LE BOUQUET DE LILAS

Comme le fiacre, chargé d'une valise et d'une malle, venait de tourner

l'angle de la rue de Rivoli et du boulevard Sébastopol, le voyageur, un

jeune homme à la mine dolente et maladive se pencha et ordonna au cocher

de s'arrêter. Puis, il ouvrit la portière et se dirigea, en s'aidant de

sa canne, vers un luxueux magasin de fleurs située vis-à-vis.

La patronne de l'établissement, Mme Guillaume, qui trônait dans son

comptoir, accueillit le visiteur par un salut plein de courtoisie, un

sourire des plus gracieux et des plus engageants. A n'en pas douter, le

jeune homme était un client habituel de la maison.

--Je m'absente pour quelque temps, madame, dit-il. Auriez-vous

l'obligeance de continuer à envoyer, chaque dimanche matin, un bouquet

de lilas blanc à l'adresse de Mlle Dervillé?

--Parfaitement, monsieur; soyez sans crainte... Est-ce que votre absence

sera longue? Vous semblez souffrant?

--Un peu de fièvre, voilà tout; mais je ne puis arriver à me débarrasser

de ce malaise, aussi je vais me faire soigner chez moi: l'air natal me

remettra.

--Remède souverain, ajouta complaisamment la marchande, qui ne manqua

pas de terminer par les souhaits de rigueur:

--Allons, à bientôt, monsieur! Guérissez-vous vite!

Le jeune homme la remercia, prit congé d'elle et regagna sa voiture, qui

le conduisait à la gare de l'Est.

* * * * *

Séverin Evrard avait vingt-trois ans. Après avoir achevé ses classes au

collège de Verdun-sur-Meuse, sa ville natale, il avait travaillé quelque

temps dans le bureau de son père, l'architecte le plus en renom de

l'arrondissement; puis on avait jugé nécessaire de l'envoyer à Paris

pour y étudier les grandes constructions et se perfectionner.

Depuis un an, il était attaché, en qualité de dessinateur et

vérificateur, au bureau de M. Aubryon, architecte-expert, quand ce

malaise, cette fièvre, l'avait saisi et décidé à aller prendre chez lui

quelques jours de repos.

Durant cette année, il ne s'était pas borné à accroître ses

connaissances dans les qualités et la mise en oeuvre des matériaux:

il avait inspiré à une de ses parentes, à la fille d'un de ses

arrière-cousins, une sympathie qui s'était promptement transformée en

affection, en une réelle passion.

M. Dervillé, le père de la jeune fille, avait été d'autant plus surpris

de ce changement, qu'Antoinette, élevée chez les oblates de la rue de

Vaugirard, avait, depuis sa première communion, constamment témoigné le

désir, l'intention formelle, de se faire religieuse. Comme il était veuf

et n'avait pas d'autre enfant, il avait vu avec peine cette résolution

et s'était efforcé de la combattre. Mais la victoire était réservée à

Séverin.

Maintes fois Antoinette avait ouï parler de ses parents de Verdun, de

son petit-cousin Séverin Evrard. Il y avait deux mois à peine qu'il

habitait Paris, lorsqu'elle sortit de pension et eut occasion de le

voir. M. Dervillé, ancien bureaucrate de ministère, chef de division en

retraite, avait très cordialement accueilli le jeune homme.

--Cousin, nous nous mettons tous les jours à table à sept heures. Quand

le coeur vous en dira?...

Séverin avait de plus en plus profité de cette invitation, car, de plus

en plus, M. Dervillé se montrait affable, affectueux envers lui; de plus

en plus, le petit-cousin se plaisait dans cet intérieur, ce paisible et

confortable appartement de l'avenue Victoria.

Loin de sourire des inexpériences du provincial, de le prendre en pitié,

lui et sa simplicité de mise et de ton, voire ses gaucheries, Antoinette

démêlait là des indices de ses qualités morales, de sa franchise, sa

loyauté, du sérieux et de la sûreté de son caractère. Avec son air doux,

presque timide, ses yeux graves et songeurs, son profil maigre, aux

méplats bien accentués, empreints de finesse et de distinction, il

l'avait charmée, s'était insinué dans son coeur.

Heureux de voir sa fille lui revenir, M. Dervillé avait de son mieux

tâché d'encourager cette passion, et quand le cousin Evrard fit le

voyage de Verdun, tout exprès, afin de solliciter pour son fils la main

d'Antoinette, il fut reçu à bras ouverts.

--C'est à Antoinette à vous répondre, cousin. Moi, je ne suis pas de ces

pères barbares...

Antoinette rougit jusqu'au blanc des yeux, en guise de réponse, et

baissa la tête.

--Allons, qui ne dit mot consent, et puisque la chose est décidée, il

n'y a pas de raison pour la retarder, répondit M. Dervillé, qui avait

hâte de voir sa fille définitivement engagée dans les liens terrestres

du mariage. Le plus tôt sera le mieux! Nous sommes malheureusement

en carême. Dans un mois, tout de suite après Pâques?... L'époque vous

convient-elle?

--Mais, parfaitement, mon cher cousin, c'est cela!

* * * * *

Dix jours après le départ de Séverin, un dimanche matin, un fiacre

s'arrêtait devant le magasin de fleurs de Mme Guillaume. Une valise

placée à côté du cocher indiquait que c'était encore à une gare que le

véhicule se rendait.

Avant d'ouvrir la portière, M. Dervillé se tourna vers Antoinette, qui

était en grand deuil comme lui.

--Tu ferais mieux de rentrer, chère petite... Ce n'est pas

raisonnable...

--Père, je t'en prie!... Que je te conduise jusqu'au chemin de fer!...

Ils pénétrèrent dans le magasin et M. Dervillé demanda une botte de

roses blanches... ou de lilas blanc.

Une fillette au minois chiffonné, aux cheveux blonds en broussailles,

lui présenta un bouquet de lilas, entouré de sa haute collerette de

papier blanc, et qui attendait là, tout préparé, sur un comptoir.

--Pas celui-là, mademoiselle Ernestine, intervint Mme Guillaume. C'est

celui de Mlle Der-ville... Le garçon va le porter... Excusez-moi,

monsieur, ce bouquet est vendu...

La fillette alla chercher dans le fond du magasin un autre bouquet de

même sorte et, pendant qu'elle s'occupait de l'habiller de papier blanc,

Antoinette s'approcha de la caisse.

--N'envoyez rien à Mlle Dervillé... C'est moi-même, madame... Plus

rien..., bégaya-t-elle. Nous prendrons ce bouquet avec l'autre..., pour

_sa_ tombe...

Deux ans plus tard, à la mort de M. Dervillé, Antoinette rentrait, pour

n'en plus sortir, chez les oblates de la rue de Vaugirard.

Histoire d'un baiser · 第 16 / 18 题