«LA MARNE»
Tableau de Léon Lhermitte.
Sans doute, il est superflu de présenter aux lecteurs de
_L'Illustration_ le très bel artiste qu'est M. Léon Lhermitte. Nous
avons reproduit ici, à peu près chaque année, ses envois aux Salons. De
plus, il y a quelques mois, nous avons publié déjà, en supplément, une
de ses graves et fortes oeuvres: _l'École_.
La _Marne_, que nous donnons cette semaine, caractérise un aspect
différent et nouveau, à certains égards, de ce talent sans cesse à la
recherche du beau et du mieux, et le montre comme paysagiste,--comme
grand paysagiste.
Depuis deux ou trois ans, en effet, M. Léon Lhermitte a donné, dans ses
compositions, une part beaucoup plus importante qu'il n'avait fait
jusque-là au paysage, cet «état d'âme». Sans détourner ses yeux
compatissants, émus du labeur éternel, des inquiétudes, des tourments, de
la vie, enfin, des hommes, il a vu derrière eux, autour d'eux, la
tranquille sérénité, la majesté grandiose de la nature. Et ses paysages
ont l'austérité même qu'avaient ses figures, leur simple grandeur, avec
cette auguste noblesse des choses indifférentes aux passions humaines,
grands ciels, arbres aux nobles architectures, champs pacifiques,
insensibles à la morsure de la faucille qui tond les blés mûrs, du soc
qui entame les lourdes glèbes, eaux limpides et reflétant tour à tour,
sans qu'un frisson de plus les ride, le tremblement des peupliers que
tourmente la brise ou la misère des hommes agités de soucis.
Cette _Marne_ qu'il nous montre ici n'est point la Marne tumultueuse des
beaux dimanches d'été, avec la file pressée des pêcheurs à la ligne
désormais échelonnés tout le long des berges, les agapes familiales dans
l'herbe drue, le va-et-vient bruyant des canotiers, et les chants et les
rires troublant tous ses échos. Ces tableaux de campagne en liesse
conviendraient mal au pinceau de M. Léon Lhermitte. C'est la jolie
rivière si calme des jours de travail, silencieuse, souriante à demi, où
quelque pauvre diable, au bord des roseaux, pêche pour manger, quête un
appoint au maigre repas du soir. Et toute la haute probité du peintre,
la gravité du penseur, le beau style du maître, se retrouvent dans cette
oeuvre impressionnante.