II

Au fond, quand je m'étudie, j'ai en effet très peu changé; le sort

m'avait en quelque sorte rivé dès l'enfance à la fonction que je devais

accomplir. J'étais fait en arrivant à Paris; avant de quitter la

Bretagne, ma vie était écrite d'avance. Bon gré, mal gré, et nonobstant

tous mes efforts consciencieux en sens contraire, j'étais prédestiné à

être ce que je suis, un romantique protestant contre le romantisme, un

utopiste prêchant en politique le terre-à-terre, un idéaliste se donnant

inutilement beaucoup de mal pour paraître bourgeois, un tissu de

contradictions, rappelant l'_hircocerf_ de la scolastique, qui avait

deux natures. Une de mes moitiés devait être occupée à démolir l'autre,

comme cet animal fabuleux de Ctésias qui se mangeait les pattes sans

s'en douter. C'est ce que ce grand observateur, Challemel-Lacour, a dit

excellemment: «Il pense comme un homme, il sent comme une femme, il agit

comme un enfant.» Je ne m'en plains pas, puisque cette constitution

morale m'a procuré les plus vives jouissances intellectuelles qu'on

puisse goûter.

Ma race, ma famille, ma ville natale, le milieu si particulier où je me

développai, en m'interdisant les visées bourgeoises et en me rendant

absolument impropre à tout ce qui n'est pas le maniement pur des choses

de l'esprit, avaient fait de moi un idéaliste, fermé à tout le reste.

L'application eût pu varier; le fond eût toujours été le même. La vraie

marque d'une vocation est l'impossibilité d'y forfaire, c'est-à-dire de

réussir à autre chose que ce pour quoi l'on a été créé. L'homme qui a

une vocation sacrifie tout involontairement à sa maîtresse oeuvre. Des

circonstances extérieures auraient pu, comme il arrive souvent, dérouter

ma vie et m'empêcher de suivre ma voie naturelle; mais l'absolue

incapacité où j'aurais été de réussir à ce qui n'était pas ma destinée

eût été la protestation du devoir contrarié, et la prédestination eût

triomphé à sa manière en montrant le sujet qu'elle avait choisi

absolument impuissant en dehors du travail pour lequel elle l'avait

choisi. Toute application intellectuelle, j'y aurais réussi. Toute

carrière ayant pour objet la recherche d'un intérêt quelconque, j'y

aurais été nul, maladroit, au-dessous du médiocre.

Le trait caractéristique de la race bretonne, à tous ses degrés, est

l'idéalisme, la poursuite d'une fin morale ou intellectuelle, souvent

erronée, toujours désintéressée. Jamais race ne fut plus impropre à

l'industrie, au commerce. On obtient tout d'elle par le sentiment de

l'honneur; ce qui est lucre lui paraît peu digne du galant homme;

l'occupation noble est à ses yeux celle par laquelle on ne gagne rien,

par exemple celle du soldat, celle du marin, celle du prêtre, celle du

vrai gentilhomme qui ne tire de sa terre que le fruit convenu par

l'usage sans chercher à l'augmenter, celle du magistrat, celle de

l'homme voué au travail de la pensée. Au fond de la plupart de ses

raisonnements, il y a cette opinion, fausse sans doute, que la fortune

ne s'acquiert qu'en exploitant les autres et en pressurant les pauvres.

La conséquence d'une telle manière de voir, c'est que le riche n'est pas

très considéré; on estime beaucoup plus l'homme qui se consacre au bien

public ou qui représente l'esprit du pays. Ces braves gens s'indignent

contre la prétention qu'ont ceux qui font leur fortune de rendre par

surcroît un service social. Quand on leur avait dit autrefois: «Le roi

fait cas des Bretons,» cela leur suffisait. Le roi jouissait pour eux,

était riche pour eux. Persuadés que ce que l'on gagne est pris sur un

autre, ils tenaient l'avidité pour chose basse. Une telle conception

d'économie politique est devenue très arriérée; mais le cercle des

opinions humaines y ramènera peut-être un jour. Grâce, au moins, pour

les petits groupes de survivants d'un autre monde, où cette inoffensive

erreur a entretenu la tradition du sacrifice! N'améliorez pas leur sort,

ils ne seraient pas plus heureux; ne les enrichissez pas, ils seraient

moins dévoués: ne les gênez pas pour les faire aller à l'école primaire,

ils y perdraient peut-être quelque chose de leurs qualités et

n'acquerraient pas celles que donne la haute culture; mais ne les

méprisez pas. Le dédain est la seule chose pénible pour les natures

simples; il trouble leur foi au bien ou les porte à douter que les gens

d'une classe supérieure en soient bons appréciateurs.

Cette disposition, que j'appellerais volontiers romantisme moral, je

l'eus au plus haut degré, par une sorte d'atavisme. J'avais reçu, avant

de naître, le coup de quelque fée. Gode, la vieille sorcière, me le

disait souvent. Je naquis avant terme et si faible que, pendant deux

mois, on crut que je ne vivrais pas. Gode vint dire à mère qu'elle avait

un moyen sûr pour savoir mon sort. Elle prit une de mes petites

chemises, alla un matin à l'étang sacré; elle revint la face

resplendissante. «Il veut vivre, il veut vivre! criait-elle. À peine

jetée sur l'eau, la petite chemise s'est soulevée.» Plus tard, chaque

fois que je la rencontrais, ses yeux étincelaient: «Oh! si vous aviez

vu, disait-elle, comme les deux bras s'élancèrent!» Dès lors, j'étais

aimé des fées, et je les aimais. Ne riez pas de nous autres Celtes. Nous

ne ferons pas de Parthénon, le marbre nous manque; mais nous savons

prendre à poignée le coeur et l'âme; nous avons des coups de stylet qui

n'appartiennent qu'à nous; nous plongeons les mains dans les entrailles

de l'homme, et, comme les sorcières de Macbeth, nous les en retirons

pleines des secrets de l'infini. La grande profondeur de notre art est

de savoir faire de notre maladie un charme. Cette race a au coeur une

éternelle source de folie. Le «royaume de féerie», le plus beau qui soit

en terre, est son domaine. Seule, elle sait remplir les bizarres

conditions que la fée Gloriande impose à qui veut y entrer. Le cor qui

ne résonne que touché par des lèvres pures, le hanap magique qui n'est

plein que pour l'amant fidèle, n'appartiennent vraiment qu'à nous.

La religion est la forme sous laquelle les races celtiques dissimulent

leur soif d'idéal; mais l'on se trompe tout à fait quand on croit que la

religion est pour elles une chaîne, un assujettissement. Aucune race n'a

le sentiment religieux plus indépendant. Ce n'est qu'à partir du XIIe

siècle, et par suite de l'appui que les Normands de France donnèrent au

siège de Rome, que le christianisme breton fut entraîné bien nettement

dans le courant de la catholicité. Il n'eût fallu que quelques

circonstances favorables pour que les Bretons de France fussent devenus

protestants, comme leurs frères les Gallois d'Angleterre. Au XVIIe

siècle, notre Bretagne française fut tout à fait conquise par les

habitudes jésuitiques et le genre de piété du reste du monde. Jusque-là,

la religion y avait eu un cachet absolument à part.

C'est surtout par le culte des saints qu'elle était caractérisée. Entre

tant de particularités que la Bretagne possède en propre, l'hagiographie

locale est sûrement la plus singulière. Quand on visite à pied le pays,

une chose frappe au premier coup d'oeil. Les églises paroissiales, où se

fait le culte du dimanche, ne diffèrent pas essentiellement de celles

des autres pays. Que si l'on parcourt la campagne, au contraire, on

rencontre souvent dans une seule paroisse jusqu'à dix et quinze

chapelles, petites maisonnettes n'ayant le plus souvent qu'une porte et

une fenêtre, et dédiées à un saint dont on n'a jamais entendu parler

dans le reste de la chrétienté. Ces saints locaux, que l'on compte par

centaines, sont tous du Ve ou du VIe siècle, c'est-à-dire de l'époque de

l'émigration; ce sont des personnages ayant pour la plupart réellement

existé, mais que la légende a entourés du plus brillant réseau de

fables. Ces fables, d'une naïveté sans pareille, vrai trésor de

mythologie celtique et d'imaginations populaires, n'ont jamais été

complètement écrites. Les recueils édifiants faits par les bénédictins

et les jésuites, même le naïf et curieux écrit d'Albert Legrand,

dominicain de Morlaix, n'en présentent qu'une faible partie. Loin

d'encourager ces vieilles dévotions populaires, le clergé ne fait que

les tolérer; s'il le pouvait, il les supprimerait. Il sent bien que

c'est là le reste d'un autre monde, d'un monde peu orthodoxe. On vient,

une fois par an, dire la messe dans ces chapelles; les saints auxquels

elles sont dédiées sont trop maîtres du pays pour qu'on songe à les

chasser; mais on ne parle guère d'eux à la paroisse. Le clergé laisse le

peuple visiter ces petits sanctuaires selon les rites antiques, y venir

demander la guérison de telle ou telle maladie, y pratiquer ses cultes

bizarres; il feint de l'ignorer. Où donc est caché le trésor de ces

vieilles histoires? Dans la mémoire du peuple. Allez de chapelle en

chapelle; faites parler les bonnes gens, et, s'ils ont confiance en

vous, ils vous conteront, moitié sur un ton sérieux, moitié sur le ton

de la plaisanterie, d'inappréciables récits, dont la mythologie comparée

et l'histoire sauront tirer un jour le plus riche parti[7].

Ces récits eurent la plus grande influence sur le tour de mon

imagination. Les chapelles dont je viens de parler sont toujours

solitaires, isolées dans des landes, au milieu des rochers ou dans des

terrains vagues tout à fait déserts. Le vent courant sur les bruyères,

gémissant dans les genêts, me causait de folles terreurs. Parfois je

prenais la fuite éperdu, comme poursuivi par les génies du passé.

D'autres fois, je regardais, par la porte à demi enfoncée de la

chapelle, les vitraux ou les statuettes en bois peint qui ornaient

l'autel. Cela me plongeait dans des rêves sans fin. La physionomie

étrange, terrible de ces saints, plus druides que chrétiens, sauvages,

vindicatifs, me poursuivait comme un cauchemar. Tout saints qu'ils

étaient, ils ne laissaient pas d'être parfois sujets à d'étranges

faiblesses. Grégoire de Tours nous a conté l'histoire de ce Winnoch, qui

passa par Tours en allant à Jérusalem, portant pour tout vêtement des

peaux de brebis dépouillées de leur laine. Il parut si pieux, qu'on le

garda et qu'on le fit prêtre. Il ne mangeait que des herbes sauvages et

portait le vase de vin à sa bouche de telle façon qu'on aurait dit que

c'était seulement pour l'effleurer. Mais la libéralité des dévots lui

ayant souvent apporté des vases remplis de cette liqueur, il prit

l'habitude d'en boire, et on le vit plusieurs fois ivre. Le diable

s'empara de lui à tel point qu'armé de couteaux, de pierres, de bâtons,

de tout ce qu'il pouvait saisir, il poursuivait les gens qu'il voyait.

On fut obligé de l'attacher avec des chaînes dans sa cellule. Ce fut un

saint tout de même. Saint Cadoc, saint Iltud, saint Conéry, saint Renan

ou Ronan, m'apparaissaient de même comme des espèces de géants. Plus

tard, quand je connus l'Inde, je vis que mes saints étaient de vrais

_richis_, et que par eux j'avais touché à ce que notre monde aryen a de

plus primitif, à l'idée de solitaires maîtres de la nature, la dominant

par l'ascétisme et la force de la volonté.

Naturellement, le dernier saint que je viens de citer était celui qui me

préoccupait le plus; puisque son nom était celui que je portais[8].

Entre tous les saints de Bretagne il n'y en a pas, du reste, de plus

original. On m'a raconté deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des

circonstances plus extraordinaires les unes que les autres. Il habitait

la Cornouaille, près de la petite ville qui porte son nom (Saint-Renan).

C'était un esprit de la terre plus qu'un saint. Sa puissance sur les

éléments était effrayante. Son caractère était violent et un peu

bizarre; on ne savait jamais d'avance ce qu'il ferait, ce qu'il

voudrait. On le respectait; mais cette obstination à marcher seul dans

sa voie inspirait une certaine crainte; si bien que, le jour où on le

trouva mort sur le sol de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le

premier qui, en passant, regarda par la fenêtre ouverte et le vit étendu

par terre, s'enfuit à toutes jambes. Pendant sa vie, il avait été si

volontaire, si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir deviner ce

qu'il désirait que l'on fît de son corps. Si l'on ne tombait pas juste,

on craignait une peste, quelque engloutissement de ville, un pays tout

entier changé en marais, tel ou tel de ces fléaux dont il disposait de

son vivant. Le mener à l'église de tout le monde eût été chose peu sûre.

Il semblait parfois l'avoir en aversion. Il eût été capable de se

révolter, de faire un scandale. Tous les chefs étaient assemblés dans la

cellule, autour du grand corps noir, gisant à terre, quand l'un d'eux

ouvrit un sage avis: «De son vivant, nous n'avons jamais pu le

comprendre; il était plus facile de dessiner la voie de l'hirondelle au

ciel que de suivre la trace de ses pensées; mort, qu'il fasse encore à

sa tête. Abattons quelques arbres; faisons un chariot, où nous

attellerons quatre boeufs. Il saura bien les conduire à l'endroit où il

veut qu'on l'enterre.» Tous approuvèrent. On ajusta les poutres, on fit

les roues avec des tambours pleins, sciés dans l'épaisseur des gros

chênes, et on posa le saint dessus.

Les boeufs, conduits par la main invisible de Ronan, marchèrent droit

devant eux, au plus épais de la forêt. Les arbres s'inclinaient ou se

brisaient sous leurs pas avec des craquements effroyables. Arrivé enfin

au centre de la forêt, à l'endroit où étaient les plus grands chênes, le

chariot s'arrêta. On comprit; on enterra le saint et on bâtit son église

en ce lieu.

De tels récits me donnèrent de bonne heure le goût de la mythologie. La

naïveté avec laquelle on les prenait reportait à des milliers d'années

en arrière. On me conta la façon dont mon père, dans son enfance, fut

guéri de la fièvre. Le matin, avant le jour, on le conduisit à la

chapelle du saint qui en guérissait. Un forgeron vint en même temps,

avec sa forge, ses clous, ses tenailles. Il alluma son fourneau, rougit

ses tenailles, et, mettant le fer rouge devant la figure du saint: «Si

tu ne tires pas la fièvre à cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme

un cheval.» Le saint obéit sur-le-champ. La sculpture en bois a été

longtemps florissante en Bretagne. Ces statues de saints sont d'un

réalisme étonnant; pour des imaginations plastiques, elles vivent. Je me

souviens d'un brave homme, pas beaucoup plus fou que les autres, qui

s'échappait quand il pouvait, le soir. Le matin, on le trouvait dans les

églises en bras de chemise, suant sang et eau. Il avait passé la nuit à

déclouer les christs en croix et à tirer les flèches du corps des saint

Sébastien.

Ma mère, qui par un côté était Gasconne (mon grand-père du côté maternel

était de Bordeaux), racontait ces vieilles histoires avec esprit et

finesse, glissant avec art entre le réel et le fictif, d'une façon qui

impliquait qu'au fond tout cela n'était vrai qu'en idée. Elle aimait ces

fables comme Bretonne, elle en riait comme Gasconne, et ce fut là tout

le secret de l'éveil et de la gaieté de sa vie. Quant à moi, ce milieu

étrange m'a donné pour les études historiques les qualités que je peux

avoir. J'y ai pris une sorte d'habitude de voir sous terre et de

discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas. L'essence de

la critique est de savoir comprendre des états très différents de celui

où nous vivons. J'ai vu le monde primitif. En Bretagne, avant 1830, le

passé le plus reculé vivait encore. Le XIVe, le XVe siècle étaient le

monde qu'on avait journellement sous les yeux dans les villes. L'époque

de l'émigration galloise (Ve et VIe siècles) était visible dans les

campagnes pour un oeil exercé. Le paganisme se dégageait derrière la

couche chrétienne, souvent fort transparente. À cela se mêlaient des

traits d'un monde plus vieux encore, que j'ai retrouvés chez les Lapons.

En visitant, en 1870, avec le prince Napoléon, les huttes d'un campement

de Lapons, près de Tromsoe, je crus plus d'une fois, dans des types de

femmes et d'enfants, dans certains traits, dans certaines habitudes,

voir ressusciter devant moi mes plus anciens souvenirs. L'idée me vint

que, dans les temps antiques, il put y avoir des mélanges entre des

branches perdues de la race celtique et les races analogues aux Lapons

qui couvraient le sol à leur arrivée. Ma formule ethnique serait de la

sorte: «Un Celte, mêlé de Gascon, mâtiné de Lapon.» Une telle formule

devrait, je crois, représenter, d'après les théories des

anthropologistes, le comble du crétinisme et de l'imbécillité; mais ce

que l'anthropologie traite de stupidité chez les vieilles races

incomplètes n'est souvent qu'une force extraordinaire d'enthousiasme et

d'intuition.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 25 / 48 题