LE PÈRE GALMICHE

_A Paul Sébillot_.

Avec Isidore Brigodin, le père Galmiche était, il y a quelque dix ans,

un des plus célèbres ivrognes et des plus fieffés malandrins de la ville

de Reims.

Ancien ouvrier trieur de laine, renvoyé de tous les triages à cause de

sa fainéantise et de son incurable soif, il était tombé peu à peu

dans la plus noire débine, au rang d'abord des vagabonds, mendiants

et crève-la-faim, puis des maraudeurs, chapardeurs, flibustiers et

coupe-bourses, dont s'agrémente toute grande cité.

Mais ni l'inclémence des temps, ni les duretés du sort et les sévérités

des hommes n'avaient pu altérer la bonne humeur du père Galmiche.

Il avait particulièrement le vin gai. Lorsqu'il était «bu», les idées

drôlichonnes et falottes germaient en foule dans sa cervelle,

les ripostes narquoises, facétieuses et gouailleuses, cocasses et

déconcertantes affluaient sur ses lèvres et partaient en fusées.

* * * * *

--Combien de condamnations avez-vous attrapées, Galmiche, depuis

que vous ne travaillez plus? lui demandait un jour un de ses anciens

patrons.

--Oh! si vous croyez que je m'amuse à compter ça!

--Enfin, vous ne sortez plus de la prison, autant dire! C'est votre

château! Vous avez dû faire là de jolies connaissances!

--Il y a de la canaille partout, allez, m'sieu!

Un jour qu'un commis voyageur venait de lui faire l'aumône et lui

reprochait de ne pas seulement soulever sa casquette en le remerciant:

--J'vas vous dire... Faut pas m'en vouloir, lui répliqua à mi-voix le

père Galmiche. C'est que j'aperçois là-bas, au coin de la rue, le grand

Biaron, l'agent de police, qui nous guette... Il est toujours à l'affût

des pauvres diables comme moi, qui implorent la compassion des âmes

charitables, ce gredin-là!

Et pour lorsss, en me voyant causer, comme ça avec vous, il ne se doute

de rien, il nous prend pour une paire d'amis!

Il faut croire que, malgré cette judicieuse excuse, le brave Galmiche

n'aimait pas à se découvrir l'occiput, car, une autre fois qu'il était

encore dans les brindezingues et sollicitait la générosité des fidèles

à la porte de l'église Saint-Jacques, une pieuse vieille dame lui ayant

glissé une chétive pièce de cinq centimes dans la main, en ajoutant

cette malencontreuse réflexion: «On salue au moins! On dit merci!»

Galmiche la bombarda sur-le-champ d'épithètes malsonnantes et des plus

outrageants quolibets.

--V'là-t-i pas des embarras pour un malheureux sou! A-t-on jamais vu!

Madame voudrait que, pour un sou, un misérable petit sou, je m'expose

à attraper un rhume qui me coûterait quatre francs de tisane et de

sirop... sans compter les pastilles Géraudel! Si c'est pas une pitié! Je

vous laisse juge! Peut-on ainsi se moquer de son prochain! Faut vraiment

pas avoir de coeur! Ah! s'il s'agissait d'une pièce blanche, d'une belle

grosse roue de derrière, je comprendrais! Ah! bien alors! On pourrait

risquer... Non seulement je consentirais à ôter ma casquette, mais mon

paletot aussi, mais mes escarpins, ma chemise, ma culotte, tout, tout!

pour lui faire plaisir à c'te princesse! Mais pour un sou, un sale petit

sou! Oh!!! oh!!!

C'est encore lui, un jour qu'un des fashionnables de la ville, le fils

de M. Peulvier-Royon, le négociant en laines, lui refusait l'aumône, qui

ripostait:

--Vous devriez avoir honte de ne rien me donner, pas un pauv'petit sou,

vous, un homme si bien mis!

Et ses conversations avec l'ami Brigodin!

--Tu dis que t'étais soûl l'autre nuit, que t'étais étendu sans

connaissance sur le trottoir des Loges, et qu'on t'a ramassé, que tu

t'es réveillé au poste?... Mais, fiston, tu aurais été étendu «avec» ta

connaissance, qu'on t'aurait ramassé tout de même et aussi bien fourré

au bloc, va!

--Des boutons de fièvre que t'as là, su' l'nez? Tais-toi donc! N' nous

monte donc pas l' coup! Des boutons de «culotte», oui, à la bonne heure!

Vlà c' que t'as su' l' nez, espèce de pochard!

--Tu prétends que j'étais gris hier? Non, ma vieille, non! Pas même

_aigri_ par le malheur! Seulement j'avais p'-t'être bien liché un coup

de trop... Oui, c'est possible! Parce que, vois-tu, faut que tu saches,

il n'y a rien qui altère comme de boire, c'est bizarre, mais c'est comme

ça! Et alors, tu saisis, mon p'tit? quand on a commencé, p'us moyen

d'enrayer et de s'arrêter! On en entonnerait pendant plusieurs

éternités!

Mais c'était surtout devant le tribunal, lorsqu'on le jugeait pour

quelque maraude avec bris de clôture, ou pour ivresse, rixe et tapage

nocturne, qu'il fallait ouïr l'illustre Galmiche!

--Accusé, vos nom et prénoms?

--Allons, mon président, ne faites donc pas l'enfant! Vous ne voyez que

moi ici!

--Le fait est que... c'est au moins la trentième fois que vous venez

vous asseoir sur ce banc! Vous n'avez pas honte! s'exclamait le

président, le digne et paterne M. de Blosselières.

--V'là bien douze ans que je vous aperçois assis sur le même fauteuil,

moi, m'sieu de Blosselières! Est-ce que j'ai jamais songé à vous le

reprocher?

--Qu'avez-vous encore fait? Qui vous amène ici?

--Hélas! soupirait Galmiche en montrant les gendarmes; vous le voyez

bien: ce sont ces messieurs!

--Vos antécédents sont déplorables, Galmiche. Votre première

condamnation remonte à 1845... C'était pour ivresse déjà et insultes aux

agents.

--Ça me rajeunit de vous entendre rappeler ces souvenirs, m'sieu de

Blosselières. J'avais dix-sept ans alors. Ah! c'était «la belle âge!»

--Vous avez fait du chemin depuis! Aujourd'hui vous êtes accusé de

vol. Le garde, champêtre de la commune de Cernay vous a surpris dans un

verger clos d'une haie et attenant à une habitation, l'habitation de M.

Houdart. Vous aviez les poches pleines de fruits, de pommes, de poires,

et vous vous apprêtiez à déguerpir avec votre butin...

--C'est facile à dire, mon président! Pas malin d'attribuer aux gens les

canailleries qu'on a soi-même dans la cervelle!

--Permettez, accusé, je ne vous laisserai pas...

--Mais il ne faut pas juger tout le monde d'après soi! Non, m'sieu de

Blosselières! Ces poires et ces pommes, elles étaient tombées...

--Ce n'était pas une raison...

--Je les ai ramassées, mais ce n'était pas pour les emporter, je vous

en donne ma parole d'honneur, mon président! Au contraire, je voulais

essayer de les remettre sur l'arbre.

--Ah! très bien! très bien! Et qu'avez-vous à répondre à la déposition

de l'agent Biarron, qui vous a encore rencontré en train de tendre la

main aux passants?

--Si on peut dire! Pas aux passants, mon président! Non, j'avais cru

sentir des gouttes d'eau, et je la tendais, la main, comme vous faites

vous-même, comme ça, tenez, pour m'assurer s'il pleuvait réellement.

--Soit! mais, dans ce cas, à quoi bon cette casquette au bout de votre

bras? Pourquoi la présenter à cette dame, qui traversait la place des

Marchés?

--Je lui demandais mon chemin, à cette respectable concitoyenne, rien de

plus, mon président! Alors, naturellement, par politesse, en homme qui

sait vivre, j'avais retiré ma casquette. Moi qu'on accuse de la porter

vissée sur ma tête, pour une fois qu'il m'arrive de l'avoir à la main,

pas de chance, nom d'un chien, convenez-en!

--Je suis sûr, Galmiche, qu'avant de comparaître devant le tribunal,

vous avez encore pris soin de vous ingurgiter plus de rasades que votre

raison n'en peut supporter?

--Mon président, c'est par respect même pour la justice! Quand on a

l'honneur de parler devant vous, faut dire tout ce qu'on a sur le coeur,

faut que la vérité sorte intacte, de la bouche... Pour lorsss, je

me suis appliqué de mon mieux à l'arroser, afin qu'elle ne soit pas

«altérée». Ai-je pas bien fait, voyons?

* * * * *

Entre autres aventures qui ont popularisé à Reims le nom de Galmiche,

le bon tour qu'il joua à certain adjudant d'un régiment de ligne mérite

d'être rapporté.

Ce régiment était caserné dans les baraquements voisins du canal et

du boulevard Fléchambault et qu'entoure une interminable palissade en

planches peintes. Ledit adjudant se trouvait, une après-midi, accoudé

sur cette barrière, en dedans des baraquements, et en train de fumer un

superbe et excellent londrès.

Galmiche, qui était un fumeur enragé et ne possédait pour le moment ni

un seul maravédis ni le moindre cornet de tabac, vint à passer le long

du canal et avisa ce mirifique cigare, dont le parfum délicieux, exquis,

arrivait jusqu'à lui et le faisait soupirer et renifler.

Une furieuse envie le poignit au coeur.

--Mâtin! comme ce serait bon!

Il tira son brûle-gueule de sa poche, se le planta dans le bec et

s'approcha de l'adjudant.

--Mon général, lui dit-il, en esquissant le salut militaire, si c'était

un effet de votre bonté de me donner un peu de feu?

L'adjudant, sans défiance, lui passe son cigare par-dessus la clôture,

et Galmiche de réintégrer bien vite sa pipe dans sa profonde et

d'emboucher le londrès sans façon, en aspirant voluptueusement et coup

sur coup quelques bouffées.

--Merci bien, mon général! Il va on ne peut mieux!

Et il tira sa révérence à l'adjudant, qui, stupéfait d'abord et tout

penaud, puis indigné, furieux, hors de lui, jurait comme un sacre, sans

pouvoir, hélas! se lancer à la poursuite de l'impudent larron et le

corriger d'importance, puisqu'il était séparé de lui par la palissade,

dont les planches, presque de hauteur d'homme, étaient toutes taillées

en pointe à leur extrémité, et que, d'autre part, il se trouvait à trois

cents pas du poste d'entrée.

[Illustration: Mon père! Mon père! Toi! s'exclamait Mme de Lautry. (Page

90.)]

* * * * *

Mais Galmiche n'avait pas tous les jours de pareilles aubaines, et il

lui advenait souvent d'être encore plus la victime que le héros de ses

prouesses.

C'est ce qui eut lieu notamment lors de l'expédition qu'il entreprit

dans le domicile de M. Majorel, le gros marchand de bouchons du

boulevard Cérès, et la visite qu'il fit aux caves de ce négociant.

Sachant que M. et Mme Majorel s'en allaient passer chaque dimanche de la

belle saison, avec leurs enfants et leurs gens, dans leur propriété

de Rilly, et que leur hôtel restait ainsi désert ce jour-là, Galmiche

profita de cette circonstance, un dimanche de septembre, pour

s'introduire dès le matin dans la cour et les communs de l'hôtel, et

explorer particulièrement les caves du bouchonnier.

Elle dura si longtemps, cette exploration, elle fut si consciencieuse,

si experte et si approfondie, que quand maître Galmiche se décida à

remonter et reparut sur terre, il faisait nuit noire, et notre argonaute

ne put retrouver son chemin, escalader le mur pour partir, comme il

l'avait escaladé pour entrer.

Il avait du reste complètement perdu toute notion de temps et de lieu,

si bien qu'il se crut sans doute arrivé chez lui et élut domicile dans

la niche des chiens, une haute et large niche adossée à un angle de la

cour.

Lorsque, vers les dix ou onze heures, le propriétaire rentra avec tout

son monde et voulut conduire ses deux épagneuls à leur demeure, il la

trouva donc occupée par Galmiche, qui ronflait à lui seul comme tous les

tuyaux des grandes orgues de la cathédrale.

Comme, en même temps, on venait de constater que la porte de la cave

était ouverte, il ne fut pas difficile à M. Majorel de deviner ce qui

était advenu.

Lui aussi, il aimait à rire, M. Cyprien Majorel, et, au lieu d'envoyer

quérir la police, et de crier: «A la garde!» il prit le collier

qui était attaché à une chaîne fixée à la niche, le passa au cou de

l'ivrogne et le ferma par un cadenas.

Ce n'est que le lendemain, dans l'après-midi, que Galmiche se réveilla

et entreprit de quitter son logement improvisé, et tout d'abord de se

débarrasser de son étrange faux col.

--Qu'est-ce que ça signifie donc? maugréait-il. Qu'est-il donc arrivé?

Comment, me voilà changé en chien! Je suis chien maintenant!

Et, tout en se débattant, la cervelle encore brouillée par les fumées de

l'ivresse, il hurlait, jappait et aboyait.

Les habitants de la maison et tous les voisins d'accourir pour

contempler le prisonnier, que M. Majorel ne tarda pas d'ailleurs à

délivrer.

--Tâchez que la leçon vous profite!

--N'empêche qu'un peu plus je serais devenu enragé! grognait Galmiche en

détalant, poursuivi par les rires et les moqueries de l'assistance.

Et néanmoins, quelques semaines plus tard, rencontrant le marchand de

bouchons sur l'Esplanade, il l'aborda pour lui dire:

--Vous savez, m'sieu Majorel, si vous voulez me remettre à la place de

vos cabots, j'accepte! Ah! j'ai eu bigrement tort de me sauver l'autre

jour! Au lieu de camper à la belle étoile et de crever la faim, j'aurais

eu chez vous la pâtée et la niche à perpette,--tout ce qu'un chrétien

peut désirer, quoi!

Histoire d'un baiser · 第 14 / 18 题