SUGER.

En même temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans

le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manière que

les affaires ne l'empêchaient pas d'accomplir les devoirs du

monastère, et que le monastère ne l'empêchait jamais d'assister aux

conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vénération que l'on a

pour un père et le respectait comme un maître, à cause de l'élévation

et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prélats se

levaient par respect et lui donnaient la première place. Chaque fois

qu'à la prière du roi les évêques s'assemblaient pour délibérer sur

des affaires importantes de l'État, c'était toujours à lui qu'ils

remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde

d'ajouter quelque chose à ses paroles, comme dit Job, quand les flots

de son éloquence étaient tombés sur eux goutte à goutte. Les cris des

orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles

du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux.

Quel est l'opprimé ou l'homme ayant à se plaindre d'une injustice qui

n'ait pas trouvé en lui un protecteur, si toutefois sa cause était

juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'écarta jamais de

l'équité, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas

séduire par des présents et ne se fit pas donner toujours la

rétribution qui lui était due. Qui ne serait pas plein d'admiration

pour son esprit, inaccessible à la cupidité, humble dans la

prospérité, calme au milieu des agitations du monde et devant les

périls, et à coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne

semblait pouvoir le supporter?

Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de

sa naissance; mais ces aveugles et ces insensés ne pensent donc pas

que c'est un plus grand éloge, et qu'il est plus glorieux pour lui

d'avoir anobli les siens que d'être issu de parents nobles.... C'est

l'âme qui fait les nobles, et chez Suger l'âme était évidemment telle.

Quand le poids des affaires de l'État reposait sur lui, jamais une

affaire, publique ou privée, ne lui fit négliger le service de Dieu.

Soit qu'il célébrât l'office au milieu de ses religieux ou avec ses

domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens,

d'entendre chanter les psaumes, mais il était le premier à psalmodier

à haute voix où à réciter les leçons. J'ai souvent admiré en lui que

sa mémoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa

jeunesse, que personne ne pouvait lui être comparé pour les pratiques

et les prières monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il

n'avait jamais appris autre chose: cependant il était si instruit dans

les études libérales, que quelquefois il dissertait avec une

prodigieuse subtilité sur des sujets de dialectique ou de rhétorique,

et plus volontiers sur des questions de théologie qu'il avait tout

spécialement étudiées. Il était en effet si versé dans la connaissance

des Saintes Écritures, que jamais il n'hésitait à faire une réponse

précise, quel que fût le point sur lequel on l'interrogeait. La sûreté

de sa mémoire ne lui avait pas permis d'oublier même les poëtes

profanes; aussi récitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu

qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse

d'esprit et une si bonne mémoire, ce qu'il avait une fois saisi ne

pouvait plus lui échapper.

Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de son temps il n'y

eut pas un plus grand orateur? Dans le fait, Suger était, suivant le

mot de Caton, un homme de bien habile à bien parler. Il avait une

telle grâce d'élocution en latin et dans sa langue maternelle, que

quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas qu'il parlait

d'abondance. Il était si familier avec l'histoire, que pour quelque

roi ou prince des Français qu'on lui nommât, il en racontait tous les

actes avec rapidité et sans hésiter. Il a écrit dans un bel ouvrage

l'histoire du roi Louis le Gros; il commença aussi la vie du fils de

ce même Louis, mais la mort l'empêcha de terminer ce dernier ouvrage.

Personne ne connaissait mieux et ne pouvait raconter plus exactement

tous les faits de ces deux règnes, que celui qui avait vécu dans

l'intimité de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et

sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en l'absence de

qui leur palais semblait vide. Il est constant qu'à partir du moment

où Suger fut admis dans les conseils du prince jusqu'à sa mort le

royaume fut dans une prospérité continuelle, étendit largement ses

limites, triompha de ses ennemis et parvint à un haut degré de

splendeur. Mais à peine fut-il mort que le sceptre de la France

ressentit gravement les inconvénients d'une telle perte; et on le voit

aujourd'hui, que ce grand conseiller manque, privé du duché

d'Aquitaine[96], l'une de ses plus importantes provinces.

[96] Par le divorce de Louis VII, le duché d'Aquitaine resta

entre les mains d'Eléonore, duchesse d'Aquitaine.

GUILLAUME, _Vie de Suger_.

Guillaume, moine de Saint-Denis, avait été le secrétaire et le

confident de Suger. Quelques années après la mort de Suger,

Guillaume composa, à la prière d'un autre moine, nommé Geoffroy,

une biographie très-curieuse du grand abbé.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 58 / 188 题