LA RÉVOLUTION DE 987 ET L'AVÈNEMENT DES CAPÉTIENS

Le dixième siècle est probablement le plus atroce de notre histoire.

Tout ce qu'on avait vu à la chute de Rome et pendant l'agonie des

Mérovingiens fut dépassé. Seule, la lutte de tous les jours, la

nécessité de vivre, qui ne laisse même plus de temps pour les regrets,

empêcha les hommes de tomber dans le désespoir. Avec la décadence de

l'autorité carolingienne, les calamités recommençaient. Au Sud, les

Sarrasins avaient reparu. Et puis un autre fléau était venu: les

Normands, qui, après avoir pillé les côtes, s'enhardissaient,

remontaient les fleuves, brûlaient les villes et dévastaient le pays.

L'impuissance des Carolingiens à repousser ces envahisseurs hâta la

dissolution générale. Désormais, le peuple cessa de compter sur le roi.

Le pouvoir royal devint fictif. L'Etat est en faillite. Personne ne lui

obéit plus. On cherche protection où l'on peut.

Alors les hauts fonctionnaires se rendent indépendants. Le système

féodal, que Charlemagne avait régularisé et discipliné, s'affranchit et

produit un pullulement de souverainetés. L'autorité publique s'est

évanouie: c'est le chaos social et politique. Plus de Francie ni de

France. Cent, mille autorités locales, au hasard des circonstances,

prennent le pouvoir. Le gouverneur de province, le gouverneur de canton,

le duc, le comte, de moindres personnages, s'établissent dans leurs

charges, les lèguent à leurs enfants, se comportent en vrais souverains.

C'est comme si, de nos jours, des commandants de corps d'armée, des

préfets, des sous-préfets devenaient héréditaires. Ailleurs, ce furent

des évêques, des abbés qui recueillirent la succession de l'Etat tombé

dans l'impuissance. Telle fut l'origine des seigneureries

ecclésiastiques.

Ce serait une erreur de croire que les populations eussent été hostiles

à ce morcellement de la souveraineté. Tout ce qu'elles demandaient,

c'étaient des défenseurs. La féodalité, issue du vieux patronat, fondée

sur la réciprocité des services, naissait de l'anarchie et du besoin

d'un gouvernement, comme aux temps de l'humanité primitive.

Représentons-nous des hommes dont la vie était menacée tous les jours,

qui fuyaient les pirates normands et les bandits de toute espèce, dont

les maisons étaient brûlées et les terres ravagées. Dès qu'un individu

puissant et vigoureux s'offrait pour protéger les personnes et les

biens, on était trop heureux de se livrer à lui, jusqu'au servage,

préférable à une existence de bête traquée. De quel prix était la

liberté quand la ruine et la mort menaçaient à toute heure et partout?

En rendant des services, dont le plus apprécié était la défense de la

sécurité publique, le seigneur féodal légitima son usurpation. Parfois

même il promettait des garanties particulières à ceux qui

reconnaissaient son autorité. Par là dura l'esprit des franchises

provinciales et municipales, destinées à une renaissance prochaine.

Tout cela se fit peu à peu, spontanément, sans méthode, avec la plus

grande diversité. Ainsi naquit une multitude de monarchies locales

fondées sur un consentement donné par la détresse. Les abus de la

féodalité ne furent sentis que plus tard, quand les conditions eurent

changé, quand l'ordre commença à revenir, et les abus ne s'en

développèrent aussi qu'à la longue, la valeur du service ayant diminué

et le prix qu'on le payait étant resté le même. C'est ce que nous voyons

de nos jours pour le régime capitaliste. Qui se souvient des premiers

actionnaires qui ont risqué leur argent pour construire des chemins de

fer? A ce moment-là, ils ont été indispensables. Depuis, par voie

d'héritage ou d'acquisition, leurs droits ont passé à d'autres qui ont

l'air de parasites. Il en fut de même des droits féodaux et des charges

qu'ils avaient pour contre-partie. Transformés, usés par les siècles,

les droits féodaux n'ont disparu tout à fait qu'en 1789, ce qui laisse

une belle marge au capitalisme de notre temps. Mais, de même que la

création des chemins de fer par des sociétés privées fut saluée comme un

progrès, ce fut un progrès, au dixième siècle, de vivre à l'abri d'un

château fort. Les donjons abattus plus tard avec rage avaient été

construits d'abord avec le zèle qu'on met à élever des fortifications

contre l'ennemi.

Cependant deux conséquences allaient sortir de la féodalité: en premier

lieu, un très grave danger pour l'avenir de la France. L'unité était

détruite. Ce qui se formait un peu partout, c'étaient des Etats. Du plus

grand au plus petit, chacun s'était installé dans son domaine comme dans

une propriété privée. De là tant de guerres de voisin à voisin. Et puis,

par héritage ou par mariage, des provinces entières pouvaient aller à

des étrangers. Ce fut la cause, l'occasion ou le prétexte de beaucoup

d'autres guerres et, en particulier, de la guerre de Cent ans. D'autre

part, ces Etats s'étaient formés naturellement aux endroits indiqués par

la géographie, ceux où les hommes avaient une communauté d'intérêts,

l'habitude de se fréquenter et de vivre ensemble, parfois de vieilles

traditions héritées des tribus gauloises. Pour ces raisons,

quelques-unes des nouvelles dynasties enfoncèrent de fortes racines dans

certaines provinces. C'est ce qui mit le remède à côté du mal: une de

ces familles deviendrait un jour assez forte pour se placer au-dessus

des autres et pour reconstituer l'unité française dont l'idée s'était

obscurcie sans être jamais tout à fait morte.

Durant cet épouvantable chaos du dixième siècle, il est curieux

d'observer avec quelle peine les institutions meurent et combien les

nouvelles sont lentes à grandir. Les Carolingiens avaient beau rester

soumis à l'élection ou au simulacre de l'élection, Pépin le Bref ayant

été prince élu, ils avaient beau avoir perdu l'estime publique, au point

d'être déposés comme il advint à Charles le Gros pour son incapacité et

sa lâcheté, ils gardaient ce prestige de la légitimité par lequel

s'étaient prolongés les Mérovingiens. Et, d'autre part, l'ascension de

la famille qui était destinée à les remplacer fut lente. Parmi ces

souverainetés locales qui avaient poussé partout, il en était de plus

importantes que les autres. Ducs de France et de Bourgogne, comtes de

Flandre et de Toulouse: ce sont les grands feudataires. Ils mettent en

échec la royauté carolingienne. Ils sont vis-à-vis d'elle comme de

grands électeurs indociles. Ils lui parlent un langage républicain. Ils

lui disent que «la loi se fait par la constitution du roi et le

consentement du peuple». Le droit, la justice, la liberté sont invoqués

contre la monarchie. Cependant les plus habiles et les plus puissants de

ces chefs fondent un Etat pour assurer leur domination personnelle et

ils aperçoivent la possibilité de se mettre à la place des Carolingiens.

C'est pourquoi le principe de l'élection triomphe: il affaiblit la

royauté et il autorise toutes les ambitions. Plus tard, la royauté

allemande restera soumise au régime électif tandis que la nouvelle

monarchie française se fortifiera par l'hérédité.

On ne s'explique pas le succès de la maison capétienne si l'on ne tient

pas compte de ces conditions politiques. Mais, comme les Carolingiens,

les Capétiens devront leur fortune aux services qu'ils ont rendus.

Robert le Fort, le vrai fondateur de la maison, s'est battu dix ans

contre les Normands et il est mort au champ d'honneur. Robert le Fort

était certainement un homme nouveau, d'origine modeste puisque la

légende lui donne pour père un boucher. Son fils Eudes défend

héroïquement Paris contre les mêmes adversaires, tandis que Charles le

Gros se couvre de honte. Charles le Gros déposé, Eudes est candidat à

une sorte de consulat à vie. Le duc de France fut élu à Compiègne en

888. Il faudra encore cent ans pour qu'un autre Robertinien, un autre

duc de France devienne vraiment roi. Eudes, après avoir essayé d'étendre

son autorité, comprit que les temps n'étaient pas mûrs. Une opposition

légitimiste subsistait dans l'Est. Un descendant de Charlemagne la

ralliait et les petits princes qu'alarmait la nouvelle grandeur du duc

de France, leur égal de la veille, soutenaient le Carolingien pour se

consolider eux-mêmes. Eudes trouva meilleur de ne pas s'entêter. Il

réservait l'avenir. Il se réconcilia avec Charles le Simple et transigea

avec lui: à sa mort, le Carolingien prendrait sa succession et

retrouverait son trône. Cette restauration eut lieu en effet et ce fut

une partie politique habilement jouée. Sans la prudence et la

perspicacité d'Eudes, il est probable que les ducs de France eussent été

écrasés par une coalition.

Pendant près d'un siècle, ils vont préparer leur accession au trône.

Nous ne sommes pas assez habitués à penser au temps et au concours de

circonstances qu'il a fallu pour amener les grands événements de

l'histoire. Presque rien de grand ne se fait vite. Il faut vaincre des

traditions, des intérêts. Et il faut aussi pouvoir durer. Si les

Robertiniens, descendants de Robert le Fort, ne s'étaient maintenus

solidement dans leurs domaines, si la mort était venue frapper leur

famille comme elle a frappé, par exemple, la famille de Louis XIV, il

n'y aurait pas eu de monarchie capétienne. Et les témoins de la longue

rivalité qui mit aux prises les Robertiniens et les Carolingiens ne

pouvaient savoir non plus de quel côté pencherait la balance. Un moment,

il fut permis de croire que l'héritier de Charlemagne l'emporterait. A

force de patience, à force d'attendre le moment sûr, les Robertiniens

avaient failli tout gâter. Hugues le Grand se contentait de protéger les

Carolingiens, de les faire rois, comme les Pipinnides, autrefois,

s'étaient abrités derrière les Mérovingiens fainéants. Quand ce faiseur

de rois mourut, le Carolingien, Lothaire, était un enfant, mais cet

enfant allait être un homme ambitieux et actif.

Hugues le Grand était mort en 956. Il laissait son duché à Hugues Capet.

Il s'en fallait de beaucoup que celui-ci n'eût qu'à prendre la couronne

royale. Avec Lothaire, la vieille dynastie se ranime. Lothaire veut

ressaisir l'autorité, reconquérir son royaume. Il retrouve son prestige

en délivrant Paris d'une invasion allemande. S'il eût vécu davantage,

qui sait s'il n'étouffait pas la chance des Capétiens? Il mourut,

quelques-uns disent empoisonné, en 986. Son fils Louis ne régna qu'un an

et fut tué dans un accident de chasse. Il n'y avait plus de Carolingien

qu'un lointain collatéral, Charles de Lorraine. Hugues Capet tenait

l'occasion que sa famille attendait depuis la mort d'Eudes, et lui-même

depuis trente années.

L'affaire n'allait pas toute seule. Hugues trouva heureusement un allié.

Adalbéron, archevêque de Reims, avait eu de graves difficultés avec

Lothaire qui l'avait accusé de trahison. Son procès durait encore.

Hugues fit proclamer son innocence à l'assemblée de Senlis, et, séance

tenante, Adalbéron, acquitté, proposa que le duc de France fût nommé roi

à titre provisoire. Une autre assemblée fut convoquée à Senlis pour

l'élection définitive. Adalbéron soutint que Charles de Lorraine n'avait

pas de droits au trône pour diverses raisons dont la plus importante fut

qu'il était vassal du roi de Germanie. Ainsi Hugues Capet fut élu en

qualité de prince national (987).

Car ce fut bien une élection. Hugues s'était assuré des voix et

Adalbéron l'avait présenté comme le candidat le meilleur, celui qui

serait le «défenseur de la chose publique et des choses privées». Hugues

ne négligea aucune chance, aucun argument, aucun moyen. Il y avait

d'ailleurs une centaine d'années que la couronne était devenue élective

non seulement en France mais en Lotharingie, en Italie et en Allemagne

où elle devait le rester: on avait acquis la pratique de ces élections.

Cependant celle de Hugues fut loin d'être unanime. Plusieurs des grands

feudataires, les comtes de Flandre, de Troyes, de Toulouse, le duc

d'Aquitaine et quelques archevêques ne la reconnurent pas. Il était

clair que la nouvelle dynastie aurait de longues luttes à soutenir avant

de reconstituer l'unité du royaume.

Née du régime féodal, la royauté capétienne en avait le faible et le

fort. Le faible, c'était que la France restait divisée en souverainetés

multiples. Le fort, c'était que les Capétiens, ducs héréditaires dans

leurs domaines de l'Ile-de-France, suzerains dans le Maine, la Touraine,

l'Anjou, étaient solidement installés au coeur du pays. Ils n'auraient

plus qu'à s'affranchir de l'élection pour s'étendre et se développer, ce

qui se fit de la manière la plus simple du monde. Hugues Capet ayant

tout de suite associé au trône son fils aîné, l'élection du successeur

eut lieu du vivant du roi. Elle ne fut plus qu'un simulacre qui ne

comportait aucun risque. Il avait donc fallu plus de cinq cents ans pour

que l'usage absurde des partages fût abandonné et il fallut encore de

longues années avant que le principe héréditaire triomphât tout à fait

du principe électif. La succession de mâle en mâle par ordre de

primogéniture, conquête inaperçue des contemporains, allait permettre de

refaire la France.

Le bon sens des Capétiens, qui devait être, à de rares exceptions près,

la qualité dominante de leur race, ne serait pas moins utile à cette

oeuvre de longue haleine. Rendre service: c'était la devise de la maison

depuis Robert le Fort. Avancer pas à pas, prudemment, consolider chaque

progrès, compter les deniers, se garder des ambitions excessives, des

entreprises chimériques, ce fut son autre trait, avec un sentiment

d'honorabilité bourgeoise plus que princière et le goût de

l'administration. La France sensée, équilibrée, se reconnut dans cette

famille qui aimait son métier et qui avait le don de s'instruire par

l'expérience. Il semble que les Capétiens aient eu devant les yeux les

fautes de leurs prédécesseurs pour ne pas les recommencer. Les

descendants de Charlemagne, de Charles le Chauve à Lothaire, s'étaient

épuisés à reconstituer l'Empire. Ce fut également la manie des empereurs

germaniques. Les Capétiens étaient des réalistes. Ils se rendaient un

compte exact de leurs forces. Ils se gardèrent à leurs débuts

d'inquiéter personne.

La race de Hugues Capet, après avoir mis trois générations à prendre la

couronne, régnera pendant huit siècles. L'avenir de la France est assuré

par l'avènement de la monarchie nationale. A cette date de 987,

véritablement la plus importante de notre histoire, il y a déjà plus de

mille ans que César a conquis la Gaule. Entre la conquête romaine et la

fondation de la monarchie française, il s'est écoulé plus de temps, il

s'est passé peut-être plus d'événements que de 987 à nos jours. Au cours

de ces mille années, nous avons vu que la France a failli plusieurs fois

disparaître. Comme il s'en est fallu de peu que nous ne fussions pas

Français!

La nouvelle dynastie était elle-même bien fragile: quand Hugues mourut,

il venait tout juste de faire reconnaître son titre de roi par les

grands feudataires, titre qui ne lui donnait sur eux qu'une supériorité

morale. Il avait même dû défendre son domaine contre ses voisins. Ces

guerres de province à province et de clocher à clocher étaient une des

désolations de l'anarchie féodale. Au comte de Périgord qui s'était

emparé de sa ville de Tours, Hugues ayant fait demander par un héraut:

«Qui t'a fait comte?» s'entendit répondre: «Qui t'a fait roi?» Les

Robertiniens avaient mis cent ans à s'élever au trône. Il leur faudra

encore cent ans pour qu'ils soient tout à fait solides. Supposons chez

les descendants de Hugues des morts imprévues et prématurées, qui

auraient remis la couronne au hasard de l'élection, supposons de trop

longs règnes achevés dans la faiblesse sénile, le roi vieillard perdant

le contact avec ses contemporains et sa longévité troublant l'ordre

régulier des générations: la maison capétienne disparaissait. En tout

cas elle n'eût pas déployé ses qualités. A tous les égards, son succès

tient à ce qu'elle a été d'accord avec les lois de la nature.

La France avait l'instrument politique de son relèvement. Mais quelle

longue tâche à remplir! Les Capétiens n'allaient pas, d'un coup de

baguette magique, guérir les effets de l'anarchie. Le territoire

national restait morcelé: il faudra des siècles pour le reprendre aux

souverainetés locales. Et l'absence de gouvernement régulier avait causé

bien d'autres maux qui, eux non plus, ne seraient pas guéris en un jour.

L'écroulement de la Monarchie carolingienne avait produit les effets

d'une révolution. Presque tout le capital de la civilisation s'y était

englouti. Les famines, les épidémies se prolongèrent jusqu'au siècle

suivant. Les conditions de la vie étaient devenues si terribles qu'elles

ont donné naissance à la légende d'après laquelle les hommes de ce

temps-là auraient attendu la fin du monde, et, croyant que l'an 1000 ne

pouvait être dépassé, auraient, dans une sorte de folie collective,

renoncé au travail et à l'effort. On a exagéré, on a généralisé

abusivement quelques passages de vieilles chroniques. La vie ne fut

interrompue nulle part. Mais les hommes avaient beaucoup souffert. Il en

resta un grand mouvement mystique, tout un renouveau de l'esprit

religieux. L'Eglise en profita pour imposer les règles qui limitaient

les guerres privées et le brigandage: ce fut la trêve de Dieu. En même

temps, la chevalerie était instituée. Les devoirs de l'homme d'armes,

l'honneur du soldat: ces idées étaient en germe dans la féodalité,

fondée sur l'idée de protection. L'Eglise les exalta et les codifia.

Bientôt ce renouveau de la vie spirituelle donnera naissance aux

Croisades, dérivatif puissant, par lequel l'Occident, depuis trop

longtemps replié sur lui-même, enfermé dans les horizons bornés de sa

misère matérielle et politique, préparera sa renaissance en reprenant

contact avec le monde méditerranéen et l'Orient, avec les vestiges de

l'antiquité et d'une civilisation qui ne s'oubliait pas.

Histoire de France · 第 13 / 50 题