PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE.

1181-1182.

Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient en France.

Depuis bien des années la libéralité, des Français et la longue paix

du royaume les y avaient attirés en foule de toutes les parties du

monde. Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre leurs

ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et sur la foi de la

renommée, ceux d'entre les juifs qui, par leur âge et par leurs

connaissances des lois de Moïse, méritaient de porter le titre de

docteurs résolurent de venir à Paris. Après un assez long séjour, ils

se trouvèrent tellement enrichis, qu'ils s'étaient approprié près de

la moitié de la ville, et qu'au mépris des volontés de Dieu et de la

règle ecclésiastique, ils avaient dans leurs maisons un grand nombre

de serviteurs et de servantes nés dans la foi chrétienne, mais qui

s'écartaient ouvertement des lois de la religion du Christ, pour

judaïser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait dit par la bouche

de Moïse, dans le Deutéronome[124]: «Tu ne prêteras pas à usure à ton

frère, mais à l'étranger,» les juifs, comprenant méchamment tous les

chrétiens sous le nom d'étrangers, leur prêtèrent de l'argent à usure;

et bientôt dans les bourgs, dans les faubourgs et dans les villes,

chevaliers, paysans, bourgeois, tous furent tellement accablés de

dettes, qu'ils se virent souvent expropriés de leurs biens. D'autres

encore étaient gardés sur parole dans les maisons des juifs à Paris,

et détenus comme dans une prison. Philippe, roi très-chrétien, en

étant informé, avant de prendre une résolution, fut ému de pitié; il

consulta un ermite nommé Bernard: c'était un saint homme, un bon

religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'après son

conseil que le roi libéra tous les chrétiens de son royaume des dettes

qu'ils avaient contractées envers les juifs, à l'exception d'un

cinquième qu'il se réserva.

[124] Chap. XXIII, v. 19, 20.

Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois que des vases

ecclésiastiques consacrés à Dieu, comme des calices ou des croix d'or

et d'argent, portant l'image de Notre Seigneur Jésus-Christ crucifié,

avaient été déposés entre leurs mains par les églises, à titre de

caution, dans des moments d'une nécessité pressante, ces impies les

traitaient avec si peu de respect, que ces mêmes calices, destinés à

recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient

à leurs enfants pour y tremper des gâteaux dans le vin et pour y boire

avec eux... Comme les juifs craignaient alors que les officiers du roi

ne vinssent fouiller leurs maisons, un d'entre eux qui demeurait à

Paris, et qui avait reçu en nantissement quelques meubles d'église,

tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre d'évangiles

orné avec un art infini des pierres les plus précieuses, quelques

coupes d'argent et autres, cacha tout cela dans un sac, et poussa

l'impureté jusqu'à le jeter (ô douleur!) dans le fond d'une fosse où

il déchargeait tous les jours son ventre. Bientôt une révélation

divine en donna connaissance aux chrétiens, qui les trouvèrent dans

cet endroit; et après avoir payé au roi, leur seigneur, le cinquième

de la dette, ils allèrent pleins de joie reporter avec honneur ces

ornements sacrés à l'église qui les avait engagés. On pourrait donner

avec raison à cette année le nom de jubilé; car de même que dans

l'ancienne loi tout retournait librement à son premier maître l'année

du jubilé, et que toutes les dettes étaient acquittées, de même aussi,

grâce à l'édit du roi très-chrétien, qui abolit les créances, tous les

chrétiens du royaume de France se virent à jamais libres des dettes

qu'ils avaient contractées envers les juifs.

L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le mois d'avril, le

sérénissime roi Philippe-Auguste rendit un édit qui donnait aux juifs

jusqu'à la Saint-Jean suivante pour se préparer à sortir du royaume.

Le roi leur laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu'à

l'époque fixée, c'est-à-dire la fête de saint Jean. Quant à leurs

domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs, et

autres immeubles, il s'en réserva la propriété, pour lui et ses

successeurs au trône de France. Quand les perfides juifs eurent appris

la résolution du monarque, quelques-uns d'entre eux, régénérés par les

eaux du baptême et par la grâce du Saint-Esprit, se convertirent à

Dieu et persévérèrent dans la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le

roi, par respect pour la religion chrétienne, fit rendre à ces

néophytes tous leurs biens, et leur accorda une entière liberté.

D'autres, fidèles à leur ancien aveuglement et contents dans leur

perfidie, cherchèrent à séduire par de riches présents et par de

belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons,

archevêques et évêques, voulant essayer si à force de conseils, de

remontrances et de promesses brillantes, leurs protecteurs ne

pourraient pas ébranler les volontés irrévocables de Philippe. Mais le

Dieu de bonté et de miséricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui

espèrent en lui, et qui se plaît à humilier ceux qui présument trop de

leur puissance, avait versé du haut du ciel les trésors de sa grâce

dans l'âme du roi, l'avait éclairée des lumières du Saint-Esprit,

échauffée de son amour, et fortifiée contre toutes les séductions des

prières et des promesses de ce monde... Les juifs infidèles, voyant le

peu de succès de leurs démarches, et ne pouvant plus compter sur

l'influence des grands, qui leur avait toujours servi jusque alors à

disposer à leur gré de la volonté des rois, ne virent pas sans

étonnement la magnanimité et l'inébranlable fermeté du roi Philippe,

et en furent interdits et comme stupéfaits. Ils s'écrièrent dans leur

admiration: _Scema, Israel_; c'est-à-dire: Écoute, Israel, et

commencèrent à vendre tout leur mobilier, car le temps approchait où

ils allaient être contraints à sortir de toute la France, et ils

savaient que rien ne pouvait reculer le terme qui leur était prescrit

par l'édit royal. Ils se mirent donc, en exécution de cet édit, à

vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, car pour leurs

propriétés foncières, elles furent toutes dévolues au domaine royal.

Les juifs ayant donc vendu leurs effets, en emportèrent le prix pour

payer les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes,

leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur 1182, au mois de

juillet, la troisième année du règne de Philippe-Auguste.

RIGORD, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. Guizot, dans

la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France depuis

la fondation de la monarchie française jusqu'au treizième siècle.

Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commença

en 1190 à écrire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit

son ouvrage que jusqu'à l'année 1207. Il eut pour continuateur

Guillaume le Breton.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 65 / 188 题