PENDANT 340 ANS, L'HONORABLE MAISON CAPÉTIENNE RÈGNE DE PÈRE EN FILS

Les premiers règnes furent sans éclat. Pendant une centaine d'années,

cette royauté fit petite figure. Quel domaine étroit! Avec Paris pour

centre, ses principales villes étaient Orléans, Etampes, Melun, Dreux,

Poissy, Compiègne et Montreuil-sur-Mer. C'était à peu près tout ce que

le roi possédait en propre, et maints châteaux forts, au milieu de ses

terres, abritaient encore des seigneurs qui le bravaient. Comme chef

féodal et duc de France, le roi avait pour vassaux directs les comtes de

Blois, d'Anjou et du Maine et les comtes bretons du Mans et de Rennes

pour arrière-vassaux. Huit grands fiefs, relevant nominalement de la

couronne, indépendants en fait, se partageaient le reste du territoire,

si étroitement borné à l'Est par l'Empire germanique qu'il ne touchait

même pas partout au Rhône et que ni Lyon, ni Bar-le-Duc, ni Cambrai,

pour ne citer que ces villes, n'en faisaient partie.

Les huit grands fiefs étaient ceux de Flandre, de Normandie, de

Bourgogne, de Guyenne, de Gascogne, de Toulouse, de Gothie (Narbonne,

Nîmes) et de Barcelone: la suzeraineté capétienne sur ces duchés et ces

marches venait de l'héritage des Carolingiens. C'était un titre

juridique qu'il restait à réaliser et qui ne le serait jamais partout.

En fait, les grands vassaux étaient maîtres chez eux.

La dignité royale et l'onction du sacre qui entraînait l'alliance de

l'Eglise, une vague tradition de l'unité personnifiée par le roi:

c'était toute la supériorité des Capétiens. Ils y joignaient l'avantage,

qui ne serait senti qu'à la longue, de résider au centre du pays. En

somme, le roi comptait peu, même pour ses vassaux directs. Tels étaient

les comtes d'Anjou: de leur maison devait sortir la funeste dynastie des

Plantagenets qui, un jour, mettrait la France en danger.

L'autorité des premiers Capétiens était surtout une autorité morale.

Elle fut portée très haut chez le successeur de Hugues. Robert le Pieux

sentit surtout le caractère religieux de la royauté. Sa tâche politique

fut simplifiée par les rivalités qui mettaient aux prises les souverains

provinciaux, et Robert, prêtre-roi, ne finit pas comme le pieux

empereur, le fils débonnaire de Charlemagne. Après lui, Henri et

Philippe premiers du nom réussirent à durer et même à accroître leur

domaine: une expansion modeste commençait. Et déjà ils avaient aussi le

sens européen: Henri Ier épousa la fille du Grand-Duc de Kief, qui

prétendait descendre des rois de Macédoine. Ainsi le nom de Philippe

entra dans la maison de France. Mais Philippe Ier était si peu puissant

que le seigneur de Montlhéry l'empêchait de dormir.

Il devait survenir, durant ces trois premiers règnes, règnes obscurs,

deux événements d'une immense portée, la conquête de l'Angleterre par le

duc de Normandie et les Croisades.

Nous n'avons pas encore parlé, pour la clarté du récit, de ce qui était

arrivé en 911, au temps des grandes calamités, dans la région

neustrienne la plus exposée aux invasions par mer. Incapable de résister

aux Normands, l'empereur carolingien avait cédé à leur chef Rollon la

province qui est devenue la Normandie. Et l'on vit encore le miracle qui

s'est répété tant de fois dans cette période de notre histoire: le

conquérant fut assimilé par sa conquête. En peu de temps, les nouveaux

ducs de Normandie et leurs compagnons cessèrent d'être des pirates. Ils

se firent chrétiens, prirent femme dans le pays, en parlèrent la langue,

et, comme ils avaient l'habitude de l'autorité et de la discipline,

gouvernèrent fort bien; le nouveau duché devint vigoureux et prospère.

Les Normands ajoutèrent un élément nouveau, un principe actif à notre

caractère national. Toujours enclins aux aventures lointaines, ils s'en

allèrent fonder un royaume dans l'Italie méridionale et en Sicile,

portant au loin le nom français. Mais, tout près d'eux, une autre

conquête s'offrait aux Normands, celle de l'Angleterre, où déjà leur

influence avait pénétré. Une seule bataille, celle d'Hastings, livra

l'île à Guillaume le Conquérant en 1066. L'Angleterre, qui jusqu'alors

ne comptait guère, qui était un pauvre pays encore primitif, peu peuplé,

entre dans l'histoire et va singulièrement compliquer la nôtre.

Allemagne, Angleterre: entre ces deux forces, il faudra nous défendre,

trouver notre indépendance et notre équilibre. C'est encore la loi de

notre vie nationale.

On pense que le roi de France ne vit pas sans inquiétude le duc de

Normandie grandir de cette manière formidable et, devenu roi en

Angleterre, avoir un pied à Londres et l'autre à Rouen. L'Angleterre a

d'abord été comme une colonie de la France. C'étaient notre langue, nos

moeurs que Guillaume avait portées dans l'île, avec ses barons, ses

soldats et les aventuriers qui, de toutes nos provinces, avaient répondu

à son appel. Pourtant un danger nouveau commençait avec cette conquête.

Les Capétiens n'auraient un peu de tranquillité que le jour où ils

auraient repris la Normandie. En attendant, ils profitaient de la

moindre occasion pour intervenir dans les querelles des Normands et pour

susciter à leur duc autant de difficultés qu'ils pouvaient.

L'autre événement fut favorable. Les Croisades corrigèrent en partie ce

que la conquête de l'Angleterre avait d'alarmant. Elles

décongestionnèrent la féodalité. En tournant les énergies et les goûts

batailleurs vers une entreprise religieuse et idéaliste, Urbain II et

Pierre l'Ermite rendirent un immense service à la jeune royauté. Si le

pape eut une idée politique, elle visait probablement l'Allemagne avec

laquelle il était en conflit. Toute la chrétienté et les plus fidèles

partisans de l'empereur germanique obéissant à la voix du pontife:

c'était une victoire du sacerdoce sur l'Empire. Cependant le Capétien,

que sa modestie tenait à l'écart de ces grandes querelles, profiterait

du déplacement de forces que la délivrance de la Terre-Sainte allait

causer.

Il se trouva qu'au moment de la première croisade, la plus importante de

toutes (1096), le roi de France était en difficulté avec l'Eglise à

cause d'un second mariage irrégulier. Philippe Ier ne participa d'aucune

manière à l'expédition tandis que toute la chevalerie française partait.

Nulle part, dans la chrétienté, l'enthousiasme pour la guerre sainte

n'avait été plus grand que dans notre pays, au point que la croisade

apparut aux peuples d'Orient comme une entreprise française. Il en

résulta d'abord pour la France un prestige nouveau et qui devait durer

dans la suite des siècles. Et puis, beaucoup de croisés disparurent.

D'autres qui, pour s'équiper, avaient engagé leurs terres, furent

ruinés. Ce fut une cause d'affaiblissement pour les seigneuries

féodales. Et il y eut deux bénéficiaires: la bourgeoisie des villes et

la royauté.

Depuis les destructions et la désolation du dixième siècle, des

richesses s'étaient reconstituées, la société tendait à se régulariser.

Aux siècles précédents, la ruine de l'ordre et de la sécurité avait

poussé les petits et les faibles à se livrer à des personnages puissants

ou énergiques en échange de leur protection. Les circonstances avaient

changé. La preuve que le régime féodal avait été bienfaisant, c'est qu'à

l'abri des châteaux forts une classe moyenne s'était reformée par le

travail et par l'épargne. Alors cette classe moyenne devint sensible aux

abus de la féodalité. La dépendance ne lui fut pas moins insupportable

que les petites guerres, les brigandages, les exactions. On avait

recherché la protection des seigneurs pour être à l'abri des pirates: on

voulut des droits civils et politiques dès que la protection fut moins

nécessaire. La prospérité rendit le goût des libertés et le moyen de les

acquérir. Ce qu'on appelle la révolution communale fut, comme toutes les

révolutions, un effet de l'enrichissement, car les richesses donnent la

force et c'est quand les hommes commencent à se sentir sûrs du lendemain

que la liberté commence à avoir du prix pour eux.

De là devaient naître de nouveaux rapports entre protecteurs et

protégés. La bourgeoisie des villes s'était groupée en associations de

métier. Par un phénomène naturel et que nous voyons se produire de nos

jours, ces syndicats en vinrent à jouer un rôle politique. Les

corporations réunies constituèrent la commune qui obtenait ses libertés

tantôt par la violence, tantôt à l'amiable ou à prix d'argent. Le

seigneur étant à la croisade, le bourgeois s'enhardissait. Ce mouvement

faillit d'ailleurs engendrer une autre sorte d'anarchie, celle de la

féodalité bourgeoise, car les communes conçurent naturellement

l'autorité de la même façon que les seigneurs dont elles prenaient la

place. On aurait vu une foule de petites seigneuries républicaines et le

morcellement de la souveraineté, qui caractérise le régime féodal,

aurait persisté sous une autre forme. C'est ce qui se produisit en

Flandre, en Allemagne, en Italie, où les villes libres et les

républiques ont pullulé. En France, l'intervention du roi empêcha le

mouvement communal de prendre une tournure anarchique.

Ce mouvement fut d'ailleurs très varié, comme l'était le monde de ce

temps où tout avait un caractère local, où les conditions changeaient de

province à province et de cité à cité. Les communes se fondèrent

paisiblement dans le Midi où survivaient les coutumes municipales de la

Gaule romaine. Elles n'allèrent pas sans tumulte au Nord. Selon les

lieux et les circonstances, elles réussirent ou elles échouèrent ou bien

elles aboutirent à des compromis. Il n'y eut pas d'unité dans ce

mouvement. Il n'y eut pas de doctrine: les communiers s'alliaient à qui

ils pouvaient, parfois à de véritables brigands féodaux. Le Capétien, à

l'origine, n'eut pas non plus d'autre politique que celle de l'occasion.

Il soutenait la commune à Amiens parce que, là, il avait, avec

Enguerrand de Coucy, le même adversaire qu'elle. Il la réprimait à Laon

parce que la commune de cette ville était l'alliée de son ennemi Thomas

de Marle contre l'évêque, ami du roi.

Ce roi, le premier des Capétiens qui ait porté le nom de Louis, avait

pris soin de se rattacher aux Carolingiens en s'appelant Louis VI:

c'était une indication. Avec lui commence la période d'activité de la

Monarchie capétienne (1108). Le moment était venu. Si un prince

apathique l'avait laissé passer, l'avenir de la France eût été bien

compromis. Louis le Gros était énergique et il partit d'une idée simple:

être le maître chez lui. Il entreprit des opérations de police militaire

destinées à nettoyer le pays: c'était le programme que son père lui

avait indiqué quand il lui montrait le donjon de Montlhéry comme le

premier obstacle à renverser. L'ambition du roi de France, au

commencement du douzième siècle, était d'aller sans encombres de Paris à

Orléans.

C'est au cours de ces opérations de bien petite envergure et qui lui

coûtèrent pourtant de grands efforts, qu'il arriva à Louis le Gros de

s'allier au mouvement communal. Dans ses propres villes, il le réprimait

quand il y avait des désordres, ou bien il le limitait soigneusement. Il

commença aussi à organiser l'administration du royaume avec le souci de

garder l'autorité entre ses mains. C'était un homme pour qui les leçons

de l'expérience n'étaient pas perdues et il ne voulait pas s'exposer à

créer une autre féodalité. Aussi choisit-il pour fonctionnaires de

petites gens qui fussent bien à lui et qu'il changeait souvent de place.

A sa suite, les rois de France s'entoureront de roturiers bons

comptables et bons légistes. Son homme de confiance, Suger, un simple

moine, sera le ministre-type de la royauté.

Voilà comment, par la force des choses, les Capétiens, issus du régime

féodal, en devinrent les destructeurs. Ils devaient le soumettre ou être

mangés par lui. Mais cela ne se fit ni par doctrine ni par système. Si

le roi de France ne voulait pas de féodaux dans son domaine, il tenait

beaucoup à sa suzeraineté sur les grands feudataires. Il y avait un

droit féodal. Les vassaux qui l'eussent violé avaient eux-mêmes des

vassaux qui pouvaient le violer à leur tour. C'est pourquoi les

Capétiens purent citer à leur cour de justice des princes plus puissants

qu'eux comme les Plantagenets. En somme le roi de France retenait de la

féodalité ce qu'elle avait d'avantageux pour lui: c'était un article

d'exportation. A l'intérieur, il s'appuyait sur la grande force morale

du temps, l'Eglise, que sa tradition invinciblement romaine portait vers

la monarchie, c'est-à-dire vers l'unité. Il s'appuyait aussi sur

l'opinion publique, sur le peuple qui trouvait une protection dans son

autorité. Ainsi la politique capétienne se précisait et se définissait.

Elle fondait la nation et l'Etat. Avant tout, cette politique était

nationale et déjà le roi personnifiait la France. On le vit lorsque

l'empereur allemand, en 1124, tenta encore une invasion. De tous les

points du pays, vassaux et milices vinrent se ranger autour du roi et de

l'oriflamme de saint Denis. Le César germanique ne s'attendait pas à

cette résistance. Déjà en marche sur Reims, il rebroussa chemin. On a

dit avec raison que c'était le prélude de Bouvines.

Avec l'ordre renaissant, avec l'excitation intellectuelle des croisades,

le goût du savoir et le goût des idées s'étaient ranimés. Quelle erreur

de croire que ce siècle lui-même ait été celui de la foi docile et de

l'obéissance au maître! Ce fut le siècle d'Abélard, de sa fabuleuse

célébrité, des controverses philosophiques, des audaces de l'esprit. Les

hérésies reparaissaient et elles trouvèrent saint Bernard pour les

combattre. La croisade contre les Albigeois était proche. Il y avait

aussi des bouillonnements d'indiscipline et, pendant sa régence, il

faudra que Suger ait la main lourde. Les hommes de ce temps-là ont eu

les mêmes passions que nous.

Sous Louis le Gros, la croissance du royaume avait fait des progrès

considérables. Le règne de son successeur faillit tout compromettre.

Louis VII s'était très bien marié. Il avait épousé Eléonore de Guyenne

dont la dot était tout le Sud-Ouest. Par ce mariage, la France, d'un

seul coup, s'étendait jusqu'aux Pyrénées. Les deux époux ne

s'entendirent pas et Louis VII paraît avoir eu de sérieux griefs contre

la reine; la France aussi a eu son «nez de Cléopâtre» qui a failli

changer son destin. Toutefois cette union orageuse ne fut annulée

qu'après quinze ans, lorsque Suger, le bon conseiller, eut disparu. Ce

divorce fut une catastrophe. Bien qu'Eléonore ne fût plus jeune, elle ne

manqua pas de prétendants et elle porta sa dot à Henri Plantagenet,

comte d'Anjou. C'était une des pires conséquences du démembrement de

l'Etat par le régime féodal que le territoire suivît le titulaire du

fief, homme ou femme, comme une propriété. Dans ce cas, la conséquence

fut d'une gravité sans pareille. Le hasard voulut, en outre, que le

comte d'Anjou héritât presque tout de suite de la couronne d'Angleterre

(1154). Le Plantagenet se trouvait à la tête d'un royaume qui

comprenait, avec son domaine angevin, la Grande-Bretagne et la

Normandie, et, par Eléonore, la Guyenne, l'Auvergne, l'Aquitaine. Serré

entre cet Etat et l'Empire germanique, que deviendrait le royaume de

France? C'est miracle qu'il n'ait pas été écrasé. La fin du règne de

Louis VII se passa à écarter la tenaille et à défendre les provinces du

Midi contre l'envahissement anglo-normand. Une grande lutte avait

commencé. Elle ne devait avoir de trêve qu'avec saint Louis. Ce fut la

première guerre de cent ans.

Assurément on ne s'est pas battu tous les jours de ces cent années, et

d'autres événements ont coupé cette guerre, des croisades, par exemple,

à peu près comme nos expéditions du Tonkin et du Maroc entre les deux

guerres franco-allemandes. Un très petit nombre d'hommes suffisait à ces

campagnes où la prise d'un château décidait d'une province. Ne se

battaient, d'ailleurs, que des chevaliers, militaires par le statut

féodal et par état. Quand des levées de milices avaient lieu, elles

étaient partielles, locales et pour un temps très court. Rien qui

ressemblât, même de loin, à notre conscription et à notre mobilisation.

Les hommes de ce temps eussent été bien surpris de savoir que ceux du

vingtième siècle se croiraient libres et que, par millions, ils seraient

contraints de faire la guerre pendant cinq années. Lorsque des milices

étaient convoquées, au douzième et au treizième siècle, c'était pour une

période limitée au delà de laquelle il n'y avait pas moyen de les

retenir.

Pour conduire cette lutte contre l'Etat anglo-normand, il se trouva un

très grand prince, le plus grand que la tige capétienne eût donné depuis

Hugues Capet. Philippe Auguste, devenu roi avant l'âge d'homme, car il

était né tard du second mariage de Louis VII, fut d'une étonnante

précocité. Chez lui, tout était volonté, calcul, bon sens et modération.

En face de ces deux fous furieux, Richard Coeur de Lion et Jean sans

Terre, fils d'Eléonore et d'Henri Plantagenet, Philippe Auguste

représente le réalisme, la patience, l'esprit d'opportunité. Qu'il allât

à la croisade, c'était parce qu'il était convenable d'y aller. Il

rentrait au plus vite dans son royaume qui l'intéressait bien davantage,

laissant les autres courir les aventures, profitant, pour avancer ses

affaires, de l'absence et de la captivité de Richard Coeur de Lion. Chez

Philippe Auguste, il y a déjà des traits de Louis XI. Ce fut, en somme,

un règne de savante politique et de bonne administration. C'est pourquoi

l'imagination se réfugia dans la légende. La littérature emporta les

esprits vers des temps moins vulgaires. Le Moyen Age lui-même a eu la

nostalgie d'un passé qui ne semblait pas prosaïque et qui l'avait été

pareillement. Ce fut la belle époque des chansons de geste et des romans

de chevalerie. Le siècle de Saladin et de Lusignan, celui qui a vu

Baudouin empereur de Constantinople, a paru plat aux contemporains. Ils

se sont réfugiés, pour rêver, auprès de Lancelot du Lac et des

chevaliers de la Table Ronde. Il faudra quatre cents ans pour qu'à son

tour, fuyant son siècle, celui de la Renaissance, le Tasse découvre la

poésie des croisades.

Philippe Auguste n'avait qu'une idée: chasser les Plantagenets du

territoire. Il fallait avoir réussi avant que l'empereur allemand,

occupé en Italie, eût le loisir de se retourner contre la France.

C'était un orage que le Capétien voyait se former. Cependant la lutte

contre les Plantagenets fut longue. Elle n'avançait pas. Elle traînait

en sièges, en escarmouches, où le roi de France n'avait pas toujours

l'avantage. Henri, celui qu'avait rendu si puissant son mariage avec

Eléonore de Guyenne, était mort. Richard Coeur de Lion, après tant

d'aventures romanesques, avait été frappé d'une flèche devant le château

de Chalus: ni d'un côté ni de l'autre il n'y avait encore de résultat.

Vint Jean sans Terre: sa démence, sa cruauté offrirent à Philippe

Auguste l'occasion d'un coup hardi. Jean était accusé de plusieurs

crimes et surtout d'avoir assassiné son neveu Arthur de Bretagne. Cette

royauté anglaise tombait dans la folie furieuse. Philippe Auguste prit

la défense du droit et de la justice. Jean était son vassal: la

confiscation de ses domaines fut prononcée pour cause d'immoralité et

d'indignité (1203). La loi féodale, l'opinion publique étaient pour

Philippe Auguste. Il passa rapidement à la saisie des terres confisquées

où il ne rencontra qu'une faible résistance. Fait capital: la Normandie

cessait d'être anglaise. La France pouvait respirer. Et, tour à tour, le

Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou tombèrent entre les mains du roi.

Pas de géant pour l'unité française. Les suites du divorce de Louis VII

étaient réparées. Il était temps.

Philippe Auguste s'occupait d'en finir avec les alliés que Jean sans

Terre avait trouvés en Flandre lorsque l'empereur Othon s'avisa que la

France grandissait beaucoup. Une coalition des rancunes et des avidités

se forma: le Plantagenet, l'empereur allemand, les féodaux jaloux de la

puissance capétienne, c'était un terrible danger national. Si nous

pouvions reconstituer la pensée des Français en l'an 1214, nous

trouverions sans doute un état d'esprit assez pareil à celui de nos

guerres de libération. L'invasion produisait déjà l'effet électrique

qu'on a vu par les volontaires de 1792 et par la mobilisation de 1914.

Devant le péril, Philippe Auguste ne manqua pas non plus de mettre les

forces morales de son côté. Il avait déjà la plus grande, celle de

l'Eglise, et le pape Innocent III, adversaire de l'Empire germanique,

était son meilleur allié européen: le pacte conclu jadis avec la papauté

par Pépin et Charlemagne continuait d'être bienfaisant. Philippe Auguste

en appela aussi à d'autres sentiments. On forcerait à peine les mots en

disant qu'il convoqua ses Français à la lutte contre l'autocratie et

contre la réaction féodale, complice de l'étranger. Il y a plus qu'une

indication dans les paroles que lui prête la légende au moment où

s'engagea la bataille de Bouvines: «Je porte la couronne, mais je suis

un homme comme vous.» Et encore: «Tous vous devez être rois et vous

l'êtes par le fait, car sans vous je ne puis gouverner.» Les milices

avaient suivi d'enthousiasme et, après la victoire qui délivrait la

France, ce fut de l'allégresse à travers le pays. Qui oserait assigner

une date à la naissance du sentiment national?

Ce règne s'acheva dans la prospérité. Philippe Auguste aimait l'ordre,

l'économie, la bonne administration. Il se contenta de briser le royaume

anglo-normand et d'ajouter au territoire les provinces de l'Ouest, de

restituer la Normandie à la France. Il se garda d'aller trop vite et,

après Bouvines, d'abuser de la victoire. Son fils, Louis VIII, s'était

lancé à la conquête de l'Angleterre. Philippe Auguste le laissa partir

sans s'associer à l'aventure qui, bien commencée, devait finir mal. Il

préférait organiser ses domaines avec prudence, avec méthode, imposant

l'autorité royale, développant par les baillis un ordre administratif

jusqu'alors embryonnaire, créant des finances, enfin dotant l'Etat de

ses organes principaux. La société du Moyen Age, qui allait s'épanouir

avec saint Louis, est déjà formée sous Philippe Auguste. Quelques-uns

des caractères qui distingueront l'Etat français jusqu'à nos jours et

qui étaient en germe sous les premiers Capétiens s'accusent aussi. Déjà

cet allié de l'Eglise n'aime pas plus la théocratie que la féodalité.

S'il trouve fort bon que le pape fasse et défasse des empereurs en

Allemagne, il ne souffre pas d'atteintes à l'indépendance de sa

couronne. A l'intérieur, il se défend contre ce que nous appellerions

les empiètements du clergé. Il y a déjà chez le grand-père de saint

Louis quelque chose qui annonce Philippe le Bel.

Ce qu'on rattache d'ordinaire le plus mal à ce grand règne, c'est la

croisade contre les Albigeois. Qu'était l'hérésie albigeoise? Un

mouvement politique. On y reconnaît ce qui apparaîtra dans le

protestantisme: une manifestation de l'esprit révolutionnaire. Il y a

toujours eu, en France, des éléments d'anarchie. D'époque en époque,

nous retrouverons de ces violentes poussées de révolution, suivies, tôt

ou tard, d'une réaction aussi vive. Et toujours révolution et réaction

ont pris la forme d'une guerre religieuse, d'une lutte d'idées.

Comme les protestants, les Albigeois prétendaient purifier le

christianisme. Ils s'insurgeaient contre la hiérarchie ecclésiastique et

contre la société. Si l'on en croit les contemporains, leur hérésie

venait des Bogomiles bulgares qui furent comme les bolcheviks du Moyen

Age. Ce n'est pas impossible, car les idées circulaient alors aussi vite

que de nos jours. Il est à remarquer en outre que le Languedoc, les

Cévennes, âpres régions où le protestantisme trouvera plus tard ses

pasteurs du désert, furent le foyer de la secte albigeoise.

Elle se développa, avec la tolérance de la féodalité locale, jusqu'au

jour où la croisade fut prêchée à travers la France, au nom de l'ordre

autant qu'au nom de la foi. Dès le moment où Simon de Montfort et ses

croisés se mirent en marche, l'affaire changea d'aspect. Elle devint la

lutte du Nord contre la féodalité du Midi et la dynastie toulousaine.

L'adversaire était le comte de Toulouse au moins autant que l'hérésie.

Le Nord triompha. Mais, avec un sens politique profond, Philippe Auguste

refusa d'intervenir en personne et d'assumer l'odieux de la répression.

Il n'avait que peu de goût pour les croisades, et celle-là, s'il y eût

pris part, eût gâté les chances de la Monarchie dans la France

méridionale. La féodalité du Sud ne se releva pas de cette lutte. Du

moins les rancunes qui en restèrent n'atteignirent pas le Capétien.

Elles ne compromirent pas son oeuvre d'unité.

En mourant (1223), Philippe Auguste ne laissait pas seulement une France

agrandie et sauvée des périls extérieurs. Il ne laissait pas seulement

un trésor et de l'ordre au dedans. Sa monarchie était devenue si solide

qu'il put négliger la précaution qu'avaient observée ses prédécesseurs.

Il ne prit pas la peine d'associer son fils aîné au trône avant de

mourir. Louis VIII lui succéda naturellement et personne ne demanda

qu'une élection eût lieu. A peine se rappelait-on qu'à l'origine la

Monarchie avait été élective. De consuls à vie, les Capétiens étaient

devenus rois héréditaires. Depuis Hugues Capet, il avait fallu près de

deux siècles et demi pour que l'hérédité triomphât. Evénement immense.

La France avait un gouvernement régulier au moment où les empereurs

d'Allemagne tombaient les uns après les autres, au moment où l'autorité

du roi d'Angleterre était tenue en échec par la grande charte de ses

barons.

Mais il était temps que la monarchie française n'eût plus à se soucier

de la succession au trône. Le règne de Louis VIII, occupé à poursuivre

l'oeuvre de son père contre les Anglais encore installés dans le

Sud-Ouest et contre la dynastie toulousaine, encore puissante dans le

Midi, ce règne fut court. En 1226, lorsque Louis VIII mourut, son fils

aîné avait onze ans. Les minorités ont toujours été un péril. Celle-là

compte parmi les plus orageuses. Le règne de saint Louis a commencé,

comme celui de Louis XIV, par une Fronde, une Fronde encore plus

dangereuse, car ceux qui la conduisaient étaient de puissants féodaux.

Les vaincus de Bouvines étaient avides de prendre leur revanche et d'en

finir avec l'unificateur capétien. Les conjurés contestaient la régence

de Blanche de Castille. Ils cherchaient à déshonorer la veuve de Louis

VIII en répandant le bruit de son inconduite et lui reprochaient d'être

une étrangère. Ils étaient même prêts à mettre la couronne sur une autre

tête. L'énergie et l'habileté de Blanche de Castille réussirent à

dissoudre cette ligue qui, par bonheur, ne trouva pas d'appui à

l'étranger. Mais le trouble avait été grave dans le royaume. Le danger

avait été grand. Deux fois, le jeune roi faillit être enlevé. La

fidélité des bourgeois de Paris le sauva et elle sauva la France d'une

rechute dans l'anarchie. Ce fut la première victoire de l'idée de

légitimité, une idée qui avait déjà des négateurs. Ce fut aussi, le mot

a été employé et il n'a rien d'excessif, la première restauration.

L'Espagnole, mère de saint Louis, eut une régence aussi difficile et

aussi brillante que celle d'Anne d'Autriche le sera. Elle ne défendit

pas seulement la couronne contre les mécontents. Elle réunit le

Languedoc au royaume, cueillant ainsi, grâce à la prudente abstention de

Philippe Auguste, le fruit politique de la guerre contre les Albigeois.

A l'Ouest, le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc, un Capétien qui avait

mal tourné, un des conjurés de la ligue, avait appelé les Anglais à son

aide. Il fut également battu et des garnisons royales occupèrent les

principales places bretonnes. Quelle tâche longue et malaisée que de

faire la France! Tout était sans cesse à recommencer.

En 1236, Louis IX est majeur. Il vient d'épouser Marguerite de Provence.

Mariage politique qui prépare la réunion d'une autre province. Mais les

époux ont d'étranges affinités. Leurs sentiments sont les mêmes. Le

saint roi a près de lui une véritable sainte. Quel est ce règne étonnant

qui s'ouvre? Oh! si le phénomène est d'une incomparable beauté, s'il est

unique dans l'histoire, il n'échappe pourtant pas à une sorte de règle.

Le règne de saint Louis succède à ce qu'on pourrait appeler, en forçant

un peu les mots, le rationalisme du temps de Philippe Auguste. C'est une

réaction. La royauté capétienne a déjà vu Robert le Pieux succéder à

Hugues. Saint Louis représente un retour à l'idée du prêtre-roi. Il est

en harmonie avec son temps, celui de saint Thomas d'Aquin, marqué par un

renouveau de foi chrétienne. Toutes proportions gardées, c'est ainsi

qu'après les encyclopédistes, le début du dix-neuvième siècle verra le

_Génie du christianisme_ et une renaissance religieuse.

Mais la Monarchie a grandi. Louis IX, ce n'est plus le pieux Robert qui

s'enfermait dans son oratoire. La monarchie a des devoirs, des

traditions, une vitesse acquise. Saint Louis continuera ses

prédécesseurs. Seulement il les continuera en développant un élément

que, jusqu'à lui, la dynastie capétienne n'avait qu'à peine dégagé. Les

qualités de sa race, il les poussera jusqu'à la vertu, jusqu'à la

sainteté. La royauté française était un peu terre à terre. Par lui, elle

prendra un caractère de grandeur spirituelle dont elle gardera toujours

le reflet. On a remarqué que la plupart des autres maisons royales ou

impériales de l'Europe avaient pour emblèmes des aigles, des lions, des

léopards, toutes sortes d'animaux carnassiers. La maison de France avait

choisi trois modestes fleurs. Saint Louis a été la pureté des lys.

La ferveur religieuse qui l'entraîna à des croisades était assez

nouvelle chez les Capétiens. Elle n'excluait chez lui ni la hardiesse,

ni la finesse, ni le sens de la politique. Saint Louis savait frapper

fort et frapper juste. A la bataille de Taillebourg, en 1242, il avait

brisé le dernier retour offensif des Plantagenets. On a admiré que,

parti pour délivrer Jérusalem, il fût allé, comme Bonaparte, droit en

Egypte, clef de la Palestine et de la Syrie.

Cette expédition tourna mal. C'était la fin des croisades et le royaume

chrétien de Jérusalem ne pouvait plus être sauvé. Saint Louis fut fait

prisonnier par les Mameluks après des combats chevaleresques et ne

recouvra sa liberté qu'en payant rançon. Sa mère, vieillie, le rappelait

en France, inquiète de l'anarchie des Pastoureaux: c'était encore un de

ces mouvements révolutionnaires compliqués de mysticisme qui revenaient

périodiquement. La bourgeoisie des villes se chargea de l'écraser. Tout

était rentré dans l'ordre au retour de Louis IX.

Son voeu, sa croisade, son échec, avaient encore épuré son âme. Il fut

alors lui-même et mit la justice et la moralité à la base de son

gouvernement. On ne l'a pas toujours compris. De son temps même, il ne

manquait pas de gens pour le trouver un peu exalté. Lorsqu'il décida,

lui, le vainqueur de Taillebourg, de rendre au roi d'Angleterre de

magnifiques provinces françaises du Sud-Ouest, ce fut de l'indignation.

La postérité s'en est étonnée elle-même, car le propre de l'histoire est

d'être presque toujours mécontente et de reprocher aux uns leur avidité,

aux autres leur désintéressement. Louis IX a expliqué lui-même cette

restitution par des raisons naturelles. Il voulait, entre lui et son

cousin d'Angleterre, mettre fin à l'état de guerre, amener un apaisement

véritable. En somme, Louis IX transigeait avec Henri III. S'il lui

rendait des provinces, Henri III renonçait à revendiquer celles qu'il

avait perdues, notamment la Normandie, ce qui était important puisque

les Plantagenets avaient refusé jusque-là de regarder comme définitives

les annexions de Philippe Auguste. En outre, Henri III reconnaissait la

suzeraineté du roi de France sur la Guyenne et les territoires

rétrocédés. C'était donc un marché, c'était l'arrangement qui vaut mieux

qu'un procès: la pensée de saint Louis était politique et non pas

mystique. Il portait seulement plus haut que les autres Capétiens la

tendance de sa maison qui était de mettre le bon droit de son côté.

Certes, il s'est trompé s'il a cru qu'il assurait pour toujours la paix

avec l'Angleterre. Rien ne permet de lui attribuer cette pensée. Ce

n'était qu'un règlement provisoire, une trêve. En prenant soin d'exiger

d'Henri III l'hommage de vassalité, saint Louis marquait assez qu'il

réservait l'avenir. Tant mieux si la France pouvait un jour se libérer

pacifiquement des Anglais. Mais il ne renonçait à rien.

A l'intérieur également le règne de saint Louis fut celui de la justice.

Ce ne fut pas celui de la faiblesse: il eut la justice des justiciers et

savait fort bien faire pendre, même des barons. Il y a aussi une

sainteté de l'ordre et des lois. Louis IX continua l'oeuvre des

légistes,--il en avait pour amis,--en l'adoucissant de christianisme et

d'humanité. «Bataille n'est pas voie de droit», disait-il pour refuser

les «jugements de Dieu». C'est comme juge royal, sous le chêne de

Vincennes, que son souvenir est resté populaire. Il ne se contentait pas

de prêcher d'exemple. Il organisait les tribunaux, la procédure. Il

mettait le «Parlement» au-dessus des autres juridictions. C'est sous son

règne que cette cour d'appel et de justice reçoit ses attributions

principales. Et le Parlement jouera un grand rôle dans notre histoire.

En unifiant le droit, il unira la nation. Il renforcera l'Etat en

éliminant peu à peu les justices féodales, jusqu'au jour où le Parlement

lui-même, devenu pouvoir politique, sera un danger pour la monarchie.

Réformateur judiciaire, saint Louis fut aussi un réformateur de la

société. Il pousse à la libération des serfs, il étend le droit de

bourgeoisie. Surtout il organise les corporations. L'existence et les

droits de l'ouvrier reçoivent protection dans un «ordre social

chrétien», inscrit au célèbre _Livre des Métiers_. Si la figure de saint

Louis est devenue si vite idéale, si elle est restée légendaire, ce

n'est pas seulement parce que ce roi était bon, juste et charitable.

C'est parce que, sous son règne, par «la bonne droiture», comme disait

Joinville, la France était devenue plus prospère, la vie plus douce,

plus sûre, plus humaine. Il léguera à la monarchie capétienne et à la

France une renommée qui ne s'effacera plus.

Ce pieux roi, il ne faudrait pas le prendre pour un roi clérical. Pas

plus que celle de Philippe Auguste, sa monarchie n'est une théocratie.

Le roi n'est pas l'esclave du clergé, dont la noblesse n'est pas

davantage l'associée. C'eût été trop simple! A chaque instant les

intérêts diffèrent, les conflits et les compétitions éclatent. La piété,

la sainteté même de Louis IX le rendaient plus indépendant qu'un autre

dans ses relations avec l'Eglise parce qu'il était insoupçonnable au

point de vue de la foi. Michelet remarque avec raison que, s'il n'y

avait eu saint Louis, Philippe le Bel n'eût peut-être pas osé entrer en

lutte avec le pape.

Louis IX eut une fin de missel et de vitrail. Les nouvelles d'Orient

étaient mauvaises, le royaume chrétien de Jérusalem s'en allait par

morceaux: il voulut empêcher que l'oeuvre de deux siècles fût anéantie.

Mais l'enthousiasme des croisades était tombé. L'ardeur de la

renaissance religieuse aussi. Cette fois, Joinville ne partit pas et

remercia Dieu de le laisser à la maison. Avec saint Louis, les croisades

allaient finir. Son frère Charles d'Anjou, qui avait conquis la Sicile

et qui n'avait en tête que des idées politiques, le dirigea vers Tunis,

face à la côte sicilienne. A peine arrivé à l'endroit où avait été

Carthage, le saint roi, comme l'appelait déjà la renommée, mourut de la

peste en répétant le nom de Jérusalem, que personne n'entreprendrait

plus de délivrer après lui.

A sa mort (1270), il y a près de trois cents ans que règnent les

Capétiens. Les progrès sont considérables, et le plus sensible, c'est

que l'Etat français, dont les traits principaux sont fixés, a pris

figure au dehors. Il est sorti victorieux de sa lutte avec les

Plantagenets, la menace allemande a été conjurée et maintenant

l'Angleterre et l'Allemagne sont en pleine révolution. Saint Louis, en

mourant, laissait à son fils, avec des «enseignements» dignes de lui,

une situation excellente, mais qui allait comporter des développements

imprévus.

Ce qui fait la complexité de l'histoire, c'est que les événements

sortent sans fin les uns des autres. La dernière croisade de Louis IX,

en coûtant la vie à plusieurs princes et princesses, ouvrait des

héritages à son successeur Philippe III. La monarchie, depuis Louis

VIII, appliquait un système qui avait ses avantages et ses

inconvénients. Quand des provinces étaient nouvellement réunies, elles

étaient données en apanage à des princes capétiens afin de dédommager

les fils puînés et d'éviter les jalousies et les drames de famille où

s'était abîmée la dynastie des Plantagenets. On pensait que cette mesure

transitoire aurait en outre l'avantage de ménager le particularisme des

populations, de les accoutumer à l'administration royale, tout en

formant autour du royaume proprement dit des principautés confédérées,

destinées tôt ou tard à faire retour à la couronne à défaut d'héritiers

mâles. Ce calcul ne fut juste qu'en partie, ce qui arrive souvent en

politique: quelques-uns des apanagés, en petit nombre d'ailleurs, furent

ingrats et indociles. Toutefois le fils de saint Louis recueillit tout

de suite plusieurs héritages, dont celui de Toulouse. Mais le comte de

Toulouse avait des vassaux qui refusèrent de reconnaître la suzeraineté

du roi de France. Ils appelèrent le roi d'Aragon à leur aide. Philippe

III, qui gagna à ces campagnes le nom de Hardi, fut obligé de défendre

la frontière des Pyrénées. L'Espagne entrait dans nos préoccupations

politiques. A peu de temps de là, ce fut la succession de Navarre qui

mêla le roi de France aux affaires espagnoles. Nos frontières

méridionales ne pouvaient être atteintes sans conflit avec l'Aragon et

la Castille.

En même temps, Philippe III était attiré en Italie par d'autres

circonstances. Nous avons déjà vu que Charles d'Anjou était devenu roi

de Naples et de Sicile. Le frère de saint Louis avait été appelé par un

pape français désireux de mettre fin en Italie à l'influence gibeline

c'est-à-dire allemande. Charles d'Anjou avait accepté, après de longues

hésitations de Louis IX, et son succès fut complet. Pour en finir avec

les intrigues allemandes, il fit condamner à mort le jeune Conradin,

l'héritier des Hohenstaufen, dont les Allemands, six cents ans plus

tard, au dire d'Henri Heine, ne nous avaient pas encore pardonné

l'exécution.

La révolte des Siciliens, restée fameuse sous le nom de Vêpres

siciliennes, commença la décadence du royaume français de Naples. La

France elle-même s'en trouvait atteinte et Philippe III dut venir au

secours de son oncle. Le roi d'Aragon s'en mêla et l'on eut ainsi la

première image des futures guerres d'Italie avec leurs complications

germaniques et espagnoles. Pour être tranquille sur les Pyrénées, pour

garder la Méditerranée libre, la France se trouvait entraînée trop loin.

Il allait falloir se dégager.

Philippe le Hardi mourut en 1285 au retour d'une deuxième expédition,

cette fois en Catalogne. Son fils, Philippe le Bel, n'avait que dix-sept

ans, mais il était singulièrement précoce. Il jugea bientôt que cette

affaire de Sicile était épuisante et sans issue et il s'efforça de la

liquider avec avantage et avec honneur. Il appliquait déjà sa maxime:

«Nous qui voulons toujours raison garder.» Il n'était pas raisonnable de

courir des aventures lointaines lorsque la France n'était pas achevée.

Et puis, les dernières croisades, suivies de ces affaires italiennes et

espagnoles, avaient été dispendieuses. Il fallait créer des impôts qui

mécontentaient le contribuable et demander de l'argent à tout le monde,

même au clergé, ce qui fut l'origine des démêlés du nouveau roi avec le

pape. C'est la première fois que nous avons à parler d'une crise

financière. Mais la monarchie avait créé des finances, organisé

l'administration. Ce qui se faisait autrefois au hasard, les dépenses

qu'on couvrait par des moyens de fortune, par des dons plus ou moins

volontaires, tout cela devenait régulier. La machine de l'Etat

commençait à marcher, à distribuer de la sécurité, de l'ordre, mais elle

coûtait cher. Faire la France coûtait cher aussi. Ces difficultés, que

nous connaissons de nouveau aujourd'hui, dureront des siècles.

A beaucoup d'égards, il y a une curieuse ressemblance entre le règne de

Philippe le Bel et celui de Louis XIV. Tous deux ont été en conflit avec

Rome. Philippe IV a détruit les puissances d'argent, celle des Templiers

surtout, comme Louis XIV abattra Fouquet. Philippe le Bel enfin, a été

attiré par la Flandre comme le sera Louis XIV, et cette province, d'une

acquisition si difficile, l'engagera aussi dans de grandes

complications. Il y a comme un rythme régulier dans l'histoire de notre

pays, où les mêmes situations se reproduisent à plusieurs centaines

d'années de distance.

Cependant l'effet apaisant de l'arrangement conclu par Louis IX était

épuisé. Un jour ou l'autre, la lutte devait reprendre avec les Anglais.

Ils étaient toujours établis en Guyenne, maîtres de Bordeaux, et c'était

une cause de conflits continuels. Il fallait que la France n'eût plus

d'enclave anglaise ou que l'Anglais fût maître de la France:

l'alternative ne tardera pas à se poser. On dira que, si l'Angleterre

avait été sage, elle aurait évacué des territoires nettement français.

Mais l'Angleterre, insulaire et maritime, a toujours dû avoir des

possessions au dehors: nos provinces, dans un temps où le monde était

plus étroit, lui tenaient lieu de colonies. Il lui semblait aussi

naturel d'être à Bordeaux qu'aujourd'hui d'être à Bombay.

Les gouvernements avaient longtemps reculé une explication inévitable.

Les populations eurent moins de patience que les rois. Edouard Ier et

Philippe le Bel ne se déclarèrent pas la guerre: elle éclata

spontanément entre les marins normands et ceux de Bordeaux. Les

gouvernements y furent entraînés après une longue procédure, Philippe le

Bel ayant voulu juger et condamner Edouard comme l'avait été Jean sans

Terre. Cette fois, le moyen juridique ne réussit plus. Le conflit était

devenu celui de deux nations et le roi anglais était opiniâtre. Philippe

le Bel comprit qu'une lutte grave s'ouvrait et il eut le premier cette

idée que, pour combattre l'Angleterre, c'était sur mer qu'il fallait

l'atteindre. La France commençait à avoir une marine. Les Croisades, les

expéditions de Sicile et d'Espagne avaient formé des marins. Philippe le

Bel appela dans la Manche les navires qu'il avait dans la Méditerranée.

Les Génois construisirent à Rouen un arsenal et une escadre et lui

donnèrent un amiral. Alors Edouard Ier, alarmé de cette force maritime

naissante, suscita contre la France une coalition européenne, la même

que celle de Bouvines. Philippe le Bel à son tour chercha des alliés et

répondit par un véritable blocus continental auquel prirent part la

Suède, la Norvège, les villes de la Hanse, les Etats ibériques. Mais, à

ce blocus, qui devait étouffer l'Angleterre, la Flandre refusa de

s'associer parce que ses tissages avaient besoin de la laine anglaise.

Il fallait renoncer à la guerre économique ou bien forcer la Flandre à

servir la politique française. Entre les deux belligérants, le pays

flamand,--la future Belgique,--devenait le véritable enjeu.

On voit le caractère moderne de cette guerre où Philippe le Bel fit tête

avec sang-froid aux plus grands périls. L'empereur germanique, Adolphe

de Nassau, était entré dans la coalition ennemie et, par un manifeste

insolent, avait revendiqué au nom de l'Empire des droits et des

territoires, notamment Valenciennes. A cette réclamation, Philippe ne

répondit que par deux mots écrits sur un vaste parchemin: «_Trop

allemand._» Ces deux mots, que certains conseillers du roi avaient

trouvés rudes et imprudents, eurent un effet magique: Adolphe sentit que

la France était prête à résister et il n'insista pas. D'ailleurs,

Philippe le Bel s'était assuré des concours allemands, selon une méthode

désormais classique, et il eut aussi l'appui de la papauté. Véritable

conflit européen, où l'on vit en jeu les ressorts et les éléments des

futures guerres européennes.

Quand la paix fut signée avec l'Angleterre, au bout de cinq ans, en

1299, l'objet de la lutte, comme il arrive souvent, avait été perdu de

vue. Un arrangement fut conclu pour la Guyenne avec Edouard Ier, qui

épousa Marguerite de France. Mais la Flandre était désormais le

principal souci de Philippe le Bel. Conduit à la conquérir par le

développement de la guerre avec les Anglais, il se heurtait à la

résistance des Flamands. Ce peuple de tisserands battit à Courtrai la

chevalerie française: ce fut la «journée des éperons» (1302). Il fallut

organiser une véritable expédition pour venir à bout de la révolte. De

ce côté, l'expansion de la France rencontrait des limites. Alors que

presque partout les nouvelles provinces s'étaient données joyeusement,

une nation se manifestait en Flandre: un jour ce sera la nation belge.

Philippe, toujours judicieux, le comprit. Il se contenta de confirmer sa

suzeraineté sur le pays flamand et de garder en gage les parties les

plus proches de la France, Lille et Douai, plus accessibles à

l'influence française: nul ne serait Français par force.

Ces affaires furent une des causes de la célèbre dispute qui éclata

entre le pape et Philippe le Bel. Boniface VIII avait pris fait et cause

pour le comte de Flandre et sa fille que le roi avait traités en

rebelles et qu'il gardait prisonniers. En somme, le pape, chef suprême

de la chrétienté, victorieux dans sa longue lutte avec les empereurs

germaniques, trouvait naturel de contrôler les gouvernements. C'est ce

que Philippe le Bel n'accepta pas et, contre la papauté, il défendit les

droits de la couronne et l'indépendance de l'Etat français.

Boniface VIII s'était mêlé de choses qui ne le regardaient pas. Il ne se

contentait pas de reprocher à Philippe le Bel d'avoir touché ou saisi

des revenus de l'Eglise,--le grand souci du roi, tandis qu'il était aux

prises avec les difficultés européennes, étant de ne pas laisser sortir

d'argent de France. Le pape critiquait le gouvernement de Philippe le

Bel, l'accusait d'oppression et de tyrannie, intervenait même dans les

finances puisqu'un de ses griefs était l'altération des monnaies, mesure

nécessitée par la guerre, elle aussi; car, en ce temps-là, où l'on

n'avait pas la facilité d'imprimer des billets de banque, on mettait

moins de métal précieux dans les pièces de monnaie, ce qui était la

forme ancienne de «l'inflation monétaire».

Philippe le Bel reçut mal ces remontrances et la France les reçut aussi

mal que lui. Pour frapper les imaginations, comme s'y prendrait

aujourd'hui la presse, le roi publia de la bulle _Ausculta fili_ un

résumé qui grossissait les prétentions du pape. On dit qu'il répandit

encore, dans le style du «Trop allemand», une réponse insolente où

Boniface était appelé «Sa Très Grande Fatuité», tandis que Philippe ne

lui donnait que «peu ou point de salut». Enfin, pour mieux marquer qu'il

avait la France derrière lui, le roi convoqua des Etats Généraux. On a

prétendu de nos jours que c'était une innovation, que, de ces Etats de

1302, dataient une institution et l'origine des libertés publiques. A la

vérité, il y avait toujours eu des assemblées. L'une d'elles, nous

l'avons vu, avait élu Hugues Capet. Les bourgeois des villes, les gens

de métier, avaient coutume de délibérer sur les questions économiques,

en particulier celle des monnaies. La convocation de 1302 ne les surprit

pas et ne paraît pas avoir été un événement, car l'élection des

représentants du troisième ordre--le «tiers état»--n'a pas laissé de

traces et tout se passa comme une chose naturelle et ordinaire puisque

la convocation fut du mois de mars et qu'on se réunit dès avril, à

Paris, dans l'église Notre Dame. Nobles, bourgeois, clergé même, tous

approuvèrent la résistance de Philippe le Bel au pape. Le roi de France

«ne reconnaissait point de supérieur sur la terre». C'est l'expression

dont Bourdaloue s'est servi plus tard pour donner, en exemple agréable à

Louis XIV, la «vigueur» avec laquelle saint Louis avait agi pour

défendre les droits de la couronne. Une tradition de la monarchie et de

l'Etat français s'était formée.

Boniface VIII, qui avait une grande force de caractère, n'était pas

homme à céder. Il maintint sa prétention de convoquer à Rome un concile

pour juger le Capétien et «aviser à la réforme du royaume». Philippe le

Bel était menacé d'excommunication s'il refusait de laisser partir pour

Rome les prélats français. Toutefois il chercha à négocier. Sa nature le

portait à épuiser les moyens de conciliation avant de recourir aux

grands remèdes. C'est seulement quand il vit que le pape était résolu à

l'excommunier et à user contre lui de ses forces spirituelles, ce qui

eût peut-être amené un déchirement de la France, que Philippe prit le

parti de prévenir l'attaque et de frapper un grand coup. Il était temps,

car déjà la parole pontificale agissait et le clergé, les ordres

religieux, les Templiers surtout, hésitaient à suivre le roi et à donner

tort à la papauté. C'est alors que Guillaume de Nogaret se rendit à

Rome, trouva Boniface VIII à Anagni et s'empara brutalement de sa

personne. Délivré, le pape mourut d'émotion quelques jours plus tard

(1303).

Cette audace, cette violence étonnèrent l'Europe. On avait vu un César

germanique s'humilier à Canossa devant Grégoire VII. Le roi de France

triomphait. Il avait osé porter la main sur le pontife sans rompre le

mariage des fleurs de lis avec la papauté. Les bulles de Boniface VIII

étaient annulées. Le roi de France était maître chez lui. Il avait joué

gros jeu pour sauver son autorité et l'unité morale du royaume. Le signe

de sa victoire, ce fut que Clément V, ancien archevêque de Bordeaux,

passa pour un pape français et s'établit à Avignon. Pendant trois quarts

de siècle, les papes y resteront sous la protection de la monarchie

française.

Ces résultats, Philippe le Bel ne les avait pas cherchés. Ils vinrent

naturellement, comme une suite des choses. Ce règne a une explication:

la Flandre. Il a une clef: Courtrai. Si l'annexion de la Flandre était

superflue, sa soumission était nécessaire au dessein national du roi. Il

la fallait pour mettre la France en sûreté contre l'Angleterre. La

défaite de Courtrai avait été un coup terrible. Cette défaite est de

1302. L'acte brutal de Nogaret est de 1303: le roi de France a agi pour

défendre son prestige en Europe. Battu en Flandre, excommunié à Rome,

abandonné peut-être par une partie de ses sujets: tout eût été perdu.

L'affaire flamande, c'est-à-dire au fond l'affaire anglaise, a commandé

la politique de Philippe le Bel.

C'était aussi cette entreprise extérieure, longue et coûteuse, qui

l'avait conduit à multiplier les impôts impopulaires. Les gouvernements

en reviennent toujours aux mêmes impôts quand le trésor a de grands

besoins: la maltôte était notre taxe sur le chiffre d'affaires. Ils

recourent aux mêmes expédients: la fabrication artificielle ou

l'altération de la monnaie qui ont la vie chère pour conséquence. On vit

sous Philippe le Bel ce que nous avons vu, jusqu'à une loi sur les

loyers. Les Français d'alors supportaient fort mal ces inconvénients. Il

y eut à Paris des émeutes où le «roi faux monnayeur» fut en grand

danger. Comment expliquer aux gens que la quantité de métal précieux

retirée des écus représentait le prix qu'avait coûté la formation de la

France? La livre, qui était une livre d'or sous Charlemagne, n'est plus

de nos jours qu'un morceau de papier. La différence représente ce que

nous avons dépensé pour devenir et rester Français.

Philippe le Bel, pour trouver de l'argent, s'adressa à ceux qui en

avaient et que l'opinion publique l'engageait à frapper. Il mit de

lourdes taxes sur les marchands étrangers et sur les Juifs qui faisaient

le commerce de la banque. Est-ce aussi pour se procurer des ressources

qu'il détruisit l'ordre du Temple? Oui et non. Le procès des Templiers

se rattache au conflit avec Boniface VIII. L'Ordre n'était pas seulement

riche. Il était puissant. C'était déjà un Etat dans l'Etat. Et il était

international. En prenant parti pour Boniface VIII, il avait menacé

l'unité du royaume. Le procès des Templiers, qui eut un si grand

retentissement, fut avant tout un procès politique. Philippe le Bel ne

fut si acharné à brûler comme hérétiques de nombreux chevaliers et leur

grand maître, Jacques de Molay, que pour donner à cette opération de

politique intérieure un prétexte de religion et de moralité.

Ce que nous trouvons sous ce règne, nous le retrouverons à toutes les

époques où le péril extérieur, la nécessité de défendre le pays et

d'accomplir une grande tâche nationale, ont conduit le gouvernement

français à des mesures d'exception et à ne reconnaître pour loi que

celle du salut public. Est-ce par hasard qu'on trouve _Salus populi_ sur

des monnaies de ce temps? Il ne faut pas oublier que Philippe le Bel

réunit à la France la Champagne, la Marche et Angoulême, Lyon et le

Vivarais, qu'il maria son second fils, Philippe le Long, à l'héritière

de Bourgogne, et qu'il garda, de la dure entreprise de Flandre, Lille,

Douai et Orchies. C'était, au milieu des pires difficultés, un des plus

grands efforts d'expansion que la France eût accomplis depuis le premier

Capétien. Que les intérêts particuliers en aient souffert, ce n'est pas

ce qui doit nous surprendre. Pourquoi l'histoire malveillante n'a-t-elle

retenu que leurs plaintes? Les progrès territoriaux, l'autorité

croissante de la France exaltaient au contraire les esprits

désintéressés. C'est alors que Pierre Dubois composa son fameux mémoire

sur la politique française et le rôle européen de la monarchie et lui

montra la route du Rhin.

Nous l'avons déjà remarqué et nous le remarquerons encore: les hommes de

ce temps-là étaient plus difficiles à gouverner que ceux du nôtre. De

nos jours, l'uniformité de l'administration a rendu la tâche du pouvoir

relativement aisée. Au Moyen Age, les individus pouvaient encore braver

l'Etat et les ligues de mécontents le tenir en échec. Il se forma de ces

ligues à la fin du règne de Philippe le Bel et il y entrait des nobles,

des clercs, aussi bien que des bourgeois. Lorsque Philippe IV mourut, en

1314 (il n'avait que quarante-six ans), le royaume était étrangement

troublé. L'indiscipline était générale.

Louis X fut surnommé Hutin, non qu'il fût querelleur ou batailleur comme

on l'a cru, mais parce que son avènement survint dans ce temps de

tumulte (hutin) et de désordre. L'histoire ne s'arrête pas à ce règne:

elle a tort. Une clef des grands événements qui vont suivre est là. Le

contribuable est révolté. Il refuse son argent. Il faut veiller à la

dépense: on fera des économies sur la marine, dispendieuse de tout temps

et soignée par Philippe le Bel comme la condition de notre réussite. Les

ligues assiègent le jeune roi de réclamations insolentes. Toute l'oeuvre

politique et administrative des règnes précédents est en péril. Pour la

sauver, Louis X doit calmer les mécontents, plier la voile devant la

tempête. Il recourt même à la démagogie et sacrifie l'homme qui incarne

le dernier gouvernement, ce Le Portier, bras droit de Philippe le Bel,

qui est resté célèbre sous le nom d'Enguerrand de Marigny et qui était

l'objet d'une impopularité formidable parce qu'il n'avait pas résisté à

la tentation de s'enrichir. Peuple, bourgeois, barons, princes du sang

même, chacun regarda comme une vengeance personnelle la pendaison de ce

ministre roturier. «Mais, en mourant, dit très bien Michelet, il laisse

à la royauté qui le frappe ses instruments de puissance, au peuple qui

le maudit des institutions d'ordre et de paix.» Plus tard, ce serviteur

du pays sera réhabilité. Sa mise à mort avait été une diversion. Elle a

peut-être empêché que de plus graves dommages fussent causés à l'oeuvre

du roi dont il avait été le collaborateur.

Le pauvre Louis Hutin, voué à d'ingrates besognes, n'a guère laissé que

ce nom bizarre et une célèbre ordonnance pour l'affranchissement des

serfs de son domaine. Les deux ans de son règne ne sont pas à négliger,

bien que sa mort, tôt venue, ait compté plus que sa vie. Pour la

première fois depuis trois cents ans, un Capétien disparaissait sans

laisser de fils. A qui la couronne irait-elle? Il n'y avait pas de lois

constitutives du royaume. Née de l'élection, d'une sorte de consulat à

vie devenu héréditaire, la monarchie n'avait pas de statut. L'usage, le

bon sens suppléaient. Il eût été absurde qu'une femme pût porter la

France en dot à un étranger. Déjà il était de règle que tout apanage

retournât à la couronne à défaut d'héritier mâle et la royauté, par

cette exception, échappait aux règles féodales. C'est pourquoi la

couronne passa sans encombres, non à la fille que laissait Louis Hutin,

mais à son frère, le deuxième fils de Philippe le Bel, Philippe le Long.

Il ne vint d'opposition que de quelques grands féodaux et des princes de

Valois qui ne devaient pas tarder à profiter de cette règle, comme

héritiers de France, et à la trouver fort raisonnable. Cette opposition

fut promptement écartée par l'assemblée des notables qui fut convoquée à

Paris. Chose curieuse: on éprouva le besoin de donner une base juridique

à la succession de mâle en mâle dont tout le monde reconnaissait

l'utilité, et l'on alla chercher, pour justifier une loi naturelle, je

ne sais quelle loi des Francs Saliens, d'où le nom baroque de loi

salique. La France était décidément un pays de juristes et de

grammairiens.

Quelle qu'en fût la base, une règle était posée et elle serait

salutaire. Nous savons ce qu'a donné la succession dans la ligne

masculine. Nous ne savons pas ce qui fût advenu de la France si, comme

en d'autres pays, la couronne avait pu être portée dans la ligne

féminine. Cette fois l'hérédité était bien établie. Ce qui est

remarquable encore, c'est que personne ne pensa à rappeler les origines

électives de la royauté. La raison décisive en faveur de Philippe le

Long eût été qu'en 987 on n'aurait jamais songé à élire une femme. On

n'en parla même pas, tant le principe héréditaire était enraciné.

Philippe V ne régna guère plus que son frère aîné. Comme lui il voulut

en finir avec le «hutin». Si peu que la succession de son frère lui eût

été contestée, Philippe se méfiait. Il voulut de l'ordre partout, brisa

les ligues en s'appuyant sur les bonnes villes et sur l'Université de

Paris, courut sus à un nouveau soulèvement de Pastoureaux. Lui aussi

mourut jeune et sans laisser de fils, en 1322. Cette fois, la couronne

passa sans plus de difficulté à son frère Charles, surnommé le Bel,

comme son père, et qui eut soin, étant le premier Capétien qui s'appelât

Charles, de prendre le numéro quatre pour se rattacher à la lignée de

Charlemagne, de même que le premier Louis avait pris le numéro six pour

attester la même filiation.

Charles le Bel, comme ses frères, fut occupé à la police du royaume et

il eut la main rude. On pendit quelques financiers: le peuple, après

chaque règne, réclamait ces holocaustes. Quelques brigands féodaux

furent aussi condamnés à mort. Ces choses se passaient tandis que

l'Angleterre et l'Allemagne étaient en révolution. En Angleterre, le roi

Edouard II, déposé, était tué dans sa prison, car le régicide n'est pas

nouveau. Charles profita de ce désordre chez les Anglais pour mettre la

Guyenne sous séquestre. En Allemagne, l'empereur, un Bavarois, était

contesté, excommunié. Ses adversaires sollicitèrent l'aide du roi de

France et lui offrirent même la couronne impériale. Il fallait, pour que

la France fût en sécurité, ces divisions chez nos voisins.

Malheureusement elles ne dureront pas.

Charles le Bel, à son tour, mourut de bonne heure, en 1328. Comme ses

frères encore, il ne laissait qu'une fille. La reine attendait un

deuxième enfant. Charles désigna son cousin germain Philippe de Valois

pour la régence. Mais la reine mit au monde une autre fille. Le régent,

du fait, devint roi. La loi salique, la transmission de la couronne de

mâle en mâle par ordre héréditaire, s'appliquait d'elle-même.

Une assemblée, semblable à celle qui avait jadis élu Hugues Capet,

approuva, sur l'avis conforme des juristes. L'avènement de la branche

cadette se passa donc aussi bien que possible. Il n'en est pas moins

vrai qu'il y avait eu discussion, et dans un temps où les Français

n'étaient pas très portés à respecter le pouvoir. Sans doute il ne

s'éleva qu'une réclamation, celle d'Edouard III, petit-fils de Philippe

le Bel par sa mère Isabeau. La réclamation fut écartée pour diverses

raisons dont la majeure fut «qu'en France on ne voulait pas être sujet

du roi d'Angleterre». Mais la revendication d'Edouard servirait bientôt

de prétexte au besoin d'expansion du peuple anglais. Dans ce conflit,

par lequel le royaume de France sera mis tout près de sa fin, l'ennemi

ne manquera pas d'attaquer les titres de Philippe VI que les Flamands

appelleront le «roi trouvé» et les Anglais: l'usurpateur. Quelque chose

en restera, un certain discrédit qui sera manifeste dans la

quasi-révolution d'Etienne Marcel. Si peu que la monarchie française

soit contestée, elle l'est: Charles le Mauvais n'eût pas été possible au

siècle précédent. Dans ces fâcheuses circonstances, où la fortune

abandonne pour la première fois les Capétiens, il y a le germe des

prochaines calamités.

Histoire de France · 第 15 / 50 题