Fête de Neuilly. Pourquoi faut-il aller à celle-là plutôt qu'aux autres?
Je n'en sais rien. Ce sont les mystères de la mode. A Vaugirard, à
Montmartre, aux Invalides, aux cours de Vincennes, il y a des fêtes
foraines qui me paraissent égaler, par la gaieté, la diversité des
amusements et des spectacles, celle de Neuilly; je suis même sûre
qu'elles l'égalent: ne sont-ce pas les mêmes cirques, les mêmes manèges,
les mêmes baraques que, de quartier en quartier, d'un bout de l'année à
l'autre, l'industrie des forains promène autour de Paris?
Mais il semble niais aux jeunes gens chics de fréquenter la foire de
Vincennes et très peu élégant d'aller à celle de Montmartre. Par contre,
ils ne sauraient se dispenser d'avoir consacré quelques soirées du mois
de juin à celle de Neuilly; de s'y être montrés, en tenue de soirée, à
califourchon sur les chats monstrueux ou les cochons que la mécanique
d'un manège féeriquement illuminé fait tourner à grande vitesse, parmi
le tumulte des cris et des musiques déchaînées; d'y venir applaudir, en
connaisseurs, les gestes de l'athlète à la mode et d'en rapporter les
fleurs gigantesques, les beaux «soleils» en papier jaune, mauve, rose ou
blanc dont la brise secoue comme des drapeaux les pétales souples et
qui, plantés sur le siège de l'automobile ou dans la capote du fiacre,
indiquent aux passants «qu'on en revient».
J'y suis allée. Il ne faut se singulariser en rien et se méfier du
snobisme qui consiste à fuir avec trop d'affectation la société des
snobs. D'autant qu'il n'y a point que des snobs, à la fête de Neuilly;
on y rencontre aussi la foule, la vraie foule, celle qui vient aux fêtes
foraines s'amuser ingénument, pour tout de bon. Et je ne trouve pas, en
vérité, que ces amusements soient d'une qualité si médiocre. Une sorte
de poésie s'y mêle. Je regarde les hommes, les femmes, qui sont autour
de moi et dont les pieds, de temps à autre, écrasent un peu les miens.
Que viennent-ils faire ici? Quelques-uns, groupés autour de «têtes de
Turc», s'amusent à me prouver qu'ils ont les reins solides et des
muscles puissants. Innocente vanité et dont l'exemple leur vient de
haut: de jeunes gentilshommes n'affirmaient-ils pas, il y a huit jours,
«chez Molier», des coquetteries toutes pareilles?
Mais ceux-là mêmes sont le petit nombre; et ce que la foule vient
chercher dans les fêtes foraines, c'est surtout le plaisir modeste
d'admirer l'adresse et la vigueur des autres; de frémir un peu au
spectacle des gestes héroïques du dompteur; de goûter la surprise des
tours de force, des acrobaties troublantes... Et c'est autre chose
encore: c'est la volupté de s'étourdir gentiment, de s'évader--pour une
heure--de la vie dans le rêve. Il y a toutes sortes de moyens de goûter
cette volupté-là: d'élégants et de vulgaires, de simples et de raffinés,
d'économiques et de coûteux. Il y a, pour les personnes riches ou d'âme
compliquée, les voyages lointains, les aventures sentimentales, la
lecture des poètes, les griseries d'art... et, pour les autres, il y a
les fêtes foraines: la joie des loteries à deux sous, l'affolement des
balançoires, l'ivresse de tourner en musique à califourchon sur une bête
en bois; il y a la femme géante et le veau à cinq pattes. Tout cela,
c'est de l'émotion: c'est de la poésie à l'usage des braves gens qui ne
liront jamais Verlaine et ne connaissent de l'univers que ce que leur en
ont fait voir les marches militaires et les trains de plaisir.
Ne nous moquons pas trop des fêtes foraines.
M. Pingard est mort. C'est un petit événement parisien que cette
disparition-là.
[Illustration: M. Julia Pingard.--_Phot. Pirou, bd Saint-Germain._]
La première fois que j'eus la curiosité d'assister à une séance
académique, je demandai à un professeur de mes amis comment il fallait
s'y prendre pour entrer là. «Voyez Pingard», me dit-il. Je vis Pingard.
C'était un petit homme souriant, vif et poli, dont les favoris blancs
étaient taillés avec ordre et faisaient penser à une architecture de
jardin français. L'indiscrétion de ma démarche l'amusa. En phrases d'une
délicieuse correction, il m'exposa que, depuis quinze jours, il avait
«tout donné». Je m'excusai; alors il eut pitié de moi et, toujours
riant, me conjurant de n'en rien dire à personne, il me glissa dans la
main un petit carré de papier grâce auquel, huit jours après--après
avoir fait queue une heure et demie devant une porte--je goûtai le
privilège d'entendre mal, du fond d'un trou, les harangues de deux
hommes célèbres dont je regrettai surtout de ne pouvoir distinguer les
figures. Depuis lors j'ai beaucoup entendu parler de M. Pingard,
infiniment plus que de la plupart des académiciens dont il était demeuré
pendant un peu plus de cinquante ans le très respectueux serviteur. En
ce domaine mystérieux et très fermé qu'est l'Académie française, il
était celui à qui l'on parle; celui qui renseigne; à qui se confiaient
toutes les ambitions, toutes les curiosités qui ont pour objet une
récompense, un spectacle, un patronage académique; huissier, cicérone ou
confesseur? Un peu tout cela à la fois.
Un vieil homme de lettres, qui fut le camarade de M. Pingard, me faisait
hier un éloge attendri de ce brave homme, si modeste qu'afin de ne point
obliger les académiciens à se déranger à l'occasion de sa mort il avait
exprimé le voeu que le «faire part» ne leur en fût adressé qu'après son
enterrement. N'est-ce pas le comble de la discrétion?
Mon ami ajoutait:
«Cette discrétion n'empêchait point Pingard d'être, en son domaine,
quelqu'un de tout-puissant, le subalterne indispensable... Je lui dis un
jour qu'il me faisait penser à ces portiers de grands hôtels qui sont, à
l'étranger, le salut du voyageur. Le portier de grand hôtel est un homme
qui sait toutes les langues, connaît la topographie de la ville et les
adresses de ses principaux habitants, les tarifs des véhicules et les
heures de départ des trains et des bateaux; il est le bienfaiteur qui
reçoit et distribue le courrier, vend des timbres, expédie les dépêches,
vous donne de la monnaie du pays en échange du billet français dont
personne ne veut, fait fonction d'interprète, apaise d'un mot décisif
(en une langue qu'on ne comprend pas) la dispute dont un cocher vous
menace. Il est l'ami. Il est le refuge.
»Au seuil de l'Académie--de ce pays désirable et lointain dont si peu
d'entre nous savent la langue et les lois--vous me rappelez, disais-je à
Pingard, ces bons portiers-là...
»Et, comme il avait autant d'esprit que de politesse, il m'avouait, en
riant, que cette comparaison ne le froissait point.»