Par ce temps d'exhibitions multiples de peinture, Salons publics ou
privés, l'exposition des oeuvres de M. Albert Besnard est un événement
artistique. Rarement les belles galeries de M. G. Petit se sont trouvées
à pareille fête; on voit, dès l'entrée, les panneaux s'éclairer de tons
éclatants et joyeux, et l'oeil est enveloppé de caresses oubliées depuis
que Rubens, Goya et Eug. Delacroix ont cessé de peindre. Il semble
d'autre part que les maîtres charmants du pastel au dix-huitième siècle,
les La Tour et les Perroneau, ces maîtres bien français qui furent
savants avec grâce et donnèrent de l'esprit à la peinture, se soient
donné rendez-vous rue de Sèze pour protester contre la vulgarité et le
prosaïsme de leurs descendants. Le glorieux atavisme dont nous venons de
signaler rapidement les étapes ne fait aucun tort à l'originalité de M.
Besnard; il est bien le père de ses oeuvres; personne n'a peint comme
lui, et la modernité de son sentiment éclate à tous les yeux.
Pour qui a suivi l'évolution de l'art contemporain, cette exposition
d'oeuvres, la plupart connues, est cependant une révélation. En voyant
côte à côte cette réunion magnifique d'images de tous genres, portraits,
peintures décoratives, paysages, scènes de genre, eaux-fortes et sujets
d'illustration, on demeure surpris de la diversité du talent de M.
Besnard, non moins que de sa puissance. Et l'on pense que l'École des
beaux-arts qui l'a produit, un peu malgré elle--telle la poule qui
aurait couvé un paon--doit être fière de son oeuvre. A vrai dire, les
lauriers de Rome n'ont jamais empêché l'éclosion d'un tempérament de
peintre. M. Besnard a prouvé que l'on pouvait triompher au sortir de
l'École, avec une _Mort de Timophane_, composée suivant la formule
enseignée, et se livrer ensuite aux impulsions d'une âme d'artiste. Cet
honorable pensum n'a pas été d'ailleurs sans le servir, puisqu'il lui a
inculqué pour jamais le respect de la forme, du dessin, cette probité de
l'art, comme a dit Ingres, qui fut un grand honnête homme en peinture.
[Illustration: Le peintre Albert Besnard devant le portrait de sa
femme.]
L'exposition actuelle ne comprend pas tout l'oeuvre de M. A. Besnard; on
n'a pu, naturellement, y faire entrer les grandes fresques décoratives
qui sont l'ornement de l'Hôtel de Ville, de la Sorbonne et de l'École de
pharmacie; elle n'en est pas moins d'une extraordinaire richesse: 138
peintures, 60 pastels, autant d'aquarelles, figurent au catalogue. Avec
les dessins et les eaux-fortes, nous arrivons au chiffre de 401 ouvrages
exposés. Les visiteurs de l'exposition, ouverte jusqu'au 9 juillet, sont
donc particulièrement favorisés; ils ont à la fois le nombre et la
qualité; les oeuvres du début et les oeuvres les plus récentes: telle
cette admirable toile décorative: _Lacustre_, qui appartient à M.
Georges Petit, peinture éblouissante de fraîcheur et d'étendue que
Whisthler eût volontiers dénommée: symphonie en bleu.
[Illustration: La famille de l'artiste (tableau d'Albert Besnard).]
Nous donnons avec le portrait du maître dans sa vigoureuse maturité--il
a aujourd'hui cinquante-six ans--celui de sa famille: c'est une toile
justement célèbre de son oeuvre; nous y joignons un panneau de ses
délicieux pastels de femmes aux attitudes variées à l'infini, aux
carnations si belles.