Le dixième siècle est probablement le plus atroce de notre histoire.
Tout ce qu'on avait vu à la chute de Rome et pendant l'agonie des
Mérovingiens fut dépassé. Seule, la lutte de tous les jours, la
nécessité de vivre, qui ne laisse même plus de temps pour les regrets,
empêcha les hommes de tomber dans le désespoir. Avec la décadence de
l'autorité carolingienne, les calamités recommençaient. Au Sud, les
Sarrasins avaient reparu. Et puis un autre fléau était venu: les
Normands, qui, après avoir pillé les côtes, s'enhardissaient,
remontaient les fleuves, brûlaient les villes et dévastaient le pays.
L'impuissance des Carolingiens à repousser ces envahisseurs hâta la
dissolution générale. Désormais, le peuple cessa de compter sur le roi.
Le pouvoir royal devint fictif. L'Etat est en faillite. Personne ne lui
obéit plus. On cherche protection où l'on peut.
Alors les hauts fonctionnaires se rendent indépendants. Le système
féodal, que Charlemagne avait régularisé et discipliné, s'affranchit et
produit un pullulement de souverainetés. L'autorité publique s'est
évanouie: c'est le chaos social et politique. Plus de Francie ni de
France. Cent, mille autorités locales, au hasard des circonstances,
prennent le pouvoir. Le gouverneur de province, le gouverneur de canton,
le duc, le comte, de moindres personnages, s'établissent dans leurs
charges, les lèguent à leurs enfants, se comportent en vrais souverains.
C'est comme si, de nos jours, des commandants de corps d'armée, des
préfets, des sous-préfets devenaient héréditaires. Ailleurs, ce furent
des évêques, des abbés qui recueillirent la succession de l'Etat tombé
dans l'impuissance. Telle fut l'origine des seigneureries
ecclésiastiques.
Ce serait une erreur de croire que les populations eussent été hostiles
à ce morcellement de la souveraineté. Tout ce qu'elles demandaient,
c'étaient des défenseurs. La féodalité, issue du vieux patronat, fondée
sur la réciprocité des services, naissait de l'anarchie et du besoin
d'un gouvernement, comme aux temps de l'humanité primitive.
Représentons-nous des hommes dont la vie était menacée tous les jours,
qui fuyaient les pirates normands et les bandits de toute espèce, dont
les maisons étaient brûlées et les terres ravagées. Dès qu'un individu
puissant et vigoureux s'offrait pour protéger les personnes et les
biens, on était trop heureux de se livrer à lui, jusqu'au servage,
préférable à une existence de bête traquée. De quel prix était la
liberté quand la ruine et la mort menaçaient à toute heure et partout?
En rendant des services, dont le plus apprécié était la défense de la
sécurité publique, le seigneur féodal légitima son usurpation. Parfois
même il promettait des garanties particulières à ceux qui
reconnaissaient son autorité. Par là dura l'esprit des franchises
provinciales et municipales, destinées à une renaissance prochaine.
Tout cela se fit peu à peu, spontanément, sans méthode, avec la plus
grande diversité. Ainsi naquit une multitude de monarchies locales
fondées sur un consentement donné par la détresse. Les abus de la
féodalité ne furent sentis que plus tard, quand les conditions eurent
changé, quand l'ordre commença à revenir, et les abus ne s'en
développèrent aussi qu'à la longue, la valeur du service ayant diminué
et le prix qu'on le payait étant resté le même. C'est ce que nous voyons
de nos jours pour le régime capitaliste. Qui se souvient des premiers
actionnaires qui ont risqué leur argent pour construire des chemins de
fer? A ce moment-là, ils ont été indispensables. Depuis, par voie
d'héritage ou d'acquisition, leurs droits ont passé à d'autres qui ont
l'air de parasites. Il en fut de même des droits féodaux et des charges
qu'ils avaient pour contre-partie. Transformés, usés par les siècles,
les droits féodaux n'ont disparu tout à fait qu'en 1789, ce qui laisse
une belle marge au capitalisme de notre temps. Mais, de même que la
création des chemins de fer par des sociétés privées fut saluée comme un
progrès, ce fut un progrès, au dixième siècle, de vivre à l'abri d'un
château fort. Les donjons abattus plus tard avec rage avaient été
construits d'abord avec le zèle qu'on met à élever des fortifications
contre l'ennemi.
Cependant deux conséquences allaient sortir de la féodalité: en premier
lieu, un très grave danger pour l'avenir de la France. L'unité était
détruite. Ce qui se formait un peu partout, c'étaient des Etats. Du plus
grand au plus petit, chacun s'était installé dans son domaine comme dans
une propriété privée. De là tant de guerres de voisin à voisin. Et puis,
par héritage ou par mariage, des provinces entières pouvaient aller à
des étrangers. Ce fut la cause, l'occasion ou le prétexte de beaucoup
d'autres guerres et, en particulier, de la guerre de Cent ans. D'autre
part, ces Etats s'étaient formés naturellement aux endroits indiqués par
la géographie, ceux où les hommes avaient une communauté d'intérêts,
l'habitude de se fréquenter et de vivre ensemble, parfois de vieilles
traditions héritées des tribus gauloises. Pour ces raisons,
quelques-unes des nouvelles dynasties enfoncèrent de fortes racines dans
certaines provinces. C'est ce qui mit le remède à côté du mal: une de
ces familles deviendrait un jour assez forte pour se placer au-dessus
des autres et pour reconstituer l'unité française dont l'idée s'était
obscurcie sans être jamais tout à fait morte.
Durant cet épouvantable chaos du dixième siècle, il est curieux
d'observer avec quelle peine les institutions meurent et combien les
nouvelles sont lentes à grandir. Les Carolingiens avaient beau rester
soumis à l'élection ou au simulacre de l'élection, Pépin le Bref ayant
été prince élu, ils avaient beau avoir perdu l'estime publique, au point
d'être déposés comme il advint à Charles le Gros pour son incapacité et
sa lâcheté, ils gardaient ce prestige de la légitimité par lequel
s'étaient prolongés les Mérovingiens. Et, d'autre part, l'ascension de
la famille qui était destinée à les remplacer fut lente. Parmi ces
souverainetés locales qui avaient poussé partout, il en était de plus
importantes que les autres. Ducs de France et de Bourgogne, comtes de
Flandre et de Toulouse: ce sont les grands feudataires. Ils mettent en
échec la royauté carolingienne. Ils sont vis-à-vis d'elle comme de
grands électeurs indociles. Ils lui parlent un langage républicain. Ils
lui disent que «la loi se fait par la constitution du roi et le
consentement du peuple». Le droit, la justice, la liberté sont invoqués
contre la monarchie. Cependant les plus habiles et les plus puissants de
ces chefs fondent un Etat pour assurer leur domination personnelle et
ils aperçoivent la possibilité de se mettre à la place des Carolingiens.
C'est pourquoi le principe de l'élection triomphe: il affaiblit la
royauté et il autorise toutes les ambitions. Plus tard, la royauté
allemande restera soumise au régime électif tandis que la nouvelle
monarchie française se fortifiera par l'hérédité.
On ne s'explique pas le succès de la maison capétienne si l'on ne tient
pas compte de ces conditions politiques. Mais, comme les Carolingiens,
les Capétiens devront leur fortune aux services qu'ils ont rendus.
Robert le Fort, le vrai fondateur de la maison, s'est battu dix ans
contre les Normands et il est mort au champ d'honneur. Robert le Fort
était certainement un homme nouveau, d'origine modeste puisque la
légende lui donne pour père un boucher. Son fils Eudes défend
héroïquement Paris contre les mêmes adversaires, tandis que Charles le
Gros se couvre de honte. Charles le Gros déposé, Eudes est candidat à
une sorte de consulat à vie. Le duc de France fut élu à Compiègne en
888. Il faudra encore cent ans pour qu'un autre Robertinien, un autre
duc de France devienne vraiment roi. Eudes, après avoir essayé d'étendre
son autorité, comprit que les temps n'étaient pas mûrs. Une opposition
légitimiste subsistait dans l'Est. Un descendant de Charlemagne la
ralliait et les petits princes qu'alarmait la nouvelle grandeur du duc
de France, leur égal de la veille, soutenaient le Carolingien pour se
consolider eux-mêmes. Eudes trouva meilleur de ne pas s'entêter. Il
réservait l'avenir. Il se réconcilia avec Charles le Simple et transigea
avec lui: à sa mort, le Carolingien prendrait sa succession et
retrouverait son trône. Cette restauration eut lieu en effet et ce fut
une partie politique habilement jouée. Sans la prudence et la
perspicacité d'Eudes, il est probable que les ducs de France eussent été
écrasés par une coalition.
Pendant près d'un siècle, ils vont préparer leur accession au trône.
Nous ne sommes pas assez habitués à penser au temps et au concours de
circonstances qu'il a fallu pour amener les grands événements de
l'histoire. Presque rien de grand ne se fait vite. Il faut vaincre des
traditions, des intérêts. Et il faut aussi pouvoir durer. Si les
Robertiniens, descendants de Robert le Fort, ne s'étaient maintenus
solidement dans leurs domaines, si la mort était venue frapper leur
famille comme elle a frappé, par exemple, la famille de Louis XIV, il
n'y aurait pas eu de monarchie capétienne. Et les témoins de la longue
rivalité qui mit aux prises les Robertiniens et les Carolingiens ne
pouvaient savoir non plus de quel côté pencherait la balance. Un moment,
il fut permis de croire que l'héritier de Charlemagne l'emporterait. A
force de patience, à force d'attendre le moment sûr, les Robertiniens
avaient failli tout gâter. Hugues le Grand se contentait de protéger les
Carolingiens, de les faire rois, comme les Pipinnides, autrefois,
s'étaient abrités derrière les Mérovingiens fainéants. Quand ce faiseur
de rois mourut, le Carolingien, Lothaire, était un enfant, mais cet
enfant allait être un homme ambitieux et actif.
Hugues le Grand était mort en 956. Il laissait son duché à Hugues Capet.
Il s'en fallait de beaucoup que celui-ci n'eût qu'à prendre la couronne
royale. Avec Lothaire, la vieille dynastie se ranime. Lothaire veut
ressaisir l'autorité, reconquérir son royaume. Il retrouve son prestige
en délivrant Paris d'une invasion allemande. S'il eût vécu davantage,
qui sait s'il n'étouffait pas la chance des Capétiens? Il mourut,
quelques-uns disent empoisonné, en 986. Son fils Louis ne régna qu'un an
et fut tué dans un accident de chasse. Il n'y avait plus de Carolingien
qu'un lointain collatéral, Charles de Lorraine. Hugues Capet tenait
l'occasion que sa famille attendait depuis la mort d'Eudes, et lui-même
depuis trente années.
L'affaire n'allait pas toute seule. Hugues trouva heureusement un allié.
Adalbéron, archevêque de Reims, avait eu de graves difficultés avec
Lothaire qui l'avait accusé de trahison. Son procès durait encore.
Hugues fit proclamer son innocence à l'assemblée de Senlis, et, séance
tenante, Adalbéron, acquitté, proposa que le duc de France fût nommé roi
à titre provisoire. Une autre assemblée fut convoquée à Senlis pour
l'élection définitive. Adalbéron soutint que Charles de Lorraine n'avait
pas de droits au trône pour diverses raisons dont la plus importante fut
qu'il était vassal du roi de Germanie. Ainsi Hugues Capet fut élu en
qualité de prince national (987).
Car ce fut bien une élection. Hugues s'était assuré des voix et
Adalbéron l'avait présenté comme le candidat le meilleur, celui qui
serait le «défenseur de la chose publique et des choses privées». Hugues
ne négligea aucune chance, aucun argument, aucun moyen. Il y avait
d'ailleurs une centaine d'années que la couronne était devenue élective
non seulement en France mais en Lotharingie, en Italie et en Allemagne
où elle devait le rester: on avait acquis la pratique de ces élections.
Cependant celle de Hugues fut loin d'être unanime. Plusieurs des grands
feudataires, les comtes de Flandre, de Troyes, de Toulouse, le duc
d'Aquitaine et quelques archevêques ne la reconnurent pas. Il était
clair que la nouvelle dynastie aurait de longues luttes à soutenir avant
de reconstituer l'unité du royaume.
Née du régime féodal, la royauté capétienne en avait le faible et le
fort. Le faible, c'était que la France restait divisée en souverainetés
multiples. Le fort, c'était que les Capétiens, ducs héréditaires dans
leurs domaines de l'Ile-de-France, suzerains dans le Maine, la Touraine,
l'Anjou, étaient solidement installés au coeur du pays. Ils n'auraient
plus qu'à s'affranchir de l'élection pour s'étendre et se développer, ce
qui se fit de la manière la plus simple du monde. Hugues Capet ayant
tout de suite associé au trône son fils aîné, l'élection du successeur
eut lieu du vivant du roi. Elle ne fut plus qu'un simulacre qui ne
comportait aucun risque. Il avait donc fallu plus de cinq cents ans pour
que l'usage absurde des partages fût abandonné et il fallut encore de
longues années avant que le principe héréditaire triomphât tout à fait
du principe électif. La succession de mâle en mâle par ordre de
primogéniture, conquête inaperçue des contemporains, allait permettre de
refaire la France.
Le bon sens des Capétiens, qui devait être, à de rares exceptions près,
la qualité dominante de leur race, ne serait pas moins utile à cette
oeuvre de longue haleine. Rendre service: c'était la devise de la maison
depuis Robert le Fort. Avancer pas à pas, prudemment, consolider chaque
progrès, compter les deniers, se garder des ambitions excessives, des
entreprises chimériques, ce fut son autre trait, avec un sentiment
d'honorabilité bourgeoise plus que princière et le goût de
l'administration. La France sensée, équilibrée, se reconnut dans cette
famille qui aimait son métier et qui avait le don de s'instruire par
l'expérience. Il semble que les Capétiens aient eu devant les yeux les
fautes de leurs prédécesseurs pour ne pas les recommencer. Les
descendants de Charlemagne, de Charles le Chauve à Lothaire, s'étaient
épuisés à reconstituer l'Empire. Ce fut également la manie des empereurs
germaniques. Les Capétiens étaient des réalistes. Ils se rendaient un
compte exact de leurs forces. Ils se gardèrent à leurs débuts
d'inquiéter personne.
La race de Hugues Capet, après avoir mis trois générations à prendre la
couronne, régnera pendant huit siècles. L'avenir de la France est assuré
par l'avènement de la monarchie nationale. A cette date de 987,
véritablement la plus importante de notre histoire, il y a déjà plus de
mille ans que César a conquis la Gaule. Entre la conquête romaine et la
fondation de la monarchie française, il s'est écoulé plus de temps, il
s'est passé peut-être plus d'événements que de 987 à nos jours. Au cours
de ces mille années, nous avons vu que la France a failli plusieurs fois
disparaître. Comme il s'en est fallu de peu que nous ne fussions pas
Français!
La nouvelle dynastie était elle-même bien fragile: quand Hugues mourut,
il venait tout juste de faire reconnaître son titre de roi par les
grands feudataires, titre qui ne lui donnait sur eux qu'une supériorité
morale. Il avait même dû défendre son domaine contre ses voisins. Ces
guerres de province à province et de clocher à clocher étaient une des
désolations de l'anarchie féodale. Au comte de Périgord qui s'était
emparé de sa ville de Tours, Hugues ayant fait demander par un héraut:
«Qui t'a fait comte?» s'entendit répondre: «Qui t'a fait roi?» Les
Robertiniens avaient mis cent ans à s'élever au trône. Il leur faudra
encore cent ans pour qu'ils soient tout à fait solides. Supposons chez
les descendants de Hugues des morts imprévues et prématurées, qui
auraient remis la couronne au hasard de l'élection, supposons de trop
longs règnes achevés dans la faiblesse sénile, le roi vieillard perdant
le contact avec ses contemporains et sa longévité troublant l'ordre
régulier des générations: la maison capétienne disparaissait. En tout
cas elle n'eût pas déployé ses qualités. A tous les égards, son succès
tient à ce qu'elle a été d'accord avec les lois de la nature.
La France avait l'instrument politique de son relèvement. Mais quelle
longue tâche à remplir! Les Capétiens n'allaient pas, d'un coup de
baguette magique, guérir les effets de l'anarchie. Le territoire
national restait morcelé: il faudra des siècles pour le reprendre aux
souverainetés locales. Et l'absence de gouvernement régulier avait causé
bien d'autres maux qui, eux non plus, ne seraient pas guéris en un jour.
L'écroulement de la Monarchie carolingienne avait produit les effets
d'une révolution. Presque tout le capital de la civilisation s'y était
englouti. Les famines, les épidémies se prolongèrent jusqu'au siècle
suivant. Les conditions de la vie étaient devenues si terribles qu'elles
ont donné naissance à la légende d'après laquelle les hommes de ce
temps-là auraient attendu la fin du monde, et, croyant que l'an 1000 ne
pouvait être dépassé, auraient, dans une sorte de folie collective,
renoncé au travail et à l'effort. On a exagéré, on a généralisé
abusivement quelques passages de vieilles chroniques. La vie ne fut
interrompue nulle part. Mais les hommes avaient beaucoup souffert. Il en
resta un grand mouvement mystique, tout un renouveau de l'esprit
religieux. L'Eglise en profita pour imposer les règles qui limitaient
les guerres privées et le brigandage: ce fut la trêve de Dieu. En même
temps, la chevalerie était instituée. Les devoirs de l'homme d'armes,
l'honneur du soldat: ces idées étaient en germe dans la féodalité,
fondée sur l'idée de protection. L'Eglise les exalta et les codifia.
Bientôt ce renouveau de la vie spirituelle donnera naissance aux
Croisades, dérivatif puissant, par lequel l'Occident, depuis trop
longtemps replié sur lui-même, enfermé dans les horizons bornés de sa
misère matérielle et politique, préparera sa renaissance en reprenant
contact avec le monde méditerranéen et l'Orient, avec les vestiges de
l'antiquité et d'une civilisation qui ne s'oubliait pas.