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LE BARBIER DE SÉVILLE
LE
BARBIER
DE SÉVILLE,
_OU LA_
PRÉCAUTION INUTILE
_COMÉDIE_
EN QUATRE ACTES;
Par Mr. de Beaumarchais.
_Représentée et tombée sur le Théâtre de la
Comédie Française aux Tuileries, le 23
de Février 1775._
....Et j'étais Père, et je ne pus mourir!
Zaire, _Acte II_.
_A PARIS,_
Chez RUAULT, Libraire, rue de la Harpe.
M. DCC. LXXV.
LETTRE MODÉRÉE
SUR
LA CHUTE ET LA CRITIQUE
DU
BARBIER DE SÉVILLE
_L'AUTEUR, vêtu modestement et courbé, présentant sa Pièce au Lecteur._
MONSIEUR,
J'ai l'honneur de vous offrir un nouvel Opuscule de ma façon. Je
souhaite vous rencontrer dans un de ces momens heureux où, dégagé de
soins, content de votre santé, de vos affaires, de votre Maîtresse, de
votre dîner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment à la
lecture de mon _Barbier de Séville_, car il faut tout cela pour être
homme amusable et Lecteur indulgent.
Mais si quelque accident a dérangé votre santé, si votre état est
compromis, si votre Belle a forfait à ses sermens, si votre dîner fut
mauvais ou votre digestion laborieuse, ah! laissez mon _Barbier_; ce
n'est pas là l'instant; examinez l'état de vos dépenses, étudiez le
_Factum_ de votre Adversaire, relisez ce traître billet surpris à Rose,
ou parcourez les chef-d'oeuvres de Tissot[1] sur la tempérance, et
faites des réflexions politiques, économiques, diététiques,
philosophiques ou morales.
Ou si votre état est tel qu'il vous faille absolument l'oublier,
enfoncez-vous dans une Bergère, ouvrez le Journal établi dans
Bouillon[2] avec Encyclopédie, Approbation et Privilége, et dormez vîte
une heure ou deux.
Quel charme auroit une production légère au milieu des plus noires
vapeurs, et que vous importe, en effet, si Figaro le Barbier s'est bien
moqué de Bartholo le Médecin en aidant un Rival à lui souffler sa
Maîtresse? On rit peu de la gaieté d'autrui, quand on a de l'humeur pour
son propre compte.
Que vous fait encore si ce Barbier Espagnol, en arrivant dans Paris,
essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donné
trop d'importance aux rêveries de mon bonnet? On ne s'intéresse guères
aux affaires des autres que lorsqu'on est sans inquiétude sur les
siennes.
Mais enfin, tout va-t-il bien pour vous? Avez-vous à souhait double
estomac, bon Cuisinier, Maîtresse honnête et repos imperturbable? Ah!
parlons, parlons; donnez audience à mon _Barbier_.
Je sens trop, Monsieur, que ce n'est plus le temps où, tenant mon
manuscrit en réserve, et semblable à la Coquette qui refuse souvent ce
qu'elle brûle toujours d'accorder, j'en faisois quelque avare lecture à
des Gens préférés, qui croyoient devoir payer ma complaisance par un
éloge pompeux de mon Ouvrage.
O jours heureux! Le lieu, le temps, l'auditoire à ma dévotion et la
magie d'une lecture adroite assurant mon succès, je glissois sur le
morceau foible en appuyant les bons endroits; puis, recueillant les
suffrages du coin de l'oeil, avec une orgueilleuse modestie, je
jouissois d'un triomphe d'autant plus doux que le jeu d'un fripon
d'Acteur ne m'en déroboit pas les trois quarts pour son compte.
Que reste-t-il, hélas! de toute cette gibeciere? A l'instant qu'il
faudroit des miracles pour vous subjuguer, quand la verge de Moïse y
suffiroit à peine, je n'ai plus même la ressource du bâton de Jacob;
plus d'escamotage, de tricherie, de coquetterie, d'inflexions de voix,
d'illusion théâtrale, rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez
juger.
Ne trouvez donc pas étrange, Monsieur, si, mesurant mon style à ma
situation, je ne fais pas comme ces Ecrivains qui se donnent le ton de
vous appeller négligemment _Lecteur_, _ami Lecteur_, _cher Lecteur_,
_benin ou Benoist Lecteur_, ou de telle autre dénomination cavaliere, je
dirois même indécente, par laquelle ces imprudens essaient de se mettre
au pair avec leur Juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer
l'animadversion. J'ai toujours vu que les airs ne séduisoient personne,
et que le ton modeste d'un Auteur pouvoit seul inspirer un peu
d'indulgence à son fier Lecteur.
Eh! quel Ecrivain en eut jamais plus besoin que moi? Je voudrois le
cacher en vain. J'eus la foiblesse autrefois, Monsieur, de vous
présenter, en différens tems, deux tristes Drames[3], productions
monstrueuses, comme on sait, car entre la Tragédie et la Comédie, on
n'ignore plus qu'il n'existe rien; c'est un point décidé, le Maître l'a
dit, l'Ecole en retentit, et pour moi, j'en suis tellement convaincu,
que si je voulois aujourd'hui mettre au Théâtre une mère éplorée, une
épouse trahie, une soeur éperdue, un fils déshérité, pour les
présenter décemment au Public, je commencerois par leur supposer un beau
Royaume où ils auroient régné de leur mieux, vers l'un des Archipels ou
dans tel autre coin du monde; certain, après cela, que l'invraisemblance
du Roman, l'énormité des faits, l'enflure des caractères, le gigantesque
des idées et la bouffissure du langage, loin de m'être imputés à
reproche, assureroient encore mon succès.
Présenter des hommes d'une condition moyenne, accablés et dans le
malheur, fi donc! On ne doit jamais les montrer que baffoués. Les
Citoyens ridicules et les Rois malheureux, voilà tout le Théâtre
existant et possible, et je me le tiens pour dit; c'est fait, je ne veux
plus quereller avec personne.
J'ai donc eu la foiblesse autrefois, Monsieur, de faire des Drames qui
n'étoient pas _du bon genre_, et je m'en repens beaucoup.
Pressé depuis par les évènemens, j'ai hasardé de malheureux Mémoires[4],
que mes ennemis n'ont pas trouvé _du bon style_, et j'en ai le remords
cruel.
Aujourd'hui, je fais glisser sous vos yeux une Comédie fort gaie, que
certains Maîtres de goût n'estiment pas _du bon ton_, et je ne m'en
console point.
Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille d'un Opéra[5], dont
les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est pas _du bon
françois_, et j'en suis tout honteux d'avance.
Ainsi, de fautes en pardons et d'erreurs en excuses, je passerai ma vie
à mériter votre indulgence, par la bonne-foi naïve avec laquelle je
reconnoîtrai les unes en vous présentant les autres.
Quant au _Barbier de Séville_, ce n'est pas pour corrompre votre
jugement que je prends ici le ton respectueux; mais on m'a fort assuré
que, lorsqu'un Auteur étoit sorti, quoiqu'échiné, vainqueur au Théâtre,
il ne lui manquoit plus que d'être agréé par vous, Monsieur, et lacéré
dans quelques Journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires.
Ma gloire est donc certaine si vous daignez m'accorder le laurier de
votre agrément, persuadé que plusieurs de Messieurs les Journalistes ne
me refuseront pas celui de leur dénigrement.
Déjà l'un d'eux, établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége, m'a
fait l'honneur encyclopédique d'assurer à ses Abonnés que ma Pièce étoit
sans plan, sans unité, sans caractères, vide d'intrigue et dénuée de
comique.
Un autre, plus naïf encore, à la vérité sans Approbation, sans Privilége
et même sans Encyclopédie, après un candide exposé de mon Drame, ajoute
au laurier de sa critique cet éloge flatteur de ma personne: «La
réputation du sieur de Beaumarchais est bien tombée, et les honnêtes
gens sont enfin convaincus que lorsqu'on lui aura arraché les plumes du
paon, il ne restera plus qu'un vilain corbeau noir, avec son effronterie
et sa voracité.»
Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la Comédie du _Barbier de
Séville_, pour remplir l'horoscope entier, je pousserai la voracité
jusqu'à vous prier humblement, Monsieur, de me juger vous-même et sans
égard aux Critiques passés, présens et futurs; car vous savez que, par
état, les Gens de Feuilles sont souvent ennemis des Gens de Lettres;
j'aurai même la voracité de vous prévenir qu'étant saisi de mon affaire,
il faut que vous soyez mon Juge absolument, soit que vous le vouliez ou
non, car vous êtes mon Lecteur.
Et vous sentez bien, Monsieur, que si, pour éviter ce tracas ou me
prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me lire, vous
feriez vous-même une pétition de principes au-dessous de vos lumières:
n'étant pas mon Lecteur, vous ne seriez pas celui à qui s'adresse ma
requête.
Que si, par dépit de la dépendance où je parois vous mettre vous vous
avisiez de jeter le Livre en cet instant de votre lecture, c'est,
Monsieur, comme si, au milieu de tout autre jugement, vous étiez enlevé
du Tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayât du nombre des
Magistrats. Vous ne pouvez éviter de me juger qu'en devenant nul,
négatif, anéanti, qu'en cessant d'exister en qualité de mon Lecteur.
Eh! quel tort vous fais-je en vous élevant au-dessus de moi? Après le
bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, Monsieur,
n'est-il pas de les juger?
Voilà donc qui est arrangé. Je ne reconnois plus d'autre Juge que vous,
sans excepter Messieurs les Spectateurs, qui, ne jugeant qu'en premier
ressort, voient souvent leur sentence infirmée à votre Tribunal.
L'affaire avoit d'abord été plaidée devant eux au Théâtre, et ces
Messieurs ayant beaucoup ri, j'ai pu penser que j'avois gagné ma Cause à
l'Audience. Point du tout; le Journaliste, établi dans Bouillon, prétend
que c'est de moi qu'on a ri. Mais ce n'est là, Monsieur, comme on dit en
style de Palais, qu'une mauvaise chicane de Procureur: mon but ayant été
d'amuser les Spectateurs; qu'ils aient ri de ma Pièce ou de moi, s'ils
ont ri de bon coeur, le but est également rempli, ce que j'appelle
avoir gagné ma Cause à l'Audience.
Le même Journaliste assure encore, ou du moins laisse entendre, que j'ai
voulu gagner quelques-uns de ces Messieurs en leur faisant des lectures
particulières, en achetant d'avance leur suffrage par cette
prédilection. Mais ce n'est encore là, Monsieur, qu'une difficulté de
Publiciste Allemand. Il est manifeste que mon intention n'a jamais été
que de les instruire; c'étoit des espèces de Consultations que je
faisois sur le fond de l'affaire. Que si les Consultans, après avoir
donné leur avis, se sont mêlés parmi les Juges, vous voyez bien,
Monsieur, que je n'y pouvois rien de ma part, et que c'étoit à eux de se
récuser par délicatesse, s'ils se sentoient de la partialité pour mon
Barbier Andaloux.
Eh! plût au Ciel qu'ils en eussent un peu conservé pour ce jeune
Etranger, nous aurions eu moins de peine, à soutenir notre malheur
éphémère. Tels sont les hommes: avez-vous du succès, ils vous
accueillent, vous portent, vous caressent, ils s'honorent de vous; mais
gardez de broncher: au moindre échec, O mes amis, souvenez-vous qu'il
n'est plus d'amis.
Et c'est précisément ce qui nous arriva le lendemain de la plus triste
soirée. Vous eussiez vu les foibles amis du Barbier se disperser, se
cacher le visage ou s'enfuir; les femmes, toujours si braves quand elles
protégent, enfoncées dans les coqueluchons jusqu'aux panaches et
baissant des yeux confus; les hommes courant se visiter, se faire amende
honorable du bien qu'ils avoient dit de ma Pièce, et rejetant sur ma
maudite façon de lire les choses tout le faux plaisir qu'ils y avoient
goûté. C'étoit une désertion totale, une vraie désolation.
Les uns lorgnoient à gauche en me sentant passer à droite, et ne
faisoient plus semblant de me voir: Ah Dieux! D'autres, plus courageux,
mais s'assurant bien si personne ne les regardoit, m'attiraient dans un
coin pour me dire: «Eh! comment avez-vous produit en nous cette
illusion? car il faut en convenir, mon Ami, votre Pièce est la plus
grande platitude du monde.
--Hélas, Messieurs, j'ai lu ma platitude, en vérité, tout platement
comme je l'avois faite; mais, au nom de la bonté que vous avez de me
parler encore après ma chûte et pour l'honneur de votre second
jugement, ne souffrez pas qu'on redonne la Pièce au Théâtre; si, par
malheur, on venoit à la jouer comme je l'ai lue, on vous feroit
peut-être une nouvelle tromperie, et vous vous en prendriez à moi de ne
plus savoir quel jour vous eûtes raison ou tort; ce qu'à Dieu ne
plaise!»
On ne m'en crut point, on laissa rejouer la Pièce, et pour le coup je
fus Prophète en mon pays. Ce pauvre Figaro, _fessé_ par la cabale _en
faux bourdon_ et presque enterré le vendredi, ne fit point comme
Candide, il prit courage, et mon Héros se releva le dimanche avec une
vigueur que l'austérité d'un carême entier et la fatigue de dix-sept
séances publiques n'ont pas encore altérée[6]. Mais qui sait combien
cela durera? Je ne voudrois pas jurer qu'il en fût seulement question
dans cinq ou six siècles, tant notre Nation est inconsistante et légère.
Les Ouvrages de Théâtre, Monsieur, sont comme les enfans des hommes:
conçus avec volupté, menés à terme avec fatigue, enfantés avec douleur
et vivant rarement assez pour payer les parens de leurs soins, ils
coûtent plus de chagrins qu'ils ne donnent de plaisirs. Suivez-les dans
leur carrière, à peine ils voient le jour que, sous prétexte d'enflure,
on leur applique les Censeurs; plusieurs en sont restés en chartre. Au
lieu de jouer doucement avec eux, le cruel Parterre les rudoye et les
fait tomber. Souvent en les berçant le Comédien les estropie. Les
perdez-vous un instant de vue, on les retrouve, hélas! traînant
par-tout, mais dépenaillés, défigurés, rongés d'Extraits et couverts de
Critiques. Echappés à tant de maux, s'ils brillent un moment dans le
monde, le plus grand de tous les atteint, le mortel oubli les tue; ils
meurent, et, replongés au néant, les voilà perdus à jamais dans
l'immensité des Livres.
Je demandois à quelqu'un pourquoi ces combats, cette guerre animée entre
le Parterre et l'Auteur à la première représentation des Ouvrages, même
de ceux qui devoient plaire un autre jour. «Ignorez-vous, me dit-il, que
Sophocle et le vieux Denis sont morts de joie d'avoir remporté le prix
des Vers au Théâtre? Nous aimons trop nos Auteurs pour souffrir qu'un
excès de joie nous prive d'eux en les étouffant; aussi, pour les
conserver, avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamais si
pur, qu'ils puissent en expirer de plaisir.»
Quoi qu'il en soit des motifs de cette rigueur, l'enfant de mes loisirs,
ce jeune, cet innocent _Barbier_ tant dédaigné le premier jour, loin
d'abuser le surlendemain de son triomphe ou de montrer de l'humeur à ses
Critiques, ne s'en est que plus empressé de les désarmer par
l'enjouement de son caractère.
Exemple rare et frappant, Monsieur, dans un siècle d'Ergotisme où l'on
calcule tout jusqu'au rire, où la plus légère diversité d'opinions fait
germer des haines éternelles, où tous les jeux tournent en guerre, où
l'injure qui repousse l'injure est à son tour payée par l'injure,
jusqu'à ce qu'une autre effaçant cette dernière en enfante une nouvelle,
auteur de plusieurs autres, et propage ainsi l'aigreur à l'infini,
depuis le rire jusqu'à la satiété, jusqu'au dégoût, à l'indignation même
du Lecteur le plus caustique.
Quant à moi, Monsieur, s'il est vrai, comme on l'a dit, que tous les
hommes soient frères, et c'est une belle idée, je voudrois qu'on pût
engager nos frères les Gens de Lettres à laisser, en discutant, le ton
rogue et tranchant à nos frères les Libellistes, qui s'en acquittent si
bien; ainsi que les injures à nos frères les Plaideurs..... qui ne s'en
acquittent pas mal non plus. Je voudrois sur-tout qu'on pût engager nos
freres les Journalistes à renoncer à ce ton pédagogue et magistral avec
lequel ils gourmandent les Fils d'Apollon et font rire la sottise aux
dépens de l'esprit.
Ouvrez un Journal, ne semble-t-il pas voir un dur Répétiteur, la férule
ou la verge levée sur des Ecoliers négligens, les traiter en esclaves au
plus léger défaut dans le devoir? Eh, mes Freres, il s'agit bien de
devoir ici, la Littérature en est le délassement et la douce récréation.
A mon égard, au moins, n'espérez pas asservir dans ses jeux mon esprit à
la règle; il est incorrigible, et, la classe du devoir une fois fermée,
il devient si léger et badin que je ne puis que jouer avec lui. Comme un
liège emplumé qui bondit sur la raquette, il s'élève, il retombe, égaye
mes yeux, repart en l'air, y fait la roue et revient encore. Si quelque
Joueur adroit veut entrer en partie et balloter à nous deux le léger
volant de mes pensées, de tout mon coeur; s'il riposte avec grâce et
légéreté, le jeu m'amuse et la partie s'engage. Alors on pourroit voir
les coups portés, parés, reçus, rendus, accélérés, pressés, relevés,
même avec une prestesse, une agilité propre à réjouir autant les
Spectateurs qu'elle animeroit les Acteurs.
Telle, au moins, Monsieur, devroit être la critique, et c'est ainsi que
j'ai toujours conçu la dispute entre les Gens polis qui cultivent les
Lettres.
Voyons, je vous prie, si le Journaliste de Bouillon a conservé dans sa
Critique ce caractère aimable et sur-tout de candeur pour lequel on
vient de faire des voeux.
«La Pièce est une Farce, dit-il.»
Passons sur les qualités. Le méchant nom qu'un Cuisinier étranger donne
aux ragoûts françois ne change rien à leur faveur. C'est en passant par
ses mains qu'ils se dénaturent. Analysons la Farce de Bouillon.
«La Pièce, a-t-il dit, n'a pas de plan.»
Est-ce parce qu'il est trop simple qu'il échappe à la sagacité de ce
Critique adolescent?
Un Vieillard amoureux prétend épouser demain sa Pupille; un jeune Amant
plus adroit le prévient, et ce jour même en fait sa femme, à la barbe et
dans la maison du Tuteur. Voilà le fond, dont on eut pu faire, avec un
égal succès, une Tragédie, une Comédie, un Drame, un Opéra, _et cætera_.
L'_Avare_ de Molière est-il autre chose? Le _Grand Mithridate_ est-il
autre chose? Le genre d'une Pièce, comme celui de toute autre action,
dépend moins du fond des choses que des caractères qui les mettent en
oeuvre.
Quant à moi, ne voulant faire sur ce plan qu'une Pièce amusante et sans
fatigue, une espèce d'_Imbroille_[7], il m'a suffi que le Machiniste, au
lieu d'être un noir scélérat, fût un drôle de garçon, un homme
insouciant, qui rit également du succès et de la chûte de ses
entreprises, pour que l'Ouvrage, loin de tourner en Drame sérieux,
devînt une Comédie fort gaie; et de cela seul que le Tuteur est un peu
moins sot que tous ceux qu'on trompe au Théâtre, il est résulté beaucoup
de mouvement dans la Pièce, et sur-tout la nécessité d'y donner plus de
ressort aux intrigans.
Au lieu de rester dans ma simplicité comique, si j'avois voulu
compliquer, étendre et tourmenter mon plan à la manière tragique ou
_dramique_[8], imagine-t-on que j'aurois manqué de moyens dans une
aventure dont je n'ai mis en Scènes que la partie la moins merveilleuse?
En effet, personne aujourd'hui n'ignore qu'à l'époque historique où la
Pièce finit gaiement dans mes mains, la querelle commença sérieusement à
s'échauffer, comme qui diroit derrière la toile, entre le Docteur et
Figaro, sur les cent écus. Des injures on en vint aux coups. Le Docteur,
étrillé par Figaro, fit tomber en se débattant le _rescille_[9] ou filet
qui coiffoit le Barbier, et l'on vit, non sans surprise, une forme de
spatule imprimée à chaud sur sa tête razée. Suivez-moi, Monsieur, je
vous prie.
A cet aspect, moulu de coups qu'il est, le Médecin s'écrie avec
transport: «Mon Fils! ô Ciel, mon Fils! mon cher Fils!...» Mais avant
que Figaro l'entende, il a redoublé de horions sur son cher Père. En
effet, ce l'étoit.
Ce Figaro, qui pour toute famille avoit jadis connu sa mere, est fils
naturel de Bartholo. Le Médecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant d'une
Personne en condition, que les suites de son imprudence firent passer du
service au plus affreux abandon.
Mais avant de les quitter, le désolé Bartholo, Frater alors, a fait
rougir sa spatule, il en a timbré son fils à l'occiput, pour le
reconnoître un jour, si jamais le sort les rassemble. La mère et
l'enfant avoient passé six années dans une honorable mendicité,
lorsqu'un Chef de Bohémiens, descendu de Luc Gauric[10], traversant
l'Andalousie avec sa Troupe, et consulté par la mère sur le destin de
son fils, déroba l'Enfant furtivement et laissa par écrit cet horoscope
à sa place:
Après avoir versé le sang dont il est né,
Ton Fils assommera son Père infortuné:
Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,
Il se frappe, et devient heureux et légitime.
En changeant d'état sans le savoir, l'infortuné jeune homme a changé de
nom sans le vouloir; il s'est élevé sous celui de Figaro; il a vécu. Sa
mère est cette Marceline, devenue vieille et Gouvernante chez le
Docteur, que l'affreux horoscope de son fils a consolé de sa perte. Mais
aujourd'hui, tout s'accomplit.
En saignant Marceline au pied, comme on le voit dans ma Pièce, ou plutôt
comme on ne l'y voit pas, Figaro remplit le premier Vers:
Après avoir versé le sang dont il est né,
Quand il étrille innocemment le Docteur, après la toile tombée, il
accomplit le second Vers:
Ton fils assommera son Père infortuné:
A l'instant, la plus touchante reconnoissance a lieu entre le Médecin,
la Vieille et Figaro: _c'est vous_, _c'est lui_, _c'est toi_, _c'est
moi_. Quel coup de Théâtre! Mais le fils, au désespoir de son innocente
vivacité, fond en larmes et se donne un coup de rasoir; selon le sens du
troisième Vers:
Puis, tournant sur lui-même et le fer et le crime,
Il se frappe et.......[11].
Quel tableau! En n'expliquant point si du rasoir il se coupe la gorge ou
seulement le poil du visage, on voit que j'avois le choix de finir ma
Pièce au plus grand pathétique. Enfin, le Docteur épouse la Vieille, et
Figaro, suivant la dernière leçon...
.....Devient heureux et légitime.
Quel dénoûment! Il ne m'en eût coûté qu'un sixième Acte. Eh! quel
sixième Acte! Jamais Tragédie au Théâtre François... Il suffit.
Reprenons ma Pièce en l'état où elle a été jouée et critiquée. Lorsqu'on
me reproche avec aigreur ce que j'ai fait, ce n'est pas l'instant de
louer ce que j'aurois pu faire,
«La Pièce est invraisemblable dans sa conduite,» a dit encore le
Journaliste établi dans Bouillon avec Approbation et Privilége.
Invraisemblable? Examinons cela par plaisir.
Son Excellence M. le Comte Almaviva, dont j'ai depuis long-tems
l'honneur d'être ami particulier, est un jeune Seigneur, ou pour mieux
dire étoit, car l'âge et les grands emplois en ont fait depuis un homme
fort grave, ainsi que je le suis devenu moi-même. Son Excellence étoit
donc un jeune Seigneur Espagnol, vif, ardent, comme tous les Amans de sa
Nation, que l'on croit froide et qui n'est que paresseuse.
Il s'étoit mis secrètement à la poursuite d'une belle personne qu'il
avoit entrevue à Madrid et que son Tuteur a bientôt ramenée au lieu de
sa naissance. Un matin qu'il se promenoit sous ses fenêtres à Séville,
où depuis huit jours il cherchoit à s'en faire remarquer, le hasard
conduisit au même endroit Figaro le Barbier. «Ah! le hasard! dira mon
Critique, et si le hasard n'eût pas conduit ce jour-là le Barbier dans
cet endroit, que devenoit la Pièce?--Elle eût commencé, mon Frère, à
quelqu'autre époque.--Impossible, puisque le Tuteur, selon vous-même,
épousoit le lendemain.--Alors il n'y auroit pas eu de Pièce, ou, s'il y
en avoit eu, mon Frère, elle auroit été différente. Une chose est-elle
invraisemblable parce qu'elle étoit possible autrement?»
Réellement, vous avez un peu d'humeur. Quand le Cardinal de Retz nous
dit froidement: «Un jour j'avois besoin d'un homme, à la vérité, je ne
voulois qu'un fantôme; j'aurois désiré qu'il fût petit-fils d'Henri le
Grand, qu'il eût de longs cheveux blonds; qu'il fût beau, bien fait,
bien séditieux; qu'il eût le langage et l'amour des Halles; et voilà que
le hasard me fait rencontrer à Paris M. de Beaufort, échappé de la
prison du Roi; c'étoit justement l'homme qu'il me falloit[12].» Va-t-on
dire au Coadjuteur: «Ah! le hasard! Mais si vous n'eussiez pas
rencontré M. de Beaufort! Mais ceci, mais cela?...»
Le hasard donc conduisit en ce même endroit Figaro le Barbier, beau
diseur, mauvais Poëte, hardi Musicien, grand fringueneur[13] de guittare
et jadis Valet-de-Chambre du Comte; établi dans Séville, y faisant avec
succès des barbes, des Romances et des mariages, y maniant également le
fer du Phlébotôme[14] et le piston du Pharmacien; la terreur des maris,
la coqueluche des femmes, et justement l'homme qu'il nous falloit. Et
comme, en toute recherche, ce qu'on nomme passion n'est autre chose
qu'un désir irrité par la contradiction, le jeune Amant, qui n'eût
peut-être eu qu'un goût de fantaisie pour cette beauté, s'il l'eût
rencontrée dans le monde, en devient amoureux, parce qu'elle est
enfermée, au point de faire l'impossible pour l'épouser.
Mais vous donner ici l'extrait entier de la Pièce, Monsieur, seroit
douter de la sagacité, de l'adresse avec laquelle vous saisirez le
dessein de l'Auteur, et suivrez le fil de l'intrigue, en la lisant.
Moins prévenu que le Journal de Bouillon, qui se trompe avec Approbation
et Privilége sur toute la conduite de cette Pièce, vous y verrez que
_tous les soins de l'Amant_ ne _sont_ pas _destinés à remettre
simplement une lettre_, qui n'est là qu'un léger accessoire à
l'intrigue, mais bien à s'établir dans un fort défendu par la vigilance
et le soupçon, sur-tout à tromper un homme qui, sans cesse éventant la
manoeuvre, oblige l'ennemi de se retourner assez lestement pour n'être
pas désarçonné d'emblée.
Et lorsque vous verrez que tout le mérite du dénoûment consiste en ce
que le Tuteur a fermé sa porte en donnant son passe-partout à Bazile,
pour que lui seul et le Notaire pussent entrer et conclure son mariage,
vous ne laisserez pas d'être étonné qu'un Critique aussi équitable se
joue de la confiance de son Lecteur, ou se trompe au point d'écrire, et
dans Bouillon encore: _le Comte s'est donné la peine de monter au balcon
par une échelle avec Figaro, quoique la porte ne soit pas fermée_.
Enfin, lorsque vous verrez le malheureux Tuteur, abusé par toutes les
précautions qu'il prend pour ne le point être, à la fin forcé de signer
au contrat du Comte et d'approuver ce qu'il n'a pu prévenir, vous
laisserez au Critique à décider si ce Tuteur étoit un _imbécille_ de ne
pas deviner une intrigue dont on lui cachoit tout, lorsque lui Critique,
à qui l'on ne cachoit rien, ne l'a pas devinée plus que le Tuteur.
En effet, s'il l'eût bien conçue, auroit-il manqué de louer tous les
beaux endroits de l'Ouvrage?
Qu'il n'ait point remarqué la manière dont le premier Acte annonce et
déploie avec gaieté tous les caractères de la Pièce, on peut lui
pardonner.
Qu'il n'ait pas apperçu quelque peu de comédie dans la grande Scène du
second Acte, où, malgré la défiance et la fureur du Jaloux, la Pupille
parvient à lui donner le change sur une lettre remise en sa présence, et
à lui faire demander pardon à genoux du soupçon qu'il a montré, je le
conçois encore aisément.
Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la Scène de stupéfaction de Bazile,
au troisième Acte, qui a paru si neuve au Théâtre, et a tant réjoui les
Spectateurs, je n'en suis point réjoui du tout.
Passe encore qu'il n'ait pas entrevu l'embarras où l'Auteur s'est jeté
volontairement au dernier Acte, en faisant avouer par la Pupille à son
Tuteur que le Comte avoit dérobé la clé de la jalousie; et comment
l'Auteur s'en démêle en deux mots, et sort en se jouant de la nouvelle
inquiétude qu'il a imprimée au Spectateur, c'est peu de chose en vérité.
Je veux bien qu'il ne lui soit pas venu à l'esprit que la Pièce, une des
plus gaies qui soient au Théâtre, est écrite sans la moindre équivoque,
sans une pensée, un seul mot dont la pudeur, même des petites Loges, ait
à s'allarmer, ce qui pourtant est bien quelque chose, Monsieur, dans un
siècle où l'hypocrisie de la décence est poussée presque aussi loin que
le relâchement des moeurs. Très-volontiers. Tout cela sans doute
pouvoit n'être pas digne de l'attention d'un Critique aussi majeur.
Mais comment n'a-t-il pas admiré ce que tous les honnêtes gens n'ont pu
voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir? je veux dire,
la piété filiale de ce bon Figaro, qui ne sauroit oublier sa mère!
_Tu connois donc ce Tuteur?_ lui dit le Comte au premier acte. _Comme ma
mère_, répond Figaro. Un avare auroit dit: _Comme mes poches_. Un
Petit-Maître eût répondu: _Comme moi-même_. Un ambitieux: _Comme le
chemin de Versailles_; et le Journaliste de Bouillon: _Comme mon
Libraire_. Les comparaisons de chacun se tirant toujours de l'objet
intéressant. _Comme ma mère_, a dit le fils tendre et respectueux!
Dans un autre endroit encore: _Ah! vous êtes charmant!_ lui dit le
Tuteur. Et ce bon, cet honnête Garçon, qui pouvoit gaiement assimiler
cet éloge à tous ceux qu'il a reçus de ses Maîtresses, en revient
toujours à sa bonne mère, et répond à ce mot: _Vous êtes charmant!--Il
est vrai, Monsieur, que ma mère me l'a dit autrefois_. Et le Journal de
Bouillon ne relève point de pareils traits! Il faut avoir le cerveau
bien desséché pour ne les pas voir, ou le coeur bien dur pour ne pas
les sentir!
Sans compter mille autres finesses de l'Art répandues à pleines mains
dans cet Ouvrage. Par exemple, on sait que les Comédiens ont multiplié
chez eux les emplois à l'infini; emplois de grande, moyenne et petite
Amoureuse; emplois de grands, moyens et petits Valets; emplois de Niais,
d'Important, de Croquant, de Paysan, de Tabellion, de Bailly; mais on
sait qu'ils n'ont pas encore appointé celui de Bâillant. Qu'a fait
l'Auteur pour former un Comédien peu exercé au talent d'ouvrir largement
la bouche au Théâtre? Il s'est donné le soin de lui rassembler dans une
seule phrase toutes les syllabes bâillantes du françois: _Rien...
qu'en... l'en... en... ten... dant... parler_; syllabes en effet qui
feroient bâiller un mort, et parviendroient à desserrer les dents même
de l'envie!
En cet endroit admirable où, pressé par les reproches du Tuteur qui lui
crie: _Que direz-vous à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé?
et l'autre qui depuis trois heures éternue à se faire sauter le crâne et
jaillir la cervelle, que leur direz-vous?_ Le naïf Barbier répond: _Eh
parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous bénisse; et va te
coucher à celui qui dort_. Réponse en effet si juste, si chrétienne et
si admirable, qu'un de ces fiers Critiques, qui ont leurs entrées au
Paradis, n'a pu s'empêcher de s'écrier: «Diable! l'Auteur a dû rester au
moins huit jours à trouver cette réplique!»
Et le Journal de Bouillon, au lieu de louer ces beautés sans nombre, use
encre et papier, Approbation et Privilége, à mettre un pareil Ouvrage
au-dessous même de la critique! On me couperoit le cou, Monsieur, que je
ne saurois m'en taire.
N'a-t-il pas été jusqu'à dire, le Cruel: «_Que pour ne pas voir expirer
ce Barbier sur le Théâtre, il a fallu le mutiler, le changer, le
refondre, l'élaguer, le réduire en quatre Actes et le purger d'un grand
nombre de pasquinades, de calembourgs, de jeux de mots, en un mot, de
bas comique_.»
A le voir ainsi frapper comme un sourd, on juge assez qu'il n'a pas
entendu le premier mot de l'Ouvrage qu'il décompose. Mais j'ai l'honneur
d'assurer ce Journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses
plumes et ses morceaux, que, loin d'avoir purgé la Pièce d'aucuns des
_calembourgs, jeux de mots_, etc., qui lui eussent nui le premier jour,
l'Auteur a fait rentrer dans les Actes restés au Théâtre tout ce qu'il
en a pu reprendre à l'Acte au porte-feuille: tel un Charpentier économe
cherche dans ses copeaux épars sur le chantier tout ce qui peut servir à
cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.
Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait à la jeune
personne d'avoir _tous les défauts d'une fille mal élevée_? Il est vrai
que, pour échapper aux conséquences d'une telle imputation, il tente à
la rejeter sur autrui, comme s'il n'en étoit pas l'Auteur, en employant
cette expression banale: _On trouve à la jeune personne_, etc. On
trouve!...
Que vouloit-il donc qu'elle fît? Quoi! Qu'au lieu de se prêter aux vues
d'un jeune Amant très-aimable et qui se trouve un homme de qualité,
notre charmante enfant épousât le vieux podagre Médecin? Le noble
établissement qu'il lui destinoit-là! Et parce qu'on n'est pas de l'avis
de Monsieur, on _a tous les défauts d'une fille mal élevée_!
En vérité, si le Journal de Bouillon se fait des amis en France par la
justesse et la candeur de ses Critiques, il faut avouer qu'il en aura
beaucoup moins au-delà des Pyrénées, et qu'il est surtout un peu bien
dur pour les Dames Espagnoles.
Eh! qui sait si son Excellence Madame la Comtesse Almaviva, l'exemple
des femmes de son état et vivant comme un Ange avec son mari,
quoiqu'elle ne l'aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés
qu'on se donne à Bouillon, sur elle, avec Approbation et Privilége?
L'imprudent Journaliste a-t-il au moins réfléchi que son Excellence
ayant, par le rang de son mari, le plus grand crédit dans les Bureaux,
eût pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d'Espagne ou la
Gazette elle-même, et que dans la carrière qu'il embrasse il faut garder
plus de ménagemens pour les femmes de qualité? Qu'est-ce que cela me
fait à moi? L'on sent bien que c'est pour lui seul que j'en parle!
Il est temps de laisser cet adversaire, quoiqu'il soit à la tête des
gens qui prétendent que, _n'ayant pu me soutenir en cinq Actes, je me
suis mis en quatre pour ramener le Public_. Eh! quand cela seroit? Dans
un moment d'oppression, ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquième de
son bien que de le voir aller tout entier au pillage?
Mais ne tombez pas, cher Lecteur... (Monsieur, veux-je dire), ne tombez
pas, je vous prie, dans une erreur populaire qui feroit grand tort à
votre jugement.
Ma Pièce, qui paroît n'être aujourd'hui qu'en quatre Actes, est
réellement et de fait en cinq, qui sont le 1er, le 2e, le 3e,
le 4e et le 5e, à l'ordinaire.
Il est vrai que, le jour du combat, voyant les Ennemis acharnés, le
Parterre ondulant, agité, grondant au loin comme les flots de la mer, et
trop certain que ces mugissements sourds, précurseurs des tempêtes, ont
amené plus d'un naufrage, je vins à réfléchir que beaucoup de Pièces en
cinq Actes (comme la mienne), toutes très-bien faites d'ailleurs (comme
la mienne), n'auroient pas été au Diable en entier (comme la mienne), si
l'Auteur eût pris un parti vigoureux (comme le mien).
«Le Dieu des cabales est irrité,» dis-je aux Comédiens avec force:
Enfans! un sacrifice est ici nécessaire.
Alors, faisant la part au Diable et déchirant mon manuscrit: «Dieu des
Siffleurs, Moucheurs, Cracheurs, Tousseurs et Perturbateurs,
m'écriai-je, il te faut du sang? Bois mon quatrième Acte et que ta
fureur s'appaise.»
A l'instant vous eussiez vu ce bruit infernal qui faisoit pâlir et
broncher les Acteurs, s'affoiblir, s'éloigner, s'anéantir,
l'applaudissement lui succéder, et des bas-fonds du Parterre un _bravo_
général s'élever, en circulant, jusqu'aux hauts bancs du Paradis.
De cet exposé, Monsieur, il suit que ma Pièce est restée en cinq Actes,
qui sont le 1er, le 2e, le 3e au Théâtre, le 4e au diable et
le 5e avec les trois premiers. Tel Auteur même vous soutiendra que ce
4e Acte, qu'on n'y voit point, n'en est pas moins celui qui fait le
plus de bien à la Pièce, en ce qu'on ne l'y voit point.
Laissons jaser le monde; il me suffit d'avoir prouvé mon dire; il me
suffit, en faisant mes cinq Actes, d'avoir montré mon respect pour
Aristote, Horace, Aubignac[15] et les Modernes, et d'avoir mis ainsi
l'honneur de la règle à couvert.
Par le second arrangement, le Diable a son affaire; mon char n'en roule
pas moins bien sans la cinquième roue, le Public est content, je le suis
aussi. Pourquoi le Journal de Bouillon ne l'est-il pas?--Ah! pourquoi!
C'est qu'il est bien difficile de plaire à des gens qui, par métier,
doivent ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les
graves assez enjouées.
Je me flatte, Monsieur, que cela s'appelle raisonner principes et que
vous n'êtes pas mécontent de mon petit syllogisme.
Reste à répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré le
moins important des Drames hazardés depuis un siècle au Théâtre.
Je mets à part les lettres écrites aux Comédiens, à moi-même, sans
signature et vulgairement appellées anonymes; on juge à l'âpreté du
style que leurs Auteurs, peu versés dans la critique, n'ont pas assez
senti qu'une mauvaise Pièce n'est point une mauvaise action, et que
telle injure, convenable à un méchant homme, est toujours déplacée à un
méchant Ecrivain. Passons aux autres.
Des Connoisseurs ont remarqué que j'étois tombé dans l'inconvénient de
faire critiquer des usages François par un Plaisant de Séville à
Séville, tandis que la vraisemblance exigeoit qu'il s'égayât sur les
moeurs Espagnoles. Ils ont raison; j'y avois même tellement pensé, que
pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j'avois d'abord
résolu d'écrire et de faire jouer la Pièce en langage Espagnol; mais un
homme de goût m'a fait observer qu'elle en perdroit peut-être un peu de
sa gaieté pour le Public de Paris, raison qui m'a déterminé à l'écrire
en François; ensorte que j'ai fait, comme on voit, une multitude de
sacrifices à la gaieté, mais sans pouvoir parvenir à dérider le Journal
de Bouillon.
Un autre Amateur, saisissant l'instant qu'il y avoit beaucoup de monde
au foyer, m'a reproché du ton le plus sérieux, que ma Pièce ressembloit
à: _On ne s'avise jamais de tout_. «Ressembler, Monsieur, je soutiens
que ma Pièce est: _On ne s'avise jamais de tout_, lui-même.--Et comment
cela?--C'est qu'on ne s'étoit pas encore avisé de ma Pièce.» L'Amateur
resta court, et l'on en rit d'autant plus, que celui-là qui me
reprochoit, on ne s'avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est
jamais avisé de rien.
Quelques jours après, ceci est plus sérieux, chez une Dame incommodée,
un Monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante et canne à corbin,
lequel touchoit légèrement le poignet de la Dame, proposa civilement
plusieurs doutes sur la vérité des traits que j'avois lancés contre les
Médecins. «Monsieur, lui dis-je, Etes-vous ami de quelqu'un d'eux? Je
serois désolé qu'un badinage...--On ne peut pas moins; je vois que vous
ne me connoissez pas, je ne prends jamais le parti d'aucun, je parle ici
pour le Corps en général.» Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce
pouvoit être. «En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez,
Monsieur, qu'on ne demande jamais si l'histoire est vraie, mais si elle
est bonne.--Eh! croyez-vous moins perdre à cet examen qu'au premier?--A
merveille, Docteur, dit la Dame. Le Monstre qu'il est! n'a-t-il pas osé
parler mal aussi de nous? Faisons cause commune.»
A ce mot de _Docteur_, je commencai à soupçonner qu'elle parloit à son
Médecin. «Il est vrai, Madame et Monsieur, repris-je avec modestie, que
je me suis permis ces légers torts, d'autant plus aisément, qu'ils
tirent moins à conséquence.
Eh! qui pourroit nuire à deux Corps puissans dont l'empire embrasse
l'univers et se partage le monde? Malgré les Envieux, les Belles y
règneront toujours par le plaisir et les Médecins par la douleur, et la
brillante santé nous ramène à l'Amour, comme la maladie nous rend à la
Médecine.
Cependant, je ne sais si, dans la balance des avantages, la Faculté ne
l'emporte pas un peu sur la Beauté. Souvent on voit les Belles nous
renvoyer aux Médecins, mais plus souvent encore les Médecins nous
gardent et ne nous renvoient plus aux Belles.
En plaisantant donc, il faudroit peut-être avoir égard à la différence
des ressentimens et songer que, si les Belles se vengent en se séparant
de nous, ce n'est là qu'un mal négatif; au lieu que les Médecins se
vengent en s'en emparant, ce qui devient très-positif;
Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu'ils
veulent; au lieu que les Belles, toutes belles qu'elles sont, n'en font
jamais que ce qu'elles peuvent;
Que le commerce des Belles nous les rend bientôt nécessaires; au lieu
que l'usage des Médecins finit par nous les rendre indispensables;
Enfin, que l'un de ces empires ne semble établi que pour assurer la
durée de l'autre, puisque, plus la verte jeunesse est livrée à l'Amour,
plus la pâle vieillesse appartient sûrement à la Médecine.
Au reste, ayant fait contre moi cause commune, il étoit juste, Madame et
Monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc
persuadés que, faisant profession d'adorer les Belles et de redouter les
Médecins, c'est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté;
comme ce n'est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Faculté.
Ma déclaration n'est point suspecte à votre égard, Mesdames, et mes plus
acharnés ennemis sont forcés d'avouer que, dans un instant d'humeur où
mon dépit contre une Belle alloit s'épancher trop librement sur toutes
les autres, on m'a vu m'arrêter tout court au 25e Couplet, et, par le
plus prompt repentir, faire ainsi dans le 26e amende honorable aux
belles irritées:
Sexe charmant, si je décèle
Votre coeur en proie au desir,
Souvent à l'amour infidèle,
Mais toujours fidèle au plaisir;
D'un badinage, ô mes Déesses!
Ne cherchez point à vous venger:
Tel glose, hélas! sur vos foiblesses
Qui brûle de les partager.
Quant à vous, Monsieur le Docteur, on sait assez que Molière...
--Au désespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus
long-temps de vos lumières: mais l'humanité qui gémit ne doit pas
souffrir de mes plaisirs.»Il me laissa, ma foi, la bouche ouverte avec
ma phrase en l'air.«Je ne sais pas, dit la belle malade en riant, si je
vous pardonne; mais je vois bien que notre Docteur ne vous pardonne
pas.--Le nôtre, Madame? Il ne sera jamais le mien.--Eh! pourquoi?--Je ne
sais; je craindrois qu'il ne fût au-dessous de son état, puisqu'il n'est
pas au-dessus des plaisanteries qu'on en peut faire.
Ce Docteur n'est pas de mes gens. L'homme assez consommé dans son art
pour en avouer de bonne foi l'incertitude, assez spirituel pour rire
avec moi de ceux qui le disent infaillible: tel est mon Médecin. En me
rendant ses soins qu'ils appellent des visites; en me donnant ses
conseils qu'ils nomment ordonnances, il remplit dignement et sans faste
la plus noble fonction d'une âme éclairée et sensible. Avec plus
d'esprit, il calcule plus de rapports, et c'est tout ce qu'on peut dans
un art aussi utile qu'incertain. Il me raisonne, il me console, il me
guide, et la nature fait le reste. Aussi, loin de s'offenser de la
plaisanterie, est-il le premier à l'opposer au pédantisme. A l'infatué
qui lui dit gravement: «De quatre-vingts fluxions de poitrine que j'ai
traitées cet Automne, un seul malade a péri dans mes mains,» mon Docteur
répond en souriant: «Pour moi, j'ai prêté mes secours à plus de cent cet
Hiver; hélas! je n'en ai pu sauver qu'un seul.» Tel est mon aimable
Médecin.--Je le connois.--Vous permettez bien que je ne l'échange pas
contre le vôtre. Un Pédant n'aura pas plus ma confiance en maladie
qu'une bégueule n'obtiendroit mon hommage en santé. Mais je ne suis
qu'un sot. Au lieu de vous rappeller mon amende honorable au beau sexe,
je devois lui chanter le Couplet de la bégueule; il est tout fait pour
lui.
Pour égayer ma poésie,
Au hasard j'assemble des traits:
J'en fais, peintre de fantaisie,
Des tableaux, jamais des portraits.
La Femme d'esprit, qui s'en moque,
Sourit finement à l'Auteur;
Pour l'imprudente qui s'en choque,
Sa colère est son délateur.
--A propos de Chanson, dit la Dame, vous êtes bien honnête d'avoir été
donner votre Pièce aux François! moi qui n'ai de petite Loge qu'aux
Italiens! Pourquoi n'en avoir pas fait un Opéra Comique? ce fut, dit-on,
votre première idée. La Pièce est d'un genre à comporter de la musique.
--Je ne sais si elle est propre à la supporter[16], ou si je m'étois
trompé d'abord en le supposant; mais, sans entrer dans les raisons qui
m'ont fait changer d'avis, celle-ci, Madame, répond à tout.
Notre Musique Dramatique ressemble trop encore à notre Musique
chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou de la gaité
franche. Il faudra commencer à l'employer sérieusement au Théâtre quand
on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler; quand nos
Musiciens se rapprocheront de la nature, et sur-tout cesseront de
s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à la première partie d'un
air après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il y a des Reprises et
des Rondeaux dans un Drame? Ce cruel radotage est la mort de l'intérêt
et dénote un vide insupportable dans les idées.
Moi qui toujours ai chéri la Musique sans inconstance et même sans
infidélité, souvent, aux Pièces qui m'attachent le plus, je me surprends
à pousser de l'épaule, à dire tout bas avec humeur: Eh! va donc,
Musique! pourquoi toujours répéter? N'es-tu pas assez lente? Au lieu de
narrer vivement, tu rabaches! au lieu de peindre la passion, tu
t'accroches aux mots! Le Poëte se tue à serrer l'évènement, et toi tu le
délayes! Que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu
l'ensevelis sous d'inutiles fredons? Avec ta stérile abondance, reste,
reste aux Chansons pour toute nourriture, jusqu'à ce que tu connoisses
le langage sublime et tumultueux des passions.
En effet, si la déclamation est déjà un abus de la narration au Théâtre,
le chant, qui est un abus de la déclamation, n'est donc, comme on voit,
que l'abus de l'abus. Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce
que devient l'intérêt. Pendant que le vice ici va toujours en croissant,
l'intérêt marche à sens contraire; l'action s'allanguit; quelque chose
me manque; je deviens distrait; l'ennui me gagne; et si je cherche alors
à devenir ce que voudrois, il m'arrive souvent de trouver que je
voudrois la fin du Spectacle.
Il est un autre art d'imitation, en général beaucoup moins avancé que la
Musique, mais qui semble en ce point lui servir de leçon. Pour la
variété seulement, la Danse élevée est déjà le modèle du chant.
Voyez le superbe Vestris[17] ou le fier d'Auberval[18] engager un pas de
caractère. Il ne danse pas encore; mais d'aussi loin qu'il paroît, son
port libre et dégagé fait déjà lever la tête aux Spectateurs. Il inspire
autant de fierté qu'il promet de plaisirs. Il est parti... Pendant que
le Musicien redit vingt fois ses phrases et monotone[19] ses mouvemens,
le Danseur varie les siens à l'infini.
Le voyez-vous s'avancer légèrement à petits bonds, reculer à grands pas
et faire oublier le comble de l'art par la plus ingénieuse négligence?
Tantôt sur un pied, gardant le plus savant équilibre, et suspendu sans
mouvement pendant plusieurs mesures, il étonne, il surprend par
l'immobilité de son à plomb... Et soudain, comme s'il regrettoit le
temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du Théâtre, et
revient, en pirouettant, avec une rapidité que l'oeil peut suivre à
peine.
L'air a beau recommencer, rigaudonner, se répéter, se radoter, il ne se
répète point, lui! tout en déployant les mâles beautés d'un corps souple
et puissant, il peint les mouvemens violens dont son âme est agitée; il
vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent
plus expressif; et, comme s'il se lassoit bientôt de vous plaire, il se
relève avec dédain, se dérobe à l'oeil qui le suit, et la passion la
plus fougueuse semble alors naître et sortir de la plus douce ivresse.
Impétueux, turbulent, il exprime une colère si bouillante et si vraie
qu'il m'arrache à mon siége et me fait froncer le sourcil. Mais,
reprenant soudain le geste et l'accent d'une volupté paisible, il erre
nonchalamment avec une grâce, une mollesse, et des mouvemens si
délicats, qu'il enlève autant de suffrages qu'il y a de regards attachés
sur sa Danse enchanteresse.
Compositeurs, chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d'Opéra,
des Mélodrames! Mais j'entends mon éternel Censeur (je ne sais plus s'il
est d'ailleurs ou de Bouillon), qui me dit: «Que prétend-t-on par ce
tableau? Je vois un talent supérieur, et non la Danse en général. C'est
dans sa marche ordinaire qu'il faut saisir un art pour le comparer, et
non dans ses efforts les plus sublimes. N'avons-nous pas...»
Je l'arrête à mon tour. Eh quoi! si je veux peindre un coursier et me
former une juste idée de ce noble animal, irai-je le chercher hongre et
vieux, gémissant au timon du fiacre, ou trottinant sous le plâtrier qui
siffle? Je le prends au haras, fier Etalon, vigoureux, découplé,
l'oeil ardent, frappant la terre et soufflant le feu par les nazeaux,
bondissant de desirs et d'impatience, ou fendant l'air, qu'il électrise,
et dont le brusque hennissement réjouit l'homme et fait tressaillir
toutes les cavales de la contrée. Tel est mon Danseur.
Et quand je crayonne un art, c'est parmi les plus grands sujets qui
l'exercent que j'entends choisir mes modèles, tous les efforts du
génie... mais je m'éloigne trop de mon sujet, revenons au _Barbier de
Séville_... ou plutôt, Monsieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une
bagatelle. Insensiblement je tomberois dans le défaut reproché trop
justement à nos François, de toujours faire de petites Chansons sur les
grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites.
Je suis, avec le plus profond respect,
MONSIEUR,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
L'Auteur.
PERSONNAGES.
(_Les habits des Acteurs doivent être dans l'ancien costume Espagnol._)
LE COMTE ALMAVIVA, Grand d'Espagne, Amant inconnu de Rosine, paroît
au premier Acte en veste et culotte de satin; il est enveloppé d'un
grand manteau brun, ou cape espagnole; chapeau noir rabattu avec un
ruban de couleur au tour de la forme. Au 2e Acte: habit uniforme
de cavalier avec des moustaches et des bottines. Au 3e habillé
en Bachelier; cheveux ronds; grande fraise au cou; veste, culotte,
bas et manteau d'Abbé. Au 4e Acte, il est vêtu superbement à
l'Espagnol avec un riche manteau; par-dessus tout, le large manteau
brun dont il se tient enveloppé.
BARTHOLO, Médecin, Tuteur de Rosine: habit noir, court, boutonné;
grande perruque; fraise et manchettes relevées; une ceinture noire;
et quand il veut sortir de chez lui, un long manteau écarlate.
ROSINE, jeune personne d'extraction noble, et Pupille de Bartholo;
habillée à l'Espagnole.
FIGARO[20], Barbier de Séville: en habit de Majo[21] Espagnol. La
tête couverte d'une rescille, ou filet; chapeau blanc, ruban de
couleur, autour de la forme; un fichu de soie, attaché fort lâche à
son cou; gilet et haut de chausse de satin, avec des boutons et
boutonnières frangés d'argent; une grande ceinture de soie; les
jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe;
veste de couleur tranchante, à grands revers de la couleur du
gilet; bas blancs et souliers gris.
DON BAZILE[22], Organiste, Maître à chanter de Rosine; chapeau noir
rabattu, soutanelle et long manteau, sans fraise ni manchettes.
LA JEUNESSE, vieux Domestique de Bartholo.
L'ÉVEILLÉ, autre Valet de Bartholo, garçon niais et endormi. Tous
deux habillés en Galiciens; tous les cheveux dans la queue; gilet
couleur de chamois; large ceinture de peau avec une boucle; culotte
bleue et veste de même, dont les manches, ouvertes aux épaules pour
le passage des bras, sont pendantes par derriere.
UN NOTAIRE.
UN ALCADE, Homme de Justice, avec une longue baguette blanche à la
main.
PLUSIEURS ALGOUAZILS et VALETS avec des flambeaux.
La Scène est à Séville[23], dans la rue et sous les fenêtres de Rosine,
au premier Acte, et le reste de la Pièce, dans la Maison du Docteur
Bartholo.
* * * * *
On trouve chez le même Libraire la Musique du Barbier de Séville gravée
_in-fol._ Prix 3 liv. 12 s.[24]
LE BARBIER
DE SÉVILLE
ACTE PREMIER.
_Le Théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées sont
grillées._
SCENE PREMIERE.
LE COMTE, _seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il tire
sa montre en se promenant_.
Le jour est moins avancé que je ne croyois. L'heure à laquelle elle a
coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloignée.
N'importe; il vaut mieux arriver trop-tôt que de manquer l'instant de la
voir. Si quelque aimable de la Cour pouvoit me deviner à cent lieues de
Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je
n'ai jamais parlé, il me prendroit pour un Espagnol du tems
d'Isabelle[25].--Pourquoi non? Chacun court après le bonheur. Il est
pour moi dans le coeur de Rosine.--Mais quoi! suivre une femme à
Séville, quand Madrid et la Cour offrent de toutes parts des plaisirs si
faciles?--Et c'est cela même que je fuis. Je suis las des conquêtes que
l'intérêt, la convenance ou la vanité nous présentent sans cesse. Il est
si doux d'être aimé pour soi-même; et si je pouvois m'assurer, sous ce
déguisement... Au diable l'importun.
SCENE II.
FIGARO, LE COMTE, _caché_.
FIGARO, _une guitare sur le dos attachée en bandoulière avec un
large ruban; il chantonne gaiement[26], un papier et un crayon à la
main_.
Bannissons le chagrin,
Il nous consume:
Sans le feu du bon vin,
Qui nous rallume,
Réduit à languir,
L'homme, sans plaisir,
Vivroit comme un sot,
Et mourroit bientôt.
Jusques-là[27], ceci ne va pas mal, ein, ein.
Et mourroit bientôt.
Le vin et la paresse
Se disputent mon coeur...
Eh non! ils ne se le disputent pas, ils y regnent paisiblement
ensemble....
Se partagent ... mon coeur.
Dit-on se partagent?... Eh! mon Dieu! nos faiseurs d'Opéras Comiques n'y
regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine
d'être dit, on le chante.
(_Il chante._)
Le vin et la paresse
Se partagent mon coeur.
Je voudrois finir par quelque chose de beau, de brillant[28], de
scintillant, qui eût l'air d'une pensée.
(_Il met un genou en terre, et écrit en chantant._)
Se partage mon coeur.
Si l'une a ma tendresse...
L'autre fait mon bonheur.
Fi donc! c'est plat. Ce n'est pas ça.... Il me faut une opposition, une
antithèse:
Si l'une ... est ma maîtresse,
L'autre...
Eh, parbleu, j'y suis!...
L'autre est mon serviteur.
Fort bien, Figaro!.... (_Il écrit en chantant._)
Le vin et la paresse
Se partagent mon coeur;
Si l'une est ma maîtresse,
L'autre est mon serviteur.
L'autre est mon serviteur.
L'autre est mon serviteur.
Hen, hen, quand il y aura des accompagnemens[29] là-dessous, nous
verrons encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis.
(_Il apperçoit le Comte._) J'ai vu cet Abbé-là quelque part. (_Il se
relève._)
LE COMTE, _à part_.
Cet homme ne m'est pas inconnu.
FIGARO.
Eh non, ce n'est pas un Abbé! Cet air altier et noble...
LE COMTE.
Cette tournure grotesque...
FIGARO.
Je ne me trompe point, c'est le Comte Almaviva.
LE COMTE.
Je crois que c'est ce coquin de Figaro.
FIGARO.
C'est lui-même, Monseigneur.
LE COMTE.
Maraud! si tu dis un mot...
FIGARO.
Oui, je vous reconnois; voilà les bontés familieres dont vous m'avez
toujours honoré.
LE COMTE.
Je ne te reconnoissois pas, moi. Te voilà si gros et si gras...
FIGARO.
Que voulez-vous, Monseigneur! c'est la misère.
LE COMTE.
Pauvre petit! Mais que fais-tu à Séville? Je t'avois autrefois
recommandé dans les Bureaux pour un emploi.
FIGARO.
Je l'ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnoissance...
LE COMTE.
Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas[30], à mon déguisement, que je veux
être inconnu?
FIGARO.
Je me retire.
LE COMTE.
Au contraire. J'attends ici quelque chose; et deux hommes qui jasent
sont moins suspects qu'un seul qui se promene. Ayons l'air de jaser. Eh
bien, cet emploi?
FIGARO[31].
Le Ministre, ayant égard à la recommandation de votre Excellence, me fit
nommer sur le champ Garçon Apothicaire.
LE COMTE.
Dans les hôpitaux de l'Armée?
FIGARO.
Non; dans les haras d'Andalousie[32].
LE COMTE, _riant_.
Beau début!
FIGARO.
Le poste n'étoit pas mauvais; parce qu'ayant le district des pansemens
et des drogues, je vendois souvent aux hommes de bonnes médecines de
cheval...
LE COMTE.
Qui tuoient les sujets du Roi!
FIGARO.
Ah, ah, il n'y a point de remede universel: mais qui n'ont pas laissé de
guérir quelquefois[33] des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.
LE COMTE.
Pourquoi donc l'as-tu quitté?
FIGARO.
Quitté? C'est bien lui-même; on m'a desservi auprès des Puissances.
L'envie aux doigts crochus, au teint pâle et livide...
LE COMTE.
Oh grace! grace, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là
griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin.
FIGARO.
Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a
rapporté au Ministre que je faisois, je puis dire assez joliment, des
bouquets à Cloris, que j'envoyois des énigmes aux Journaux, qu'il
couroit des Madrigaux de ma façon; en un mot, quand il a su que j'étois
imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique, et m'a fait ôter mon
emploi, sous prétexte que l'amour des Lettres est incompatible avec
l'esprit des affaires.
LE COMTE.
Puissamment raisonné! et tu ne lui fis pas représenter...
FIGARO.
Je me crus trop heureux d'en être oublié; persuadé qu'un Grand nous fait
assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.
LE COMTE.
Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étois un assez
mauvais sujet.
FIGARO.
Eh mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans
défaut.
LE COMTE.
Paresseux, dérangé...
FIGARO.
Aux vertus qu'on exige dans un Domestique[34], votre Excellence
connoît-elle beaucoup de Maîtres qui fussent dignes d'être Valets?
LE COMTE, _riant_.
Pas mal. Et tu t'es retiré en cette Ville?
FIGARO.
Non pas tout de suite[35].
LE COMTE, _l'arrêtant_.
Un moment... J'ai cru que c'étoit elle... Dis toujours, je t'entends de
reste.
FIGARO.
De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talens littéraires,
et le théâtre me parut un champ d'honneur...
LE COMTE.
Ah! miséricorde!
FIGARO[36].
(_Pendant sa réplique, le Comte regarde avec attention du côté de la
jalousie._)
En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car
j'avois rempli le parterre des plus excellens Travailleurs; des mains...
comme des battoirs; j'avois interdit les gants, les cannes, tout ce qui
ne produit que des applaudissemens sourds; et d'honneur, avant la Pièce,
le Café m'avoit paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les
efforts de la cabale...
LE COMTE.
Ah! la cabale! Monsieur l'Auteur tombé!
FIGARO.
Tout comme un autre: pourquoi pas? Ils m'ont sifflé; mais si jamais je
puis les rassembler...
LE COMTE.
L'ennui te vengera bien d'eux?
FIGARO.
Ah! comme je leur en garde, morbleu!
LE COMTE.
Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour
maudire ses Juges?
FIGARO.
On a vingt-quatre ans au théâtre; la vie est trop courte pour user d'un
pareil ressentiment.
LE COMTE[37].
Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
quitter Madrid.
FIGARO.
C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour
retrouver mon ancien Maître. Voyant à Madrid que la république des
Lettres étoit celle des loups[38], toujours armés les uns contre les
autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit,
tous les Insectes, les Moustiques, les Cousins, les Critiques, les
Maringouins[39], les Envieux, les Feuillistes[40], les Libraires, les
Censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux Gens de
Lettres, achevoit de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur
restoit; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abymé de
dettes et léger d'argent; à la fin[41], convaincu que l'utile revenu du
rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté
Madrid, et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux
Castilles, la Manche, l'Estramadoure, la Siera-Morena, l'Andalousie;
accueilli dans une Ville, emprisonné dans l'autre, et par-tout supérieur
aux évènemens[42], aidant au bon tems, supportant le mauvais; me moquant
des forts, bravant les méchans; riant de ma misère et faisant la barbe
à tout le monde; vous me voyez enfin établi dans Séville et prêt à
servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira
m'ordonner.
LE COMTE[43].
Qui t'a donné une philosophie aussi gaie?
FIGARO.
L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être
obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté?
LE COMTE.
Sauvons-nous.
FIGARO.
Pourquoi?
LE COMTE.
Viens donc, malheureux! tu me perds.
(_Ils se cachent._)
SCENE III.
BARTHOLO, ROSINE.
(_La jalousie du premier étage s'ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent
à la fenêtre._)
ROSINE.
Comme le grand air fait plaisir à respirer! Cette jalousie s'ouvre si
rarement...
BARTOLO.
Quel papier tenez-vous là?
ROSINE.
Ce sont des couplets de la Précaution inutile que mon Maître à chanter
m'a donnés hier.
BARTOLO.
Qu'est-ce que la Précaution inutile?
ROSINE.
C'est une Comédie nouvelle.
BARTOLO.
Quelque Drame encore! Quelque sottise d'un nouveau genre[44]!
ROSINE.
Je n'en sais rien.
BARTOLO.
Euh, euh! les Journaux et l'autorité nous en feront raison. Siècle
barbare!...
ROSINE.
Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.
BARTOLO.
Pardon de la liberté: qu'a-t-il produit pour qu'on le loue? Sottises de
toute espèce: la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le
tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie et les
drames[45].
ROSINE (_le papier lui échappe et tombe dans la rue_).
Ah! ma chanson! ma chanson est tombée en vous écoutant; courez, courez
donc, Monsieur; ma chanson! elle sera perdue.
BARTOLO.
Que diable aussi, l'on tient ce qu'on tient.
(_Il quitte le balcon._)
ROSINE _regarde en dedans et fait signe dans la rue_.
S't, s't (_le Comte paroît_), ramassez vîte et sauvez-vous.
(_Le Comte ne fait qu'un saut, ramasse le papier et rentre._)
BARTOLO _sort de la maison et cherche_.
Où donc est-il? Je ne vois rien.
ROSINE.
Sous le balcon, au pied du mur.
BARTOLO[46].
Vous me donnez-là une jolie commission! Il est donc passé quelqu'un?
ROSINE.
Je n'ai vu personne.
BARTOLO, _à lui-même_.
Et moi qui ai la bonté de chercher... Bartholo, vous n'êtes qu'un sot,
mon ami: ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir des jalousies sur
la rue. (_Il rentre._)
ROSINE, _toujours au balcon_.
Mon excuse est dans mon malheur: seule, enfermée, en butte à la
persécution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir
d'esclavage?
BARTOLO, _paroissant au balcon_.
Rentrez, Signora; c'est ma faute si vous avez perdu votre chanson, mais
ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. (_Il ferme la jalousie à
la clé._)
SCENE IV.
LE COMTE, FIGARO.
(_Ils entrent avec précaution._)
LE COMTE.
A présent qu'ils sont retirés, examinons cette chanson, dans laquelle un
mistere est sûrement renfermé[47]. C'est un billet!
FIGARO.
Il demandoit ce que c'est que la Précaution inutile!
LE COMTE _lit vivement_.
«Votre empressement excite ma curiosité; sitôt que mon Tuteur sera
sorti, chantez indifféremment sur l'air connu de ces couplets quelque
chose qui m'apprenne enfin le nom, l'état et les intentions de celui qui
paroît s'attacher si obstinément à l'infortunée Rosine.»
FIGARO[48], _contrefaisant la voix de Rosine_.
Ma chanson! ma chanson est tombée; courez, courez donc (_Il rit_), ah!
ah! ah! O ces femmes! voulez-vous donner de l'adresse à la plus ingénue?
enfermez-la.
LE COMTE.
Ma chère Rosine[49]!
FIGARO.
Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade;
vous faites ici l'amour en perspective.
LE COMTE.
Te voilà instruit, mais si tu jases...
FIGARO.
Moi jaser! Je n'emploierai point pour vous rassurer les grandes phrases
d'honneur et de dévoûment dont on abuse à la journée, je n'ai qu'un mot:
mon intérêt vous répond de moi; pesez tout à cette balance, etc....[50].
LE COMTE.
Fort bien. Apprends donc que le hasard m'a fait rencontrer au Prado, il
y a six mois, une jeune personne d'une beauté... Tu viens de la voir! je
l'ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n'est que depuis peu de
jours que j'ai découvert qu'elle s'appelle Rosine, est d'un sang noble,
orpheline et mariée à un vieux Médecin de cette Ville nommé Bartholo.
FIGARO[51].
Joli oiseau, ma foi! difficile à dénicher! Mais qui vous a dit qu'elle
était la femme du Docteur?
LE COMTE.
Tout le monde.
FIGARO.
C'est une histoire qu'il a forgée en arrivant de Madrid, pour donner le
change aux galans et les écarter; elle n'est encore que sa pupille, mais
bientôt...
LE COMTE, _vivement_.
Jamais. Ah, quelle nouvelle! j'étois résolu de tout oser pour lui
présenter mes regrets, et je la trouve libre! Il n'y a pas un moment à
perdre, il faut m'en faire aimer et l'arracher à l'indigne engagement
qu'on lui destine. Tu connois donc ce Tuteur?
FIGARO.
Comme ma mère.
LE COMTE[52].
Quel homme est-ce?
FIGARO, _vivement_.
C'est un beau gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé,
blasé, qui guette et furete et gronde et geint tout à la fois.
LE COMTE, _impatienté_.
Eh! je l'ai vu. Son caractère?
FIGARO.
Brutal, avare, amoureux et jaloux à l'excès de sa pupille, qui le hait à
la mort.
LE COMTE.
Ainsi ses moyens de plaire sont...
FIGARO.
Nuls.
LE COMTE.
Tant mieux. Sa probité?
FIGARO.
Tout juste autant qu'il en faut pour n'être point pendu.
LE COMTE.
Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux...
FIGARO.
C'est faire à la fois le bien public et particulier: chef-d'oeuvre de
morale, en vérité, Monseigneur!
LE COMTE[53].
Tu dis que la crainte des galans lui fait fermer sa porte?
FIGARO.
A tout le monde: s'il pouvoit la calfeutrer.
LE COMTE[54].
Ah! diable! tant pis. Aurois-tu de l'accès chez lui?
FIGARO.
Si j'en ai. _Primo_, la maison que j'occupe appartient au Docteur, qui
m'y loge _gratis_.
LE COMTE.
Ah! ah!
FIGARO.
Oui. Et moi, en reconnoissance, je lui promets dix pistoles d'or par an,
_gratis_ aussi.
LE COMTE, _impatienté_.
Tu es son locataire?
FIGARO.
De plus son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire; il ne se donne pas
dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit
de la main de votre serviteur.
LE COMTE _l'embrasse_.
Ah! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon Dieu
tutélaire.
FIGARO.
Peste! comme l'utilité vous a bientôt rapproché les distances!
parlez-moi des gens passionnés.
LE COMTE.
Heureux Figaro! tu vas voir ma Rosine! tu vas la voir! Conçois-tu ton
bonheur?
FIGARO.
C'est bien-là un propos d'Amant! Est-ce que je l'adore, moi[55]?
Pussiez-vous prendre ma place!
LE COMTE.
Ah! si l'on pouvoit écarter tous les surveillans!...
FIGARO.
C'est à quoi je rêvois.
LE COMTE.
Pour douze heures seulement!
FIGARO.
En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à
l'intérêt d'autrui.
LE COMTE.
Sans doute. Eh bien!
FIGARO, _rêvant_.
Je cherche dans ma tête si la Pharmacie ne fourniroit pas quelques
petits moyens innocens...
LE COMTE.
Scélérat!
FIGARO.
Est-ce que je veux leur nuire? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il
ne s'agit que de les traiter ensemble.
LE COMTE.
Mais ce Médecin peut prendre un soupçon.
FIGARO.
Il faut marcher si vîte, que le soupçon n'ait pas le tems de naître. Il
me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette Ville!
LE COMTE.
Le Colonel est de mes amis.
FIGARO.
Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet
de logement; il faudra bien qu'il vous héberge, et moi, je me charge du
reste.
LE COMTE[56].
Excellent!
FIGARO.
Il ne seroit même pas mal que vous eussiez l'air entre deux vins...
LE COMTE.
A quoi bon?
FIGARO.
Et le mener un peu lestement sous cette apparence déraisonnable.
LE COMTE.
A quoi bon?
FIGARO.
Pour qu'il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus pressé de dormir
que d'intriguer chez lui.
LE COMTE.
Supérieurement vu! Mais que n'y vas-tu, toi?
FIGARO.
Ah! oui, moi! Nous serons bienheureux s'il ne vous reconnoît pas, vous,
qu'il n'a jamais vu. Et comment vous introduire après?
LE COMTE.
Tu as raison.
FIGARO.
C'est que vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage
difficile. Cavalier... pris de vin...
LE COMTE.
Tu te mocques de moi[57]! (_Prenant un ton ivre._) N'est-ce point ici la
maison du Docteur Bartholo, mon ami?
FIGARO.
Pas mal, en vérité; vos jambes seulement un peu plus avinées. (_D'un ton
plus ivre._) N'est-ce pas ici la maison...
LE COMTE.
Fi donc! tu as l'ivresse du peuple.
FIGARO.
C'est la bonne; c'est celle du plaisir.
LE COMTE.
La porte s'ouvre[58].
FIGARO.
C'est notre homme. Éloignons-nous jusqu'à ce qu'il soit parti.
SCENE V.
LE COMTE ET FIGARO _cachés_, BARTHOLO.
BARTOLO _sort en parlant à la maison_.
Je reviens à l'instant; qu'on ne laisse entrer personne. Quelle sottise
à moi d'être descendu! Dès qu'elle m'en prioit, je devois bien me
douter... Et Bazile qui ne vient pas! Il devoit tout arranger pour que
mon mariage se fit secrettement demain; et point de nouvelles! Allons
voir ce qui peut l'arrêter.
SCENE VI.
LE COMTE, FIGARO.
LE COMTE.
Qu'ai-je entendu? Demain il épouse Rosine[59] en secret!
FIGARO.
Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité
d'entreprendre.
LE COMTE[60].
Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage?
FIGARO.
Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art,
friponneau besoineux[61], à genoux devant un écu, et dont il sera facile
de venir à bout, Monseigneur... (_Regardant à la jalousie._) La v'là! la
v'là!
LE COMTE.
Qui donc?
FIGARO.
Derrière sa jalousie. La voilà! la voilà! Ne regardez pas, ne regardez
donc pas!
LE COMTE.
Pourquoi?
FIGARO.
Ne vous écrit-elle pas: _Chantez indifféremment?_ c'est-à-dire chantez,
comme si vous chantiez... seulement pour chanter. Oh! la v'là! la v'là!
LE COMTE.
Puisque j'ai commencé à l'intéresser sans être connu d'elle, ne
quittons point le nom de Lindor que j'ai pris, mon triomphe en aura plus
de charmes. (_Il déploie le papier que Rosine a jetté._) Mais comment
chanter sur cette musique? Je ne sais pas faire des vers, moi!
FIGARO.
Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent; en amour, le
coeur n'est pas difficile sur les productions de l'esprit... et prenez
ma guittare.
LE COMTE.
Que veux-tu que j'en fasse? j'en joue si mal!
FIGARO.
Est-ce qu'un homme comme vous ignore quelque chose! Avec le dos de la
main: from, from, from... Chanter sans guittare à Séville! vous seriez
bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté!
(_Figaro se colle au mur sous le balcon._)
LE COMTE _chante en se promenant et s'accompagnant sur sa guittare_.
PREMIER COUPLET[62].
Vous l'ordonnez, je me ferai connoître.
Plus inconnu, j'osois vous adorer:
En me nommant, que pourrois-je espérer?
N'importe, il faut obéir à son Maître.
FIGARO, _bas_.
Fort bien, parbleu! Courage, Monseigneur.
LE COMTE.
DEUXIÈME COUPLET[63].
Je suis Lindor, ma naissance est commune,
Mes voeux sont ceux d'un simple Bâchelier;
Que n'ai-je, hélas! d'un brillant Chevalier,
A vous offrir le rang et la fortune!
FIGARO.
Eh comment diable! Je ne ferois pas mieux, moi qui m'en pique.
LE COMTE.
TROISIÈME COUPLET.
Tous les matins, ici, d'une voix tendre,
Je chanterai mon amour, sans espoir;
Je bornerai mes plaisirs à vous voir;
Et puissiez-vous en trouver à m'entendre!
FIGARO.
Oh! ma foi, pour celui-ci!... (_Il s'approche, et baise le bas de
l'habit de son Maître._)
LE COMTE.
Figaro?
FIGARO.
Excellence?
LE COMTE[64].
Crois-tu que l'on m'ait entendu?
ROSINE, _en-dedans, chante_.
AIR _du Maître en droit_.
Tout me dit que Lindor est charmant,
Que je dois l'aimer constamment...
(_On entend une croisée qui se ferme avec bruit._)
FIGARO.
Croyez-vous qu'on vous ait entendu cette fois?
LE COMTE.
Elle a fermé sa fenêtre; quelqu'un apparemment est entré chez elle[65].
FIGARO.
Ah! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant! Elle est prise,
Monseigneur.
LE COMTE.
Elle se sert du moyen qu'elle-même a indiqué: _Tout me dit que Lindor
est charmant_. Que de graces! que d'esprit!
FIGARO.
Que de ruse! que d'amour!
LE COMTE.
Crois-tu qu'elle se donne à moi, Figaro?
FIGARO.
Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d'y manquer.
LE COMTE.
C'en est fait, je suis à ma Rosine... pour la vie.
FIGARO.
Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle ne vous entend plus.
LE COMTE.
Monsieur Figaro, je n'ai qu'un mot à vous dire: elle sera ma femme; et
si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom... tu m'entends,
tu me connois...
FIGARO.
Je me rends. Allons, Figaro, voles à la fortune, mon fils.
LE COMTE.
Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.
FIGARO, _vivement_.
Moi, j'entre ici[66], où, par la force de mon Art, je vais d'un seul
coup de baguette endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la
jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles. Vous,
Monseigneur, chez moi, l'habit de Soldat, le billet de logement et de
l'or dans vos poches.
LE COMTE.
Pour qui de l'or?
FIGARO, _vivement_.
De l'or, mon Dieu! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue.
LE COMTE.
Ne te fâche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup.
FIGARO, _s'en allant_.
Je vous rejoins dans peu.
LE COMTE.
Figaro?
FIGARO.
Qu'est-ce que c'est?
LE COMTE.
Et ta guittare?
FIGARO _revient_.
J'oublie ma guittare, moi! je suis donc fou! (_Il s'en va._)
LE COMTE.
Et ta demeure, étourdi?
FIGARO _revient_.
Ah! réellement je suis frappé! Ma Boutique, à quatre pas d'ici, peinte
en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'oeil dans la
main: _Consilio Manuque_, FIGARO.
(_Il s'enfuit._)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
_Le Théâtre représente l'appartement de Rosine. La croisée dans le fond
du Théâtre est fermée par une jalousie grillée._
SCENE PREMIERE.
ROSINE _seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la
table et se met à écrire_.
Marceline est malade, tous les gens sont occupés, et personne ne me voit
écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon
Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé, mais je ne
puis dire un mot ni faire un pas dont il ne devine sur-le-champ
l'intention... Ah! Lindor!... (_Elle cachete la lettre._) Fermons
toujours ma lettre, quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui
faire tenir. Je l'ai vu, à travers ma jalousie, parler long-temps au
Barbier Figaro. C'est un bon homme, qui m'a montré quelquefois de la
pitié; si je pouvois l'entretenir un moment!
SCENE II.
ROSINE, FIGARO.
ROSINE, _surprise_.
Ah! Monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir!
FIGARO.
Votre santé, Madame?
ROSINE.
Pas trop bonne, Monsieur Figaro. L'ennui me tue.
FIGARO.
Je le crois; il n'engraisse que les sots.
ROSINE.
Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement? Je n'entendois pas,
mais...
FIGARO.
Avec un jeune Bâchelier de mes parents, de la plus grande espérance,
plein d'esprit, de sentimens, de talens, et d'une figure fort revenante.
ROSINE.
Oh! tout-à-fait bien, je vous assure! Il se nomme?...
FIGARO.
Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'eût pas quitté brusquement Madrid, il
pouvoit y trouver quelque bonne place.
ROSINE.
Il en trouvera, Monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que
vous le dépeignez n'est pas fait pour rester inconnu.
FIGARO, _à part_.
Fort bien. (_Haut._) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son
avancement.
ROSINE.
Un défaut, Monsieur Figaro! Un défaut! en êtes-vous bien sûr?
FIGARO.
Il est amoureux.
ROSINE.
Il est amoureux! et vous appellez cela un défaut?
FIGARO.
A la vérité, ce n'en est un que relativement à sa mauvaise fortune.
ROSINE.
Ah! que le sort est injuste[67]! Et nomme-t-il la personne qu'il aime?
Je suis d'une curiosité...
FIGARO.
Vous êtes la dernière, Madame, à qui je voudrois faire une confidence de
cette nature.
ROSINE, _vivement_.
Pourquoi, Monsieur Figaro? Je suis discrette; ce jeune homme vous
appartient, il m'intéresse infiniment..... dites donc[68].....
FIGARO, _la regardant finement_.
Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et
fraîche, agaçant l'appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras
dodus, bouche rozée, et des mains! des joues! des dents! des yeux!...
ROSINE.
Qui reste en cette Ville?
FIGARO.
En ce quartier.
ROSINE.
Dans cette rue peut-être?
FIGARO.
A deux pas de moi.
ROSINE.
Ah, que c'est charmant!... pour Monsieur votre parent. Et cette personne
est?...
FIGARO.
Je ne l'ai pas nommée?
ROSINE, _vivement_.
C'est la seule chose que vous ayez oubliée, Monsieur Figaro. Dites donc,
dites donc vîte; si l'on rentroit, je ne pourrois plus savoir...
FIGARO.
Vous le voulez absolument, Madame? Eh bien! cette personne est... la
Pupille de votre Tuteur.
ROSINE.
La Pupille?...
FIGARO.
Du Docteur Bartholo, oui, Madame.
ROSINE, _avec émotion_.
Ah! Monsieur Figaro!.., je ne vous crois pas, je vous assure.
FIGARO[69].
Et c'est ce qu'il brûle de venir vous persuader lui-même.
ROSINE.
Vous me faites trembler, Monsieur Figaro.
FIGARO.
Fi donc, trembler? mauvais calcul, Madame; quand on cède à la peur du
mal, on ressent déjà le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous
débarrasser de tous vos surveillans, jusqu'à demain.
ROSINE.
S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.
FIGARO.
Eh! Madame, amour et repos peuvent-ils habiter en même coeur? La
pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce
terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour.
ROSINE, _baissant les yeux_.
Repos sans amour... paroît...
FIGARO.
Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu'amour sans repos se
présente de meilleure grace; et pour moi, si j'étois femme.....
ROSINE, _avec embarras_.
Il est certain qu'une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme
de l'estimer; mais s'il alloit faire quelque imprudence, Monsieur
Figaro, il nous perdroit.
FIGARO, _à part_.
Il nous perdroit. (_Haut._) Si vous le lui défendiez expressément par
une petite lettre... Une lettre a bien du pouvoir.
ROSINE, _lui donne la lettre qu'elle vient d'écrire_.
Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant,
dites-lui... dites-lui bien... (_Elle écoute._)
FIGARO.
Personne, Madame.
ROSINE.
Que c'est par pure amitié tout ce que je fais.
FIGARO.
Cela parle de soi. Tudieu! l'Amour a bien une autre allure!
ROSINE.
Que par pure amitié, entendez-vous[70]? Je crains seulement que, rebuté
par les difficultés...
FIGARO.
Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, Madame, que le vent qui éteint
une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en
parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré[71] de
sa passion, moi qui n'y ai que voir.
ROSINE.
Dieux! J'entends mon Tuteur. S'il vous trouvoit ici... passez par le
cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.
FIGARO.
Soyez tranquille. (_A part._) Voici qui vaut mieux que mes observations.
(_Il entre dans le cabinet._)