QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE FAÇON PEU
INATTENDUE!
La Grande-Muraille,--un paravent chinois, long de quatre cents
lieues,--construite au troisième siècle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-Ti,
s'étend depuis le golfe de Léao-Tong, dans lequel elle trempe ses deux
jetées, jusque dans le Kan-Sou, où elle se réduit aux proportions d'un
simple mur. C'est une succession ininterrompue de doubles remparts,
défendus par des bastions et des tours, hauts de cinquante pieds, larges
de vingt, granit par leur base, briques à leur revêtement supérieur, qui
suivent avec hardiesse le profil des capricieuses montagnes de la
frontière russo-chinoise.
Du côté du Céleste Empire, la muraille est en assez mauvais état. Du
côté de la Mantchourie, elle se présente sous un aspect plus rassurant,
et ses créneaux lui font encore un magnifique ourlet de pierres.
De défenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de
canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi bien que
les Fils du Ciel, peuvent librement passer à travers ses portes. Le
paravent ne préserve plus la frontière septentrionale de l'Empire, pas
même de cette fine poussière mongole, que le vent du nord emporte
parfois jusqu'à sa capitale.
Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions déserts que Kin-Fo et
Soun, après une fort mauvaise nuit passée sur la paille, durent
s'enfoncer le lendemain matin, escortés par une douzaine d'hommes, qui
ne pouvaient appartenir qu'à la bande de Lao-Shen.
Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'était plus possible à Kin-Fo
de se faire aucune illusion. Ce n'était point le hasard qui avait mis ce
traître sur son chemin. L'ex-client de la _Centenaire_ avait évidemment
été attendu par ce misérable. Son hésitation à s'aventurer au delà de la
Grande-Muraille n'était qu'une ruse pour dérouter les soupçons. Ce
coquin appartenait bien au Taï-ping, et ce ne pouvait être que par ses
ordres qu'il avait agi.
Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute à ce sujet, après avoir interrogé un
des hommes qui paraissait diriger son escorte.
«Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre chef?
demanda-t-il.
--Nous y serons avant une heure!» répondit cet homme.
En somme, qu'était venu chercher l'élève de Wang? Le mandataire du
philosophe! Eh bien, on le conduisait où il voulait aller! Que ce fût de
bon gré ou de force, il n'y avait pas là de quoi récriminer. Il fallait
laisser cela à Soun, dont les dents claquaient, et qui sentait sa tête
de poltron vaciller sur ses épaules.
Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de
l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir essayer
de négocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce qu'il
désirait. Tout était bien.
Après avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit, non pas
la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui s'engageaient,
à droite, dans la partie montagneuse de la province. On marcha ainsi
pendant une heure, aussi vite que le permettait la pente du sol. Kin-Fo
et Soun, étroitement entourés, n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y
songeaient pas.
Une heure et demie après, gardiens et prisonniers apercevaient, au
tournant d'un contrefort, un édifice à demi ruiné.
C'était une ancienne bonzerie, élevée sur une des croupes de la
montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais, en cet
endroit perdu de la frontière russo-chinoise, au milieu de cette contrée
déserte, on pouvait se demander quelle sorte de fidèles osaient
fréquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent quelque peu risquer
leur vie, à s'aventurer dans ces défilés, très propres aux guet-apens et
aux embûches.
Si le Taï-ping Lao-Shen avait établi son campement dans cette partie
montagneuse de la province, il avait choisi, on en conviendra, un lieu
digne de ses exploits.
Or, à une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte répondit que Lao-Shen
résidait effectivement dans cette bonzerie.
«Je désire le voir à l'instant, dit Kin-Fo.
--A l'instant,» répondit le chef.
Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient été préalablement enlevées,
furent introduits dans un large vestibule, formant l'atrium du temple.
Là se tenaient une vingtaine d'hommes en armes, très pittoresques sous
leur costume de coureurs de grands chemins, et dont les mines farouches
n'étaient pas précisément rassurantes.
Kin-Fo passa délibérément entre cette double rangée de Taï-ping. Quant à
Soun, il dut être vigoureusement poussé par les épaules, et il le fut.
Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engagé dans l'épaisse
muraille, et dont les degrés descendaient assez profondément à travers
le massif de la montagne.
Cela indiquait évidemment qu'une sorte de crypte se creusait sous
l'édifice principal de la bonzerie, et il eût été très difficile, pour
ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas tenu le fil
de ces sinuosités souterraines.
Après avoir descendu une trentaine de marches, puis s'être avancés
pendant une centaine de pas, à la lueur fuligineuse de torches portées
par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers arrivèrent au
milieu d'une vaste salle qu'éclairait à demi un luminaire de même
espèce.
C'était bien une crypte. Des piliers massifs, ornés de ces hideuses
têtes de monstre, qui appartiennent à la faune grotesque de la
mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaissés, dont les
nervures se rejoignaient à la clef des lourdes voûtes.
Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine à
l'arrivée des deux prisonniers.
La salle n'était pas déserte, en effet. Une foule l'emplissait jusque
dans ses plus sombres profondeurs.
C'était toute la bande des Taï-ping, réunie là pour quelque cérémonie
suspecte.
Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de haute
taille se tenait debout. On eût dit le président d'un tribunal secret.
Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles près de lui, semblaient
servir d'assesseurs.
Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitôt et laissa passage aux
deux prisonniers.
«Lao-Shen,» dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le
personnage qui se tenait debout.
Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matière, comme un homme qui
est décidé à en finir:
«Lao-Shen, dit-il, tu as entre les mains une lettre qui t'a été envoyée
par ton ancien compagnon Wang. Cette lettre est maintenant sans objet,
et je viens te demander de me la rendre.»
A ces paroles, prononcées d'une voix ferme, le Taï-ping ne remua même
pas la tête. On eût dit qu'il était de bronze.
«Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre?» reprit Kin-Fo.
Et il attendit une réponse qui ne vint pas.
«Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te conviendra
et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera payé
intégralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras pour le
toucher, puisse être inquiété à cet égard!»
Même silence glacial du sombre Taï-ping, silence qui n'était pas de bon
augure.
Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles:
«De quelle somme veux-tu que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille
taëls?[18]»
[18] Environ 6,000 francs.
Pas de réponse.
«Dix mille taëls?»
Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues de
cette étrange bonzerie.
Une sorte de colère impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres méritaient
bien qu'on leur fît une réponse, quelle qu'elle fût.
«Ne m'entends-tu pas?» dit-il au Taï-ping.
Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tête, indiqua qu'il
comprenait parfaitement.
«Vingt mille taëls! Trente mille taëls! s'écria Kin-Fo. Je t'offre ce
que te payerait la _Centenaire_, si j'étais mort. Le double! Le triple!
Parle! Est-ce assez?»
Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe
taciturne, et, croisant les bras:
«A quel prix, dit-il, veux-tu donc me vendre cette lettre?
--A aucun prix, répondit enfin le Taï-ping. Tu as offensé Bouddha en
méprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut être vengé. Ce
n'est que devant la mort que tu connaîtras ce que valait cette faveur
d'être au monde, faveur si longtemps méconnue par toi!»
Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, Lao-Shen fit un
geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se défendre, fut
garrotté, entraîné. Quelques minutes après, il était enfermé dans une
sorte de cage, pouvant servir de chaise à porteurs, et hermétiquement
close.
Soun, l'infortuné Soun, malgré ses cris, ses supplications, dut subir le
même traitement.
«C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a méprisé la vie
mérite de mourir!»
Cependant, sa mort, si elle lui paraissait inévitable, était moins
proche qu'il ne le supposait. Mais à quel épouvantable supplice le
réservait ce cruel Taï-ping, il ne pouvait l'imaginer.
Des heures se passèrent. Kin-Fo, dans cette cage, où on l'avait
emprisonné, s'était senti enlevé, puis transporté sur un véhicule
quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le fracas des
armes de son escorte ne lui laissèrent aucun doute. On l'entraînait au
loin. Où? Il eût vainement tenté de l'apprendre.
Sept à huit heures après son enlèvement, Kin-Fo sentit que la chaise
s'arrêtait, qu'on soulevait à bras d'hommes la caisse dans laquelle il
était enfermé, et bientôt un déplacement moins rude succéda aux
secousses d'une route de terre.
«Suis-je donc sur un navire?» se dit-il.
Des mouvements très accusés de roulis et de tangage, un frémissement
d'hélice le confirmèrent dans cette idée qu'il était sur un steamer.
«La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'épargnent des tortures
qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!»
Cependant deux fois vingt-quatre heures s'écoulèrent encore. A deux
reprises, chaque jour, un peu de nourriture était introduite dans sa
cage par une petite trappe à coulisse, sans que le prisonnier pût voir
quelle main la lui apportait, sans qu'aucune réponse fût faite à ses
demandes.
Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui faisait si
belle, avait cherché des émotions! Il n'avait pas voulu que son cœur
cessât de battre, sans avoir au moins une fois palpité! Eh bien! ses
vœux étaient satisfaits, et au delà de ce qu'il aurait pu souhaiter!
Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait voulu
mourir en pleine lumière. La pensée que cette cage serait d'un instant à
l'autre précipitée dans les flots, lui était horrible. Mourir, sans
avoir revu le jour une dernière fois, ni la pauvre Lé-ou, dont le
souvenir l'emplissait tout entier, c'en était trop.
Enfin, après un laps de temps qu'il n'avait pu évaluer, il lui sembla
que cette longue navigation venait de cesser tout à coup. Les
trépidations de l'hélice cessèrent. Le navire qui portait sa prison
s'arrêtait. Kin-Fo sentit que sa cage était de nouveau soulevée.
Pour cette fois, c'était bien le moment suprême, et le condamné n'avait
plus qu'à demander pardon des erreurs de sa vie.
Quelques minutes s'écoulèrent,--des années, des siècles!
A son grand étonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage
reposait de nouveau sur un terrain solide.
Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large bandeau lui
fut immédiatement appliqué sur les yeux, et il se sentit brusquement
attiré au dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo dut faire quelques pas.
Puis, ses gardiens l'obligèrent à s'arrêter.
«S'il s'agit de mourir enfin, s'écria-t-il, je ne vous demande pas de me
laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-moi, du moins,
de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas de regarder la mort!
--Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamné le
désire!»
Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arraché.
Kin-Fo jeta alors un regard avide autour de lui...
Était-il le jouet d'un rêve? Une table, somptueusement servie, était là,
devant laquelle cinq convives, l'air souriant, paraissaient l'attendre
pour commencer leur repas. Deux places non occupées semblaient demander
deux derniers convives.
«Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je vois?»
s'écria Kin-Fo avec un accent impossible à rendre.
Mais non! Il ne s'abusait pas. C'était Wang, le philosophe! C'étaient
Yin-Pang, Houal, Pao-Shen, Tim, ses amis de Canton, ceux-là mêmes qu'il
avait traités, deux mois auparavant, sur le bateau-fleurs de la rivière
des Perles, ses compagnons de jeunesse, les témoins de ses adieux à la
vie de garçon!
Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il était chez lui, dans la salle à
manger de son yamen de Shang-Haï!
«Si c'est toi! s'écria-t-il en s'adressant à Wang, si ce n'est pas ton
ombre, parle-moi...
--C'est moi-même, ami, répondit le philosophe. Pardonneras-tu à ton
vieux maître, la dernière et un peu rude leçon de philosophie qu'il ait
dû te donner?
--Eh quoi! s'écria Kin-Fo! Ce serait toi, toi, Wang!
--C'est moi, répondit Wang, moi qui ne m'étais chargé de la mission de
t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en chargeât pas! Moi, qui ai
su, avant toi, que tu n'étais pas ruiné, et qu'un moment viendrait où tu
ne voudrais plus mourir! Mon ancien compagnon, Lao-Shen, qui vient de
faire sa soumission et sera désormais le plus ferme soutien de l'Empire,
a bien voulu m'aider à te faire comprendre, en te mettant en présence de
la mort, quel est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles
angoisses, je t'ai laissé et, qui pis est, si je t'ai fait courir,
encore bien que mon cœur en saignât, presque au delà de ce qu'il était
humain de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'était après le
bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en route!»
[Illustration: «Tu as offensé Bouddha!» (Page 197.)]
Kin-Fo était dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur sa
poitrine.
«Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, très ému, si encore j'avais couru tout
seul! Mais quel mal je t'ai donné! Combien il t'a fallu courir toi-même,
et quel bain je t'ai forcé de prendre au pont de Palikao!
--Ah! celui-là, par exemple, répondit Wang en riant, il m'a fait bien
peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie! J'avais très
chaud et l'eau était très froide! Mais bah! Je m'en suis tiré! On ne
court et on ne nage jamais si bien que pour les autres!
[Illustration: La charmante Lé-ou apparaissait, tenant la fameuse
lettre. (Page 202.)]
--Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave. Oui! c'est pour les autres
qu'il faut savoir tout faire! Le secret du bonheur est là!»
Soun entrait alors, pâle comme un homme que le mal de mer vient de
torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son maître,
l'infortuné valet avait dû refaire toute cette traversée de Fou-Ning à
Shang-Haï, et dans quelles conditions! On en pouvait juger à sa mine!
Kin-Fo, après s'être arraché aux étreintes de Wang, serrait la main de
ses amis.
«Décidément, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai été un fou jusqu'ici!...
--Et tu peux redevenir un sage! répondit le philosophe.
--J'y tâcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer à mettre de
l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un petit papier
qui a été pour moi la cause de trop de tribulations, pour qu'il me soit
permis de le négliger. Qu'est décidément devenue cette lettre maudite
que je t'avais remise, mon cher Wang? Est-elle vraiment sortie de tes
mains? Je ne serais pas fâché de la revoir, car enfin, si elle allait se
perdre encore! Lao-Shen, s'il en est encore détenteur, ne peut attacher
aucune importance à ce chiffon de papier, et je trouverais fâcheux qu'il
pût tomber entre des mains... peu délicates!»
Sur ce, tout le monde se mit à rire.
«Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a décidément gagné à ses mésaventures d'être
devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indifférent d'autrefois! Il
pense en homme rangé!
--Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde lettre!
J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai
brûlée, et que j'en aurai vu les cendres dispersées à tous les vents!
--Sérieusement, tu tiens donc à ta lettre?... reprit Wang.
--Certes, répondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruauté de vouloir la conserver
comme une garantie contre un retour de folie de ma part?
--Non.
--Eh bien?
--Eh bien, mon cher élève, il n'y a à ton désir qu'un empêchement, et,
malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-Shen ni moi nous ne
l'avons plus, ta lettre...
--Vous ne l'avez plus!
--Non.
--Vous l'avez détruite?
--Non! Hélas! non!
--Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore à d'autres mains?
--Oui!
--A qui? à qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience était à bout. Oui!
A qui?
--A quelqu'un qui a tenu à ne la rendre qu'à toi même!»
En ce moment, la charmante Lé-ou, qui, cachée derrière un paravent,
n'avait rien perdu de cette scène, apparaissait, tenant la fameuse
lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en signe de défi.
Kin-Fo lui ouvrit ses bras.
«Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plaît! lui dit l'aimable
femme, en faisant mine de se retirer derrière le paravent. Les affaires
avant tout, ô mon sage mari!»
Et, lui mettant la lettre sous les yeux:
--Mon petit frère cadet reconnaît-il son œuvre?
--Si je la reconnais! s'écria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait pu
écrire cette sotte lettre!
--Eh bien, donc, avant tout, répondit Lé-ou, ainsi que vous en avez
témoigné le très légitime désir, déchirez-la, brûlez-la, anéantissez-la,
cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du Kin-Fo qui l'avait
écrite!
--Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumière le léger papier, mais, à
présent, ô mon cher cœur! permettez à votre mari d'embrasser tendrement
sa femme et de la supplier de présider ce bienheureux repas. Je me sens
en disposition d'y faire honneur!
--Et nous aussi! s'écrièrent les cinq convives. Cela donne très faim
d'être très contents!»
Quelques jours après, l'interdiction impériale étant levée, le mariage
s'accomplissait.
Les deux époux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours! Mille et dix
mille félicités les attendaient dans la vie!
Il faut aller en Chine pour voir cela!