LES ANGES GARDIENS

Nos lecteurs, les premiers, auront connu les pages inédites de cette

oeuvre poignante de vérité, de ce livre grave et clair, si

prodigieusement animé et puissamment actuel, émouvant comme un cri

d'alarme, et dont l'exceptionnel retentissement déjà confirme

l'opportunité sociale. «Ce livre, que l'auteur croit utile aux mères

françaises, n'est pas destiné à leurs filles.» M. Marcel Prévost, en

toute loyauté, vient d'inscrire à la première page du volume de

librairie (1) cet avertissement qui fut d'abord donné par M. Gaston

Rageot à notre public lorsque le roman commença de paraître dans

_L'Illustration_. Les livres des mères ne sont point nécessairement des

livres pour leurs filles. Il est dangereux d'enseigner directement la

vie aux imaginations trop fragiles et aux coeurs trop neufs.

[Note 1: _Les Anges gardiens_, Ed. Lemerre, 3 fr. 50.]

Il n'appartient pas, du reste, aux jeunes filles de choisir elles-mêmes

leurs «anges gardiens». C'est là oeuvre des mères et responsabilité des

mères. Les anges gardiens! Le mot a déjà sa fortune faite! Il a évoqué,

dans tous les foyers français, la vision d'un péril. Bien entendu, une

généralisation absolue serait imprudente et inique. Les anges gardiens,

qui nous viennent d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, de Belgique, pour

veiller sur l'instruction et les loisirs de nos filles ne sont point

tous de mauvais anges. Non, sans doute, mais parmi ces quelques ailes

blanches il se glisse un trop grand nombre d'ailes noires...

«Il est anormal, dit le préfet de police Lehoux--qui, nous avertit M.

Marcel Prévost, exprime, touchant les «anges gardiens» (page 333),

l'opinion exacte de l'auteur--il est anormal qu'une fille de dix-huit à

vingt ans, une fille d'une certaine culture, d'une certaine éducation,

quitte sa famille et sa patrie pour venir gagner son pain à Paris. Oui,

c'est anormal, parce que l'expatriation, à cet âge, est pleine de

dangers pour elle, et que toute honnête famille ne s'y résoudra qu'à la

dernière extrémité. Sur dix cas, il y en aura un où d'honnêtes parents

auront délibérément envoyé à l'étranger leur fille sage et courageuse,

et neuf autres cas où la fille aura quitté ses parents par coup de tête,

soit que la famille fût inhabitable (mariage du père, inconduite de la

mère, scandale), soit qu'une aventure galante l'eût entraînée. Dans ces

neuf derniers cas, la demoiselle accumulera les obscurités et les

mensonges pour que nul ne puisse remonter jusqu'à sa famille: faux noms,

faux lieu de naissance, faux certificat... Les étrangers sont obligés de

déclarer leur identité? Mais combien de mères ou de pères de famille,

embauchant une institutrice, se donnent la peine de vérifier la

déclaration de l'étrangère?... Et quand vous avez fait votre choix, avec

cette légèreté, dans ce milieu essentiellement suspect et presque

impossible à contrôler, qu'est-ce que vous confiez à la personne

choisie? Précisément ce que vous avez de plus précieux et de plus

fragile,--votre fille.»

Les raisons du préfet Lehoux sont la raison même. Les lectrices averties

auxquelles s'adresse M. Marcel Prévost en ont déjà convenu, et si, dans

ce drame multiple en son unité, la vérité fut pénible et brutale à dire,

si, parfois, le fer rouge a brûlé pour guérir, on n'aura pas

l'inélégance d'en tenir rancune au maître et franc écrivain. Une chose

certaine, c'est qu'après avoir lu ce livre, une mère sentira son coeur

battre un peu plus fort au seuil de ces agences de placement dont la

porte s'ouvre sur l'inconnu. Elle aura, à cette minute, une conscience

plus précise de son devoir, un instinct plus impérieux de ses

responsabilités, et, appelée à faire un choix si grave, si grave, elle

exigera toutes les garanties possibles, et d'autres encore. Elle

choisira mieux, elle choisira juste,--comme une mère doit choisir.

L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913 · 第 23 / 40 题