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Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore guère régné, quand dans
le pays s'éleva une guerre qui dut faire grand mal à la terre. Les
paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, poussés
par je ne sais quelle mauvaise idée, par vingt, par trente et par
cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparlé en secret et
plusieurs l'ont juré entre eux que jamais par leur volonté ils
n'auront seigneur ou avoué. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils
ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque
jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an
dernier était mauvais, et pire encore est cette année. Tous les jours
leurs bêtes sont prises pour les aides et les corvées; il y a tant de
plaintes contre eux et de procès, et impôts nouveaux et anciens,
qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils
sont cités en justice; il y a tant de prévôts[57] et de bedeaux[58],
et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix
une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se
défendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force
on prend leurs bêtes, ils ne peuvent ni se tenir ni se défendre, ils
ne peuvent s'en garantir; il leur faut déguerpir de leurs terres. Ils
ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs
sergents[59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore
on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du
mal? Mettons-nous à l'abri de leur méchanceté; nous sommes hommes
comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le
corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut
que du cœur seulement. Allions-nous par serment, et défendons nos
biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils
nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou
quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles,
si à vingt ou trente garçons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se
défendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et
grands pieux, et flèches et gourdins, et arcs, et haches et
hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec
le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous
défendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et
prendre à notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans
les forêts la venaison. En tout nous ferons nos volontés, dans les
bois, sur l'eau et dans les prés. Par ces dires et par ces paroles, et
par autres encore plus folles, ils ont tous approuvé ce projet, et
ils se sont tous juré que tous ensemble se soutiendront et ensemble se
défendront. Ils ont élu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et
des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments
recevront. Ne peut être longtemps cachée parole à tant de gens portée,
soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par
ivresse, ou par colère; assez tôt le duc Richard ouït dire que les
vilains faisaient commune, et voulaient détruire les justices[60], à
lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprès de
Raoul, son oncle[61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le
comte d'Évreux était très-vaillant, et savait beaucoup de choses.
Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez
jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos
chevaliers. Et Richard lui dit: «Volontiers.» Donc il envoya en
plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien
épiant, et par espions s'enquérant, qu'il atteignit et surprit les
vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[62].
Raoul fut fort en colère; il ne veut pas les mettre en jugement; il
les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les
dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings
couper, à tous il fit brûler les jarrets; il lui importe peu qu'ils
s'en plaignent. Il en fit brûler d'autres tout vifs, et d'autres
furent arrosés de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils étaient
hideux à regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne
fussent bien connus. La commune en demeura là; depuis les vilains ne
firent rien de semblable; ils se séparèrent tous de ceux qui l'avaient
organisée, par la peur de leurs amis qu'ils virent défaits et
maltraités. Et les plus riches d'entre eux le payèrent, et par leur
bourse s'acquittèrent. On ne laissa rien à prendre de tout ce qu'on
put les rançonner. Et les seigneurs leur firent autant de procès
qu'ils purent.
[57] Chargés par le seigneur de recouvrer les droits.
[58] Agents inférieurs chargés de la police.
[59] Valets, serviteurs.
[60] Droits et abus seigneuriaux.
[61] Raoul comte d'Evreux.
[62] «Les paysans des divers comtés de la Normandie s'entendirent
pour former des conventicules, dans lesquels ils décidèrent
qu'ils vivraient à leur guise et qu'ils se gouverneraient selon
leurs propres lois, soit dans les forêts, soit auprès des eaux,
et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier ces
décisions, chacune des assemblées de ce peuple en fureur nomma
deux députés chargés de se rendre à une assemblée générale tenue
au milieu du pays et qui devait tout confirmer. Dès que le duc
fut informé de ces événements, il envoya aussi le comte Raoul et
un grand nombre de chevaliers, afin de combattre la férocité des
paysans et de dissoudre leur assemblée. Raoul accomplit sa
mission, s'empara de tous les députés et de quelques autres
hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya
ainsi mutilés chez eux, afin que la vue de ce qui leur était
arrivé détournât les autres de pareilles entreprises. Ayant vu
cela, les paysans renoncèrent à leurs assemblées et retournèrent
à leurs charrues.» (_Guillaume de Jumiéges._)