Du quai, Sixte vit qu'une lampe brûlait dans la chambre de sa femme; et,
au bruit qu'il fit en ouvrant sa grille, Anie parut sur la vérandah.
En route il s'était dit qu'elle se serait couchée, et qu'il la
trouverait endormie, ce qui retarderait l'explication jusqu'au
lendemain; mais non, elle l'avait attendu et la confession devrait se
faire tout de suite.
Pendant qu'il traversait le jardin, la lumière avait disparu de la
fenêtre de la chambre, et quand il entra dans le vestibule il trouva sa
femme devant lui qui le regardait.
--Tu t'es impatientée?
Anie avait trop souvent entendu sa mère dire à son père: «Je ne te fais
pas de reproches, mon ami», pour tomber dans ce travers des femmes qui
se croient indulgentes; aussi en descendant l'escalier avait-elle mis
dans les yeux son plus tendre sourire; mais, en le voyant sous le jet de
lumière qu'elle dirigeait sur lui, ce sourire s'effaça.
--Qu'avait-il?
Elle le connaissait trop bien, elle était en trop étroite communion de
coeur, d'esprit, de pensée, de chair avec lui, pour n'avoir pas reçu un
choc, et malgré elle, instinctivement, elle formula tout haut le cri qui
lui était monté à la gorge:
--Qu'as-tu? Que s'est-il passé? Que t'est-il arrivé?
--Je vais te le dire. Montons.
Au fait cela valait mieux ainsi: au moins les embarras de la préparation
seraient épargnés.
Et, en arrivant dans leur chambre, en quelques mots rapides il dit ce
qui s'était passé chez d'Arjuzanx, sa perte, le chiffre de cette perte.
A mesure qu'il parlait il vit l'expression d'angoisse qui contractait le
visage de sa femme, relevait ses sourcils, découvrait ses dents,
s'effacer; il n'avait pas fini qu'elle se jeta sur lui et l'embrassa
passionnément.
--Et c'est pour cela que tu m'as fait cette peur affreuse!
s'écria-t-elle.
--N'est-ce rien?
--Qu'importe!
--Il faut payer.
--Eh bien, tu paieras; ne peux-tu pas prendre soixante-cinq mille francs
sur ta fortune sans que ce soit une catastrophe?
A son tour, sa physionomie sombre se rasséréna:
--Alors, il n'y a donc qu'à prendre les soixante-cinq mille francs dans
notre caisse, dit-il avec un sourire.
--Il n'y a qu'à les demander à mon père; ce que je ferai dès demain
matin.
--Ce que nous ferons, reprit-il; c'est déjà beaucoup que tu sois de
moitié dans une démarche dont je devrais être seul à porter la
responsabilité.
Les choses arrangées ainsi, elle pouvait maintenant poser une question
qu'elle avait sur les lèvres, et cela sans qu'il pût voir dans sa
demande une intention de reproche ou de blâme:
--Mais comment as-tu perdu cette somme? dit-elle.
--Ah! comment?
Elle hésita une seconde, puis se décidant:
--Tu es donc joueur? dit-elle.
--Je l'ai été à deux périodes de ma vie: à quinze ans au collège, et à
vingt ans à Saint-Cyr. A quinze ans, j'ai, à un certain moment, perdu
cent vingt francs contre d'Arjuzanx, en jouant quitte ou double. Tu
imagines quelle somme c'était pour moi qui n'avais que vingt sous qu'on
me donnait par semaine, et quelles émotions j'ai alors éprouvées;
heureusement d'Arjuzanx me donnant toujours ma revanche, j'ai fini par
m'acquitter. Plus tard, à Saint-Cyr, j'ai perdu douze cents francs qui
pendant longtemps ont pesé sur ma vie d'un poids terriblement lourd.
Depuis, je n'avais pas touché à une carte; et il y a dix ans de cela.
Comment me suis-je laissé entraîner, moi qui n'aime ni le jeu ni les
joueurs? Je n'en sais rien. Un coup de vertige. Et aussi, je dois te le
confesser, puisque je ne te cache rien, certaines railleries qui,
adressées à de la Vigne, me parurent passer par-dessus la tête de
celui-ci pour frapper sur moi.
--Alors tu as bien fait, dit-elle.
--Peut-être; mais où j'ai eu tort, ç'a été en ne m'arrêtant pas à temps.
--Qui s'arrête à temps?
--Toutes les ivresses sont les mêmes; il arrive un moment où l'on ne
sait plus ce qu'on fait, et où l'on est le jouet d'impulsions
mystérieuses, auxquelles on obéit, avec la conscience parfaitement nette
qu'on est misérable de les subir. C'est mon cas; ce qui n'atténue en
rien ma responsabilité.
Le lendemain, non le matin comme le voulait Anie, mais dans
l'après-midi, aussitôt que Sixte fut libre, ils partirent en voiture
pour Ourteau où ils arrivèrent à la nuit tombante. Barincq qui rentrait
à ce moment même se trouva juste à point pour donner la main à sa fille
descendant du phaéton.
--Quelle bonne surprise! dit-il en l'embrassant. Qui vous amène?
--Nous allons te dire ça, répondit Anie, quand nous serons avec maman.
--Enfin, vous êtes en bonne santé, c'est l'essentiel; et vous dînez avec
nous, c'est la fête. Manuel, va vite dire à la cuisine que les enfants
dînent. Justement, j'ai gardé ce matin un superbe saumon pour vous
l'envoyer, nous le mangerons ensemble.
[Illustration: anie-14-2]
Il avait pris le bras de sa fille:
--Et ça ne peut se dire que devant ta mère, votre affaire?
--Cela vaut mieux.
--Alors, allons la rejoindre tout de suite.
Ils entrèrent dans le salon où se tenait madame Barincq, sous la lumière
de la lampe, coupant une revue qu'elle ne lirait jamais et à laquelle
elle n'était abonnée que parce qu'elle trouvait cela «châtelain».
--Anie a quelque chose à nous annoncer, dit-il.
Il n'y avait pas à reculer.
--Un accident, dit-elle, qui la nuit dernière est arrivé à mon mari.
--Un accident! s'écrièrent en même temps le mari et la femme.
--Dans une réunion chez M. d'Arjuzanx, il a été entraîné à jouer, et il
a perdu...
--Soixante-cinq mille francs, acheva Sixte.
--Soixante-cinq mille francs! répéta madame Barincq en laissant tomber
sa revue et son couteau à papier.
--Que nous venons te demander, papa, dit Anie en regardant son père.
--Il est évident que ce n'est pas vous qui pouvez les payer, répondit-il
d'un ton tout franc.
--Et les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, dit Anie.
--C'est certain.
Depuis le mariage, madame Barincq, au contact du bonheur de sa fille,
s'était singulièrement adoucie à l'égard de Sixte, qu'elle n'appelait
que mon cher Valentin, mon bon gendre, ou mon enfant tout court, mais la
perte des soixante-cinq mille francs la suffoqua.
--Comment, monsieur! vous perdez soixante-cinq mille francs! dit-elle.
--Hélas! ma mère.
--Et comment avez-vous perdu soixante-cinq mille francs?
--Le comment ne signifie rien, interrompit Anie.
--Au contraire, il signifie tout: vous êtes donc joueur, monsieur?
--On n'est pas joueur parce que par hasard on perd une somme au jeu,
continua Anie.
Sans répondre à sa fille, madame Barincq se leva et, s'adressant à son
mari:
--Ainsi, dit-elle, vous avez marié ma fille à un joueur!
--Mais, chère amie...
--Je ne vous fais pas de reproches, vous êtes assez malheureux de votre
faute, pauvre père, mais enfin vous l'avez sacrifiée.
Puis tout de suite, se retournant vers son gendre:
--Comment n'avez-vous pas eu la loyauté de nous prévenir que vous étiez
joueur?
--Mais, maman, interrompit Anie, Valentin n'est pas joueur; il y a dix
ans qu'il n'avait touché aux cartes.
--Eh bien! quand il y touche, ça nous coûte cher!
Barincq crut que ce mot lui permettait d'arrêter la scène qui, pour lui,
était d'autant plus injuste que tout bas il se disait que Sixte avait
bien le droit de perdre ce qui lui appartenait.
--Donc il n'y a qu'à payer, conclut-il.
Mais sa femme ne se laissa pas couper la parole:
--Je ne fais pas de reproches à M. Sixte, reprit-elle, seulement je
répète que quand on entre dans une famille, on doit avouer ses vices...
--Mais Valentin n'a pas de vices, maman.
--C'est peut-être une vertu de jouer. Je dis encore que quand un homme a
le bonheur inespéré... pour bien des raisons, d'être distingué par une
jeune fille accomplie, et d'entrer dans une famille... une famille
accomplie aussi, il doit se trouver assez honoré et assez heureux pour
ne pas chercher des distractions ailleurs...
Pendant que madame Barincq parlait avec une véhémence désordonnée, Anie
regardait son mari qui, immobile, calme en apparence, mais très pâle, ne
bronchait pas; elle coupa la parole à sa mère:
--Allons-nous-en, dit-elle à son mari.
Mais son père la prenant par la main la retint:
--Ni les paroles de ta mère, dit-il, ni ton départ n'ont de raison
d'être. Dans la situation présente, il n'y a qu'une chose à faire:
payer. C'est à quoi nous devons nous occuper.
--Où est l'argent? demanda madame Barincq.
--Je ne l'ai pas; mais je le trouverai. Sixte, mon cher enfant,
accompagnez-moi chez Rébénacq. Et toi, Anie, reste avec ta mère, à qui
tu feras entendre raison.
--J'ai besoin de te parler, s'écria madame Barincq en faisant signe à
son mari de la suivre.
--Et tu n'as rien dit du testament! s'écria Anie en se jetant dans les
bras de son mari quand son père et sa mère furent sortis. Ah! cher,
cher!
--C'est lui justement qui m'a si bien fermé les lèvres; et puis, quand
ta mère me disait qu'un mari qui a eu le bonheur de trouver une femme
telle que toi n'a pas à chercher de distractions autre part, elle
n'avait que trop raison.
--Tu es un ange.