1251.
De la croiserie des Pastouriaus.
Une autre aventure avint en l'an de grâce mil deux cens cinquante et
un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist
convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art
tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou
de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre
besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy
estoit en Chipre; et fist au soudan entendant qu'il avoit trouvé un
sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis ès
mains des Sarrasins.
Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop
durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il
se penast d'accomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à
grant foison, et le baisa en la bouche[247] en signe de moult grant
amour.
[247] _Le baiser sur la bouche_ impliquait, dans le moyen âge,
communauté de religion. (_Note de M. Paulin Pâris._)
Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en vint en France.
Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il
jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre
qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom
de sacrifice que il faisoit au déable. Quand il ot ce fait, il s'en
vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur
dist qu'il estoit homme de Dieu: «Par vous, mes doux enfans, sera la
terre d'oultre-mer délivrée des anemis de la foy crestienne.» Si tost
comme il oïrent sa voix, il alèrent après luy et le commencièrent à
suivir par tout où il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se
metoient à la voie après les autres, si que sa compaignie fu si grant
que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent
en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.
Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il
demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit
estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur
monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé
il fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle.
Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist
hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns
devant lui tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy
donnèrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commença à
avironner tout le pays et à pourprendre tous les enfans de la contrée,
tant qu'il furent plus de quarante mille.
Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à
despecier mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il
avoit povoir de absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les
clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent
contraires, et leur monstrèrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste
achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux
pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il
pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant qu'il
vindrent à Paris.
La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda que nul ne fust si
hardi qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme
cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par
Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly
demanda coment il avoit à nom: et il respondi que on l'appeloit le
maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer et luy dona grans
dons. De la royne se parti, et s'en vint à ses compaingnons, qui bien
savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il pensassent d'occire
prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la
royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à fait
quanqu'il feroient.
Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque
en l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et préescha la mitre en la
teste comme évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres
pastouriaux si alèrent par tout Paris, et occirent tous les clers
qu'il y trouvèrent; et convint que les portes de Petit pont fussent
fermées, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui
estoient venus de pluseurs contrées pour aprendre.
Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en
parti, et divisa ses pastouriaux en trois parties; car il estoient
tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous
hébergier né soustenir. Si en envoia une partie droit à Bourges, et
commanda à ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient
prendre et lever du pays, que il le préissent; et quant il auroient ce
fait, que il retournassent à luy au port de Marseille où il les
attendroit. Si se départirent en telle manière, et s'en ala une partie
droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille.
Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent,
car l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent
parler à la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur
dirent que telle esmeute et telle allée d'enfans et de pastouriaux
estoit trouvée par grant malice, et par art de diable et par
enchantement; et se il vouloient mettre paine, il prendroient les
maistres des pastouriaux tous prouvés en mauvaistié et en cas de
larrecin.
Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent
tous avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et
s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc
né prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il
avoient fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout
abandonné à faire leur volenté.
Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur
volenté, il commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or
et argent; et avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles,
et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui
estoit en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent leur
mauvaistié. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur
mauvaistié, et coment il avoient tout le pays enfantosmé par leur
enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugiés et pendus, et
les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en sa contrée.
Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il
alassent de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au
viguier, èsquelles toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit
contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus à unes hautes
fourches; et les pastouriaux qui aloient après luy s'en retournèrent
povres et mandians.
_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, publiées et annotées par
M. _Paulin Pâris_.