QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA «SAM-YEP», NI
POUR SON ÉQUIPAGE.
Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement en un vêtement
de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la capote. Par la
nature même de l'étoffe employée, ils sont donc imperméables. Mais,
imperméables à l'eau, ils ne l'auraient pas été au froid, résultant
d'une immersion prolongée. Aussi ces vêtements sont-ils faits de deux
étoffes juxtaposées, entre lesquelles on peut insuffler une certaine
quantité d'air.
Cet air sert donc à deux fins: 1º à maintenir l'appareil suspenseur à la
surface de l'eau; 2º à empêcher par son interposition tout contact avec
le milieu liquide, et conséquemment à garantir de tout refroidissement.
Ainsi vêtu, un homme pourrait rester presque indéfiniment immergé.
[Illustration: Soun fut lancé à la mer. (Page 159.)]
Il va sans dire que l'étanchéité des joints de ces appareils était
parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de pesantes
semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture métallique, assez large
pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La jaquette, fixée à
cette ceinture, se raccordait à un solide collier, sur lequel s'adaptait
la capote. Celle-ci, entourant la tête, s'appliquait hermétiquement au
front, aux joues, au menton, par un liseré élastique. De la figure, on
ne voyait donc plus que le nez, les yeux et la bouche.
A la jaquette étaient fixés plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui
servaient à l'introduction de l'air, et permettaient de la réglementer
selon le degré de densité que l'on voulait obtenir. On pouvait donc, à
volonté, être plongé jusqu'au cou ou jusqu'à mi-corps seulement, ou même
prendre la position horizontale. En somme, complète liberté d'action et
de mouvements, sécurité garantie et absolue.
[Illustration: «Ce coquin de capitaine!» (Page 163.)]
Tel est l'appareil, qui a valu tant de succès à son audacieux inventeur,
et dont l'utilité pratique est manifeste dans un certain nombre
d'accidents de mer. Divers accessoires le complétaient: un sac
imperméable, contenant quelques ustensiles, et que l'on mettait en
bandoulière; un solide bâton, qui se fixait au pied dans une douille et
portait une petite voile taillée en foc; une légère pagaie, qui servait
ou d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.
Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi équipés, flottaient maintenant à la
surface des flots. Soun, poussé par un des agents, se laissait faire,
et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu s'éloigner de la
jonque.
La nuit, encore très obscure, favorisait cette manœuvre. Au cas où le
capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent montés sur le
pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs. Personne, d'ailleurs,
ne devait supposer qu'ils eussent quitté le bord dans de telles
conditions. Les coquins, enfermés dans la cale, ne l'apprendraient qu'au
dernier moment.
«A la deuxième veille», avait dit le faux mort du dernier cercueil,
c'est-à-dire vers le milieu de la nuit.
Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de répit pour
fuir, et, pendant ce temps, ils espéraient bien gagner un mille sous le
vent de la _Sam-Yep_. En effet, une «fraîcheur» commençait à rider le
miroir des eaux, mais si légère encore, qu'il ne fallait compter que sur
la pagaie pour s'éloigner de la jonque.
En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'étaient si bien habitués à
leur appareil, qu'ils manœuvraient instinctivement, sans jamais
hésiter, ni sur le mouvement à produire, ni sur la position à prendre
dans ce moelleux élément. Soun, lui-même, avait bientôt recouvré ses
esprits, et se trouvait incomparablement plus à son aise qu'à bord de la
jonque. Son mal de mer avait subitement cessé. C'est que d'être soumis
au tangage et au roulis d'une embarcation, ou de subir le balancement de
la houle, lorsqu'on y est plongé à mi-corps, cela est très différent, et
Soun le constatait avec quelque satisfaction.
Mais, si Soun n'était plus malade, il avait horriblement peur. Il
pensait que les requins n'étaient peut-être pas encore couchés, et,
instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eût été sur le point
d'être happé!... Franchement, un peu de cette inquiétude n'était pas
trop déplacée dans la circonstance!
Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise fortune
continuait à jeter dans les situations les plus anormales. En pagayant,
ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils restaient sur place,
ils reprenaient la position verticale.
Une heure après qu'ils l'avaient quittée, la _Sam-Yep_ leur restait à un
demi-mille au vent. Ils s'arrêtèrent alors, s'appuyèrent sur leur
pagaie, posée à plat, et tinrent conseil, tout en ayant bien soin de ne
parler qu'à voix basse.
«Ce coquin de capitaine! s'écria Craig, pour entrer en matière.
--Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.
--Cela vous étonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne saurait
plus surprendre.
--Oui! répondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces misérables
ont pu savoir que nous prendrions passage à bord de cette jonque!
--Incompréhensible, en effet, ajouta Fry.
--Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous avons
échappé!
--Échappé! répondit Craig. Non! Tant que la _Sam-Yep_ sera en vue, nous
ne serons pas hors de danger!
--Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.
--Reprendre des forces, répondit Fry, et nous éloigner assez pour ne
point être aperçus au lever du jour!»
Et Fry, insoufflant une certaine quantité d'air dans son appareil,
remonta au-dessus de l'eau jusqu'à mi-corps. Il ramena alors son sac sur
sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il remplit d'une
eau-de-vie réconfortante, et le passa à son client.
Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'à la dernière goutte.
Craig-Fry l'imitèrent, et Soun ne fut point oublié.
«Ça va?... lui dit Craig.
--Mieux! répondit Soun, après avoir bu. Pourvu que nous puissions manger
un bon morceau!
--Demain, dit Craig, nous déjeunerons au point du jour, et quelques
tasses de thé...
--Froid! s'écria Soun en faisant la grimace.
--Chaud! répondit Craig.
--Vous ferez du feu?
--Je ferai du feu.
--Pourquoi attendre à demain? demanda Soun.
--Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et à ses
complices?
--Non! non!
--Alors, à demain!»
En vérité, ces braves gens causaient là «comme chez eux!» Seulement, la
légère houle leur imprimait un mouvement de haut en bas, qui avait un
côté singulièrement comique. Ils montaient et descendaient tour à tour,
au caprice de l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touché par
la main d'un pianiste.
«La brise commence à fraîchir, fit observer Kin-Fo.
--Appareillons,» répondirent Fry-Craig.
Et ils se préparaient à mâter leur bâton, afin d'y hisser sa petite
voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'épouvante.
«Te tairas-tu, imbécile! lui dit son maître. Veux-tu donc nous faire
découvrir?
--Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.
--Quoi?
--Une énorme bête... qui s'approchait!... Quelque requin!...
--Erreur, Soun! dit Craig, après avoir attentivement observé la surface
de la mer.
--Mais... j'ai cru sentir!... reprit Soun.
--Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur l'épaule de
son domestique. Lors même que tu te sentirais happer la jambe, je te
défends de crier, sinon...
--Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et nous
l'enverrons par le fond, où il pourra crier tout à son aise!»
Le malheureux Soun, on le voit, n'était pas au terme de ses
tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait plus
souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le mal de mer,
et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.
Ainsi que l'avait constaté Kin-Fo, la brise tendait à se faire; mais ce
n'était qu'une de ces folles risées, qui, le plus souvent, tombent au
lever du soleil. Néanmoins, il fallait en profiter pour s'éloigner
autant que possible de la _Sam-Yep_. Lorsque les compagnons de Lao-Shen
ne trouveraient plus Kin-Fo dans le rouffle, ils se mettraient
évidemment à sa recherche, et, s'il était en vue, la pirogue leur
donnerait toute facilité pour le reprendre. Donc, à tout prix, il
importait d'être loin avant l'aube.
La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages où l'ouragan
avait poussé la jonque, en un point du golfe de Léao-Tong, du golfe de
Pé-Tché-Li ou même de la mer Jaune, gagner dans l'ouest, c'était
évidemment rallier le littoral. Là pouvaient se rencontrer quelques-uns
de ces bâtiments de commerce qui cherchent les bouches du Peï-ho. Là,
les barques de pêche fréquentaient jour et nuit les abords de la côte.
Les chances d'être recueillis s'accroîtraient donc dans une assez grande
proportion. Si, au contraire, le vent fût venu de l'ouest, et si la
_Sam-Yep_ avait été emportée plus au sud que le littoral de la Corée,
Kin-Fo et ses compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant
eux se fût étendue l'immense mer, et, au cas où les côtes du Japon les
eussent reçus, ce n'aurait été qu'à l'état de cadavres, flottant dans
leur insubmersible gaîne de caoutchouc.
Mais, ainsi qu'il a été dit, cette brise devait probablement tomber au
lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre prudemment hors
de vue.
Il était environ dix heures du soir. La lune devait apparaître au-dessus
de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un instant à
perdre.
«A la voile!» dirent Fry-Craig.
L'appareillage se fit aussitôt. Rien de plus facile, en somme. Chaque
semelle du pied droit de l'appareil portait une douille, destinée à
former l'emplanture du bâton, qui servait de mâtereau.
Kin-Fo, Soun, les deux agents s'étendirent d'abord sur le dos; puis, ils
ramenèrent leur pied en pliant le genou, et plantèrent le bâton dans la
douille, après avoir préalablement passé à son extrémité la drisse de la
petite voile. Dès qu'ils eurent repris la position horizontale, le
bâton, faisant un angle droit avec la ligne du corps, se redressa
verticalement.
«Hisse!» dirent Fry-Craig.
Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout du
mâtereau l'angle supérieur de la voile, qui était taillée en triangle.
La drisse fut amarrée à la ceinture métallique, l'écoute tenue à la
main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu d'un
léger remous la petite flottille de scaphandres.
Ces «hommes-barques» ne méritaient-ils pas ce nom de scaphandres plus
justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est
ordinairement et improprement appliqué?
Dix minutes après, chacun d'eux manœuvrait avec une sûreté et une
facilité parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'écarter les uns
des autres. On eût dit une troupe d'énormes goëlands, qui, l'aile tendue
à la brise, glissaient légèrement à la surface des eaux.
Cette navigation était très favorisée, d'ailleurs, par l'état de la mer.
Pas une lame ne troublait la longue et calme ondulation de sa surface,
ni clapotis ni ressac.
Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les
recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tête et avala quelques
gorgées de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une ou deux
nausées. Ce n'était pas, d'ailleurs, ce qui l'inquiétait, mais bien
plutôt la crainte de rencontrer une bande de squales féroces! Cependant,
on lui fit comprendre qu'il courait moins de risques dans la position
horizontale que dans la position verticale. En effet, la disposition de
sa gueule oblige le requin à se retourner pour happer sa proie, et ce
mouvement ne lui est pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte
horizontalement. En outre, on a remarqué que si ces animaux voraces se
jettent sur les corps inertes, ils hésitent devant ceux qui sont doués
de mouvement. Soun devait donc s'astreindre à remuer sans cesse, et s'il
remua, on le laisse à penser.
Les scaphandres naviguèrent de la sorte pendant une heure environ. Il
n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons. Moins, ne
les eût pas assez rapidement éloignés de la jonque. Plus, les aurait
fatigués autant par la tension donnée à leur petite voile que par le
clapotis trop accentué des flots.
Craig-Fry commandèrent alors de «stopper». Les écoutes furent larguées,
et la flottille s'arrêta.
«Cinq minutes de repos, s'il vous plaît, monsieur? dit Craig en
s'adressant à Kin-Fo.
--Volontiers.»
Tous, à l'exception de Soun, qui voulut rester étendu «par prudence», et
continua à gigotter, reprirent la position verticale.
«Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.
--Avec plaisir,» répondit Kin-Fo.
Quelques gorgées de la réconfortante liqueur, il ne leur en fallait pas
davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait pas encore. Ils
avaient dîné, une heure avant de quitter la jonque, et pouvaient
attendre jusqu'au lendemain matin. Quant à se réchauffer, c'était
inutile. Le matelas d'air, interposé entre leur corps et l'eau, les
garantissait de toute fraîcheur. La température normale de leur corps
n'avait certainement pas baissé d'un degré depuis le départ.
Et la _Sam-Yep_, était-elle toujours en vue?
Craig et Fry se retournèrent. Fry tira de son sac une lorgnette de nuit
et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
Rien! Pas une de ces ombres, à peine sensibles, que dessinent les
bâtiments sur le fond obscur du ciel. D'ailleurs, nuit noire, un peu
embrumée, avare d'étoiles. Les planètes ne formaient qu'une sorte de
nébuleuse au firmament. Mais, très probablement, la lune, qui n'allait
pas tarder à montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques
et dégagerait largement l'espace.
«La jonque est loin! dit Fry.
--Ces coquins dorment encore, répondit Craig, et n'auront pas profité de
la brise!
--Quand vous voudrez?» dit Kin-Fo, qui raidit son écoute et tendit de
nouveau sa voile au vent.
Ses compagnons l'imitèrent, et tous reprirent leur première direction
sous la poussée d'une brise un peu plus faite.
Ils allaient ainsi dans l'ouest. Conséquemment, la lune, se levant à
l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais elle
éclairerait de ses premiers rayons l'horizon opposé, et c'était cet
horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-être, au lieu d'une
ligne circulaire, nettement tracée par le ciel et l'eau, présenterait-il
un profil accidenté, frangé des lueurs lunaires. Les scaphandres ne s'y
tromperaient pas. Ce serait le littoral du Céleste Empire, et, en
quelque point qu'ils y accostassent, le salut assuré. La côte était
franche, le ressac presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc être
dangereux. Une fois à terre, on déciderait ce qu'il conviendrait de
faire ultérieurement.
Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se
dessinèrent vaguement sur les brumes du zénith. Le quartier de lune
commençait à déborder la ligne d'eau.
Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournèrent. La brise qui
fraîchissait, pendant que se dissipaient les hautes vapeurs, les
entraînait alors avec une certaine rapidité. Mais ils sentirent que
l'espace s'éclairait peu à peu.
En même temps, les constellations apparurent plus nettement. Le vent qui
remontait balayait les brumes, et un sillage accentué frémissait à la
tête des scaphandres.
Le disque de la lune, passé du rouge cuivre au blanc d'argent, illumina
bientôt tout le ciel.
Soudain, un bon juron, bien franc, bien américain, s'échappa de la
bouche de Craig:
[Illustration: Ils voguaient de conserve. (Page 165.)]
«La jonque!» dit-il.
Tous s'arrêtèrent.
«Bas les voiles!» cria Fry.
En un instant, les quatre focs furent amenés, et les bâtons déplantés de
leurs douilles.
Kin-Fo et ses compagnons, se replaçant verticalement, regardèrent
derrière eux.
La _Sam-Yep_ était là, à moins d'un mille, se profilant en noir sur
l'horizon éclairci, toutes voiles dehors.
[Illustration: Évidemment il y avait lutte. (Page 170.)]
C'était bien la jonque! Elle avait appareillé et profitait maintenant de
la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'était aperçu de la disparition
de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre comment il était parvenu à s'enfuir.
A tout hasard, il s'était mis à sa poursuite, d'accord avec ses
complices de la cale, et, avant un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et
Fry, seraient retombés entre ses mains!
Mais avaient-ils été vus au milieu de ce faisceau lumineux dont les
baignait la lune à la surface de la mer? Non, peut-être!
«Bas les têtes!» dit Craig, qui se rattacha à cet espoir.
Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissèrent fuser un peu d'air,
et les quatre scaphandres s'enfoncèrent de façon que leur tête
encapuchonnée émergeât seule. Il n'y avait plus qu'à attendre dans un
absolu silence, sans faire un mouvement.
La jonque approchait avec rapidité. Ses hautes voiles dessinaient deux
larges ombres sur les eaux.
Cinq minutes après, la _Sam-Yep_ n'était plus qu'à un demi-mille.
Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A
l'arrière, le capitaine tenait la barre.
Manœuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se
maintenir dans le lit du vent? On ne savait.
Tout à coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes apparut sur
le pont de la _Sam-Yep_. Les clameurs redoublèrent.
Évidemment, il y avait lutte entre les faux morts, échappés de la cale,
et l'équipage de la jonque.
Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates,
n'étaient-ils donc pas d'accord?
Kin-Fo et ses compagnons entendaient très clairement, d'une part
d'horribles vociférations, de l'autre des cris de douleur et de
désespoir, qui s'éteignirent en moins de quelques minutes.
Puis, un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que
des corps étaient jetés à la mer.
Non! le capitaine Yin et son équipage n'étaient pas les complices des
bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient été surpris
et massacrés. Les coquins, qui s'étaient cachés à bord,--sans doute avec
l'aide des chargeurs de Takou,--n'avaient eu d'autre dessein que de
s'emparer de la jonque pour le compte du Taï-ping, et, certainement, ils
ignoraient que Kin-Fo eût été passager de la _Sam-Yep_!
Or, si celui-ci était vu, s'il était pris, ni lui, ni Fry-Craig, ni
Soun, n'auraient de pitié à attendre de ces misérables.
La jonque avançait toujours. Elle les atteignit, mais, par une chance
inespérée, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
Ils plongèrent un instant.
Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait passé, sans les voir, et fuyait
au milieu d'un rapide sillage.
Un cadavre flottait à l'arrière, et le remous l'approcha peu à peu des
scaphandres.
C'était le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges plis de
sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
Puis, il s'enfonça et disparut dans les profondeurs de la mer.
Ainsi périt le jovial capitaine Yin, commandant la _Sam-Yep_!
Dix minutes plus tard, la jonque s'était perdue dans l'ouest, et Kin-Fo,
Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls à la surface de la mer.