guerre civile et immobiliserait

l'Angleterre et la Hollande à la fois. Ce calcul se trouva faux. Le

prince d'Orange débarqua en Angleterre et détrôna son beau-père, sans

difficultés (1688). Désormais l'Angleterre nous est hostile. Elle ne

fait plus qu'un avec la Hollande. Toute la politique de l'Europe est

changée.

Louis XIV, qui pressentait ces événements, n'avait pas voulu les

attendre. Etant donné l'attitude qu'il avait prise, son dessein était

d'user d'intimidation et de précaution. Sans déclarer la guerre, il

annonça qu'il était obligé d'occuper la rive gauche du Rhin et une

partie de la rive droite afin que l'Empire ne pût s'en servir comme

d'une base militaire contre la France. En dévastant le Palatinat de

l'autre côté du Rhin, ravage que les Allemands nous reprochent encore

comme s'ils n'en avaient pas commis bien d'autres, Louvois suivit

brutalement la logique de cette conception défensive: pour se donner un

glacis plus sûr, il mit un désert entre l'Empire et nous. Louis XIV

blâma ces violences contraires à notre politique d'entente avec les

populations germaniques. Par le fait, pendant toute la guerre, qui dura

de 1689 à 1697, le glacis fut infranchissable, malgré le nombre de nos

ennemis et l'importance des forces qui nous attaquaient. D'ailleurs ces

préparatifs en pays rhénan étaient accompagnés de grands travaux sur les

autres parties de la frontière. La politique de Louis XIV restait fidèle

à son principe: entourer la France de forteresses et de tranchées,

fermer toutes les trouées, barrer les routes d'invasion. C'est pourquoi

le roi voulut, dès le début de la campagne, s'emparer de Mons et de

Namur, qui couvrent la vallée de l'Oise. Ne pouvant emporter de front ce

système imprenable, l'ennemi songea à le tourner par la Suisse. Les

traités d'amitié conclus avec les cantons nous mirent encore à l'abri de

ce côté-là.

L'Empire, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie, l'Espagne: dans cette

guerre, dite de la ligue d'Augsbourg, nous avions presque toute l'Europe

contre nous. Le but des coalisés? Annuler les agrandissements de Louis

XIV, ramener la France aux limites des traités de Westphalie et des

Pyrénées. Après quoi, ces traités eux-mêmes eussent été bien compromis.

Malgré huit ans de campagnes où, de part et d'autre, on évita les

grandes batailles décisives, la coalition (d'ailleurs souvent désunie,

bien que Guillaume d'Orange en fût le chef) n'obtint pas le résultat

qu'elle cherchait. Partout, sur terre, la France lui avait tenu tête. On

ne s'était pas battu sur notre sol et nous avions été vainqueurs à

Steenkerke et à Neerwinden, à Staffarde et à la Marsaille.

La guerre se serait terminée entièrement à notre avantage si, sur mer,

nous n'avions eu le dessous. Pourtant les débuts de la campagne maritime

avaient été brillants. La flotte puissante qu'avait laissée Colbert ne

craignait pas les forces réunies des Anglo-Hollandais. Nous débarquions

librement en Irlande pour y soutenir Jacques II et l'idée vint de

débarquer en Angleterre même. Mais la difficulté pour la France était

toujours de tenir l'Océan et la Méditerranée, le Ponant et le Levant. De

plus, il y avait à Paris deux écoles, celle qui croyait à l'importance

de la mer, celle qui ne croyait qu'aux victoires continentales. Après le

désastre de la Hougue, les «continentaux» l'emportèrent sur les

maritimes. Cette défaite navale n'était pas irrémédiable. Si elle

ruinait l'espoir de réduire l'Angleterre en la menaçant jusque chez

elle, notre marine n'était pas détruite. La confiance l'était. L'opinion

publique cessa de s'intéresser aux choses de la mer. La dépense

qu'exigeait l'entretien de puissantes escadres servit de prétexte.

Colbert était mort, son oeuvre ne fut pas poursuivie, et la décadence

commença. De longtemps, nous n'aurons plus de forces navales capables de

s'opposer aux Anglais à qui reviendra la maîtrise des mers.

La défaite de la Hougue, en 1692, fut loin de terminer la guerre. Elle

nous empêcha seulement de la gagner tout à fait. Tourville et Jean Bart

portèrent encore de rudes coups aux amiraux anglo-hollandais. Sur terre,

la coalition s'épuisait, mais la France se fatiguait aussi. Sur le Rhin,

les Alpes, les Pyrénées, elle n'avait été entamée nulle part, mais elle

avait souffert. Cet immense effort avait été coûteux. Les ressources

créées par Colbert avaient fondu et Louis XIV voyait approcher l'heure,

chargée de soucis, où la succession d'Espagne s'ouvrirait. Il cherchait

depuis longtemps une paix de compromis, à la fois avantageuse et

honorable. Cette paix réfléchie, modérée, fut celle de Ryswick (1697).

Si la France restituait beaucoup de choses, elle gardait Strasbourg. Et

surtout ces restitutions s'inspiraient du plan qui consistait à nous

donner des frontières solides. Le système de Vauban avait subi

victorieusement l'épreuve de la guerre. Mais Vauban avait peut-être

tendance à étendre un peu trop son système. Louis XIV pensa qu'on ne

perdrait rien à le resserrer. Il n'en fut pas moins blâmé pour n'avoir

pas tiré meilleur parti des victoires de Luxembourg et de Catinat, les

militaires se plaignirent hautement de cette paix et Louis XIV, au nom

duquel on attache aujourd'hui des idées d'excès et d'orgueil, a passé de

son temps pour avoir, par timidité, sacrifié les intérêts et la grandeur

de la France. Ces contradictions sont la monnaie courante de l'histoire;

quand on l'a un peu pratiquée on ne s'en étonne même plus.

Ce qui avait le plus coûté à Louis XIV, c'était de reconnaître Guillaume

d'Orange comme roi d'Angleterre et de renoncer à la cause des Stuarts,

car c'était aussi reconnaître que l'Angleterre échappait à notre

influence. Mais un intérêt supérieur exigeait de grands ménagements de

beaucoup de côtés. L'événement prévu depuis les débuts du règne, depuis

le mariage avec Marie-Thérèse, approchait. Le roi d'Espagne Charles II,

beau-frère de Louis XIV et de l'empereur Léopold, allait mourir sans

enfant. Selon que Charles II laisserait sa succession à l'un ou à

l'autre de ses neveux, le sort de l'Europe serait changé. Le danger,

pour nous, c'était que l'héritage revînt aux Habsbourg de Vienne, ce qui

eût reconstitué l'empire de Charles-Quint. D'autre part Charles II ne se

décidait pas. D'innombrables intrigues se croisaient autour de son

testament. Louis XIV pensait aussi, et avec raison, que si un Bourbon

était désigné, ce ne serait pas sans peine et peut-être sans guerre

qu'il recueillerait le magnifique héritage: Espagne, Flandre belge, une

grande partie de l'Italie, le Mexique et presque toute l'Amérique du

Sud. Pour un homme aussi sensé, c'était trop beau. Il savait maintenant

que, dans tous ses projets, il devait compter avec les puissances

maritimes. En outre, il était clair que l'Angleterre convoitait les

colonies de l'Espagne. Louis XIV préféra donc négocier un traité de

partage de la succession espagnole et, pendant près de trois ans, la

carte de l'Europe fut maniée et remaniée de façon à donner satisfaction

à tous les compétiteurs, Habsbourg et Bourbon, Bavière et Savoie. Les

plans de Louis XIV étaient toujours dirigés par le principe des

frontières et c'était en Lorraine, dans les Alpes, à Nice, qu'il

cherchait des compensations à ses abandons de l'héritage espagnol. La

mauvaise foi de Guillaume d'Orange, au cours de ces pourparlers, est

certaine, car seule l'Angleterre, dans ces projets, ne recevait rien.

Un premier partage fut annulé par la mort du prince électoral de Bavière

auquel l'Espagne, pour n'inquiéter personne, avait été attribuée. Tout

fut à recommencer. La bonne volonté de Guillaume d'Orange manquait parce

qu'une solution pacifique enlevait à l'Angleterre l'espérance de

s'enrichir des dépouilles de l'Espagne dans les pays d'outre-mer. Ce qui

manquait encore, c'était le consentement de l'empereur Léopold qui

travaillait pour que le testament fût en faveur de sa famille. C'était

le consentement des Espagnols eux-mêmes qui ne voulaient pas que leur

Etat fût démembré. Le testament de Charles II, toujours hésitant et qui

n'aimait pas à prévoir sa mort, lui fut enfin imposé par les patriotes

espagnols qui désignèrent le second des petits-fils de Louis XIV, le duc

d'Anjou, un prince de la puissante maison de Bourbon leur paraissant

plus capable qu'un autre de maintenir l'indépendance et l'intégrité de

l'Espagne.

Peu de délibérations furent plus graves que celles où Louis XIV, en son

conseil, pesa les raisons pour lesquelles il convenait d'accepter ou de

repousser le testament de Charles II, qui mourut en 1700. Accepter,

c'était courir les risques d'une guerre, au moins avec l'empereur, très

probablement avec l'Angleterre dont le gouvernement n'attendait que le

prétexte et l'occasion d'un conflit pour s'attribuer la part coloniale

de l'héritage espagnol. Ainsi, l'acceptation, quelques précautions que

l'on prît, c'était la guerre. Mais s'en tenir au traité de partage,

c'était ouvrir à l'empereur le droit de revendiquer l'héritage entier,

car tout partage était exclu par le testament. Alors, et selon

l'expression du chancelier Pontchartrain que rapporte Saint-Simon, «il

était au choix du roi de laisser brancher (c'est-à-dire élever) une

seconde fois la maison d'Autriche à fort peu de puissance près de ce

qu'elle avait été depuis Philippe II». C'était la considération

capitale. Elle emporta l'acceptation. Un des ministres présents fut

pourtant d'avis que nous ne gagnerions pas grand-chose à installer à

Madrid un Bourbon, «dont tout au plus loin la première postérité,

devenue espagnole par son intérêt, se montrerait aussi jalouse de la

puissance de la France que les rois d'Espagne autrichiens». Et il est

vrai que le duc d'Anjou devint très vite Espagnol. Mais le grand point

gagné, ce n'était pas seulement qu'il y eût à Madrid une dynastie

d'origine française. C'était qu'il n'y eût plus de lien entre l'Espagne

et l'Empire germanique et que la France ne fût plus jamais prise à

revers: soulagement, sécurité pour nous. Le mot célèbre et arrangé, «il

n'y a plus de Pyrénées», traduisait ce grand résultat, la fin d'une

inquiétude et d'un péril qui avaient si longtemps pesé sur la France.

Ainsi, refuser le testament, c'était laisser l'Espagne à la maison

d'Autriche, malgré la nation espagnole qui appelait le duc d'Anjou.

L'accepter, c'était, en revanche, renoncer aux acquisitions que le

traité de partage nous promettait. Il fallait opter. Un intérêt

politique supérieur, la considération de l'avenir l'emportèrent. A

distance, les raisons qui déterminèrent le choix paraissent encore les

meilleures et les plus fortes. Par la suite, nous nous sommes félicités

en vingt occasions d'avoir soustrait l'Espagne à l'influence allemande.

A partir du moment où un petit-fils de Louis XIV succédait à Charles II

sous le nom de Philippe V, il était inévitable qu'il y eût en Europe de

violentes oppositions. Celle de l'empereur évincé fut immédiate. Quant à

Guillaume d'Orange, d'avance son parti était pris. Toutefois il devait

compter avec le Parlement anglais et avec les Etats Généraux de

Hollande, également las de la guerre. Eût-il été possible à Louis XIV

d'échapper au conflit? On lui reproche des fautes qui donnèrent à

Guillaume III le prétexte qu'il cherchait pour exciter l'opinion

publique en Angleterre et aux Pays-Bas. En réalité, Louis XIV devait

s'attendre à des hostilités et ses mesures de précaution étaient

aussitôt traduites en provocations. Son petit-fils régnant en Espagne,

le roi de France était comme chez lui à Anvers et à Ostende et c'était

ce que l'Angleterre ne pouvait supporter. Elle ne pouvait supporter non

plus que, par son association avec l'Espagne, la France dominât la

Méditerranée, devînt peut-être la première des puissances maritimes et

coloniales. La Chambre des Communes n'hésita plus lorsqu'elle eut

compris, selon l'expression d'un historien, que cette guerre était une

«guerre d'affaires» dont l'enjeu serait le commerce des riches colonies

espagnoles. Comme dans tous les grands conflits, les considérations

économiques se mêlaient aux considérations politiques.

Guillaume III mourut avant d'avoir déclaré la guerre et sans qu'elle en

fût moins certaine, tant il est vrai que les hommes n'y pouvaient et n'y

changeaient rien. La situation était plus forte qu'eux. Il suffit de

penser à une chose: que dirait l'histoire si Louis XIV avait laissé

tomber l'Espagne aux mains de l'empereur germanique? Que dirait-elle

d'un gouvernement britannique qui se serait désintéressé de l'opulente

succession?

Il vient sans doute à l'esprit que Louis XIV eût pu rassurer des

puissances inquiètes en marquant avec netteté que la France et l'Espagne

ne se confondraient pas. Mais déjà l'empereur revendiquait par les armes

ce qu'il appelait son héritage et l'Espagne était si faible, si peu

capable de se défendre elle-même (sans compter les embarras qui

résultaient du changement de dynastie) que nous dûmes la porter à bout

de bras, mettre nos armées, nos généraux, nos ressources au service de

Philippe V. Dans ces conditions, nos ennemis avaient beau jeu à

prétendre que l'Etat français et l'Etat espagnol ne faisaient plus qu'un

et les accusations d'impérialisme redoublaient.

Louis XIV, prévoyant que la lutte serait difficile, s'était muni

d'alliances: l'électeur de Bavière et celui de Cologne, le duc de

Savoie, le Portugal. La tactique de la coalition fut de nous souffler

ces alliés ou de les mettre hors de combat. Le duc de Savoie, adepte de

la «versatilité réfléchie» lâcha pied le premier. Au Portugal, les

Anglais imposèrent les traités de Lord Methuen par lequel ce pays serait

à l'avenir un de leurs protectorats. Ils profitèrent aussi des

circonstances pour s'installer à Gibraltar où ils sont restés depuis, et

à Port-Mahon. L'Angleterre se servait, elle assurait sa domination

maritime, tout en affectant de mener le bon combat pour la liberté de

l'Europe. D'ailleurs, sur terre et sur mer, elle conduisait de plus en

plus vigoureusement la lutte, maintenait entre les coalisés une union

difficile, ne marchandait pas les subsides à l'empereur et reconnaissait

comme roi d'Espagne l'archiduc Charles que sa flotte débarqua en

Catalogne. Marlborough et le prince Eugène étaient des adversaires

redoutables, nos généraux moins bons et moins heureux, notre marine,

négligée depuis la Hougue, réduite à la guerre de corsaires. Après la

défaite de l'armée franco-bavaroise à Hoechstædt, la Bavière fut réduite

à merci, l'Allemagne perdue pour nous. Le Milanais et la Flandre belge

le furent à leur tour. En 1706, après quatre ans de guerre, les armées

françaises étaient refoulées sur nos frontières qu'il fallait défendre

en même temps que l'Espagne envahie. Enorme effort où s'épuisait la

France, qui arrivait à peine à contenir l'ennemi sur les lignes

préparées par Vauban. Les mauvaises nouvelles se succédaient. Le

territoire fut entamé et la prise de Lille fut ressentie comme un coup

terrible. A la fin de l'année 1708, les coalisés se crurent certains que

la France était perdue. Louis XIV avait tenté de bonne heure d'ouvrir

des négociations, craignant que les résultats acquis dans la première

partie de son règne ne fussent compromis: c'était au fond ce que la

coalition voulait. A chacune de ses offres elle répondait par des

exigences plus fortes. L'empereur avait d'abord demandé Strasbourg, puis

toute l'Alsace. Louis XIV fût allé jusqu'à abandonner Philippe V: la

coalition voulut en outre qu'il s'engageât à combattre son petit-fils

pour l'obliger à laisser l'Espagne à l'archiduc Charles. Encore, à ce

prix, la France n'eût-elle obtenu qu'une suspension d'armes de deux

mois, «un armistice misérable et incertain».

L'intention de ruiner et de démembrer notre pays était évidente. Il

fallait résister jusqu'au bout, quels que fussent le désir et le besoin

de la paix, et, pour cela, expliquer à l'opinion publique que nos

ennemis nous obligeaient à continuer la guerre. On conseillait à Louis

XIV de convoquer les Etats Généraux: il ne voulut pas de ce remède

dangereux. Il préféra écrire une lettre, nous dirions aujourd'hui un

message, dont lecture fut donnée dans tout le royaume et les Français y

répondirent par un nouvel élan. Cette faculté de redressement qui leur

est propre parut encore à ce moment-là. Les récriminations ne manquèrent

pas non plus, ni les gens qui réclamaient des réformes et à qui les

revers fournissaient l'occasion de se plaindre du régime.

La résistance ne fut pas inutile, car nos ennemis à leur tour se

fatiguaient. En somme, sauf au nord, la France n'était pas envahie et,

sur nos lignes de défense, nous ne reculions que pied à pied. La journée

de Malplaquet, en 1709, l'année terrible, fut encore malheureuse pour

nous, mais elle coûta horriblement cher aux Alliés. Les négociations

recommencèrent avec un plus vif désir d'aboutir chez les Anglais, las de

soutenir la guerre continentale par des subsides aux uns et aux autres.

Les tories, c'est-à-dire approximativement les conservateurs, arrivèrent

au pouvoir et le parti tory nous était moins défavorable que le whig,

c'est-à-dire les libéraux. Il comprit que le moment était venu pour

l'Angleterre de consolider les avantages maritimes et coloniaux que la

guerre lui avait rapportés. De plus, un événement considérable s'était

produit en Europe: par la mort inopinée de l'empereur Joseph, l'archiduc

Charles avait hérité de la couronne d'Autriche. En continuant la guerre

à leurs frais pour lui donner l'Espagne, les Anglais auraient travaillé

à reconstituer l'Empire de Charles-Quint non plus par métaphore mais

dans la réalité. La combinaison que Louis XIV acceptait, c'est-à-dire la

séparation des deux monarchies de France et d'Espagne, n'était-elle pas

préférable? Il se trouvait qu'au total Louis XIV, en acceptant la

succession, avait sauvé l'Europe d'un péril et combattu pour cet

équilibre européen, dont la doctrine, pour être moins claire chez les

Anglais que chez nous, était mieux comprise du parti tory. Ces nouvelles

réflexions furent mûries à Londres par un soulèvement de l'Espagne en

faveur de Philippe V et la victoire franco-espagnole de Villaviciosa.

Dès lors les pourparlers avancèrent et un armistice franco-anglais fut

conclu en 1711. Les Hollandais et les Impériaux restaient intransigeants

mais privés de leur appui principal. Il était temps pour nous. La place

de Landrecies succombait et les dernières lignes de la «frontière

artificielle» qui nous avait permis de contenir l'invasion cédaient à

leur tour. Les Hollandais et les Impériaux appelaient leurs

retranchements le «chemin de Paris». Villars réussit à les arrêter et à

les battre à Denain, puis à reprendre l'offensive et à délivrer les

places du Nord déjà tombées au pouvoir de l'ennemi. Les traités

d'Utrecht (1713) ne tardèrent pas.

Débarrassée d'un vain détail et de louanges aussi superflues que les

reproches, l'histoire de Louis XIV revient à ceci: les conséquences

heureuses qui étaient contenues dans les traités de Westphalie et des

Pyrénées ayant été tirées, une partie de l'Europe s'était liguée pour

anéantir ces résultats. A la fin de cette longue lutte, une sorte de

balance s'était établie. La France avait perdu la partie sur les mers.

Sur le continent, elle conservait à peu de chose près les frontières

qu'elle avait acquises, des frontières légèrement plus étendues, en

certains points (nous gardions par exemple Landau) que celles

d'aujourd'hui, si l'on excepte le duché de Lorraine, qui n'était pas

encore réuni au royaume bien qu'il fût sous le contrôle de la France.

Mais nous étions écartés de la Flandre belge. Là-dessus, la volonté fixe

de l'Angleterre l'avait emporté. La clause principale du traité

d'Utrecht était celle qui enlevait la Belgique à l'Espagne pour la

donner à l'empereur sous couleur de compensation. Pas plus de Belgique

française que de Belgique espagnole sous un prince d'origine française:

le motif le plus profond de l'opposition des Anglais à Philippe V avait

été celui-là. Si la maison d'Autriche reçut les Pays-Bas, ce fut à la

condition de ne jamais pouvoir en disposer en faveur de personne, et

personne voulait dire la France. La Hollande, devenue, par Guillaume

d'Orange, une simple annexe de l'Angleterre, fut chargée de veiller à

l'exécution de cette clause essentielle et elle eut droit de tenir

garnison dans un certain nombre de places belges. Le traité dit «de la

Barrière» (c'était en effet une barrière contre la France) organisait un

condominium austro-hollandais, assez semblable à la neutralité sous

laquelle la Belgique a vécu de nos jours. En exigeant que le port de

Dunkerque fût comblé, ses fortifications rasées, l'Angleterre montrait

l'importance qu'elle attachait à nous désarmer sur la côte qui lui fait

face, comme à nous tenir éloignés d'Anvers. La question de la

Flandre-Belgique, si longtemps débattue entre la France et l'Angleterre,

est une des clefs de notre histoire. Nous l'avons vu et nous le verrons

encore.

Ce n'était pas tout ce que l'Angleterre obtenait. Elle eut sa part de la

succession d'Espagne. Maîtresse de la mer, elle devait l'être aussi des

colonies. Dans l'Amérique du Nord, où nous avions pris pied depuis Henri

IV, des territoires peuplés par des Français, Terre-Neuve, l'Acadie,

furent perdus pour nous, et le Canada menacé. Dans l'Amérique du Sud, le

privilège du commerce, enlevé à l'Espagne, fut transféré à l'Angleterre

à qui la suprématie maritime et coloniale revint: la Hollande elle-même,

«chaloupe dans le sillage de l'Angleterre», cessa de compter.

Au regard de celles-là, les autres conditions du traité d'Utrecht et de

ceux qui le complétèrent peuvent sembler secondaires. La séparation

formelle des couronnes de France et d'Espagne, la renonciation de

Philippe V à ses droits de prince français allaient de soi. D'autres

dispositions eurent toutefois de grandes conséquences que tout le monde

n'aperçut pas. Pour obtenir une paix durable par une sorte d'équilibre,

tentative que les congrès européens recommencent au moins une fois tous

les cent ans, on procéda à de nombreux échanges de territoires. La

physionomie de l'Europe en fut transformée.

L'Empereur surtout, pour le dédommager de la couronne d'Espagne, reçut,

outre les Pays-Bas, des compensations considérables: la Lombardie, la

Toscane, le royaume de Naples. Par ces agrandissements, le centre de

gravité de l'Autriche fut brusquement déplacé vers l'Italie et l'Orient,

éloigné du «corps germanique». Les possessions de l'empereur furent

désormais disséminées, d'une défense difficile. Alanguie par son

extension, impuissante en Allemagne, la maison d'Autriche cessait d'être

dangereuse pour nous. Elle devenait en Europe une puissance

conservatrice, comme la France elle-même, qui n'avait aucun intérêt à

remettre en question des résultats péniblement acquis. Cependant deux

Etats s'étaient élevés, deux Etats qui auraient leur fortune à faire.

L'électeur de Brandebourg était devenu roi en Prusse, et il était écrit

que les Hohenzollern, les plus actifs et les plus ambitieux des princes

allemands, chercheraient à dominer l'Allemagne et à reconstituer à leur

profit l'unité allemande, manquée par les Habsbourg. Le duc de Savoie

allait également prendre le titre de roi et sa position était la même

vis-à-vis des Habsbourg et de l'Italie. C'était un grand changement dans

le système des forces européennes. Louis XIV, tout près de sa mort,

comprit que la lutte contre la maison d'Autriche était un anachronisme.

Selon le véritable esprit de la politique française et des traités de

Westphalie, il fallait surveiller l'Etat, quel qu'il fût, qui serait

capable d'attenter aux «libertés du corps germanique», et, pour un oeil

exercé, cet Etat était la Prusse. Tel fut le testament politique de

Louis XIV qui n'avait reconnu le nouveau roi de Berlin qu'après une

longue résistance. Mais Louis XIV ne devait pas être écouté. C'est sa

véritable gloire d'avoir compris que la rivalité des Bourbons et des

Habsbourg était finie, qu'elle devenait un anachronisme, que des

bouleversements continentaux ne pourraient plus se produire qu'au

détriment de la France et au profit de l'Angleterre pour qui chaque

conflit européen serait l'occasion de fortifier sa domination maritime

et d'agrandir son empire colonial. L'Autriche n'était plus dangereuse,

la Prusse ne l'était pas encore, tandis que l'Angleterre, victorieuse

sur les mers, nous menaçait d'étouffement. Pour maintenir notre position

sur le continent, nous avions dû lui céder de ce côté-là. C'est de ce

côté-là aussi que devait se porter un jour, après des erreurs et des

diversions malheureuses, notre effort de redressement. Car, ce que cette

longue guerre avait encore enseigné, c'était que nous ne pouvions pas

lutter victorieusement contre les Anglais si nos forces maritimes

n'étaient pas en mesure de tenir tête aux leurs.

La France était très fatiguée lorsque Louis XIV mourut, en 1715. Encore

une fois, elle avait payé d'un haut prix l'acquisition de ses frontières

et de sa sécurité. Etait-ce trop cher? Il ne manqua pas de Français pour

le trouver. Les souffrances avaient été dures. L'année 1709, avec son

terrible hiver et sa famine, se passa tout juste bien. On murmura

beaucoup. Il se chanta contre le roi et sa famille des chansons presque

révolutionnaires. Un jour, des femmes de Paris se mirent en marche sur

Versailles pour réclamer du pain. La troupe dut les arrêter.

Il y eut aussi d'honnêtes gens et de «beaux esprits chimériques» pour

exposer des plans de réformes. La mort du jeune duc de Bourgogne avait

dispersé un petit groupe, qu'inspiraient Fénelon, Saint-Simon,

Boulainvilliers. On y formait des plans de retour à un passé imaginaire,

une sorte de roman politique que traduit en partie le _Télémaque_. On y

rêvait, contre l'expérience de notre histoire, d'une harmonie délicieuse

entre la royauté patriarcale et des Etats Généraux périodiques où la

noblesse aurait retrouvé un grand rôle. Ce mouvement «néo-féodal» ou de

«réaction aristocratique» n'est pas négligeable parce qu'il reparaîtra

sous la Régence, se confondra avec la théorie des «corps intermédiaires»

de Montesquieu, se perpétuera dans la famille royale jusqu'à Louis XVI,

qui aura été nourri de ces idées.

En même temps, Vauban recommandait la «dîme royale», c'est-à-dire un

impôt de dix pour cent sur tous les revenus, sans exemption pour

personne. Son système d'un impôt unique, si souvent repris, était

enfantin, mais la forme seule de son livre fut condamnée. Dès 1695,

Louis XIV avait créé la capitation qui frappait tous les Français sauf

le roi et les tout petits contribuables, mais qui rencontra une vaste

opposition, tant elle heurtait les habitudes et les intérêts. En 1710,

fut institué l'impôt du dixième qui ressemblait fort à la «dîme» de

Vauban, et dont se rachetèrent aussitôt à qui mieux mieux, par

abonnement ou d'un seul coup, par forfait ou «don gratuit», tous ceux

qui le purent, tant était grande l'horreur des impôts réguliers. Telle

avait déjà été l'origine de bien des privilèges fiscaux. Car ce serait

une erreur de croire que les privilégiés, sous l'ancien régime, fussent

seulement les nobles et le clergé, qui avaient d'ailleurs des charges,

celui-ci l'assistance publique et les frais du culte, ceux-là le service

militaire. Les privilégiés, c'étaient aussi les bourgeois qui avaient

acquis des offices, les habitants des villes franches ou de certaines

provinces, en général nouvellement réunies, qui possédaient leur statut,

leurs Etats, leurs libertés et qu'on tenait à ménager spécialement. De

ces droits, de ces privilèges, les Parlements, «corps intermédiaires»,

étaient les défenseurs attitrés. Lorsque, après Louis XIV, les «cours

souveraines» sortiront de leur sommeil, leur résistance aux impôts sera

acharnée. De là, sous Louis XV, ces luttes entre le pouvoir, qui

s'efforcera de restaurer les finances, et les magistrats opposés aux

«dixièmes» et aux «vingtièmes». Ainsi les idées dans lesquelles Fénelon

avait élevé le duc de Bourgogne allaient contre celles de Vauban. Elles

mettaient l'obstacle sur la route. Il importe de noter dès à présent

cette contradiction essentielle pour saisir le caractère des difficultés

intérieures qui se poursuivront tout le long du dix-huitième siècle.

C'est pour d'autres raisons que Louis XIV, à la fin de son règne, pensa

que le retour des désordres qui en avaient rendu les débuts si

incertains n'était pas impossible. Dans son esprit, ce qui était à

redouter, c'était une nouvelle Fronde. Une minorité viendrait après lui.

Son fils et son petit-fils étaient morts. L'héritier? Un «enfant de cinq

ans qui peut essuyer bien des traverses», disait le roi à son lit de

mort. Il dit aussi: «Je m'en vais, mais l'Etat demeurera toujours.»

Si Louis XIV n'a pas fondé l'Etat, il l'a laissé singulièrement plus

fort. Il en avait discipliné les éléments turbulents. Les grands ne

songeaient plus à de nouvelles ligues ni à de nouvelles frondes. Pendant

cinquante ans, les Parlements n'avaient ni repoussé les édits ni

combattu les ministres ou le pouvoir. Il n'y avait plus qu'une autorité

en France. Les contemporains surent parfaitement reconnaître que la

force de la nation française, ce qui lui avait permis de résister aux

assauts de l'Europe, venait de là, tandis que le roi d'Angleterre devait

compter avec sa Chambre des Communes, l'empereur avec la Diète de

Ratisbonne et avec l'indépendance des princes allemands garantie par les

traités de Westphalie.

Tout ne marchait pas aussi bien dans le royaume de France que l'avait

rêvé Colbert dont les vastes projets d'organisation n'avaient pu être

réalisés qu'en partie, les grandes tâches extérieures s'étant mises en

travers. Du moins la France avait l'ordre politique sans lequel elle

n'eût pas résisté à de si puissantes coalitions, ni résolu à son profit

les questions d'Allemagne et d'Espagne. On a dit que Louis XIV n'avait

laissé que les apparences de l'ordre, parce que, trois quarts de siècle

après sa mort, la révolution éclatait. Ce qui est étonnant c'est

qu'après les cinquante-quatre ans de calme de son règne, il y en ait eu

encore soixante-quinze. Notre histoire moderne ne présente pas de plus

longue période de tranquillité. C'est ainsi qu'on put passer par une

minorité et une régence qui ne justifièrent qu'en partie les inquiétudes

du vieux roi mourant.

Voilà, dans ce règne, ce qui appartient à la haute politique. Nous avons

laissé de côté tout ce qui est le domaine de la littérature et de

l'anecdote. Et pourtant, Louis XIV a sa légende, inséparable de son

histoire et de la nôtre. Versailles, la Cour, les maîtresses du roi, la

touchante La Vallière, l'altière Montespan, l'austère Maintenon qui

devint sa compagne légitime, sont encore un fonds inépuisable pour le

roman, le théâtre et la conversation. Tour à tour, si ce n'est en même

temps, les Français ont admiré ou blâmé cette vie royale, commencée dans

le succès et la gloire, achevée dans les deuils de famille et les

revers. Ils ne se sont pas lassés de s'en répéter les détails, partagés

entre le respect et l'envie qu'inspirent les grands noms et les grandes

fortunes. Cette curiosité n'est pas épuisée de nos jours, tant la

France, à tous les égards, a vécu du siècle de Louis XIV, tant les

imaginations ont été frappées par le roi-soleil. Versailles est resté un

lieu historique, non seulement pour nous, mais pour l'Europe entière. Ce

palais, dont la coûteuse construction arrachait des plaintes à Colbert,

où Louis XIV se plaisait d'autant plus que les souvenirs de la Fronde

lui avaient laissé une rancune contre Paris, a été le point que des

millions d'hommes regardaient, l'endroit d'où partait une imitation

presque générale. Versailles symbolise une civilisation qui a été

pendant de longues années la civilisation européenne, notre avance sur

les autres pays étant considérable et notre prestige politique aidant à

répandre notre langue et nos arts. Les générations suivantes hériteront

du capital matériel et moral qui a été amassé alors, la Révolution en

héritera elle-même et trouvera encore une Europe qu'un homme du

dix-huitième siècle, un étranger, l'Italien Caraccioli appelait

«l'Europe française».

Histoire de France · 第 28 / 50 题