Les débuts de Clovis furent si grands, si heureux, qu'on put croire
qu'il laisserait après lui quelque chose de vraiment solide. En quelques
années, en quelques expéditions, il fut le maître de la Gaule. Campagnes
à la fois militaires et politiques. Partout Clovis apparaissait comme le
libérateur et le protecteur des catholiques dans les pays où régnaient
des Barbares ariens. Gondebaud, le roi de Bourgogne (et la Bourgogne,
c'était toute la vallée du Rhône), devint son tributaire et donna des
garanties aux Gallo-Romains. Avec l'Aquitaine, la vallée de la Garonne
fut délivrée des Goths. C'est à ce moment que Clovis eut la consécration
qui lui manquait encore: après celle de l'Eglise, celle de l'empereur.
L'Empire, réfugié à Constantinople, n'avait plus d'autorité en Occident,
mais il y gardait du prestige. Lorsque Clovis eut reçu d'Anastase la
dignité et les insignes consulaires, ce qu'aucun autre roi barbare
n'avait obtenu, sa position se trouva grandie. La dynastie mérovingienne
se trouvait rattachée à l'Empire romain. Elle parut le continuer et elle
fut dès lors «légitime». C'est une des raisons qui lui permirent de se
prolonger pendant deux siècles et demi.
Toutefois il manquait à Clovis d'être aussi puissant dans son pays
d'origine que dans ses domaines nouveaux. Les tribus franques, restées
païennes, avaient des chefs qui n'étaient pas disposés à obéir au
parvenu converti. Ces petits chefs, dont certains étaient ses parents,
pouvaient devenir dangereux. Clovis ne vit pas d'autre moyen que de les
supprimer. Il frappa à la tête, exécuta une série de crimes politiques
avec une ruse dont le bon Grégoire de Tours a laissé un naïf récit. Si
Clovis n'avait fait disparaître ces petits rois, il eût été exposé à
leur coalition et, dans une guerre civile entre tribus franques, il
n'est pas certain que ses guerriers lui fussent restés fidèles. En
somme, par des moyens peu scrupuleux, il acheva l'unité de son royaume
au Nord. Et il eut l'opinion publique pour lui. Car il était indifférent
à la population gallo-romaine que des chefs barbares fussent traités à
la manière barbare tandis qu'elle-même gardait ses usages, ses lois, sa
religion dont Clovis était l'instrument, puisqu'en tuant ou en faisant
tuer des païens comme les Ragnacaire et les Sigebert, il ouvrait un
champ nouveau au christianisme. Ces meurtres ont été des opérations
politiques dont le succès prouve que Clovis s'appuyait solidement sur la
Gaule.
Il n'y a donc pas lieu de parler d'une conquête ni d'un asservissement
de la Gaule par les Francs, mais plutôt d'une protection et d'une
alliance, suivies d'une fusion rapide. La manière même dont les choses
s'étaient passées, telles que nous venons de les voir, montre que
l'élément gallo-romain avait appelé l'autorité de Clovis et que Clovis,
de son côté, avait très bien vu que ce peuple désemparé, craignant le
pire, désirait une autorité forte. S'il en eût été autrement, si les
Gallo-Romains s'étaient bien trouvés du gouvernement des autres chefs
barbares, Clovis ne fût pas allé loin. D'ailleurs les tribus franques
n'étaient même pas assez nombreuses pour subjuguer toute la Gaule, pas
plus qu'elles n'étaient capables de la diriger. Pour ces raisons, on vit
tout de suite les Mérovingiens entourés de hauts fonctionnaires qui
portaient des noms latins et qui sortaient des vieilles familles
sénatoriales. Des généraux gallo-romains commandèrent des armées
franques. Les lois, les impôts, furent les mêmes pour tous. La
population se mêla spontanément par les mariages et le latin devint la
langue officielle des Francs qui oublièrent la leur, tandis que se
formait la langue populaire, le roman, qui, à son tour, a donné
naissance au français.
Les Gallo-Romains furent si peu asservis que la plupart des emplois
restèrent entre leurs mains dans la nouvelle administration qui continua
l'administration impériale. Et ce furent les Francs qui protestèrent, au
nom de leurs coutumes, contre ces règles nouvelles pour eux. Ils
avaient, du droit et de la liberté, une notion germanique et anarchique
contre laquelle les rois mérovingiens eurent à lutter. Les «hommes
libres» avaient l'habitude de contrôler le chef par leurs assemblées. La
discipline civile de Rome leur était odieuse. Il fut difficile de les y
plier et, en définitive, ils furent conquis plus que conquérants. Ce
qu'on a dit du partage des terres entre les guerriers francs n'est que
fables et Fustel de Coulanges a démontré que la propriété gallo-romaine
n'avait changé ni de caractère ni de mains.
Comment se fait-il donc que l'oeuvre de Clovis n'ait pas été plus
durable, que la France n'ait pas été fondée dès ce moment-là? Peut-être
cette monarchie franque avait-elle réussi trop vite et lui manquait-il
d'être l'effet de la patience et du temps. Mais elle avait en elle-même
un grand vice que rien ne put corriger. L'usage des Francs était que le
domaine royal fût partagé, à l'exclusion des filles, entre les fils du
roi défunt. Appliquée à la Gaule et aux conquêtes si récentes de Clovis,
cette règle barbare et grossière était encore plus absurde. Elle fut
pourtant observée. Sur ce point, la coutume franque ne céda pas. Les
quatre fils de Clovis se partagèrent sa succession. Il faudra attendre
les Capétiens pour que monarchie et unité deviennent synonymes.
L'idée de l'unité, l'idée de l'Etat, idée romaine, subsistait dans les
esprits. On s'imagina que les quatre fils de Clovis vivraient d'accord
pour continuer la tâche de leur père. Eux-mêmes le crurent sans doute.
C'était contraire à la nature des choses. Le partage entraînait les
divisions. De ce moment date, entre l'Austrasie et la Neustrie, une
funeste opposition dans laquelle les peuples n'étaient pour rien puisque
c'était l'opposition de Paris et de Metz, de Rouen et de Verdun.
Conséquence déplorable d'une erreur politique. Cette erreur ne doit pas
faire oublier que la royauté mérovingienne, toute imparfaite qu'elle
était, a mieux valu que le chaos. Au berceau même de la puissance
romaine, en Italie, l'équivalent des Mérovingiens a manqué après la
chute de l'Empire, et l'Italie, cassée en morceaux, est restée treize
cents ans sans retrouver son unité.
Tel est le service que nous ont rendu les Clovis, les Clotaire, les
Chilpéric. Après eux, les Carolingiens reculeront le moment de la grande
crise, celle du morcellement féodal. Pendant ces quatre siècles, l'idée
de l'Etat n'aura pas péri et les Capétiens pourront la reprendre. La
tradition romaine n'aura pas été tout à fait rompue. Sans les
Mérovingiens, tout ce qui a été fait plus tard pour constituer la France
n'eût pas été possible ou, du moins, eût rencontré plus de difficultés.
L'aîné des fils de Clovis, Thierry, reçut, avec l'Austrasie ou pays de
l'Est, la majeure partie de l'Empire franc: Metz en était la capitale.
C'en était aussi la partie la plus exposée aux retours offensifs des
Allemands, des Burgondes et des Goths, et Thierry fut avantagé parce
qu'étant arrivé à l'âge d'homme c'était le plus capable de défendre le
territoire. Ses frères adolescents s'étaient partagé la Neustrie ou pays
de l'Ouest, les pays uniquement gallo-romains. On voit tout de suite que
le roi d'Austrasie devait être le plus influent parce qu'il conservait
un point d'appui chez les Francs eux-mêmes et dans la terre d'origine
des Mérovingiens. Ayant un pied sur les deux rives du Rhin, il
protégeait la Gaule contre les invasions germaniques.
Les héritiers de Clovis furent à peu près d'accord, si l'on passe sur
quelques drames de famille, tant qu'il s'agit de continuer Clovis. Il y
eut là une quarantaine d'années d'expéditions brillantes, jusqu'en
Espagne et en Italie, destinées à protéger les frontières du royaume
mérovingien, tout un raccourci de notre histoire future, toute une
épopée militaire qu'on s'est racontée aussi longtemps que l'épopée
napoléonienne, jusqu'au jour où elle est tombée dans l'oubli. Mais, à la
mort de Théodebald, fils de Thierry, de terribles dissentiments
éclatèrent dans la descendance de Clovis. Austrasiens et Neustriens se
battirent pour la prééminence. Il s'agissait de savoir qui commanderait.
Les luttes dramatiques de Chilpéric et de Sigebert, l'interminable
rivalité de Frédégonde et de Brunehaut, n'eurent pas d'autre cause.
C'étaient des partis qui se déchiraient et toute idée de nationalité
était absente de ces conflits.
Après cette longue guerre civile, l'empire des Francs se trouva réuni
dans une seule main, celle de Clotaire II. Mais l'Austrasie, la
Bourgogne et la Neustrie avaient gardé chacune une administration
distincte et, par l'effet des désordres, l'autorité royale s'était
affaiblie, dépouillée. Grands et petits, laïcs et religieux lui avaient
arraché des «immunités». Le pouvoir s'émiettait, le territoire se
démembrait. En outre, pendant cette période troublée où la mort allait
vite, il y avait eu des minorités à la faveur desquelles une nouvelle
puissance avait grandi: le maire du palais, c'était en somme le premier
ministre, devenu vice-roi quand le souverain était mineur ou incapable.
Avec les maires du palais paraissait une nouvelle force. L'un d'eux,
Pépin de Landen, en Austrasie, devait donner naissance à une deuxième
dynastie.
Les Mérovingiens eurent encore deux règnes brillants et forts avec
Clotaire II et Dagobert. Celui-ci, grand lettré, grand bâtisseur,
véritable artiste, est resté fameux, ainsi que son ministre saint Eloi.
C'est peut-être, de tous les princes de sa race, celui qui a porté le
plus loin l'imitation des empereurs de Rome. Les Francs s'étaient
entièrement romanisés.
Après Dagobert (638), ce fut la décadence: les partages recommencèrent
entre ses fils et l'effet du partage fut aggravé par les minorités. Les
maires du palais devinrent les véritables maîtres. Quelques
Mérovingiens, parvenus à l'âge d'homme, essayèrent de réagir et de
rétablir l'autorité royale. Ils ne réussirent pas à remonter le courant.
On avait perdu l'habitude d'obéir. Les grands conspiraient et
défendaient par tous les moyens ce qu'ils appelaient déjà la liberté.
Chilpéric II passa pour un despote et un réactionnaire: il fut
assassiné. Des années de guerre civile s'ensuivirent, luttes entre des
partis rivaux qui exploitaient la vieille concurrence entre Neustriens
et Austrasiens, et qui, selon les besoins du jour, couronnaient ou
détrônaient des rois enfants. Le grand conflit qui mit aux prises
Ebroin, maire de Neustrie, et saint Léger, tout-puissant en Bourgogne,
formerait une histoire fastidieuse de coups d'état et de révolutions
politiques. Les contemporains assistèrent avec terreur à cette anarchie
où la France sombrait, à peine apparue au jour.
Il fallait autre chose. L'expérience mérovingienne, bien commencée,
finissait mal. On sentait le besoin d'un nouveau Clovis. Où le prendre?
Une dynastie ne se fonde pas toute seule. Il y avait bien, en Austrasie,
une famille dont l'influence ne cessait de croître, et c'était encore,
malgré les efforts des hommes politiques de Neustrie, l'Austrasie qui
disposait des plus grands moyens matériels pour diriger l'Empire franc.
Cette famille, celle des ducs d'Héristal, qui devait être la souche de
la dynastie carolingienne et qui se rattachait au maire du palais Pépin
de Landen, mit près de cent ans à s'emparer de la couronne. Ce fut un
beau travail de patience jusqu'au jour où les circonstances permirent la
substitution.
Les d'Héristal ou Pipinnides réussirent parce qu'ils eurent le temps
pour eux et parce qu'ils rendirent les services que l'on attendait.
Riches et puissants en Austrasie où ils portaient le titre de ducs, ils
représentaient, aux frontières du monde germanique, la civilisation
catholique et romaine qui avait besoin d'une grande force politique pour
se maintenir. Aussi devaient-ils avoir avec eux, et l'Eglise, et les
sentiments qui avaient déjà assuré le succès de Clovis. C'est ce qui
leur promettait de refaire un jour l'unité de la Gaule, appuyés sur
l'Austrasie où était le siège de leur pouvoir. En somme, les ancêtres de
Charlemagne se sont élevés par les mêmes procédés qui, de notre temps,
ont porté les électeurs de Brandebourg au trône impérial d'Allemagne et
les ducs de Savoie au trône d'Italie.
La première étape consistait à briser l'opposition des hommes politiques
de Neustrie. Ce fut l'oeuvre de Pépin d'Héristal. Vainqueur, à Testry,
en 687, des maires neustriens, Ebroin et Waratte, il porta aussi le coup
de grâce à la dynastie mérovingienne: si elle existait encore, c'était
par l'usage que les partis en faisaient les uns contre les autres. A
compter de ce moment, les Mérovingiens, pourvus d'un vain titre, ne
furent plus que les «rois fainéants» traînés dans leurs chariots à
boeufs. La réalité du pouvoir était en d'autres mains, celles du prince
et duc d'Austrasie.
Toutefois, Pépin d'Héristal ne se sentait pas assez fort pour créer une
nouvelle légitimité, tandis que l'autre mourait lentement. Il ne voulut
pas brusquer les choses: la Neustrie, la Bourgogne n'étaient pas mûres.
Il y avait, çà et là, des troubles. Parfois les anciens partis se
ranimaient. Pépin mourut en 714 sans avoir trouvé l'occasion de prendre
la couronne. A sa mort, peu s'en fallut que tout ne fût compromis. La
guerre civile reprit, aggravée par la guerre étrangère, car le parti
neustrien ne craignit pas de s'allier aux tribus allemandes révoltées
contre l'Austrasie. Faute grave du maire de Neustrie Rainfroi. Il
donnait à l'héritier des Pipinnides l'occasion d'apparaître à la France
chrétienne et romaine comme le vrai défenseur de la civilisation et de
la nationalité.
Cet héritier, c'est Charles Martel. Les d'Héristal sont décidément une
race douée. Charles a du caractère, du talent. Les circonstances le
serviront, et il excelle à saisir les circonstances. Comment
s'impose-t-on à un peuple? Toujours de la même manière: par les services
rendus. Charles représentera l'ordre et la sécurité. Il a déjà battu les
agitateurs neustriens: la légalité est rétablie. Il dompte encore les
Saxons, toujours prêts à se remuer et à envahir. Mais une occasion plus
belle et plus grande que les autres vient s'offrir: une invasion
nouvelle, l'invasion des Arabes. Ce n'est pas seulement une race, c'est
une religion, c'est un monde ennemi qui apparaît avec eux. Sorti du fond
de l'Arabie, l'Islam avance vers l'Occident. Il a réduit à rien l'empire
de Constantinople, conquis l'Afrique du Nord, l'Espagne, franchi les
Pyrénées, pénétré dans les vallées de la Garonne et du Rhône. Cette
menace refait l'union des Gaules. L'Aquitaine, toujours jalouse de son
indépendance, même sous les plus puissants des Mérovingiens, s'alarme,
tourne les yeux vers le grand chef militaire du Nord. On a besoin d'un
sauveur et il n'y en a d'autre que le duc d'Austrasie. Charles se fit-il
désirer, ou bien, pour intervenir, pour entraîner ses troupes, fallut-il
que le danger se rapprochât? Il ne se mit en campagne qu'après la prise
de Bordeaux par les Arabes. Abdérame montait toujours. Charles, qui
reçut ce jour-là le nom de Martel, le rencontra et le mit en fuite près
de Poitiers (732).
L'Austrasien avait délivré le pays et il continua, au Sud, à le nettoyer
des Arabes. Après un pareil service rendu à la nation, les d'Héristal
apparaissaient comme des sauveurs. Vainqueur des «infidèles», Charles
était à la fois un héros national et un héros chrétien. Le pape Grégoire
III sollicitait le secours de son bras et Charles répondait avec
empressement: ce bienfait ne devait pas être perdu. Qui l'eût, dès lors,
empêché d'être roi? Il ne voulut rien gâter par la précipitation. Il
s'était borné à ne pas remplacer un obscur Mérovingien, Thierry IV, mort
en 737.
Charles était si bien souverain, sans en avoir le titre, qu'il retomba
dans l'usage des Francs, dans la faute de Clovis: avant de mourir, il
partagea ses Etats entre ses deux fils, Carloman et Pépin. Mais tout
devait réussir aux d'Héristal. Pépin et Carloman, par miracle, furent
d'accord. Les vieux partis avaient relevé la tête, des troubles avaient
éclaté. Les deux frères tirèrent d'un cloître le dernier rejeton des
Mérovingiens pour se couvrir de la légitimité. Ils soumirent les
rebelles. Cela fait, Carloman eut le bon esprit d'abdiquer et de laisser
le pouvoir à son frère, l'énergique Pépin. Les derniers obstacles
étaient franchis: la dynastie carolingienne n'avait plus qu'à succéder à
l'ombre mérovingienne. L'état de fait fut consacré, non seulement par le
consentement des grands et de la nation, mais par une consultation du
pape qui fut d'avis que le vrai roi était celui qui exerçait le pouvoir:
Zacharie récompensait le service rendu à Grégoire III par le père de
Pépin.
Le changement de dynastie se fit sans secousses (752). Il avait été
admirablement amené. Toutes les précautions avaient été prises. Le
dernier Mérovingien avait disparu, l'opinion publique approuvait. La
consécration du Saint-Siège, le «sacre», rendait la nouvelle dynastie
indiscutable et créait une autre légitimité. La substitution fut si
naturelle qu'elle passa presque inaperçue. Le maire du palais était
devenu roi. L'autorité était rétablie, le pouvoir puissant. Une ère
nouvelle s'était ouverte, celle des descendants de Charles Martel, les
Carolingiens.