Le celtique fut la première langue parlée en deçà de la Loire, dans
cette portion de pays où se forma plus tard la _langue d'oil_, dont
l'un des dialectes, celui de l'île de France, est enfin devenu notre
langue française..... Après la conquête de la Gaule par César,.....
l'empereur Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna
une administration et une organisation toutes romaines. Dès lors le
latin s'introduisit et se répandit insensiblement dans les Gaules pour
l'administration, la justice, les lois, les institutions politiques,
civiles et militaires, la religion, le commerce, la littérature, le
théâtre et tous les autres moyens dont Rome savait si habilement se
servir pour imposer sa langue aux nations, comme elle leur imposait le
joug de sa domination. Déjà, du vivant de Cicéron, ainsi qu'il nous
l'apprend lui-même, la Gaule était pleine de marchands romains; et il
ne se faisait pas une affaire que quelque Romain n'y participât. Mais
ce qui dut le plus puissamment contribuer à la propagation de la
langue latine, ce fut le besoin où se trouvèrent les Gaulois de
recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car toutes les
causes se plaidaient en latin, et une loi expresse défendait au
préteur de promulguer un décret en aucune autre langue qu'en langue
latine.
L'empereur Claude, né à Lyon, élevé dans les Gaules, affectionna
toujours la province où il avait passé son enfance, et c'est à lui que
toutes les villes gauloises durent le droit de cité, qui rendait leurs
citoyens aptes à tous les emplois et à toutes les dignités de
l'empire. Ainsi l'ambition, l'intérêt, la nécessité des relations
journalières avec l'administration romaine, tout porta les Gaulois à
se livrer à l'étude de la langue latine, surtout avec un protecteur
tel que Claude, qui n'admettait pas qu'on pût être citoyen romain si
l'on ignorait la langue des Romains: au point qu'un illustre Grec,
magistrat dans sa province, s'étant présenté devant lui et ne pouvant
s'expliquer en latin, non-seulement Claude le fit rayer de la liste
des magistrats, mais il lui enleva jusqu'à son droit de citoyen. A
partir du règne de ce prince, la langue latine fit de tels progrès
dans les Gaules que, peu d'années après, Martial se félicitait d'être
lu à Vienne, même par les enfants. Déjà, dès le temps de Strabon, les
Gaulois n'étaient plus considérés comme des _Barbares_, attendu que la
plupart d'entre eux avaient adopté la langue et la manière de vivre
des Romains.
Bientôt des écoles de grammaire et de rhétorique s'établirent de
toutes parts. Je dois citer parmi les plus célèbres celles de
Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de Trèves et de Reims. Ces écoles ne
tardèrent pas à obtenir une réputation telle que des empereurs même y
envoyèrent étudier leurs enfants. Crispe, fils aîné de Constantin,
ainsi que Gratien, firent leurs études à Trèves; Dalmace et
Annibalien, petit-fils de Constance Chlore, vinrent suivre un cours
d'éloquence à Toulouse. De ces académies latines sortirent des
écrivains remarquables, dont purent se glorifier à la fois et la Gaule
qui les avait vus naître, et Rome dont ils enrichirent la littérature.
Tels furent Cornélius Gallus, Trogue Pompée, Pétrone, Lactance,
Ausone, Sidoine Apollinaire et Sulpice Sévère.
Les lieux où un peuple nombreux se réunissait pour assister aux
représentations de la scène étaient encore autant d'écoles où les
Gaulois venaient se familiariser avec la langue et les chefs-d'œuvre
de la littérature latine. Partout s'élevèrent des théâtres, des
cirques, des amphithéâtres, dont quelques-uns, à moitié détruits, font
encore aujourd'hui l'objet de notre admiration.
Enfin, l'établissement du christianisme contribua puissamment à
répandre l'usage du latin; la religion naissante l'avait adopté comme
étant la langue littéraire dominante dans tout l'Occident; elle y
devint l'interprète naturel des nouvelles doctrines et un moyen
efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des Barbares
n'arrêta pas la diffusion de la langue des Romains; ses progrès
continuèrent même après la chute de leur empire, et Rome chrétienne
acheva par les prédications de la foi ce que Rome païenne avait
commencé par ses lois, par ses institutions, par la puissante
influence de sa littérature et de sa civilisation.
Tels furent les moyens par lesquels la langue latine se répandit
non-seulement dans l'Italie et dans les Gaules, mais encore en
Espagne, en Illyrie, dans le nord de l'Afrique, et, plus ou moins,
dans toutes les provinces de l'Empire. Ce ne furent donc point
quelques troupes romaines qui implantèrent le latin dans notre pays,
comme certains auteurs se le sont imaginé. Nous devons toutefois
reconnaître que l'incorporation des soldats gaulois dans les légions
romaines ne dut pas être, à cet effet, une des moins heureuses
combinaisons de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de
semblables moyens que notre langue française se propage chaque jour de
plus en plus dans nos provinces méridionales, dans la Bretagne et dans
l'Alsace.
Avant la fin du quatrième siècle, le latin était, surtout dans les
villes, la langue usuelle des hautes classes de la société, et des
femmes elles-mêmes. C'est en latin que saint Hilaire de Poitiers
entretenait correspondance avec Albra, sa fille; Sulpice Sévère avec
Claudia, sa sœur, et Bassule, sa belle-mère; c'est également en latin
que saint Jérôme correspondait avec deux dames gauloises, Hédébie et
Algasie. Ce même saint Jérôme nous donne à entendre que les Gaulois
surpassaient les Romains eux-mêmes dans leur propre langue par la
fécondité et le brillant du style.
Le peuple, et particulièrement celui des campagnes, n'eut pas d'abord
le même intérêt que les classes supérieures à rechercher la
connaissance du latin; il lui était d'ailleurs fort difficile
d'apprendre une langue aussi différente de la sienne; pour lui, il n'y
avait ni maîtres, ni écoles de grammaire et de rhétorique. Ce ne fut
que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour de lui la langue
de Rome, qu'il s'avisa d'essayer à la bégayer, stimulé dans cette
entreprise par ce désir vaniteux qui pousse toujours les gens des
classes inférieures à vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus
d'eux; à ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant, leur
intérêt, qui enfin se trouvait en jeu, par la nécessité de communiquer
journellement avec les puissants et les riches qui avaient laissé le
celtique dans un dédaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre
langue que celle qui convenait à un citoyen romain.
Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que font aujourd'hui
pour le français les paysans de l'Alsace, de la Bretagne et ceux de
nos provinces méridionales, qui, de jour en jour et de plus en plus,
s'évertuent à comprendre et à parler notre langue littéraire.....
L'histoire vient à l'appui des inductions tirées de la nature des
circonstances. Dans la seconde moitié du deuxième siècle, saint Irénée
est forcé d'apprendre le celtique pour faire entendre la parole
évangélique au peuple de Lyon. Dans le troisième, une druidesse,
voulant adresser à l'empereur Alexandre Sévère quelques paroles
prophétiques, en est réduite à s'exprimer en celtique, au risque de
voir sa prédiction frapper inutilement les oreilles de l'empereur,
s'il ne se trouve auprès de lui quelque Gaulois pour la lui traduire.
Mais dès la fin du quatrième siècle, l'homme du peuple n'a plus besoin
d'interprète, il parle lui-même le latin, et ce qu'il en sait lui
suffit pour se faire comprendre. On ne peut exiger de lui ni un style
fort correct, ni une prononciation bien pure, car l'usage fut son seul
précepteur, et chez lui l'attention a continuellement à lutter contre
les habitudes de sa langue maternelle. Sulpice Sévère, qui écrivait à
cette époque, introduit dans un de ses dialogues un homme d'assez
humble condition, né dans le nord de la Gaule; cet homme, interrogé
sur les vertus de saint Martin, hésite à parler latin, de crainte que
son langage rustique ne blesse les oreilles délicates de ses
auditeurs, habitants de l'Aquitaine, pays où la langue latine était en
usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'était dans la Celtique et
dans la Belgique. Un des interlocuteurs, nommé Posthumianus,
impatienté des hésitations du personnage, s'écrie avec humeur:
«Parle-nous celtique ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint
Martin»[1]. Ce passage remarquable nous montre un homme du peuple qui
parle le latin; mais comme, d'après son propre aveu, il l'estropie à
la façon des gens de la campagne, Posthumianus est porté à penser
qu'il s'expliquera plus aisément en se servant du celtique, qu'il juge
devoir être sa langue habituelle. Le même passage prouve qu'au
quatrième siècle le celtique était encore en usage dans certaines
contrées de la Gaule, du moins parmi le peuple. Le témoignage de
Sulpice Sévère se trouve confirmé par ceux d'Ausone[2], de
Claudien[3], et de saint Jérôme[4]; ce dernier assure avoir trouvé
chez les Trévires à peu près la même langue que celle qui était parlée
parmi les Gaulois établis en Galatie.
[1] _Sulpice Sévère_, dialogue 1er, chap. 26.
[2] _Ausone_, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p.
123.
[3] _Claudien_, épigr. De mulabus Gallicis; éd. Panckoucke, t.
II, p. 418.
[4] _Saint Jérôme_, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem.
Au cinquième siècle, nous retrouvons encore la vieille langue des
Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne, et, là même,
elle est abandonnée par la haute classe de la société et réduite à
n'être plus qu'un patois populaire. C'est ce qu'on est en droit de
conclure d'une lettre de Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont[5].
Je suis loin de prétendre que le celtique eût disparu de toutes les
autres contrées de la Gaule, mais je pense qu'à cette époque il se
trouvait relégué dans les pays montagneux ou dans ceux qui étaient
éloignés des principaux centres de population et des grandes voies de
communication des Romains.
[5] Dans cette lettre Sidoine félicite Ecdicius de ce que, grâce
à lui, l'aristocratie de l'Auvergne se débarrasse enfin de la
rudesse du langage celtique. (Lib. III, epist. 3.)
Tel était l'état du langage dans la Gaule, lorsque, de toutes parts,
elle fut envahie par les nations germaniques: au midi par les
Wisigoths, à l'est par les Burgondes et au nord par les Franks. Ces
derniers, les seuls dont nous ayons à nous occuper, apportèrent une
troisième langue dans les provinces situées en deçà de la Loire. Cette
langue était le _tudesque_ ou _téotisque_, mots dérivés de _teut_,
_teod_, dénomination collective par laquelle se désignaient eux-mêmes
tous les peuples de race germanique. On devrait donc comprendre, sous
le nom de _tudesque_, tous les idiomes de la Germanie; mais cette
désignation, restreinte par un usage fort ancien, ne s'applique qu'aux
idiomes des _Teuts_ occidentaux, c'est-à-dire au _francique_, usité
chez les Franks, et à l'_allémanique_, usité chez les Allémans.
Avant de passer le Rhin, les Franks étaient une confédération de
diverses tribus occupant le territoire compris entre l'Elbe, le Rhin,
le Mein et la mer du Nord. Le _francique_ devait se composer à cette
époque d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confédérées; mais
dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent s'être fondus dans trois
dialectes principaux, usités parmi les conquérants entre le Rhin et la
Loire. Au nord était le _ripuaire_, à l'ouest le _neustrien_, et à
l'est l'_ostrasien_.
Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les confins de la
Germanie, dont ils n'étaient séparés que par le Rhin, et leur
population se grossissait sans cesse de nouvelles bandes germaniques
qui passaient le fleuve pour venir s'associer à leur fortune. Dans
l'un et l'autre pays, le latin disparut entièrement comme langue
usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent été exterminés en grand
nombre par les barbares, soit, ce qui est plus probable, qu'ils
eussent été refoulés par eux dans l'ouest et dans le midi. Au latin
succéda le tudesque, qui, diversement modifié, s'est perpétué jusqu'à
nos jours dans les patois de la rive gauche du Rhin, chez les
descendants des Ripuaires et des Ostrasiens.
Il n'en fut pas de même dans la Neustrie, ou du moins dans la plus
grande partie, celle qui s'étendait de la Scarpe à la Loire, et de la
Meuse à l'Océan. Les Franks Saliens qui s'établirent dans cette
contrée étaient les plus éloignés du Rhin, et n'avaient que peu de
relations avec les peuples germaniques qui habitaient de l'autre côté
du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient mêlés aux populations
gallo-romaines, de beaucoup supérieures en nombre aussi bien qu'en
civilisation et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi
qu'il pût en coûter à l'orgueil et à l'insouciante rudesse des
vainqueurs, ils se virent contraints par la force des circonstances à
apprendre la langue des vaincus, dont ils adoptèrent également la
religion et l'administration. Le poëte Fortunat, profitant sans doute
du privilége poétique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris, de
ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mêmes, et il
s'émerveille de l'éloquence qu'il lui suppose dans sa langue
maternelle[6]. Le même poëte attribue également à Chilpéric une
connaissance toute particulière de la langue latine[7]; mais Grégoire
de Tours se montre moins flatteur à son égard. Ce prince avait composé
un ouvrage en prose sur la Trinité et deux livres de poésie. L'évêque
historien condamne sa théologie comme hérétique et sa poésie comme
transgressant toutes les règles de la versification latine. «Ses
vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds; des syllabes
brèves il en a fait des longues, et des longues il en a fait des
brèves»[8]. Si ce roi frank, malgré ses prétentions d'écrivain, ne fut
point un habile latiniste, on peut se figurer ce que devait être le
gros de la nation. Les Germains avaient conservé dans les Gaules
l'amour de la vie indépendante qu'ils menaient en Germanie; ils se
trouvaient mal à l'aise dans l'enceinte des villes, et préféraient le
séjour de la campagne. Ils construisirent à la façon germanique, et
principalement sur le bord des forêts, des espèces de hameau dont les
uns étaient nommés _fara_ et les autres étaient appelés _ham_. Avec de
telles habitations et une pareille manière de vivre, les Franks se
trouvèrent nécessairement dans un contact journalier et dans des
relations habituelles avec les campagnards gallo-romains. Ceux-ci
furent les seuls professeurs de langue qu'eurent tous ces barbares,
bien moins amoureux d'études laborieuses et de culture intellectuelle
que de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chère et de débauches de
toute sorte. Ils apprirent de pareils maîtres un latin mêlé de
celtique que, de leur côté, ils altérèrent encore davantage par
l'introduction d'un grand nombre de mots tudesques. Les habitants des
villes, qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque
pureté, dédaignaient ce jargon né dans les campagnes, qu'ils
désignaient sous le nom de _langue rustique_.
[6] Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p.
506.
[7] Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; même recueil, p.
520.
[8] Grég. de Tours, liv. VI, ch. 46.
Cependant les Franks de la Neustrie conservèrent longtemps entre eux
l'usage du francique dans leurs familles, dans les camps, dans les
armées, dans les assemblées où les vainqueurs décidaient du sort des
vaincus. Aussi cette langue fut-elle parlée non-seulement par Clovis
et par ses fils, mais encore par plusieurs de ses successeurs.
Toutefois le tudesque disparut peu à peu de la Neustrie par la fusion
des Franks avec les Gallo-Romains. Les ténèbres qui couvrent
l'histoire de cette époque ne me permettent guère de préciser le temps
où cette fusion s'est opérée; cependant on peut conjecturer avec assez
de vraisemblance qu'elle était déjà fort avancée dès les commencements
du septième siècle. Elle se manifeste dans le siècle suivant par
l'antagonisme des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers
représentaient l'élément germanique, les seconds représentaient
l'élément gallo-romain. Les Neustriens eurent d'abord l'avantage dans
cette lutte; mais les Ostrasiens, conduits par Charles Martel,
l'emportèrent enfin. La Neustrie eut à subir une nouvelle invasion
germanique qui eut pour conséquence, quelques années après,
l'avénement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens.
Charlemagne, le héros de la race carolingienne, avait appris plusieurs
langues étrangères, et parlait le latin avec facilité, ainsi que le
rapporte son historien Éginhard; mais le francique était sa langue
maternelle. Il eut toujours une prédilection toute particulière pour
le rude mais énergique idiome de ses pères, au point qu'il entreprit
de composer lui-même une grammaire francique. Il donna des noms
tudesques aux vents et aux mois, et voulut qu'on recueillît
soigneusement tous les chants populaires et toutes les anciennes
poésies qui célébraient les exploits des guerriers germaniques dans
leur langue nationale. Le francique fut également la langue usuelle de
Louis le Débonnaire, bien qu'il parlât le latin avec autant de
facilité. Il ordonna de traduire les Évangiles en tudesque, et c'est
probablement à lui que nous devons la version du moine Otfrid, qui est
parvenue jusqu'à nous.
Le _latin rustique_, ainsi que je l'ai dit, était, dans la Neustrie,
l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains avec les Franks;
il fut un moyen de rapprochement entre les deux races, et devint peu à
peu la langue générale de la nation. Son extension se trouva favorisée
par l'abandon complet où étaient tombées les études, et par
l'insouciance des esprits pour les chefs-d'œuvre déjà langue latine.
Le clergé lui-même contribua puissamment à le propager; car beaucoup
d'ecclésiastiques ne connaissaient que ce latin vulgaire, et tous
étaient obligés de s'en servir pour faire entendre leurs instructions
au peuple. Au commencement du septième siècle nous trouvons le latin
rustique employé à composer des chants populaires; il nous est même
parvenu quelques vers d'une de ces chansons qui célébrait la victoire
remportée par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin était si bien
devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson volait de bouche
en bouche, et que les femmes s'en servaient pour exécuter des
danses[9].
[9] Hildegar, _Vie de saint Fraron_; in Mabillon, Acta SS.
Ordinis S. Bened. sœculum II, p. 617.
De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks,
Qui alla combattre la nation des Saxons, etc.
La rime remplace la mesure; les solécismes sont nombreux; le latin
est transformé:
De Chlothario est canere, rege Francorum,
Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum....
(L. D.)
Dans l'origine, le latin rustique ne différait guère du latin
littéraire que par la violation de quelques règles grammaticales, par
quelques vices de prononciation, par le mélange d'un certain nombre de
mots et de tournures celtiques et tudesques. Mais des altérations
plus profondes et plus radicales décomposèrent insensiblement ce latin
populaire, au point qu'au septième siècle il put être considéré comme
un nouvel idiome, entièrement distinct de l'ancienne langue latine à
laquelle il devait son origine. La nouvelle langue fut appelée
_romane_, parce qu'elle était l'idiome propre des vaincus, à qui l'on
donnait le nom de Romains par opposition aux conquérants issus de _la
noble race des Franks_.
La première mention de la langue romane que l'histoire nous ait
conservée remonte au milieu du septième siècle; elle nous a été
transmise par l'auteur anonyme de la vie de saint Mummolin, qui
succéda à saint Éloi comme évêque de Noyon, honneur qu'il dut
principalement à la connaissance toute particulière qu'il avait de la
langue romane et de la langue tudesque. Il était, en effet, fort
important à cette époque qu'un évêque sût parler l'un et l'autre de
ces idiomes, afin de pouvoir lui-même instruire, dans leur propre
langue, les populations appartenant aux deux races différentes qui
occupaient les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement plus tard
le troisième concile de Tours. Aussi voyons-nous que plusieurs
ministres de la religion se rendirent capables de s'acquitter de ce
double devoir. On peut citer entre autres saint Adalard, abbé de
Corbie, qui vivait vers la fin du huitième siècle. Gérard, abbé de
Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit en parlant de lui: «S'il
employait la langue vulgaire, c'est-à-dire la romane, vous eussiez cru
qu'il n'en savait pas d'autre; si c'était le tudesque, son discours
avait plus d'éclat; mais dans aucune langue sa parole n'était aussi
facile que lorsqu'il s'exprimait en latin.»
Il nous reste quelques vestiges de la langue romane de la fin du
huitième siècle; on les trouve dans les litanies qui se chantaient à
cette époque dans le diocèse de Soissons[10].
[10] Après avoir récité les litanies, le chœur invoquait la
protection du ciel en faveur du pape Adrien Ier et de l'empereur
Charlemagne; à chaque invocation, le peuple qui se trouvait dans
l'église, répondait: TU LO JUVA, _aide-le_.
Le milieu du siècle suivant nous offre le premier monument important
de cette langue qui soit parvenu jusqu'à nous; c'est le serment que
Louis le Germanique fit à Charles le Chauve en 842. La langue du
dixième siècle nous est connue par une _cantilène_ en l'honneur de
sainte Eulalie, et celle du onzième, par les lois que Guillaume le
Conquérant donna aux Anglais, après avoir soumis leur pays[11]. Ce
n'est qu'à partir du douzième siècle que les productions littéraires
de la langue romane du nord devinrent assez nombreuses et assez
considérables.
[11] Et par la chanson de Roland, de Théroulde. (L. D.)
Avant de prononcer le serment dont je viens de parler, Louis le
Germanique et Charles le Chauve haranguèrent leur armée, chacun dans
l'idiome particulier usité chez son peuple, Louis en tudesque, et
Charles en langue romane. Voilà donc un fils de Louis le Débonnaire,
c'est-à-dire un petit-fils de Charlemagne, obligé de parler la langue
des vaincus pour se faire entendre de ses sujets. C'est que la
position dans laquelle il se trouvait était bien différente de celle
de son père et de son aïeul. Ces deux princes commandant à la
Germanie, à la Gaule et à l'Italie, résidaient sur les bords du Rhin,
au milieu des Germains, leurs compatriotes, auxquels leur maison
devait son élévation et sa gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils
habitaient, les gens qui les entouraient, tout concourait à ce que le
tudesque fût la langue usuelle des empereurs. Mais Charles le Chauve,
réduit à la possession de la Neustrie, se trouva jeté au milieu de
populations qui ne parlaient, qui ne comprenaient que le roman, et qui
avaient le tudesque en aversion[12]; aussi fut-il contraint d'adopter
la langue romane, la seule qui pût le mettre en rapport avec la nation
à laquelle il commandait. A plus forte raison cette langue dut-elle
être parlée par les rois qui lui succédèrent[13].
[12] Cette aversion était telle que la seule différence de
langage occasionnait parfois des rixes sanglantes entre les gens
de langue romane et ceux de langue tudesque. Charles le Simple,
petit-fils de Charles le Chauve, s'étant rendu sur les bords du
Rhin pour avoir une conférence avec Henri l'Oiseleur, des jeunes
gens qui étaient à la suite des deux princes furent, _selon
l'habitude de ceux des deux pays_, tellement choqués de
s'entendre parler les uns roman, les autres tudesque, qu'ils
commencèrent par s'insulter de la manière la plus violente, et
finirent par fondre les uns sur les autres, l'épée à la main, si
bien qu'il y en eut plusieurs de tués. (_Richer_, éd. de M. J.
Guadet, t. I, p. 48.)
[13] La différence de langue qui existait entre les Neustriens et
les Ostrasiens était tellement marquée au neuvième siècle (888),
que les premiers étaient appelés Franks latins, et les seconds
Franks Teutons (_Chronique anonyme_, dans le recueil des Histor.
de France, t. VIII, p. 231).
Toutefois le tudesque ne disparut pas complétement de la cour; les
Carolingiens en perpétuèrent, sinon l'usage habituel, du moins
l'intelligence parmi les principaux officiers de leur maison[14]. Tout
semblait leur en faire à la fois un devoir et une nécessité, les
traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages fréquents avec
des princesses de sang germanique, leur résidence habituelle à Laon,
ville située dans le voisinage des pays allemands de la Lorraine
inférieure, et enfin la participation active et continuelle que les
princes germaniques prirent sous cette dynastie à tous les troubles,
à tous les démêlés, à toutes les guerres, à tous les traités qui
eurent lieu dans le royaume. Aussi, ceux qui s'adonnaient au maniement
des affaires publiques attachaient-ils une grande importance à la
connaissance du tudesque. Mais, dès le milieu du neuvième siècle, les
personnes qui possédaient pleinement l'usage de cet idiome étaient
devenues si rares dans le royaume, que Loup, abbé de Ferrière, l'un
des principaux ministres de Charles le Chauve, fut obligé d'envoyer en
Allemagne des jeunes gens de son monastère, auxquels il jugeait à
propos de faire apprendre la langue qui était la plus nécessaire aux
relations politiques[15].
[14] Les rois carolingiens étaient étrangers à la France, et
parlaient une langue étrangère; on comprend très-bien ce que nous
dit Richer, qu'on les chassa comme étrangers, en 987, quand on
donna la couronne à un roi national, français, Hugues Capet. (L.
D.)
[15] _Loup de Ferrière_, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom
Bouquet, VII, 488.
On ne sera donc pas étonné de voir que, dans le siècle suivant, Louis
d'Outre-Mer comprenait le tudesque beaucoup mieux que le latin. Au
synode d'Engelheim, où ce roi et l'empereur Othon Ier se trouvaient
réunis, on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux disputes
qui s'étaient élevées entre Artalde, archevêque de Reims, et Hugues,
son compétiteur; comme cette lettre était écrite en langue latine, on
fut obligé de la traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance
aux deux princes.
Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence de l'idiome
des Franks dans la maison royale des Carolingiens avaient cessé
d'exister sous les rois de la troisième race, et Hugues Capet, le
premier d'entre eux, bien qu'issu du sang germanique, était tout aussi
complétement ignorant du langage de Charlemagne qu'il l'était de celui
d'Auguste. Les gens qui l'entouraient n'entendaient pas plus que
lui-même l'idiome de la Germanie. Aussi, à partir de cette époque, les
princes d'Allemagne qui désiraient entretenir des relations avec la
cour de France furent obligés d'avoir recours à des ambassadeurs qui
connussent la langue romane[16].
[16] _Chron. monast. S. Michaelis_, dans le recueil de D.
Bouquet, X, 286.
Le roman dut principalement sa formation aux altérations successives
que le peuple fit subir à la langue latine[17]. Ces altérations,
partout les mêmes quant aux procédés généraux, durent néanmoins, dès
l'origine, différer par certaines nuances, selon le pays où se forma
le nouvel idiome. Dans la suite, ces différences, accrues et
multipliées par le temps, en vinrent à se dessiner plus nettement, et
à se circonscrire avec plus de précision, à la faveur du
fractionnement que le système féodal fit éprouver à tout le territoire
du royaume.
[17] Le français est donc né du latin défiguré d'abord par les
idiomes celtiques et plus tard pénétré d'éléments germaniques.
(L. D.)
Si dans le douzième, le treizième et le quatorzième siècle on eût
voulu tenir compte de toutes les variétés que présentait la _langue
d'oil_[18], selon les divers pays où elle était en usage, on eût pu
diviser cette langue en autant de dialectes qu'il y avait de
bailliages dans la France septentrionale; mais, en ne tenant compte
que des caractères généraux les plus marqués, on arrivait à
reconnaître autant de dialectes différents que l'on comptait de
provinces en deçà de la Loire. Chacune des capitales de ces provinces
devenait un centre dont l'influence se faisait sentir sur tout le
pays qui en dépendait, et les habitants de la même province se
piquaient plus ou moins de modeler leur langage sur celui que l'on
parlait à la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. De la sorte,
chaque idiome provincial tendait à une certaine uniformité, et la
_langue d'oil_ pouvait se diviser en dialecte de la Picardie, de
l'Artois, de la Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la
Franche-Comté, de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orléanais, de la
Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, de la Normandie
et de l'Ile-de-France. Il est important de remarquer que celui-ci
était spécialement désigné sous le nom de _français_, par opposition
au picard, au normand, au bourguignon, etc.
[18] L'idiome roman du nord de la France reçut le nom de _langue
d'oil_, et l'idiome roman du midi celui de _langue d'oc_. On
pense que la _langue d'oil_ et la _langue d'oc_ ont été ainsi
appelées de la manière d'énoncer l'affirmation. En effet, on se
servait pour cela de _oil_ (oui) dans le nord, et de _oc_ dans le
midi.
Par l'avénement de la maison des ducs de France à la couronne des
Carolingiens, le _dialecte français_ partagea la fortune de cette
maison, et prit de jour en jour une supériorité marquée sur les autres
dialectes, comme la nouvelle royauté ne tarda pas à établir sa
suprématie sur tous les feudataires du royaume. La cour de France
était devenue, pour les seigneurs du Nord, le modèle et l'école de la
galanterie, de la courtoisie et des belles manières; la langue parlée
dans la maison royale était l'expression naturelle de ces débuts de la
civilisation et de la politesse. Aussi, dès le douzième siècle, il
n'était plus permis à un seigneur normand, picard ou bourguignon, de
se présenter à la cour de France sans qu'il sût s'exprimer en
_français_, non plus qu'à un trouvère, désireux de quelque célébrité,
de composer ses ouvrages en un autre dialecte[19]. A partir de cette
époque, l'idiome de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus, à
l'aide des circonstances qui ne cessèrent de lui être favorables et
des moyens puissants que surent employer les rois pour fonder l'unité
française. Au treizième siècle, ce fut par l'extension du domaine de
la couronne; au quatorzième, par l'accroissement de l'autorité des
Capétiens, l'organisation de la justice royale, celle du parlement de
Paris et de la grande chancellerie; au quinzième, par l'établissement
d'une administration fiscale, d'une organisation militaire, par
plusieurs autres institutions, ainsi que par la faveur accordée à
l'imprimerie naissante; au seizième siècle enfin, par des ordonnances
formelles prescrivant l'usage exclusif du _français_ dans tous les
actes publics ou privés, de quelque nature qu'ils pussent être[20].
[19] Romans ne histoire ne plaît
Aux Françoys, se ilz ne l'ont fait.
(_Aymon de Varennes_, trouvère du XIIe siècle.)
[20] François Ier prescrivit l'usage exclusif du français dans
les actes publics et les actes privés, par trois ordonnances
successives.
Dès lors le français acquit une telle importance et obtint une telle
prééminence sur les autres dialectes de la langue d'oil, que ceux-ci,
réduits à l'état de patois[21] dédaignés, furent relégués dans les
campagnes, où ils s'éteignent de nos jours dans les derniers rangs de
la population, semblables à de faibles rejetons étouffés par les
vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit avec eux au pied du
même tronc.
[21] Langages de pays, _linguæ patrienses_. (L. D.)
A. DE CHEVALLET, _Origine et formation de la langue française_,
t. 1, prolégomènes.
Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son
excellent ouvrage, qui forme 3 volumes in-8º, a eu deux éditions;
la première lui a valu, en 1850, un prix à l'Institut; et la
seconde en a obtenu un autre en 1858.