LA VILLA D'HORACE

Rome, 12 mai 1913.

La visite de la reine Marguerite à la villa d'Horace a récemment attiré

l'attention du public sur les travaux entrepris pour retrouver

exactement l'emplacement de l'habitation du grand poète. M. Angiolo

Pasqui, le distingué directeur des fouilles de la province de Rome, a

bien voulu me consacrer une journée, afin que _L'Illustration_, la

première, pût donner à ses lecteurs une vision exacte de ce que l'on

découvre actuellement.

Depuis Rome, le chemin de fer de l'Adriatique nous transporte jusqu'à

Mandela, dans la Sabine. De là, au trot régulier de nos mulets, nous

nous acheminons à travers des vallées pittoresques, qui vont se

resserrant de plus en plus. Bientôt, le pays devient sauvage; de loin en

loin, sur les sommets des montagnes, dont quelques-unes ont plus de

1.000 mètres d'altitude, de petits villages sont perchés en nids

d'aigles. Nous arrivons enfin au pied du mont Lucretile, où les travaux,

commencés en mai 1911, sont actuellement assez avancés pour permettre

d'apprécier l'importance des découvertes faites.

Il y a longtemps que l'on a cherché dans le monde des archéologues quel

pouvait bien être l'emplacement de la villa d'Horace. Déjà, dans le

courant du quinzième siècle, Daleandro Alberti avait voulu résoudre le

problème, mais sans succès. En 1776, de Sanctis étudia la topographie du

terrain et établit que la villa d'Horace devait se trouver près de

Licenza. Il est intéressant de remarquer qu'un peintre français, J. Ph.

Hackert, fit, en 1780, quelques peintures dans la vallée de Licenza,

dont l'une, intitulée: «Vue de la situation de la maison de campagne

d'Horace», nous montre un joli paysage situé au pied du Lucretile,

exactement à l'endroit où les fouilles se poursuivent actuellement. Il

semble donc que, en 1780 déjà, on ait été sur la bonne voie.

Malheureusement, M. Pietro Rosa affirmait, en 1857, que la villa

d'Horace se trouvait à Rocca-Giovane, village situé à quelques

kilomètres de Licenza.

Les déclarations d'Horace dans plusieurs de ses écrits s'inscrivent en

faux contre cette thèse. Le grand lyrique dit, en effet, que, pour se

rendre chez lui, il quitte la Via Valeria à Varia et gagne, par une

succession ininterrompue de vallées entourées de montagnes sauvages, le

temple de Vacuna, puis continue jusqu'au mont Lucretile à un endroit où,

dit-il, se trouve sa villa «dont le côté droit est illuminé par le

soleil levant et le côté gauche couvert des ombres du couchant».

Le temple de Vacuna a été retrouvé à Rocca-Giovane, où une inscription

de Vespasien rappelle les restaurations que l'empereur a fait exécuter

au temple de la Victoire: la Vacuna dei Sabini. Une fois ce temple

découvert, il était impossible de continuer à situer la villa d'Horace à

Rocca-Giovane, puisque le poète lui-même déclare qu'elle se trouve au

delà, sur la route qui, de Varia (actuellement Vicovaro), conduit dans

la haute Sabine. Or, des monuments et tombeaux d'une grande importance,

portant souvent des inscriptions, en particulier le temple dédié à

Flora, la déesse sabine, ont été retrouvés dernièrement le long de cette

route, et confirment encore l'existence, dans cette direction, de la

villa d'Horace. Enfin, les derniers doutes disparaissent lorsqu'on voit

la Licenza (ancienne Digentia) roulant ses eaux mugissantes à 120 mètres

de la villa repérée, et qu'on se rappelle que le poète a souvent parlé

de ce torrent dans ses oeuvres. Il a dit expressément que sa modeste

maison se trouvait près des rives fraîches de la Digentia, dont les eaux

vont se perdre à Mandela. Ces eaux qui, selon Horace, avaient des

qualités médicinales, calmant spécialement les maux de tête et

d'estomac, possèdent encore ces propriétés aujourd'hui. C'est ce torrent

aussi qui fournissait l'eau à la villa et aux bains qui furent établis

tout auprès.

*

* *

Horace a vécu pendant trente ans dans sa villa de Licenza et y a écrit

beaucoup d'odes. Il y courut deux dangers mortels: il fut attaqué par un

loup dans une forêt du Lucretile, et risqua, une autre fois, d'être

écrasé par un grand noyer qui faillit tomber sur lui. Pour témoigner sa

reconnaissance d'avoir été sauvé de ce second péril, le poète sacrifia

dès lors chaque année un chevreau aux dieux des forêts.

Dans les environs de sa villa, Horace possédait cinq autres propriétés;

aussi pouvait-il être représenté au Conseil de Varia par cinq chefs de

famille. Ses domaines se trouvant sur les bords de la Digentia, le poète

connut certains des ennuis inhérents à la propriété rurale: il se

plaint, en effet, d'avoir souvent à remettre en état ses terrains,

dévastés par les eaux grossies du torrent. D'autre part, on peut voir un

mur de clôture, qu'il dut faire construire afin de protéger ses moutons

contre les incursions des loups, nombreux dans les bois touffus du

Lucretile.

[Illustration: Vallée de la Licenza, dans les monts de la Sabine.]

Il est intéressant de noter que les traditions populaires ont toujours

gardé le nom de villa d'Horace au verger planté d'oliviers et de noyers

oit l'on a entrepris les fouilles avec tant de succès.

Horace, comme Agrippa et Mécène, légua son patrimoine à Auguste

lui-même. Ses terrains devinrent donc biens impériaux. Grâce au respect

inspiré par le nom d'Horace, la villa resta intacte, tandis qu'on

bâtissait à côté un établissement de bains publics, qu'il eût été plus

aisé de construire sur les fondements mêmes de la maison du poète.

La villa d'Horace forme un rectangle parfait, autour duquel un mur

d'enceinte à contreforts devait empêcher les glissements de terre. Le

jardin, qui occupe environ les quatre cinquièmes du terrain, est

lui-même entouré d'un cryptoportique (ou galerie voûtée) et contient une

très vaste piscine. Devant la maison, qui est un peu plus élevée que le

jardin, et à laquelle on accède par quelques gradins, te cryptoportique

existe aussi, afin de donner plus de fraîcheur en été. Le bâtiment est

divisé en deux parties, dont l'une, à droite, est réservée aux maîtres.

Dans l'autre habitaient le _villicus_ et les esclaves. Dans la première

partie se trouvent plusieurs chambres à coucher et un grand triclinium.

Les mosaïques de toutes ces salles sont de marbre finement travaillé et

rappellent la belle époque d'Auguste, tandis que celles des chambres

réservées aux serviteurs sont d'un travail beaucoup plus grossier. A

côté de ces chambres, séparés par un corridor, se voient les bains avec

caldarium pour hommes et pour femmes. Le cryptoportique était pavé de

petits carrés de marbre, alternant avec des morceaux de palombino (qui

est un calcaire du pays). Les piliers étaient de marbre. La grande

piscine, située au centre du jardin, a deux mètres de profondeur.

De beaux marbres ont été retrouvés à l'intérieur de la maison.

Malheureusement, en 1857, l'abbé Marco Tulli, archiprêtre de Licenza,

voulant y construire une église, fit faire des fouilles sur

l'emplacement de la villa d'Horace, et, avec les marbres mis à jour,

fabriqua la chaux qui lui était nécessaire. Les murs sont faits en

reticolato (matériaux prismatiques donnant aux surfaces l'aspect d'un

réseau), caractéristique de l'époque d'Auguste. Encore faut-il remarquer

que, tandis qu'à Rome le reticolato est en tuf, il est, ici, taillé dans

du calcaire très dur. C'est donc intentionnellement qu'on l'a employé,

afin d'être en rapport avec l'architecture. La villa n'a subi dès lors

aucune reconstruction.

Adjacentes à la maison d'Horace se trouvent des constructions

postérieures, séparées, dont une partie est du temps de Vespasien.

L'autre, plus récente, date des Antonins. Ces ruines longent le jardin

du poète et sont les restes d'un grand bain.

On y a relevé l'emplacement d'une vaste salle, autour de laquelle

couraient des canaux pour la conduite des eaux et de la vapeur

nécessaire au chauffage. Dans une piscine peinte en bleu, on élevait des

poissons, probablement pour amuser les visiteurs. Tandis que le

caldarium est resté intact, le frigidarium a subi de nombreuses

transformations. Celui-ci a la forme d'un rectangle, avec des niches

dans chaque angle et, au milieu, la piscine.

[Illustration: Le «frigidarium» transformé plus tard en crypte: sur la

hauteur, le château de Licenza.]

[Illustration: La piscine, au centre du jardin: au fond, les pentes du

mont Lucretile.]

[Illustration: Bains de l'époque de Vespasien, contigus à la villa

d'Horace, qu'on voit au fond.]

[Illustration: Le cryptoportique construit en reticolato, entourant le

jardin.]

_Photographies R. Vaucher.--Droits réservés._

[Illustration: Mosaïque de marbre d'une salle de la villa d'Horace.]

[Illustration: Amphores de la cave d'Horace trouvées dans les premières

fouilles.]

[Illustration: Le «caldarium»: au centre, les piliers qui soutenaient la

mosaïque et entre lesquels circulait l'air chaud.]

Plus tard, une église fut construite sur le frigidarium lui-même, et, de

la piscine, on fit une sorte de crypte que l'on employa comme cimetière.

Cette crypte fut trouvée pleine de squelettes, portant au cou des

colliers avec médailles, qui permettaient de faire remonter la

construction de l'église au sixième ou septième siècle, soit au temps

des Goths et des Lombards. Les mosaïques qui couvrent le fond sont très

grossières. On rencontre chaque jour des objets de toutes espèces au fur

et à mesure que les fouilles avancent. M. Pasqui a réuni dans le

pittoresque village de Licenza une collection très complète d'objets

ayant appartenu à Horace. Il y a une tête en marbre de l'impératrice

Sanonina qui est assez intéressante. Les ustensiles domestiques

(cuillers, candélabres, clefs, anneaux, poids marqués et portant le

sceau du vérificateur) sont nombreux. Le grand poète avait même de

jolies pierres pour le jeu des osselets. Des vases gaulois bien

conservés peints à la barbotine, et remontant au deuxième et au

troisième siècle, voisinent avec un _glyrarium_, sorte de vase de terre

cuite renversé, employé comme cage afin d'engraisser rapidement les

oiseaux et n'ayant que quelques trous pour laisser passer la nourriture.

Déjà les anciens connaissaient donc des procédés pour l'élevage

intensif. Des briques ont été recueillies avec la signature: «Numeri

Nevi». Elles sont donc parmi les plus anciennes que l'on connaisse. M.

Pasqui me montre également de ravissants camées et une bague en or de

grande valeur, trouvés dans la villa elle-même. Une pierre tombale,

représentant les quatre saisons, nous donne des conseils de résignation:

«Certes, vous devrez tous mourir, dit l'inscription, mais du moins vous

avez vécu. Dans la vie, l'on mange et l'on boit bien: aussi devez-vous

être heureux d'avoir vécu...»

Nous voici arrivés au bout de notre excursion et, tandis que le soleil

se couche derrière le mont Lucretile, je me hâte de faire un croquis de

l'emplacement de la villa d'Horace, car il est impossible d'en obtenir

le plan. «J'ai une modeste maison de campagne», écrit Horace; en effet,

la villa n'est pas très grande,--juste la place, dans la partie

réservée aux serviteurs, pour loger les huit esclaves que possédait le

poète.

Les travaux sont loin d'être terminés, et l'on peut espérer que le

gouvernement italien, vu les beaux résultats déjà obtenus par M. Pasqui,

se hâtera de permettre--financièrement--de poursuivre les fouilles qui

nous réservent peut-être encore d'agréables surprises.

[Illustration: Plan-croquis des fouilles de la villa d'Horace, relevé

sur place, le 11 mai 1913, par M. Robert Vaucher.

1. Entrée de la villa (détruite par des glissements de terrain).--2. Le

cryptoportique.--3. Jardin.--4. Piscine.--5. Triclinium.--6. Partie

habitée par les maîtres.--7. Partie réservée aux serviteurs.--8.

Caldarium.--9. Égouts.--10. Conduite emmenant l'eau de la piscine.--11.

Collecteur des eaux de pluie.--12. Bains vespasiens.--13.

Frigidarium.--14. Porte de l'église construite sur le frigidarium.--15.

Crypte creusée dans la piscine.--16. Terrains restant à fouiller.]

Il y a deux ans, le promeneur attentif aurait à peine remarqué, sur une

colline ombragée d'oliviers et de noyers, deux piliers dépassant le sol

de 50 centimètres, et il ne se serait certainement pas douté que des

mosaïques se trouvaient merveilleusement conservées, dans cet endroit

retiré, à deux mètres sous terre.

Le sol italien est encore riche en trésors, et l'ère des découvertes

n'est point close.

L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913 · 第 5 / 40 题