«Tu n'as pas encore de lettre pour moi?
--Eh! non, madame!
--Que le temps me paraît long, vieille mère!»
Ainsi, pour la dixième fois de la journée, parlait la charmante Lé-ou,
dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, à Péking. La «vieille
mère» qui lui répondait, et à laquelle elle donnait cette qualification
usitée en Chine pour les servantes d'un âge respectable, c'était la
grognonne et désagréable mademoiselle Nan.
Lé-ou avait épousé à dix-huit ans un lettré de premier grade, qui
collaborait au fameux _Sse-Khou-Tsuane-Chou_[3]. Ce savant avait le
double de son âge et mourut trois ans après cette union
disproportionnée.
[3] Cet ouvrage, commencé en 1773, doit comprendre cent soixante mille
volumes, et n'en est encore qu'au soixante dix-huit mille sept cent
trente huitième.
La jeune veuve s'était donc trouvée seule au monde, lorsqu'elle n'avait
pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage qu'il fit à
Péking, vers cette époque. Wang, qui la connaissait, attira l'attention
de son indifférent élève sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa
aller tout doucement à l'idée de modifier les conditions de sa vie en
devenant le mari de la jolie veuve. Lé-ou ne fut point insensible à la
proposition qui lui fut faite. Et voilà comment le mariage, décidé pour
la plus grande satisfaction du philosophe, devait être célébré dès que
Kin-Fo, après avoir pris à Shang-Haï les dispositions nécessaires,
serait de retour à Péking.
Il n'est pas commun, dans le Céleste Empire, que les veuves se
remarient,--non qu'elles ne le désirent autant que leurs similaires des
contrées occidentales, mais parce que ce désir trouve peu de
co-partageants. Si Kin-Fo fit exception à la règle, c'est que Kin-Fo, on
le sait, était un original. Lé-ou remariée, il est vrai, n'aurait plus
le droit de passer sous les «paé-lous», arcs commémoratifs que
l'empereur fait quelquefois élever en l'honneur des femmes célèbres par
leur fidélité à l'époux défunt; telles, la veuve Soung, qui ne voulut
plus jamais quitter le tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se
coupa un bras, la veuve Yen-Tchiang, qui se défigura en signe de douleur
conjugale. Mais Lé-ou pensa qu'il y avait mieux à faire de ses vingt
ans. Elle allait reprendre cette vie d'obéissance, qui est tout le rôle
de la femme dans la famille chinoise, renoncer à parler des choses du
dehors, se conformer aux préceptes du livre _Li-nun_ sur les vertus
domestiques, et du livre _Nei-tso-pien_ sur les devoirs du mariage,
retrouver enfin cette considération dont jouit l'épouse, qui, dans les
classes élevées, n'est point une esclave, comme on le croit
généralement. Aussi, Lé-ou, intelligente, instruite, comprenant quelle
place elle aurait à tenir dans la vie du riche ennuyé et se sentant
attirée vers lui par le désir de lui prouver que le bonheur existe
ici-bas, était toute résignée à son nouveau sort.
Le savant, à sa mort, avait laissé la jeune veuve dans une situation de
fortune aisée, quoique médiocre. La maison de l'avenue Cha-Coua était
donc modeste. L'insupportable Nan en composait tout le domestique, mais
Lé-ou était faite à ses regrettables manières, qui ne sont point
spéciales aux servantes de l'Empire des Fleurs.
C'était dans son boudoir que la jeune femme se tenait de préférence.
L'ameublement en aurait semblé fort simple, n'eussent été les riches
présents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient de Shang-Haï.
Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres un chef-d'œuvre du
vieux peintre Huan-Tse-Nen[4], qui aurait accaparé l'attention des
connaisseurs, au milieu d'aquarelles très chinoises, à chevaux verts,
chiens violets et arbres bleus, dues à quelques artistes modernes du
cru. Sur une table de laque se déployaient, comme de grands papillons
aux ailes étendues, des éventails venus de la célèbre école de Swatow.
D'une suspension de porcelaine s'échappaient d'élégants festons de ces
fleurs artificielles, si admirablement fabriquées avec la moelle de
l'«Arabia papyrifera» de l'île Formose, et qui rivalisaient avec les
blancs nénuphars, les jaunes chrysanthèmes et les lys rouges du Japon,
dont regorgeaient des jardinières en bois finement fouillé. Sur tout cet
ensemble, les nattes de bambous tressés des fenêtres ne laissaient
passer qu'une lumière adoucie, et tamisaient, en les égrenant pour ainsi
dire, les rayons solaires. Un magnifique écran, fait de grandes plumes
d'épervier, dont les taches, artistement disposées, figuraient une large
pivoine,--cet emblème de la beauté dans l'Empire des Fleurs,--deux
volières en forme de pagode, véritables kaléidoscopes des plus éclatants
oiseaux de l'Inde, quelques «tiémaols» éoliens, dont les plaques de
verre vibraient sous la brise, mille objets enfin auxquels se rattachait
une pensée de l'absent, complétaient la curieuse ornementation de ce
boudoir.
[4] «La renommée des grands maîtres s'est transmise jusqu'à nous par
des traditions qui, pour être anecdotiques, n'en sont pas moins dignes
d'attention. On rapporte, par exemple, qu'au troisième siècle, un
peintre, Tsao-Pouh-Ying, ayant fini un écran pour l'Empereur, s'amusa
à y peindre çà et là quelques mouches, et eut la satisfaction de voir
Sa Majesté prendre son mouchoir pour les chasser. Non moins célèbre
était Huan-Tse-Nen, qui florissait vers l'an mil. Ayant été chargé des
décorations murales d'une des salles du palais, il y peignit plusieurs
faisans. Or, des envoyés étrangers qui apportaient des faucons en
présent à l'Empereur, ayant été introduits dans cette salle, les
oiseaux de proie ne virent pas plus tôt les faisans peints sur le mur,
qu'ils s'élancèrent sur eux au détriment de leur tête plus qu'à la
satisfaction de leur instinct vorace.»