LOUIS XIII ET RICHELIEU: LA LUTTE NATIONALE CONTRE LA MAISON D'AUTRICHE

Au lendemain de la mort d'Henri IV, tout le monde craignit le

recommencement des troubles. Crainte fondée: on était encore si près des

guerres civiles et de la Ligue! «Le temps des rois est passé. Celui des

princes et des grands est venu.» Voilà, selon Sully, ce qui se disait

après le crime de Ravaillac. Il y eut en effet un renouveau d'anarchie

aristocratique et princière, de sédition calviniste. Mais la masse du

pays tenait au repos dont elle venait de goûter. Elle était hostile aux

ambitieux et aux fanatiques. Grâce à ce sentiment général, on passa sans

accidents graves des années difficiles.

Les ministres d'Henri IV, qui continuèrent à gouverner au nom de la

régente, jugèrent bien la situation. Ce n'était pas le moment d'entrer

dans des complications extérieures, encore moins dans une guerre.

Villeroy liquida honorablement la grande entreprise d'Henri IV. On se

contenta de prendre la ville de Juliers, de compte à demi avec les

Hollandais, pour qu'elle ne restât pas aux Impériaux, et de la remettre

à nos alliés d'Allemagne. Pour s'assurer de l'Espagne, on réalisa un

projet de mariage qui avait déjà été envisagé du vivant du roi et le

jeune Louis XIII épousa Anne d'Autriche.

Cette politique servit de prétexte à une opposition qui n'eut rien de

national. Les protestants crurent ou feignirent de croire qu'ils étaient

menacés par les nouvelles alliances catholiques. Les princes des deux

religions, Condé, Soissons, Mayenne, Bouillon, Nevers, Vendôme,

formèrent une ligue et prirent les armes. Conseillée par son homme de

confiance, Concini, devenu maréchal d'Ancre, Marie de Médicis préféra

négocier avec les rebelles que de courir le risque d'une guerre civile.

Elle les apaisa par des places et des pensions, et, comme ils avaient

réclamé des Etats Généraux dans leur manifeste, elle les prit au mot,

non sans avoir eu soin de montrer le jeune roi qui parcourut les

provinces de l'Ouest encore agitées par Vendôme. Au retour de ce voyage,

qui produisit une impression excellente, Louis XIII fut déclaré majeur

et les états furent convoqués à un moment où, le gouvernement s'étant

raffermi, la manoeuvre des princes tournait contre eux.

Les Etats Généraux de 1614 seront les derniers avant ceux de 1789. Ils

discréditèrent l'institution parce que l'idée du bien général en fut

absente, tandis que chacun des trois ordres songea surtout à défendre

ses intérêts particuliers. La noblesse s'en prenait à la vénalité et à

l'hérédité des charges qui constituaient une autre aristocratie: car le

tiers état était en réalité la noblesse de robe. La célèbre querelle de

la Paulette, qui remplit les débats, fut une querelle de classes qui

irrita les familles parlementaires, menacées dans la propriété de leurs

offices. Quant au clergé, son orateur fut le jeune évêque de Luçon,

Armand du Plessis de Richelieu, l'homme de l'avenir. Richelieu se

plaignit que son ordre fût éloigné des fonctions publiques alors que les

ecclésiastiques étaient «plus dépouillés que tous autres d'intérêts

particuliers». Ainsi Richelieu posait adroitement sa candidature et le

spectacle qu'avaient donné la noblesse et le tiers justifiait son

langage. Des trois ordres, c'étaient d'ailleurs les deux premiers que le

gouvernement redoutait le plus à cause de leur indépendance tandis que

le tiers, tout aux questions matérielles, était beaucoup plus docile. On

s'empressa de fermer les états après avoir promis de supprimer la

vénalité des charges. Ce que le gouvernement se promettait surtout à

lui-même, c'était de ne plus convoquer d'Etats Généraux.

La mauvaise réputation de Concini, qui, malgré le témoignage favorable

de Richelieu, a traversé l'histoire, vient de la cabale des Parlements

qui, à partir de ce moment, s'agitèrent. L'hérédité des charges était

sans doute un abus. La bourgeoisie, qui en profitait, y était attachée.

Pour défendre ce qu'ils considéraient comme leur bien, les Parlements

firent de la politique. Dans leurs remontrances, ils attaquèrent le

Florentin Concini, comme ils attaqueront plus tard Mazarin avec lequel

il eut des ressemblances. Cette agitation des gens de robe, qui

affectaient de parler au nom du bien public, entraîna celle des princes

qui entraîna à son tour celle des protestants. C'est au milieu de ces

désordres que Concini appela aux affaires des hommes énergiques, parmi

lesquels Richelieu, qui fut nommé secrétaire d'Etat à la Guerre et se

mit en mesure, comme il l'annonça aussitôt, de «châtier les

perturbateurs».

Quand ce ne serait que pour avoir inventé Richelieu, Concini ne devrait

pas passer pour un si mauvais homme. Son tort fut d'aimer l'argent

autant que le pouvoir et, par là, de se rendre impopulaire. Dans la

haute fortune qu'il devait à la faveur de Marie de Médicis, il manqua

aussi de tact et de prudence et il humilia le jeune roi en affectant de

le tenir à l'écart des affaires. Louis XIII venait d'atteindre seize

ans. Il se confia à un gentilhomme provençal, de sa maigre suite,

Charles d'Albert de Luynes, qui n'eut pas de peine à le convaincre que

son autorité était usurpée par le maréchal d'Ancre. Mais comment

renverser le tout-puissant Florentin, maître du gouvernement, des

finances et de l'armée? Il n'y avait d'autre ressource que l'audace. Le

24 avril 1615, au moment où Concini entrait au Louvre, il fut arrêté au

nom du roi par Vitry, capitaine des gardes, et, comme il appelait à

l'aide, tué à coups de pistolet. «Je suis roi maintenant», dit Louis

XIII à ceux qui le félicitaient. Et il congédia les collaborateurs du

Florentin, Richelieu lui-même, auquel il adressa de dures paroles que

Luynes s'empressa d'atténuer, devinant l'avenir de l'évêque de Luçon.

Marie de Médicis fut éloignée.

Depuis la mort d'Henri IV, quel que fût l'homme au pouvoir, la politique

ne changeait guère. Comme les autres, Luynes voulut éviter les aventures

et un conflit avec l'Espagne, au dedans maintenir l'ordre, contenir les

protestants. Cependant il se préparait en Europe des événements qui

bientôt ne permettraient plus à la France de rester neutre. La lutte

entre catholiques et protestants recommençait en Allemagne. A la vérité,

mais on ne le vit pas tout de suite, ce n'était pas une lutte de

religions, c'était une lutte politique. La maison d'Autriche reprenait

les plans de Charles-Quint. Elle catholicisait l'Allemagne pour la

dominer. La Bohême (les Tchèques d'aujourd'hui) avait commencé la

résistance par la fameuse «défenestration» des représentants de

l'Empereur au château de Prague. Elle avait pris pour roi l'électeur

palatin, chef de l'Union évangélique, tandis que les Hongrois, de leur

côté, se révoltaient. L'empereur Ferdinand se vit en danger, chercha

secours au dehors et s'adressa à la France qu'il sollicitait à la fois

au nom des intérêts de la religion catholique et au nom de la solidarité

des monarchies.

Le gouvernement français avait un parti à prendre et le choix était

difficile. Venir en aide à la maison d'Autriche, c'était contraire aux

intérêts et à la sécurité de la France. Appuyer les protestants

d'Allemagne, c'était réveiller les méfiances des catholiques français,

enhardir nos propres protestants qui s'agitaient dans le Midi. Le

Conseil décida de n'intervenir que pour conseiller la paix à l'Union

évangélique allemande. Il craignait en somme d'être entraîné dans un

grand conflit de l'Europe centrale et s'efforçait de l'empêcher par le

moyen ordinaire des médiations diplomatiques. Il est rare que ce moyen

arrête les grands courants de l'histoire. Bientôt les Tchèques révoltés

furent écrasés à la bataille de la Montagne-Blanche: ce fut pour

l'Europe «le coup de tonnerre» que reproduira un jour la bataille de

Sadowa. La puissance de l'Empereur était accrue par cette victoire qui

atteignait indirectement la France. La maison d'Autriche redevenait

dangereuse. Quelle que fût la prudence du gouvernement français, sa

répugnance à la guerre, il finirait par être forcé d'intervenir.

Pour reprendre la politique nationale, pour se mêler activement aux

grandes affaires européennes, il fallait qu'une condition fût remplie:

la tranquillité à l'intérieur. Au moment où Luynes mourut, le Midi était

toujours troublé par les calvinistes, et le roi en personne, venu pour

prendre Montauban, avait dû en lever le siège. La France avait besoin

d'un gouvernement ferme qui rétablît l'ordre au dedans avant de passer à

l'action extérieure. Il faudrait encore préparer cette action par des

alliances. La marche circonspecte que suivit Richelieu justifie

l'abstention de ses prédécesseurs.

Il n'obtient le pouvoir qu'en 1624: Louis XIII avait peine à lui

pardonner d'avoir été l'homme de Concini et d'être resté le candidat de

la reine mère. Devenu cardinal, son prestige avait grandi et il avait su

se rendre indispensable. Au Conseil, il fut bientôt le premier et, sans

tapage, par des initiatives prudentes, limitées, commença le

redressement de notre politique étrangère. Le point qu'il choisit était

important mais ne risquait pas de mettre toute l'Europe en branle.

C'était la vallée suisse de la Valteline par laquelle les Impériaux

passaient librement en Italie. En délivrant la Valteline des garnisons

autrichiennes, la France coupait les communications de l'Empereur avec

l'Espagne.

Cette affaire, assez compliquée, était en cours lorsque les protestants

français se soulevèrent, prenant La Rochelle comme base, et mirent

Richelieu dans un grand embarras. C'était toujours la même difficulté.

Pour combattre la maison d'Autriche il fallait, en Europe, recourir à

des alliés protestants: princes allemands, Pays-Bas, Angleterre, et

c'est ainsi qu'Henriette de France épousa Charles Ier. Mais ces

alliances offusquaient ceux des catholiques français chez qui vivait

encore l'esprit de la Ligue tandis qu'elles excitaient les protestants,

jamais las de se plaindre. Richelieu était encore loin d'avoir le pays

en main et l'intention qu'il annonçait de gouverner inquiétait les

intrigants. Il fallut briser la cabale qui s'était formée autour de

Gaston d'Orléans: Chalais qui, chargé de surveiller le remuant jeune

prince, avait pris part au complot, eut la tête tranchée. C'est aussi

vers le même temps que deux gentilshommes qui avaient bravé l'édit sur

les duels allèrent à l'échafaud. Pour prévenir de plus grands désordres,

Richelieu, approuvé par Louis XIII, rétablissait d'une main rude la

discipline dans le royaume.

La position de la France en Europe n'en était pas moins difficile.

Richelieu, inquiet de ce qui se passait à l'intérieur, s'était hâté de

conclure la paix avec l'Espagne; alors les Anglais se retournèrent

contre nous. Il est vrai que Richelieu, reprenant les projets d'Henri

IV, avait conçu l'idée de rendre une marine à la France: depuis bientôt

cent ans nous n'en avions plus et il nous en fallait une pour achever le

grand dessein contre l'Espagne auquel Richelieu ne renonçait pas. Il en

fallait une aussi pour que la France tînt sa place à côté des puissances

maritimes, l'Angleterre, la Hollande, qui grandissaient et commençaient

à se disputer les colonies. Il en fallait une enfin pour venir à bout

des protestants qui, du port de La Rochelle, mettaient en échec l'Etat

désarmé sur l'Océan.

Tout cela distrayait la France, qui ne pouvait être partout, de

l'affaire essentielle, celle d'Allemagne. Jamais nous ne fûmes autant

partagés entre la terre et la mer. Mais d'abord il fallait en finir au

dedans avec la rébellion calviniste, avec «ces enragés», comme les

appelait Malherbe. Les Anglais, descendus dans l'île de Ré pour leur

porter secours, en furent heureusement chassés. On dut encore réduire La

Rochelle par un long siège qui est resté fameux et où Richelieu montra

sa ténacité. Du succès de cette entreprise, tout le reste dépendait.

Lorsque La Rochelle eut capitulé, après un nouvel échec des Anglais, ce

fut un jeu de prendre les dernières places rebelles du Midi. L'année

1629 marqua la défaite finale du protestantisme comme parti politique et

comme Etat dans l'Etat.

Délivré de ce péril intérieur, Richelieu eut encore à défendre sa

situation personnelle contre l'opposition qui se groupait autour de

Monsieur et de la reine mère. Assuré de l'appui de Louis XIII après la

«journée des Dupes», Richelieu n'en eut pas moins à combattre les

intrigues et les cabales auxquelles le frère du roi se prêtait. Cette

période offre une singulière ressemblance avec le règne de Louis XI, et

Louis XIII eut les mêmes rigueurs pour les séditieux: le maréchal de

Montmorency, gouverneur du Languedoc, qui avait pris fait et cause pour

Gaston d'Orléans, eut la tête tranchée. Jusqu'à la fin du règne, il y

aura, avec un caractère plus ou moins grave, de ces complots et de ces

rébellions que l'Espagne encourageait et qui sont, pour ainsi dire,

inséparables de toute grande action à l'extérieur, car c'est un moyen

d'attaque ou de défense de l'ennemi. La défaite du parti protestant

était pourtant le soulagement principal. Les autres agitations, les

autres diversions, aristocratiques et princières, en étaient rendues

moins dangereuses. Et nous qui jugeons l'oeuvre de Richelieu par les

résultats, nous pensons que le grand ministre, qui est venu à bout de

telles difficultés, a dû vivre au milieu du respect, de l'admiration et

de la gratitude. Mais si la prise de La Rochelle fut populaire, on est

surpris des murmures qu'excita l'exécution de Montmorency, comme plus

tard celle de Cinq-Mars et de son complice de Thou. De même que les

victimes de Louis XI, celles de Richelieu ont paru touchantes. Elles

sont devenues des figures de roman. «Le peuple, disait le cardinal,

blâme quelquefois ce qui lui est le plus utile et même nécessaire.»

L'ordre se trouva enfin à peu près rétabli (et ce concours de

circonstances explique les succès futurs) au moment où nous ne pouvions

plus nous dispenser d'intervenir en Allemagne. Contre les progrès de la

maison d'Autriche, qui reprenait l'oeuvre d'unification de

Charles-Quint, les princes protestants avaient d'abord été secourus par

les Danois. Le Danemark vaincu, la Suède prit sa place. Gustave-Adolphe,

champion du protestantisme, remporta sur les armes impériales

d'éclatantes victoires qui retardaient d'autant l'heure où la France

elle-même devrait s'en mêler. Cependant Gustave-Adolphe donnait à cette

guerre un caractère de religion qui ne plaisait qu'à demi à Richelieu.

Il apparaissait comme le champion de la Réforme et si Richelieu

cultivait contre l'empereur Ferdinand les alliances protestantes, il ne

se souciait pas d'accroître en Europe la puissance politique du

protestantisme et de réunir tout ce qui était catholique autour de la

maison d'Autriche. Il y avait une balance à tenir. Pourtant, lorsque

Gustave-Adolphe eut été tué dans sa dernière victoire, celle de Lutzen,

en 1632, un précieux auxiliaire disparut. Richelieu répugnait toujours à

entrer directement dans la lutte: il en coûtait moins d'entretenir les

ennemis de l'Empereur par des subsides. Pendant deux années encore,

Richelieu recula le moment de prendre part à la guerre. La ligue

protestante d'Allemagne, appuyée par les Suédois, tenait toujours. Le

grand et puissant général des Impériaux, le célèbre Wallenstein, était

en révolte contre Ferdinand et presque roi au milieu de son armée.

Richelieu espérait qu'à la faveur de ces événements il avancerait

jusqu'au Rhin et réaliserait ce qu'il appelait son «pré carré». En effet

la Lorraine, dont le duc se prêtait aux intrigues de Gaston d'Orléans,

fut occupée. Richelieu mit des garnisons en Alsace dont les habitants

avaient réclamé la protection de la France, craignant que leur pays ne

servît de champ de bataille aux deux partis qui se disputaient

l'Allemagne. Mais Wallenstein fut assassiné et l'autorité impériale se

raffermit. L'Espagne mit sa redoutable infanterie à la disposition de

l'Empereur. Les Suédois commencèrent à reculer. La ligue protestante fut

battue à Nordlingue. La France devait s'en mêler ou abandonner l'Europe

à la domination de la maison d'Autriche.

On était en 1635. Il y avait vingt-cinq ans que la France écartait la

guerre. Cette fois, elle venait nous chercher et Richelieu dut s'y

résoudre. Et l'on vit, comme au siècle précédent, quelle grande affaire

c'était que de lutter contre la maison d'Autriche. Après quelques

succès, dans les Pays-Bas, nos troupes furent débordées et l'ennemi

pénétra en France. La prise de Corbie par les Espagnols en août 1636

rappela que notre pays était vulnérable et Paris dangereusement voisin

de la frontière. Louis XIII et Richelieu restèrent dans la capitale, ce

qui arrêta un commencement de panique et aussitôt il se produisit un de

ces mouvements de patriotisme dont le peuple français est coutumier,

mais qu'on avait cessé de voir pendant les guerres civiles. L'«année de

Corbie» a beaucoup frappé les contemporains. La France y donna en effet

une preuve de solidité. Elle prit confiance en elle-même. C'est l'année

du _Cid_, l'année où Richelieu fonde l'Académie française. L'annonce du

siècle de Louis XIV est là.

Cependant l'ennemi était sur notre sol. Il fallut le chasser de Picardie

et de Bourgogne avant que Richelieu pût se remettre à sa grande

politique d'Allemagne. Surtout il était apparu que, contre les forces

organisées dont la maison d'Autriche disposait, la France ne pouvait pas

pratiquer cette politique sans avoir une armée et une marine. Richelieu

travaillait sans relâche à les lui donner. Il fut un grand homme d'Etat

non pas tant par ses calculs et ses desseins que par l'exacte

appréciation des moyens nécessaires pour arriver au but et des rapports

de la politique et de l'administration intérieures avec la politique

extérieure. C'est ainsi qu'il finit par réussir dans une entreprise où

la France se heurtait à plus fort qu'elle.

Des campagnes difficiles mais heureuses et marquées par la prise de

Brisach et celle d'Arras, les succès de nos alliés protestants en

Allemagne, la révolte des Catalans et des Portugais contre le

gouvernement espagnol, circonstance dont sut profiter la politique de

Richelieu: ces événements favorables à notre cause rétablirent peu à peu

l'égalité des forces. Jusque chez lui, le roi d'Espagne reculait. C'est

alors que le Roussillon fut occupé et nous n'en sortirons plus. Envahie

en 1636, la France, en 1642, avait avancé d'un large pas vers ses

frontières historiques du Rhin et des Pyrénées. Rien n'était pourtant

achevé, la guerre continuait du côté allemand et du côté espagnol,

lorsque, cette année-là, le cardinal mourut. Cinq mois après Louis XIII

le suivit dans la tombe. Ces deux hommes unis par la raison d'Etat, on

peut dire par le service et non par l'affection, ne peuvent plus, pour

l'histoire, être séparés.

Ce qu'ils avaient demandé à la France, pendant près de vingt ans,

c'était un effort considérable de discipline, d'organisation, d'argent

même. Richelieu, appuyé sur le roi, avait exercé une véritable dictature

que le peuple français avait supportée impatiemment, mais sans laquelle

l'oeuvre nationale eût été impossible. Les grands n'étaient plus seuls à

se révolter. Plus d'une fois les paysans se soulevèrent à cause des

impôts, les bourgeois parce que la rente n'était plus payée. La grandeur

du résultat à atteindre, la France au Rhin, la conquête des «frontières

naturelles», la fin du péril allemand, l'abaissement des Habsbourg,

c'étaient des idées propres à exalter des politiques. Comment la masse

eût-elle renoncé joyeusement à ses commodités pour des fins aussi

lointaines et qui dépassaient la portée des esprits? Plus tard les

Français ont eu un véritable culte pour la politique de Richelieu,

devenue une tradition, un dogme national, respecté même par les

révolutionnaires. De son vivant, les contemporains ne se disaient pas

tous les jours qu'aucun sacrifice n'était de trop pour abattre la maison

d'Autriche. A la vérité, la mort du grand cardinal fut ressentie comme

un soulagement.

Pour la sécurité de la France, il fallait pourtant continuer sa

politique et l'on retombait dans les faiblesses et les embarras d'une

minorité. Un roi de cinq ans, une régente espagnole, un ministre

italien: mauvaises conditions, semblait-il, mais corrigées par une chose

importante. Richelieu laissait une doctrine d'Etat, et, pour la

réaliser, une administration, une organisation, une armée aguerrie, des

généraux expérimentés. Choisi, formé par Richelieu, Mazarin connaissait

ses méthodes et il avait la souplesse qu'il fallait pour les appliquer

dans des circonstances nouvelles. Cet étranger, cet Italien, avide

d'argent et de profits, si prodigieusement détesté, a pourtant fait pour

le compte de la France une politique que la plupart des Français ne

comprenaient même pas. Il eut le talent de plaire à Anne d'Autriche, au

point qu'on a cru à leur mariage secret. Il lui inspira confiance, et,

malgré les cabales, malgré une véritable révolution, elle ne l'abandonna

jamais, pas plus que Louis XIII n'avait abandonné son ministre. C'est

ainsi que cette régence troublée mena au terme l'oeuvre de Richelieu.

Sans doute il n'y avait plus qu'à récolter. Encore fallait-il ne pas

arrêter en chemin l'entreprise nationale.

Sur tous les fronts, la guerre continuait, cette guerre qui, pour

l'Allemagne, fut de trente ans. En 1643 une victoire éclatante à Rocroy,

où la redoutable infanterie espagnole fut battue par Condé, donna aux

Français un élan nouveau. L'Empire n'en pouvait plus. L'Espagne

faiblissait. Le chef-d'oeuvre de Richelieu avait été de retarder

l'intervention, de ménager nos forces. La France, avec ses jeunes

généraux, donnait à fond au moment où l'adversaire commençait à être

las.

Dès le temps de Richelieu on avait parlé de la paix. L'année d'après

Rocroy, des négociations commencèrent. Le lieu choisi pour la conférence

était Munster, en Westphalie. Mais la paix n'était pas mûre. Quatre ans

se passèrent encore avant qu'elle fût signée, sans que la guerre cessât.

On négociait en combattant et Mazarin comprit que, pour obtenir un

résultat, il fallait conduire les hostilités avec une nouvelle énergie.

Les campagnes de Turenne en Allemagne, une éclatante victoire du Grand

Condé à Lens sur les Impériaux unis aux Espagnols décidèrent enfin

l'Empereur à traiter. La paix de Westphalie fut signée en octobre 1648.

Cette paix, qui devait rester pendant un siècle et demi la charte de

l'Europe, couronnait la politique de Richelieu. C'était le triomphe de

la méthode qui consistait à achever la France en lui assurant la

possession paisible de ses nouvelles acquisitions. Il ne suffisait pas

d'ajouter l'Alsace au royaume. Il fallait encore que cette province ne

fût pas reprise au premier jour par les Allemands. Il ne suffisait pas

d'humilier la maison d'Autriche, de lui imposer une paix avantageuse

pour nous. Il fallait encore, pour que cette paix fût respectée, pour

que le résultat d'une lutte longue de plus d'un siècle ne fût pas remis

en question, que l'Empire fût affaibli d'une façon durable et qu'il ne

pût se réunir «en un seul corps». Au traité de Westphalie, la politique

qui avait toujours été celle de la monarchie française, celle des

«libertés germaniques», reçut sa consécration. Notre victoire fut celle

du particularisme allemand. La défaite de l'Empereur fut celle de

l'unité allemande. Mosaïque de principautés, de républiques, de villes

libres, l'Allemagne, au lieu d'un Etat, en formait plusieurs centaines.

C'était l'émiettement, l'impuissance, le libre jeu laissé à notre

diplomatie, car ces trois cent quarante-trois Etats indépendants, de

toutes les tailles et de toutes les sortes, étaient maîtres de leurs

mouvements et de leurs alliances. Leurs rapports avec l'Empire

devenaient extrêmement vagues et s'exprimaient par une Diète, un

véritable Parlement, où, avec un peu de savoir-faire, nos agents

pouvaient intervenir de façon à tenir le «corps germanique» divisé. Le

principe de l'équilibre européen, fondé par le traité de Westphalie,

reposait sur une véritable élimination de l'Allemagne, ce qui resta

notre doctrine constante, parce que c'était notre plus grand intérêt,

jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Enfin pour conserver ces

résultats, pour empêcher qu'il y fût porté atteinte et que l'Allemagne

fût conduite par une seule main, la France, ainsi que la Suède, avait un

droit de garantie au nom duquel elle pouvait s'opposer à tout changement

de la Constitution de l'Empire, à toute redistribution des territoires,

en d'autres termes aux ambitions de la maison d'Autriche ou de tout

autre pouvoir qui reprendrait son programme de domination des pays

germaniques. L'Allemagne n'était plus, comme disait plus tard Frédéric

II, qu'une «République de princes», une vaste anarchie sous notre

protectorat. Ruinée, dépeuplée par la guerre de Trente Ans, réduite à

l'impuissance politique, elle cessait pour longtemps d'être un danger.

Nous aurions encore à nous occuper d'elle. Nous n'avions plus à craindre

ses invasions: la grandeur de la France date de cette sécurité.

Il est rare qu'on puisse fixer des moments où la politique a obtenu ce

qu'elle cherchait, où elle l'a réalisé, dans la mesure où les choses

humaines comportent les réalisations. Le traité de Westphalie est un de

ces moments-là.

Il ne terminait pas tout parce que, dans l'histoire, rien n'est jamais

terminé, parce que chaque progrès, pour être conservé, demande un

effort. Il ne terminait pas tout non plus parce que le roi d'Espagne ne

se tenait pas pour battu et continuait la guerre. Il avait en effet des

raisons de croire que le triomphe de Mazarin était fragile. En France,

la paix de Munster n'avait excité ni enthousiasme ni reconnaissance.

Elle était restée presque inaperçue. A l'heure où elle fut signée, la

France était depuis trois mois en état de révolution et le gouvernement

français à peine maître de Paris.

Histoire de France · 第 24 / 50 题