Vous avez entendu les grandes persécutions que le roi et nous
souffrîmes, auxquelles persécutions la reine n'échappa pas, ainsi que
vous l'entendrez ci-après. Car trois jours avant qu'elle accouchât lui
vinrent les nouvelles que le roi était pris; desquelles nouvelles elle
fut si effrayée, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il
lui semblait que toute sa chambre fût pleine de Sarrasins, et elle
criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle était
grosse ne pérît pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux
chevalier, de l'âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main.
Toutes les fois que la reine criait, il disait: «Madame, n'ayez garde,
car je suis ici.» Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde,
excepté le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don,
et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: «Je
vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donnée, que si les
Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant
qu'ils me prennent.» Et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je
le ferai volontiers, car je l'avais déjà bien pensé que je vous
tuerais avant qu'ils nous aient pris.»
La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on
Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il était né.
JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.