Au fond, quand je m'étudie, j'ai en effet très peu changé; le sort
m'avait en quelque sorte rivé dès l'enfance à la fonction que je devais
accomplir. J'étais fait en arrivant à Paris; avant de quitter la
Bretagne, ma vie était écrite d'avance. Bon gré, mal gré, et nonobstant
tous mes efforts consciencieux en sens contraire, j'étais prédestiné à
être ce que je suis, un romantique protestant contre le romantisme, un
utopiste prêchant en politique le terre-à-terre, un idéaliste se donnant
inutilement beaucoup de mal pour paraître bourgeois, un tissu de
contradictions, rappelant l'_hircocerf_ de la scolastique, qui avait
deux natures. Une de mes moitiés devait être occupée à démolir l'autre,
comme cet animal fabuleux de Ctésias qui se mangeait les pattes sans
s'en douter. C'est ce que ce grand observateur, Challemel-Lacour, a dit
excellemment: «Il pense comme un homme, il sent comme une femme, il agit
comme un enfant.» Je ne m'en plains pas, puisque cette constitution
morale m'a procuré les plus vives jouissances intellectuelles qu'on
puisse goûter.
Ma race, ma famille, ma ville natale, le milieu si particulier où je me
développai, en m'interdisant les visées bourgeoises et en me rendant
absolument impropre à tout ce qui n'est pas le maniement pur des choses
de l'esprit, avaient fait de moi un idéaliste, fermé à tout le reste.
L'application eût pu varier; le fond eût toujours été le même. La vraie
marque d'une vocation est l'impossibilité d'y forfaire, c'est-à-dire de
réussir à autre chose que ce pour quoi l'on a été créé. L'homme qui a
une vocation sacrifie tout involontairement à sa maîtresse oeuvre. Des
circonstances extérieures auraient pu, comme il arrive souvent, dérouter
ma vie et m'empêcher de suivre ma voie naturelle; mais l'absolue
incapacité où j'aurais été de réussir à ce qui n'était pas ma destinée
eût été la protestation du devoir contrarié, et la prédestination eût
triomphé à sa manière en montrant le sujet qu'elle avait choisi
absolument impuissant en dehors du travail pour lequel elle l'avait
choisi. Toute application intellectuelle, j'y aurais réussi. Toute
carrière ayant pour objet la recherche d'un intérêt quelconque, j'y
aurais été nul, maladroit, au-dessous du médiocre.
Le trait caractéristique de la race bretonne, à tous ses degrés, est
l'idéalisme, la poursuite d'une fin morale ou intellectuelle, souvent
erronée, toujours désintéressée. Jamais race ne fut plus impropre à
l'industrie, au commerce. On obtient tout d'elle par le sentiment de
l'honneur; ce qui est lucre lui paraît peu digne du galant homme;
l'occupation noble est à ses yeux celle par laquelle on ne gagne rien,
par exemple celle du soldat, celle du marin, celle du prêtre, celle du
vrai gentilhomme qui ne tire de sa terre que le fruit convenu par
l'usage sans chercher à l'augmenter, celle du magistrat, celle de
l'homme voué au travail de la pensée. Au fond de la plupart de ses
raisonnements, il y a cette opinion, fausse sans doute, que la fortune
ne s'acquiert qu'en exploitant les autres et en pressurant les pauvres.
La conséquence d'une telle manière de voir, c'est que le riche n'est pas
très considéré; on estime beaucoup plus l'homme qui se consacre au bien
public ou qui représente l'esprit du pays. Ces braves gens s'indignent
contre la prétention qu'ont ceux qui font leur fortune de rendre par
surcroît un service social. Quand on leur avait dit autrefois: «Le roi
fait cas des Bretons,» cela leur suffisait. Le roi jouissait pour eux,
était riche pour eux. Persuadés que ce que l'on gagne est pris sur un
autre, ils tenaient l'avidité pour chose basse. Une telle conception
d'économie politique est devenue très arriérée; mais le cercle des
opinions humaines y ramènera peut-être un jour. Grâce, au moins, pour
les petits groupes de survivants d'un autre monde, où cette inoffensive
erreur a entretenu la tradition du sacrifice! N'améliorez pas leur sort,
ils ne seraient pas plus heureux; ne les enrichissez pas, ils seraient
moins dévoués: ne les gênez pas pour les faire aller à l'école primaire,
ils y perdraient peut-être quelque chose de leurs qualités et
n'acquerraient pas celles que donne la haute culture; mais ne les
méprisez pas. Le dédain est la seule chose pénible pour les natures
simples; il trouble leur foi au bien ou les porte à douter que les gens
d'une classe supérieure en soient bons appréciateurs.
Cette disposition, que j'appellerais volontiers romantisme moral, je
l'eus au plus haut degré, par une sorte d'atavisme. J'avais reçu, avant
de naître, le coup de quelque fée. Gode, la vieille sorcière, me le
disait souvent. Je naquis avant terme et si faible que, pendant deux
mois, on crut que je ne vivrais pas. Gode vint dire à mère qu'elle avait
un moyen sûr pour savoir mon sort. Elle prit une de mes petites
chemises, alla un matin à l'étang sacré; elle revint la face
resplendissante. «Il veut vivre, il veut vivre! criait-elle. À peine
jetée sur l'eau, la petite chemise s'est soulevée.» Plus tard, chaque
fois que je la rencontrais, ses yeux étincelaient: «Oh! si vous aviez
vu, disait-elle, comme les deux bras s'élancèrent!» Dès lors, j'étais
aimé des fées, et je les aimais. Ne riez pas de nous autres Celtes. Nous
ne ferons pas de Parthénon, le marbre nous manque; mais nous savons
prendre à poignée le coeur et l'âme; nous avons des coups de stylet qui
n'appartiennent qu'à nous; nous plongeons les mains dans les entrailles
de l'homme, et, comme les sorcières de Macbeth, nous les en retirons
pleines des secrets de l'infini. La grande profondeur de notre art est
de savoir faire de notre maladie un charme. Cette race a au coeur une
éternelle source de folie. Le «royaume de féerie», le plus beau qui soit
en terre, est son domaine. Seule, elle sait remplir les bizarres
conditions que la fée Gloriande impose à qui veut y entrer. Le cor qui
ne résonne que touché par des lèvres pures, le hanap magique qui n'est
plein que pour l'amant fidèle, n'appartiennent vraiment qu'à nous.
La religion est la forme sous laquelle les races celtiques dissimulent
leur soif d'idéal; mais l'on se trompe tout à fait quand on croit que la
religion est pour elles une chaîne, un assujettissement. Aucune race n'a
le sentiment religieux plus indépendant. Ce n'est qu'à partir du XIIe
siècle, et par suite de l'appui que les Normands de France donnèrent au
siège de Rome, que le christianisme breton fut entraîné bien nettement
dans le courant de la catholicité. Il n'eût fallu que quelques
circonstances favorables pour que les Bretons de France fussent devenus
protestants, comme leurs frères les Gallois d'Angleterre. Au XVIIe
siècle, notre Bretagne française fut tout à fait conquise par les
habitudes jésuitiques et le genre de piété du reste du monde. Jusque-là,
la religion y avait eu un cachet absolument à part.
C'est surtout par le culte des saints qu'elle était caractérisée. Entre
tant de particularités que la Bretagne possède en propre, l'hagiographie
locale est sûrement la plus singulière. Quand on visite à pied le pays,
une chose frappe au premier coup d'oeil. Les églises paroissiales, où se
fait le culte du dimanche, ne diffèrent pas essentiellement de celles
des autres pays. Que si l'on parcourt la campagne, au contraire, on
rencontre souvent dans une seule paroisse jusqu'à dix et quinze
chapelles, petites maisonnettes n'ayant le plus souvent qu'une porte et
une fenêtre, et dédiées à un saint dont on n'a jamais entendu parler
dans le reste de la chrétienté. Ces saints locaux, que l'on compte par
centaines, sont tous du Ve ou du VIe siècle, c'est-à-dire de l'époque de
l'émigration; ce sont des personnages ayant pour la plupart réellement
existé, mais que la légende a entourés du plus brillant réseau de
fables. Ces fables, d'une naïveté sans pareille, vrai trésor de
mythologie celtique et d'imaginations populaires, n'ont jamais été
complètement écrites. Les recueils édifiants faits par les bénédictins
et les jésuites, même le naïf et curieux écrit d'Albert Legrand,
dominicain de Morlaix, n'en présentent qu'une faible partie. Loin
d'encourager ces vieilles dévotions populaires, le clergé ne fait que
les tolérer; s'il le pouvait, il les supprimerait. Il sent bien que
c'est là le reste d'un autre monde, d'un monde peu orthodoxe. On vient,
une fois par an, dire la messe dans ces chapelles; les saints auxquels
elles sont dédiées sont trop maîtres du pays pour qu'on songe à les
chasser; mais on ne parle guère d'eux à la paroisse. Le clergé laisse le
peuple visiter ces petits sanctuaires selon les rites antiques, y venir
demander la guérison de telle ou telle maladie, y pratiquer ses cultes
bizarres; il feint de l'ignorer. Où donc est caché le trésor de ces
vieilles histoires? Dans la mémoire du peuple. Allez de chapelle en
chapelle; faites parler les bonnes gens, et, s'ils ont confiance en
vous, ils vous conteront, moitié sur un ton sérieux, moitié sur le ton
de la plaisanterie, d'inappréciables récits, dont la mythologie comparée
et l'histoire sauront tirer un jour le plus riche parti[7].
Ces récits eurent la plus grande influence sur le tour de mon
imagination. Les chapelles dont je viens de parler sont toujours
solitaires, isolées dans des landes, au milieu des rochers ou dans des
terrains vagues tout à fait déserts. Le vent courant sur les bruyères,
gémissant dans les genêts, me causait de folles terreurs. Parfois je
prenais la fuite éperdu, comme poursuivi par les génies du passé.
D'autres fois, je regardais, par la porte à demi enfoncée de la
chapelle, les vitraux ou les statuettes en bois peint qui ornaient
l'autel. Cela me plongeait dans des rêves sans fin. La physionomie
étrange, terrible de ces saints, plus druides que chrétiens, sauvages,
vindicatifs, me poursuivait comme un cauchemar. Tout saints qu'ils
étaient, ils ne laissaient pas d'être parfois sujets à d'étranges
faiblesses. Grégoire de Tours nous a conté l'histoire de ce Winnoch, qui
passa par Tours en allant à Jérusalem, portant pour tout vêtement des
peaux de brebis dépouillées de leur laine. Il parut si pieux, qu'on le
garda et qu'on le fit prêtre. Il ne mangeait que des herbes sauvages et
portait le vase de vin à sa bouche de telle façon qu'on aurait dit que
c'était seulement pour l'effleurer. Mais la libéralité des dévots lui
ayant souvent apporté des vases remplis de cette liqueur, il prit
l'habitude d'en boire, et on le vit plusieurs fois ivre. Le diable
s'empara de lui à tel point qu'armé de couteaux, de pierres, de bâtons,
de tout ce qu'il pouvait saisir, il poursuivait les gens qu'il voyait.
On fut obligé de l'attacher avec des chaînes dans sa cellule. Ce fut un
saint tout de même. Saint Cadoc, saint Iltud, saint Conéry, saint Renan
ou Ronan, m'apparaissaient de même comme des espèces de géants. Plus
tard, quand je connus l'Inde, je vis que mes saints étaient de vrais
_richis_, et que par eux j'avais touché à ce que notre monde aryen a de
plus primitif, à l'idée de solitaires maîtres de la nature, la dominant
par l'ascétisme et la force de la volonté.
Naturellement, le dernier saint que je viens de citer était celui qui me
préoccupait le plus; puisque son nom était celui que je portais[8].
Entre tous les saints de Bretagne il n'y en a pas, du reste, de plus
original. On m'a raconté deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des
circonstances plus extraordinaires les unes que les autres. Il habitait
la Cornouaille, près de la petite ville qui porte son nom (Saint-Renan).
C'était un esprit de la terre plus qu'un saint. Sa puissance sur les
éléments était effrayante. Son caractère était violent et un peu
bizarre; on ne savait jamais d'avance ce qu'il ferait, ce qu'il
voudrait. On le respectait; mais cette obstination à marcher seul dans
sa voie inspirait une certaine crainte; si bien que, le jour où on le
trouva mort sur le sol de sa cabane, la terreur fut grande alentour. Le
premier qui, en passant, regarda par la fenêtre ouverte et le vit étendu
par terre, s'enfuit à toutes jambes. Pendant sa vie, il avait été si
volontaire, si particulier, que nul ne se flattait de pouvoir deviner ce
qu'il désirait que l'on fît de son corps. Si l'on ne tombait pas juste,
on craignait une peste, quelque engloutissement de ville, un pays tout
entier changé en marais, tel ou tel de ces fléaux dont il disposait de
son vivant. Le mener à l'église de tout le monde eût été chose peu sûre.
Il semblait parfois l'avoir en aversion. Il eût été capable de se
révolter, de faire un scandale. Tous les chefs étaient assemblés dans la
cellule, autour du grand corps noir, gisant à terre, quand l'un d'eux
ouvrit un sage avis: «De son vivant, nous n'avons jamais pu le
comprendre; il était plus facile de dessiner la voie de l'hirondelle au
ciel que de suivre la trace de ses pensées; mort, qu'il fasse encore à
sa tête. Abattons quelques arbres; faisons un chariot, où nous
attellerons quatre boeufs. Il saura bien les conduire à l'endroit où il
veut qu'on l'enterre.» Tous approuvèrent. On ajusta les poutres, on fit
les roues avec des tambours pleins, sciés dans l'épaisseur des gros
chênes, et on posa le saint dessus.
Les boeufs, conduits par la main invisible de Ronan, marchèrent droit
devant eux, au plus épais de la forêt. Les arbres s'inclinaient ou se
brisaient sous leurs pas avec des craquements effroyables. Arrivé enfin
au centre de la forêt, à l'endroit où étaient les plus grands chênes, le
chariot s'arrêta. On comprit; on enterra le saint et on bâtit son église
en ce lieu.
De tels récits me donnèrent de bonne heure le goût de la mythologie. La
naïveté avec laquelle on les prenait reportait à des milliers d'années
en arrière. On me conta la façon dont mon père, dans son enfance, fut
guéri de la fièvre. Le matin, avant le jour, on le conduisit à la
chapelle du saint qui en guérissait. Un forgeron vint en même temps,
avec sa forge, ses clous, ses tenailles. Il alluma son fourneau, rougit
ses tenailles, et, mettant le fer rouge devant la figure du saint: «Si
tu ne tires pas la fièvre à cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme
un cheval.» Le saint obéit sur-le-champ. La sculpture en bois a été
longtemps florissante en Bretagne. Ces statues de saints sont d'un
réalisme étonnant; pour des imaginations plastiques, elles vivent. Je me
souviens d'un brave homme, pas beaucoup plus fou que les autres, qui
s'échappait quand il pouvait, le soir. Le matin, on le trouvait dans les
églises en bras de chemise, suant sang et eau. Il avait passé la nuit à
déclouer les christs en croix et à tirer les flèches du corps des saint
Sébastien.
Ma mère, qui par un côté était Gasconne (mon grand-père du côté maternel
était de Bordeaux), racontait ces vieilles histoires avec esprit et
finesse, glissant avec art entre le réel et le fictif, d'une façon qui
impliquait qu'au fond tout cela n'était vrai qu'en idée. Elle aimait ces
fables comme Bretonne, elle en riait comme Gasconne, et ce fut là tout
le secret de l'éveil et de la gaieté de sa vie. Quant à moi, ce milieu
étrange m'a donné pour les études historiques les qualités que je peux
avoir. J'y ai pris une sorte d'habitude de voir sous terre et de
discerner des bruits que d'autres oreilles n'entendent pas. L'essence de
la critique est de savoir comprendre des états très différents de celui
où nous vivons. J'ai vu le monde primitif. En Bretagne, avant 1830, le
passé le plus reculé vivait encore. Le XIVe, le XVe siècle étaient le
monde qu'on avait journellement sous les yeux dans les villes. L'époque
de l'émigration galloise (Ve et VIe siècles) était visible dans les
campagnes pour un oeil exercé. Le paganisme se dégageait derrière la
couche chrétienne, souvent fort transparente. À cela se mêlaient des
traits d'un monde plus vieux encore, que j'ai retrouvés chez les Lapons.
En visitant, en 1870, avec le prince Napoléon, les huttes d'un campement
de Lapons, près de Tromsoe, je crus plus d'une fois, dans des types de
femmes et d'enfants, dans certains traits, dans certaines habitudes,
voir ressusciter devant moi mes plus anciens souvenirs. L'idée me vint
que, dans les temps antiques, il put y avoir des mélanges entre des
branches perdues de la race celtique et les races analogues aux Lapons
qui couvraient le sol à leur arrivée. Ma formule ethnique serait de la
sorte: «Un Celte, mêlé de Gascon, mâtiné de Lapon.» Une telle formule
devrait, je crois, représenter, d'après les théories des
anthropologistes, le comble du crétinisme et de l'imbécillité; mais ce
que l'anthropologie traite de stupidité chez les vieilles races
incomplètes n'est souvent qu'une force extraordinaire d'enthousiasme et
d'intuition.