GRANDEUR ET DÉCADENCE DES CAROLINGIENS

De tout temps la politique s'est faite avec des sentiments et avec des

idées. Et il a fallu, à toutes les époques, que les peuples, pour être

gouvernés, fussent consentants. Ce consentement ne manqua pas plus à la

deuxième dynastie qu'il n'avait manqué à la première. Il n'y eut pas

plus de conquête par l'une que par l'autre. Sous les Mérovingiens, les

Francs avaient été assimilés. Quand vinrent les Carolingiens,

l'assimilation était complète et la dynastie en formait elle-même la

preuve. On trouve dans la généalogie des nouveaux rois toutes les races,

toutes les provinces, l'Aquitaine et la Narbonnaise comme l'Austrasie.

Ils étaient la plus haute expression de leur temps et ils eurent pour

tâche de satisfaire les aspirations de leur siècle.

L'éclat que le nom de Charlemagne a laissé dans l'histoire suffit à

montrer à quel point ils réussirent. Pour les contemporains, ce règne

fut une renaissance; on s'épanouit dans la réaction qui avait mis fin à

l'anarchie de la dernière période mérovingienne. L'ordre était rétabli,

le pouvoir restauré. Depuis la chute de l'Empire romain, à laquelle il

faut toujours revenir, tant était puissante la nostalgie qu'avaient

laissée Rome et la paix romaine, deux idées avaient fini par se

confondre. C'était l'ordre romain, qui voulait dire civilisation et

sécurité, et c'était la religion chrétienne, devenue romaine à son tour.

Avec plus de ressources et dans de meilleures conditions, les

Carolingiens recommençaient ce que Clovis avait tenté: reconstituer

l'empire d'Occident, inoubliable et brillant modèle, qui, malgré ses

vices et ses convulsions, avait laissé un regret qui ne s'effaçait pas.

Les débuts de la nouvelle monarchie furent extraordinairement heureux et

ressemblent d'une façon singulière, mais en plus grand, aux débuts de

Clovis. Les Carolingiens savaient ce qu'ils voulaient. Pas une

hésitation, pas une faute dans leur marche. A sa mort, en 767, Pépin a

pacifié et réuni la Gaule entière, y compris l'indocile Aquitaine. Les

derniers Arabes restés en Provence et en Narbonnaise ont repassé les

Pyrénées. Loin que le pays soit exposé aux invasions, barbares et

infidèles se mettent sur la défensive. Et voilà que le pape, menacé dans

Rome par les Lombards, abandonné par l'empereur de Constantinople qui

penche déjà vers le schisme, a demandé la protection du roi des Francs.

Alors se noue un lien particulier entre la papauté et la France. Pépin

constitue et garantit le pouvoir temporel des papes. Par là il assure la

liberté du pouvoir spirituel qui, dans la suite des temps, échappera à

la servitude de l'Empire germanique, et la France respirera tandis que

se dérouleront les luttes du Sacerdoce et de l'Empire. La religion

romaine ne pourra pas devenir l'instrument d'une domination européenne:

sauvegarde de notre indépendance nationale. Si Pépin n'a pu calculer

aussi loin, il savait du moins que, par cette alliance avec l'Eglise, il

affermissait sa dynastie à l'intérieur. Au dehors, la France devenait la

première des puissances catholiques, la «fille aînée de l'Eglise», et

c'était une promesse d'influence et d'expansion.

La nouvelle dynastie s'appuyait donc sur l'Eglise comme l'Eglise

s'appuyait sur elle. Etienne II avait renouvelé la consécration qu'il

avait donnée à Pépin. Il avait couronné lui-même le nouveau roi, et ce

couronnement, c'était un sacre. De plus le pape avait salué Pépin du

titre de patrice avec l'assentiment de l'empereur d'Orient qui se

désintéressait de l'Italie. L'union de l'Eglise et des Carolingiens

allait restaurer l'empire d'Occident, devenu l'empire de la chrétienté.

Empereur: ce fut le titre et le rôle de Charles, fils de Pépin, Charles

le Grand, _Carolus magnus_, Charlemagne. Encore a-t-il fallu, pour que

Charles fût grand, que son frère Carloman, avec lequel il avait partagé

les domaines de Pépin, mourût presque tout de suite. L'autre Carloman,

leur oncle, s'était jadis effacé devant son aîné. Sans ces heureuses

circonstances au début des deux règnes, on serait retombé dans les

divisions mérovingiennes, car déjà Charles et Carloman avaient peine à

s'entendre. L'Etat français ne sera vraiment fondé que le jour où le

pouvoir se transmettra de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Il

faudra attendre les Capétiens.

Cependant Charlemagne eut le bénéfice de l'unité. Il eut aussi celui de

la durée. Non seulement l'intelligence et la volonté du souverain

étaient supérieures, mais elles purent s'exercer avec suite pendant

quarante-cinq ans.

Dès qu'il fut le seul maître, en 771, Charlemagne se mit à l'oeuvre. Son

but? Continuer Rome, refaire l'Empire. En Italie, il bat le roi des

Lombards et lui prend la couronne de fer. Il passe à l'Espagne: c'est

son seul échec. Mais le désastre de Roncevaux, le cor de Roland, servent

sa gloire et sa légende: son épopée devient nationale. Surtout, sa

grande idée était d'en finir avec la Germanie, de dompter et de

civiliser ces barbares, de leur imposer la paix romaine. Sur les

cinquante-trois campagnes de son règne, dix-huit eurent pour objet de

soumettre les Saxons. Charlemagne alla plus loin que les légions, les

consuls et les empereurs de Rome n'étaient jamais allés. Il atteignit

jusqu'à l'Elbe. «Nous avons, disait-il fièrement, réduit le pays en

province selon l'antique coutume romaine.» Il fut ainsi pour l'Allemagne

ce que César avait été pour la Gaule. Mais la matière était ingrate et

rebelle. Witikind fut peut-être le héros de l'indépendance germanique,

comme Vercingétorix avait été le héros de l'indépendance gauloise. Le

résultat fut bien différent. On ne vit pas chez les Germains cet

empressement à adopter les moeurs du vainqueur qui avait fait la Gaule

romaine. Leurs idoles furent brisées, mais ils gardèrent leur langue et,

avec leur langue, leur esprit. Il fallut imposer aux Saxons la

civilisation et le baptême sous peine de mort tandis que les Gaulois

s'étaient latinisés par goût et convertis au christianisme par amour. La

Germanie a été civilisée et christianisée malgré elle, et le succès de

Charlemagne fut plus apparent que profond. Pour la «Francie», les

peuples d'Outre-Rhin, réfractaires à la latinité, restaient des voisins

dangereux, toujours poussés aux invasions. L'Allemagne revendique

Charlemagne comme le premier de ses grands souverains nationaux. C'est

un énorme contre-sens. Ses faux Césars n'ont jamais suivi l'idée

maîtresse, l'idée romaine de Charlemagne: une chrétienté unie.

Les contemporains s'abandonnèrent à l'illusion que la Germanie était

entrée dans la communauté chrétienne, acquise à la civilisation et

qu'elle cessait d'être dangereuse pour ses voisins de l'Ouest. Ils

furent un peu comme ceux des nôtres qui ont eu confiance dans le baptême

démocratique de l'Allemagne pour la réconcilier avec nous. Cependant

Charlemagne avait recommencé Marc-Aurèle et Trajan. Il avait protégé

l'Europe contre d'autres barbares, slaves et mongols. Sa puissance

s'étendait jusqu'au Danube. L'empire d'Occident était restauré comme il

l'avait voulu. Il ne lui manquait plus que la couronne impériale. Il la

reçut des mains du pape, en l'an 800, et les peuples, avec le nouvel

Auguste, crurent avoir renoué les âges. Restauration éphémère. Mais le

titre d'empereur gardera un tel prestige que, mille ans plus tard, c'est

encore celui que prendra Napoléon.

De l'Empire reconstitué, Charlemagne voulut être aussi le législateur.

Il organisa le gouvernement et la société; le premier il donna une forme

à la féodalité, née spontanément dans l'anarchie des siècles antérieurs

et qui, par conséquent, n'avait pas été une invention ni un apport des

envahisseurs germaniques. Lorsque l'Etat romain, puis l'Etat mérovingien

avaient été impuissants à maintenir l'ordre, les faibles, les petits

avaient cherché aide et protection auprès des plus forts et des plus

riches qui, en échange, avaient demandé un serment de fidélité. «Je te

nourrirai, je te défendrai, mais tu me serviras et tu m'obéiras.» Ce

contrat de seigneur à vassal était sorti de la nature des choses, de la

détresse d'un pays privé d'autorité et d'administration, désolé par les

guerres civiles. Les Carolingiens eux-mêmes avaient dû leur fortune à

leur qualité de puissants patrons qui possédaient une nombreuse

clientèle. L'idée de Charlemagne fut de régulariser ces engagements, de

les surveiller, d'en former une hiérarchie administrative et non

héréditaire, où entraient «des hommes de rien» et dont le chef suprême

serait l'empereur. Charlemagne voyait bien que la féodalité avait déjà

des racines trop fortes pour être supprimée par décret. Il voyait aussi

qu'elle pourrait devenir dangereuse et provoquer le morcellement de

l'autorité et de l'Etat. Il voulut dominer ce qu'il ne pouvait détruire.

Le souverain lui-même, en échange de services civils et militaires,

concéda, à titre révocable, à titre de bienfait (_bénéfice_) des

portions de son domaine, allégeant ainsi la tâche de l'administration,

s'attachant une autre catégorie de vassaux. Ce fut l'origine du fief. Et

tout ce système, fondé sur l'assistance mutuelle, était fort bien conçu.

Mais il supposait, pour ne pas devenir nuisible, pour ne pas provoquer

une autre anarchie, que le pouvoir ne s'affaiblirait pas et que les

titulaires de fiefs ne se rendraient pas indépendants et héréditaires,

ce qui ne devait pas tarder.

D'ailleurs il ne faudrait pas croire que le règne de Charlemagne eût été

un âge d'or où les hommes obéissaient avec joie. Le besoin d'ordre, le

prestige impérial conféraient à Charles une dictature. Il en usa. Ses

expéditions militaires, plus d'une par an, coûtaient cher. Elles

n'étaient pas toujours suivies avec enthousiasme. Il fallut que

Charlemagne eût la main dure et il eut affaire à plus d'un Ganelon. A sa

mort, les prisons étaient pleines de grands personnages dont il avait eu

sujet de se plaindre ou de se méfier. Son gouvernement fut bienfaisant

parce qu'il fut autoritaire. Un long souvenir est resté de la

renaissance intellectuelle qui s'épanouit à l'abri de ce pouvoir

vigoureux. Encore une fois, la civilisation, héritage du monde antique,

était sauvée. C'était un nouveau relai avant de nouvelles convulsions.

Au fond, l'empire de Charlemagne était fragile parce qu'il était trop

vaste. Il ne tenait que par le génie d'un homme. Dans une Europe où des

nations commençaient à se différencier, refaire l'Empire romain était un

anachronisme. Charlemagne avait dû fixer sa résidence à Aix-la-Chapelle,

c'est-à-dire à mi-chemin entre l'Elbe et la Loire, de manière à n'être

éloigné d'aucun des points où des mouvements pouvaient se produire. Ce

n'était pas une capitale. C'était un poste de surveillance. Un peu avant

sa mort, qui survint en 814, Charlemagne eut des pressentiments funestes

pour l'avenir. Ses pressentiments ne le trompaient pas.

Après quatre générations de grands hommes, la vigueur des Pipinnides

était épuisée. Leur bonheur aussi. L'empereur Louis était un faible. Les

peuples sentirent ce qui manquait à l'héritier de Charlemagne pour

continuer l'oeuvre de ses ancêtres et Louis «le Pieux» fut encore

surnommé par ironie le Débonnaire. Dès qu'il règne, la belle machine

construite par son père se dérange. Des révoltes, des conspirations

éclatent. Des partis se forment. Les évêques eux-mêmes s'en mêlent. La

majesté impériale n'est plus respectée. A deux reprises, le Débonnaire

est déposé après avoir subi l'humiliation des pénitences publiques.

Restauré deux fois, son règne s'achève dans l'impuissance en face de ses

trois fils rebelles qui, avant sa mort, se disputent son héritage les

armes à la main.

Lothaire, l'aîné, voulait maintenir l'unité de l'Empire. Charles le

Chauve et Louis le Germanique se liguèrent contre lui. C'était déjà plus

qu'une guerre civile, c'était une guerre de nations. La paix, qui fut le

célèbre traité de Verdun, démembra l'Empire (843). Etrange partage,

puisque Louis avait l'Allemagne, Lothaire une longue bande de pays qui

allait de la mer du Nord jusqu'en Italie avec le Rhône pour limite à

l'Ouest, tandis que Charles le Chauve recevait le reste de la Gaule.

L'unité de l'Empire carolingien était rompue. De cette rupture, il

allait mourir encore plus vite que la Monarchie mérovingienne n'était

morte. Les partages étaient l'erreur inguérissable de ces dynasties

d'origine franque. Celui de Verdun eut, en outre, un résultat

désastreux: il créait entre la France et l'Allemagne un territoire

contesté et la limite du Rhin était perdue pour la Gaule. De ce jour, la

vieille lutte des deux peuples prenait une forme nouvelle. La France

aurait à reconquérir ses anciennes frontières, à refouler la pression

germanique: après plus de mille ans et des guerres sans nombre, elle n'y

a pas encore réussi.

Nous devons un souvenir à celui des petits-fils de Charlemagne auquel la

Gaule échut. De même que Louis le Germanique fut tout de suite un roi

allemand, son frère, Charles le Chauve, se nationalisa et fut un roi

français. Il eut à coeur de retrouver les provinces de l'Est. Le royaume

de Lothaire n'était pas viable: faute d'avoir pu garder toute la

Lotharingie ou Lorraine, Charles, du moins, écarta le roi allemand le

plus loin possible. Malheureusement il fut égaré par la chimère

impériale et s'épuisa à vouloir reconstituer l'Empire carolingien. Mais

il n'avait pas laissé de prescription s'établir contre la France. S'il

n'avait pas rétabli l'unité de l'Empire, il avait affirmé l'unité

française. C'était une idée nationale. Pour qu'elle vécût, il n'était

pas inutile qu'elle eût été proclamée avant la disparition de l'Etat

carolingien. Cette idée vivrait. D'autres allaient la recueillir.

Histoire de France · 第 11 / 50 题