TROISIÈME PARTIE

I

A courte distance de la mer, dont les vents brisés par les dunes et les

_pignadas_ rafraîchissent la température; au confluent d'une rivière

capricieuse et d'un beau fleuve, à l'endroit précis où sa courbe

s'arrondit le plus noblement; entourée de paysages verts et gras comme

ceux de la Normandie, en face d'un plateau boisé avec de claires

échappées de vue sur des vallées largement ouvertes, Bayonne serait une

des plus jolies villes du Midi, n'étaient ses fortifications.

C'est pour ne pas se laisser enserrer dans ces fortifications démodées,

que les habitants qui ne sont pas retenus dans la ville pour une raison

impérieuse se sont fait construire des maisons sur la route d'Espagne,

dans la vallée de la Nive, et le long de l'Adour, en façade sur une

belle promenade plantée de grands arbres qu'on appelle les Allées

marines.

C'était une de ces maisons que Barincq avait choisie pour ses enfants,

une des plus élégantes, sinon des plus riches, en forme de chalet avec

des avant-corps enguirlandés de plantes grimpantes, au milieu d'un

jardin aux arbres toujours verts, aux magnolias gigantesques, sur les

pelouses duquel s'élançaient des touffes de gynerium d'une végétation

extraordinaire, digne de celle des pampas. Une de ces pelouses était

réservée au lawn-tennis, l'autre au crocket, de même qu'une pièce du

rez-de-chaussée l'était à un billard.

Une fois par semaine la maison était ouverte, le filet du lawn-tennis

tendu, les portes du crocket plantées, et dans la salle à manger était

dressé un buffet, où se retrouvaient les produits de la terre

plantureuse d'Ourteau, qui justifiaient les 150,000 francs de rente

qu'on attribuait au jeune ménage, et même les 200,000 que les estomacs

satisfaits lui reconnaissaient.

Était-ce ce buffet, était-ce le charme d'Anie, était-ce simplement parce

qu'elle faisait partie maintenant de la famille militaire? mais le

certain c'est qu'elle était adoptée comme une gloire.

--Nous avons madame de Saint-Christeau!

C'était tout dire.

Comme cela se voit souvent dans le monde militaire, on avait ajouté le

nom de la femme à celui du mari, et personne n'eût pensé à le lui

contester, puisqu'on en était fier.

Et même on savait d'autant plus gré à Anie d'avoir apporté ce panache à

son mari, qu'elle ne s'en paraît pas elle-même, et ne profitait pas de

sa naissance pour faire bande à part avec les deux ou trois femmes à

particule de la garnison.

Ses jeudis étaient si suivis que les réceptions de la générale

paraissaient mornes à côté; et plus d'une fois on lui avait insinué

qu'elle pourrait bien aussi avoir des dimanches.

Mais elle trouvait qu'un jour par semaine donné à la camaraderie,

c'était assez comme ça.

Les dimanches d'ailleurs appartenaient à ses parents et à Ourteau, les

autres jours à son mari, à l'intimité, à leur amour.

Bien que Sixte fût étroitement pris par son service auprès du général

qui n'écrivait plus du tout, et gardait quelquefois la chambre durant

des semaines entières, ne sortant que pour retomber aussitôt dans son

fauteuil, malade de l'effort même qu'il s'était imposé, coûte que coûte,

ils avaient cependant des heures de liberté, le matin et le soir, où ils

pouvaient être entièrement l'un à l'autre, sans que personne se glissât

entre eux.

Le matin de bonne heure, ils montaient à cheval; pendant des vacances

passées chez une de ses amies, Anie avait pris quelques leçons

d'équitation, et si elle n'était point une écuyère correcte, au moins

savait-elle se tenir, et sa souplesse naturelle, sa légèreté, sa

crânerie, son adresse, aidées des leçons de Sixte, faisaient le reste.

Ils suivaient la rive de l'Adour jusqu'à la balise de Blanc-Pignon, et

là, mettant les chevaux au galop sur le sable blanc, feutré d'aiguilles

rousses, on allait à travers la pinède qui chantait sa chanson

plaintive, et parfumait l'air de son odeur résineuse, jusqu'à la tour

des signaux ou bien jusqu'au lac de Chiberta. Devant eux s'ouvraient des

horizons sans borne, tandis qu'à leurs pieds la vague mourait doucement

sur la grève, ou la prenait d'assaut en jetant au vent la mousse blanche

de son écume, qui les fouettait au visage. Alors d'un même mouvement,

dans une entente partagée, ils s'arrêtaient pour regarder au loin les

voiles blanches d'un navire penché sur la mer verte, ou pour suivre le

panache de fumée d'un vapeur déjà disparu, qui traînait dans le ciel

bleu. Puis, reprenant leur promenade, ils suivaient la grève ou la

falaise jusqu'au phare de Biarritz, qu'ils se gardaient bien de dépasser

pour ne pas entrer dans la ville; et ils revenaient chez eux par les

chemins où ils avaient le plus de chance d'être seuls et de pouvoir

prolonger leur tête-à-tête. Mais le plus souvent on s'était attardé à se

regarder ou à parler: maintenant il fallait se hâter: l'heure pressait;

ce serait à peine si Sixte aurait le temps de changer de tenue avant de

paraître devant son général, qui, furieux contre les autres autant que

contre lui-même de son inaction forcée, ne permettait pas la plus petite

tache de boue, ou le moindre grain de poussière.

--Comment pourrez-vous travailler si vous vous éreintez dès le matin?

sans compter que vous sentez le salin.

Sentir le salin eût été un tort qu'il n'eût pas pardonné s'il n'avait

pas eu si grand besoin de Sixte; au moins était-ce à peu près le seul

qu'il lui reprochât.

--Officier très intelligent, brillant, apparence très distinguée, sera

toujours à la hauteur de toutes les missions qu'on lui confiera...mais

sent le salin.

Et c'était un grief pour un homme qui, comme lui sentait le cataplasme

quand il ne sentait pas le Rigolot ou le laudanum.

Quelquefois aussi, au lieu de monter à cheval, ce qui était toujours une

fatigue pour Anie, ils s'embarquaient dans un petit canot garé devant

leur maison et selon l'heure de la marée ils descendaient la rivière

avec le jusant ou ils la remontaient avec le flot: Anie s'asseyait au

gouvernail, Sixte prenait les rames et ils allaient ainsi, sans trop de

peine, en s'entretenant doucement jusqu'à ce que le mouvement de la

haute ou de la basse mer les ramenât chez eux: ces jours-là, c'était la

vase que Sixte sentait.

Régulièrement à onze heures dix minutes, il rentrait pour déjeuner, et

dans la salle à manger fleurie, devant la table servie, il trouvait sa

femme qui l'attendait, habillée, ayant fait toilette pour le recevoir.

Comme à ce déjeuner du matin le valet de chambre ne paraissait point, le

service se faisant au moyen d'une servante tournante et d'un

monte-charge qui apportait les plats de la cuisine, ils pouvaient

s'entretenir librement, et, quand un mot leur montait du coeur, trop

tendre pour être exprimé entièrement par des paroles humaines, l'achever

dans un baiser. Si les joies de l'heure présente et les certitudes d'un

avenir toujours serein se pressaient sur leurs lèvres, ils avaient

cependant comme tous ceux qui ont souffert et désespéré des retours vers

le passé.

--Qui m'aurait dit...

--Et moi comment aurais-je jamais cru...

A une heure moins quelques minutes il fallait se séparer, elle le

conduisait jusqu'à la grille du jardin, et derrière une touffe de bambou

ils s'embrassaient une dernière fois; cependant ils ne se quittaient pas

encore; après qu'il était parti elle restait à la grille et le suivait

des yeux jusqu'à ce qu'il disparût sous la Porte Marine.

Alors elle restait un moment désorientée, dans le vide; puis, pour

occuper le temps, elle montait à son atelier et travaillait une heure ou

deux. Comme elle n'avait plus les sujets d'étude que le Gave lui donnait

à Ourteau, avec ses végétations folles, ses bois, ses prairies, elle

peignait ce qu'elle avait sous les yeux: l'aspect du fleuve à la marée

montante; son mouvement de barques de pêche, ou de navires; ses coteaux

verts parsemés de champs, de haies, de maisons aux couleurs claires et

aux tuiles qui descendent du plateau des Landes jusque dans ses eaux

argentées.

Pour ceux qui sont habitués comme elle l'était à la pâle lumière du ciel

de Paris, ce qui les frappe à mesure qu'ils descendent dans le Midi,

c'est l'intensité de l'éclairage des choses qui va toujours grandissant:

la Loire paraît claire, la Gironde l'est plus encore; l'Adour, à de

certaines heures, est éblouissant. C'était cette lumière tendre et

vaporeuse où rien n'a le dur ni le heurté du vrai Midi, qu'elle

s'efforçait de rendre; aussi, lorsque le jour baissait, abandonnait-elle

son chevalet. Alors elle s'habillait à la hâte, allait rendre

quelques-unes des nombreuses visites qu'elle recevait le jeudi, de façon

à être à la maison quand son mari y rentrerait.

A partir de ce moment, ils étaient l'un à l'autre et la consigne était

donnée pour que, sous aucun prétexte, on ne pût les déranger ou arriver

jusqu'à eux.

Tout d'abord il montait à l'atelier voir ce qu'elle avait fait, dans la

journée; quand l'étude n'était encore qu'ébauchée, il se contentait de

remarques sans grande importance; mais, quand elle prenait tournure et

qu'on pouvait commencer à se rendre compte de ce qu'elle deviendrait,

c'étaient des admirations émues:

--Sais-tu qu'il y a des jours, disait-il souvent, où je regrette que tu

n'aies pas à vendre tes tableaux?

--Moi, je ne le regrette pas, et pour bien des raisons dont la

principale est que les offres des acheteurs ne seraient peut-être pas à

la hauteur de tes compliments.

Mais il n'admettait pas cela.

Après une causerie ou un tour dans le jardin, une visite aux chevaux,

ils dînaient; puis après, si le temps était beau, ils faisaient une

promenade sur le quai, ou bien, s'il était douteux, ils s'asseyaient

sous la vérandah qui prolongeait leur chambre du côté de la rivière; et

là, assis l'un près de l'autre, ils restaient à s'entretenir, regardant

le mouvement de l'Adour; quand c'était l'heure de la marée, les vapeurs

qui arrivaient ayant leurs feux de protection allumés, le remorqueur qui

chauffait pour sortir un voilier au delà de la barre; et le temps

passait pour eux, enchanté, sans qu'ils eussent conscience des heures.

Tout à coup, dans le silence de la nuit, s'élevait un ronflement sourd

qui allait rapidement grandissant:

--L'express de Paris!

En effet, c'était le train qui descendait à toute vitesse le plateau des

Landes; bientôt il arrivait au Boucau; on apercevait le fanal de la

locomotive qui semblait venir sur eux; puis il passait, sa marche

ralentie, avant de disparaître dans la gare.

Il allait être onze heures, la journée était finie.

Anie Illustrated version · 第 35 / 47 题