IX

Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin

un peu de sommeil; une heure suffit pour calmer la tempête qui l'avait

si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla; il se sentit l'esprit

tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours

depuis son séjour à Ourteau.

Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il

monta à cheval pour aller surveiller les ouvriers; quand au haut d'une

colline le caprice du chemin le mit en face de presque toute la terre

d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois, s'étalait sous

la lumière rasante du soleil levant, il haussa les épaules à la pensée

qu'un moment il avait admis la possibilité d'abandonner tout cela.

--Quelle folie c'eût été! Quelle duperie!

Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au

testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent été

les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont

le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait

l'accent vibrant encore quand elle lui disait: «Tant que ça ira bien,

j'irai moi-même; le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de

nouvelles secousses.»

Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de

ce château qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en

ce moment même, qui ne lui avait jamais été plus cher qu'à cette heure,

où il se disait qu'il aurait pu être forcé de le quitter.

Il avait arrêté son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorbé

dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa

makita qu'une lanière de cuir retenait à son poignet, il se mit en route

allègrement.

Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il

rentra pour déjeuner.

Comme madame Barincq arrivait lentement, d'un air dolent, il

l'interpella de loin:

--Allons, vite, la maman, je suis mort de faim.

Et, s'asseyant à sa place, il se mit à chanter un choeur de vieux

vaudeville sur un air de valse:

Allons, à table, et qu'on oublie Un léger moment de chagrin, Que la plus

douce sympathie prenne sa place à ce festin.

--A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que

dans celles que tu montrais hier soir.

--Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'était pas

bien grave.

--Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agité cette nuit; je t'ai

entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur

ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que

tu avais.

--Je gagnais de l'appétit.

--Tu feras bien de le gagner d'une façon moins tapageuse.

Toute la journée, il garda sa bonne humeur et sa sérénité, se répétant à

chaque instant:

--Évidemment, ce testament n'a aucune valeur; il ne peut pas en avoir.

Mais, à la longue, cette répétition même finit par l'amener à se

demander si lorsqu'un fait porte en soi tous les caractères de

l'évidence, on se préoccupe de cette évidence: reconnue et constatée,

c'est fini; quand le soleil brille, on ne pense pas à se dire: «il est

évident qu'il fait jour.» N'est-il pas admis que la répétition d'un même

mot est une indication à peu près certaine du caractère de celui qui le

prononce machinalement, un aveu de ses soucis, une confession de ses

désirs? Si ce testament était réellement sans valeur, pourquoi se

répéter à chaque instant qu'évidemment il n'en avait aucune? répéter

n'est pas prouver.

Et puis, il fallait reconnaître aussi que le point de vue auquel on se

place pour juger un acte peut modifier singulièrement la valeur qu'on

lui attribue. Ce n'était pas en étranger, dégagé de tout intérêt

personnel, qu'il examinait la validité de ce testament. Qu'au lieu

d'instituer le capitaine légataire universel, ce fût Anie qu'il

instituât, comment le jugerait-il? Trouverait-il encore qu'évidemment il

n'avait aucune valeur? Ou bien, sans aller jusque-là, ce qui était

excessif, que ce fût Rébénacq qui découvrit le testament, qu'en

penserait-il? Notaire de Gaston, son conseil, jusqu'à un certain point

son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre

compte des mobiles qui l'avaient dicté, et de ceux qui plus tard

l'avaient fait reprendre pour le reléguer avec des papiers

insignifiants, le déclarerait-il nul? En un mot, les conclusions d'une

conscience impartiale seraient-elles les mêmes que celles d'une

conscience qui ne pouvait pas se placer au-dessus de considérations

personnelles?

La question était grave, et, lorsqu'elle se présenta à son esprit, elle

le frappa fortement, sa tranquillité fut troublée, sa sérénité s'envola,

et au lieu de s'endormir lourdement, comme il était tout naturel après

une nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexités

de la veille.

Vingt fois il décida de s'ouvrir dès le lendemain à Rébénacq pour s'en

remettre à son jugement; mais il n'avait pas plutôt pris cette

résolution, qui, au premier abord, semblait tout concilier, qu'il

l'abandonnait: car, enfin, était-il assuré de rencontrer chez Rébénacq,

ou chez tout autre, les conditions de droiture, d'indépendance,

d'impartialité de jugement, que par une exagération de conscience il ne

se reconnaissait pas en lui-même, telles qu'il les aurait voulues? Ce

n'était rien moins que leur repos à tous, leur bonheur, la vie de sa

femme, l'avenir de sa fille, qu'il allait remettre aux mains de celui

qu'il consulterait; et, devant une aussi lourde responsabilité, il avait

le droit de rester hésitant, plus que le droit, le devoir.

Qu'était au juste Rébénacq; en réalité, il ne le savait pas. Sans doute,

il avait les meilleures raisons pour le croire honnête et droit, et il

l'avait toujours vu tel, depuis qu'ils se connaissaient. Mais enfin,

l'honnêteté et la droiture sont des qualités de caractère, non d'esprit,

on peut être le plus honnête homme du monde, le plus délicat dans la

vie, et avoir en même temps le jugement faux. Or, s'il lui soumettait ce

testament, ce serait à son jugement qu'il ferait appel, et non à son

caractère. D'ailleurs, il fallait considérer aussi que les motifs de ce

jugement seraient dictés par les habitudes professionnelles du notaire,

par ses opinions, qui seraient plutôt moyennes que personnelles, et là

se trouvait un danger qui pouvait très légitimement inspirer la

défiance: s'il se récusait lui-même, parce qu'il avait peur de se

laisser influencer par son propre intérêt, ne pouvait-il pas craindre

que Rébénacq, de son côté, ne se laissât influencer par sa qualité de

notaire qui lui ferait voir dans ce testament le fait matériel l'acte

même qu'il tiendrait entre ses mains, plutôt que les intentions de celui

qui l'avait écrit?

Et là-dessus, malgré toutes ses tergiversations, il ne variait point:

avant tout, ce qu'il fallait considérer, c'étaient les intentions de

Gaston qui, quelles qu'elles fussent, devaient être exécutées.

A la vérité, c'était revenir à son point de départ et reprendre les

raisonnements qui l'avaient amené à conclure que le testament du 11

novembre ne pouvait être que nul, c'est-à-dire à tourner dans le vide en

réalité puisqu'il se refusait, par scrupules de conscience, à s'arrêter

à cette conclusion, basée sur la stricte observation des faits cependant

en même temps que sur la logique.

Allait-il donc se laisser reprendre et enfiévrer par ses angoisses de la

nuit précédente, compliquées maintenant des scrupules qui s'étaient

éveillés en lui lorsqu'il avait compris qu'il pouvait très bien, à son

insu, se laisser influencer par l'intérêt personnel et par son amour

pour les siens?

Il avait beau se dire qu'il était de bonne foi dans ses raisonnements et

n'admettait comme vrais que ceux qui lui paraissaient conformes à la

logique, il n'en devait pas moins s'avouer qu'ils reposaient, ainsi que

leur conclusion, sur une interprétation et non sur un fait: sa

conviction que le retrait du testament démontrait le changement de

volonté de Gaston s'appuyait certainement sur la vraisemblance, mais

combien plus forte encore serait-elle et irréfutable, à tous les points

de vue, si l'on pouvait découvrir les causes qui avaient amené ce

changement!

Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire universel parce

qu'il le croyait son fils; puis il ne l'avait plus voulu parce qu'il

doutait de sa paternité, voilà ce que disaient le raisonnement,

l'induction, la logique, la vraisemblance; mais pourquoi avait-il douté

de cette paternité? Voilà ce que rien n'indiquait et ce qu'il fallait

précisément chercher, car cette découverte, si on la faisait, confirmait

les raisonnements et la vraisemblance, elle était la preuve des calculs

auxquels depuis deux jours il se livrait.

Le lendemain matin, il abrégea sa tournée dans les champs, et à neuf

heures il descendit de cheval à la porte de Rébénacq: si quelqu'un était

en situation de le guider dans ses recherches, c'était le notaire; mais,

comme il ne pouvait pas le questionner franchement, il commença par

l'entretenir de diverses affaires et ce fut seulement au moment de

partir qu'il aborda son sujet:

--Lorsque tu m'as parlé du testament qu'avait fait Gaston et qu'il t'a

repris, tu m'as dit que c'était pour en changer les dispositions ou pour

le détruire.

--A ce moment les deux hypothèses s'expliquaient et il y avait des

raisons pour l'une comme pour l'autre; l'inventaire a prouvé que celle

de la destruction était la bonne.

--De ce retrait, tu avais conclu que le testament n'exprimait plus les

intentions de Gaston.

--S'il avait exprimé ses intentions, il ne me l'aurait pas repris.

--Cela paraît évident.

--Dis que c'est clair comme la lumière du soleil un testament n'est pas

d'une lecture tellement agréable pour celui qui l'a fait qu'on éprouve

le besoin de le relire de temps en temps.

--Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demandé ce qui avait pu

changer les sentiments de Gaston à l'égard du capitaine?

--Ma foi, non; à quoi bon! Il n'y avait intérêt à raisonner sur ces

sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament était détruit

et si nous n'allions pas en trouver un autre; nous n'avons trouvé ni

celui-là ni l'autre, c'est donc que l'hypothèse de la modification des

sentiments était bonne.

--Mais qui a provoqué et amené ces modifications?

--Ah! voilà; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston

avait sur sa paternité, doutes qui ont empoisonné sa vie.

--Sais-tu si, quand il t'a repris son testament, un fait quelconque

avait pu confirmer ses doutes et lui prouver que décidément le capitaine

n'était pas son fils?

--Comment veux-tu que je le sache?

--Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle eût été à ce

moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli.

--Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu

me redemander son testament, mais quelle était la cause de ce trouble?

Je l'ignore.

--Tu m'avais donné comme explication une découverte décisive qu'il

aurait faite, un témoignage, une lettre.

--Comme explication, non, comme supposition, oui; je t'ai dit qu'il

était possible que les soupçons de Gaston eussent été confirmés par une

lettre, par un témoignage, par une preuve quelconque trouvée tout à coup

qui serait venue lui démontrer que le capitaine n'était pas son fils,

mais je ne t'ai pas dit que cela fût, attendu que je n'en savais rien.

Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout examiner,

tout admettre, même l'absurde.

--Mais il n'était pas absurde, il me semble, de supposer que c'était le

changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son

fils jusqu'à ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires?

--Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant même,

et la destruction du testament montre bien que je ne m'égarais point.

Mais les suppositions pour expliquer le changement de volonté de Gaston

auraient pu, à ce moment, se porter d'un autre côté; du tien, par

exemple.

--Du mien!

--Assurément. Si Gaston m'a, un mois avant sa mort, repris le testament

qu'il avait fait plusieurs années auparavant, c'est qu'à ce moment ce

testament n'exprimait plus sa volonté.

--N'est-ce pas?

--Cela est incontestable. Mais quelle volonté? A qui s'appliquait-elle?

Au capitaine? A toi? Dans mes suppositions je partais de l'idée que

Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais

pour être complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout différent

et admettre qu'il avait bien pu vouloir changer celles faites dans ce

testament en ta faveur ou à ton détriment.

--Mais c'est vrai, ce que tu dis là!

--Tu n'y avais pas pensé?

--Non... Oh non!

Non, assurément, il n'y avait pas pensé, mais, maintenant, tout ce qu'il

avait si laborieusement bâti s'écroulait.

--Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a été repris,

continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai données,

pour croire qu'il instituait le capitaine légataire universel, et je

partais de là pour faire toutes les suppositions dont nous avons parlé,

sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et

par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres

personnes que le capitaine figuraient dans cet acte, à un titre

quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument

rien, puisqu'il se peut très bien qu'en reprenant son testament, Gaston

ait voulu simplement le modifier à l'égard de ces personnes. Ainsi il

s'agit de toi, par exemple; Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il

t'a fait; il reprend donc son testament, soit pour augmenter ce legs,

soit pour le diminuer; les deux hypothèses peuvent se soutenir, tu le

reconnais, n'est-ce pas?

--Oui... Je le reconnais.

--Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs

n'est, là, que pour pousser les choses à l'extrême. Je suis certain, au

contraire, que ses intentions étaient de l'augmenter; la colère qu'il

éprouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intérêts de la somme

dont il avait répondu, était tombée depuis le remboursement de cette

somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'était réveillé dans son

coeur, plus fort, plus vivace, à mesure que sa beauté s'affaiblissait,

et qu'en présence de la mort menaçante il se rejetait dans les souvenirs

de votre enfance; tu vois donc que les probabilités d'un changement de

sentiments du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un

changement de sentiments du père pour le fils; il y a eu un moment où tu

n'étais plus un frère pour Gaston; il peut tout aussi bien y en avoir eu

un autre où le capitaine n'a plus été un fils pour lui.

--Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre?

--Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour

l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du

sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte

grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère;

sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attaché

au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait

éprouvé plus tôt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta

fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour

des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel

s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a détruit, te

faisant ainsi son héritier.

--Que je voudrais te croire!

Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut

qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire à un retour

d'affection fraternelle:

--Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas

résister aux faits. Le testament a été détruit, n'est-il pas vrai? Alors

que veux-tu de plus?

X

Détruit, il n'eût voulu rien de plus; mais précisément il ne l'était

pas, et cet entretien ne le rendait que plus solide, puisqu'au lieu

d'éclaircir les difficultés il les obscurcissait encore en les

compliquant.

Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intérêt

personnel expliquait, pour s'imaginer que Gaston ne pouvait penser qu'à

son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il

pouvait tout aussi bien penser à d'autres, celui-ci ou celui-là.

Si, au lieu de vouloir déshériter son fils, il avait voulu déshériter

son frère, quelle valeur pouvait-on attribuer à toutes les suppositions

qui reposaient sur la première hypothèse? Une seule chose l'appuierait

d'une façon sérieuse: ce serait de découvrir une preuve, ou simplement

un indice que Gaston avait eu des motifs pour changer ses sentiments à

l'égard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires

envers lui.

Les seuls témoignages qu'il pût consulter étaient les lettres de

Léontine Dufourcq à Gaston, et aussi celles du capitaine trouvées à

l'inventaire. Jusqu'à ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu

par un sentiment de délicatesse envers la mémoire de son frère, mais, à

cette heure, ses scrupules devaient céder devant la nécessité.

Après le déjeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour être

certain de ne pas se laisser surprendre par sa femme ou sa fille, il

alla s'asseoir dans un bois où il serait en sûreté.

La première liasse qu'il ouvrit fut celle de Léontine; elle se composait

d'une quarantaine de lettres, toutes numérotées de la main de Gaston par

ordre de date; les plis, fortement marqués, montraient qu'elles avaient

été souvent lues.

Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles

étaient, pour la plupart, d'une banalité et d'une incohérence telles que

Gaston, assurément, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur

agrément. S'il les avait si souvent feuilletées, au point d'en user le

papier, il fallait donc qu'il leur demandât autre chose que ce qu'elles

donnaient réellement.

Quelle chose?--le parfum d'un amour qui lui était resté cher--ou

l'éclaircissement d'un mystère qui n'avait cessé de le tourmenter?

C'était ce qu'il fallait trouver, ou tout moins chercher sans idée

préconçue, avec un esprit libre, résolu à ne se laisser diriger que par

la vérité.

La première lettre commençait à l'installation de Léontine à Bordeaux,

dans une maisonnette du quai de la Souys, c'est-à-dire à une courte

distance de la gare du Midi, par où Gaston arrivait et repartait; elle

se rapportait presque exclusivement à cette installation, sur laquelle

elle insistait avec assez de détails pour qu'on pût retrouver cette

maisonnette si elle était encore debout; en quelques mots seulement elle

se plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle

existence, loin de sa soeur, loin de son pays, enfermée dans cette

maison isolée, où elle n'aurait pour toute distraction que le passage

des trains sur le pont, et la vue des bateaux de rivière qui montaient

et descendaient avec le mouvement de la marée; mais c'était un sacrifice

qu'elle faisait à son amour, sans se plaindre.

Dans la suivante, la plainte se précisait: qui lui eût dit qu'elle

serait obligée de se cacher dans le faubourg d'une grande ville, sous un

nom faux, et que la récompense de sa tendresse et de sa confiance serait

cette vie misérable de fille déshonorée? quelle plus grande preuve

d'amour pouvait-elle donner que de l'accepter? En serait-elle

récompensée un jour? Tout ce qu'elle demandait dans le présent, c'était

que ce sacrifice servit au moins à calmer une jalousie qui la

désespérait.

Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague

qui ne réveillait rien de nouveau: Gaston était jaloux du jeune Anglais

Arthur Burn qui avait habité chez les soeurs Dufourcq et Léontine

s'appliquait à détruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans

Arthur Burn qu'un pensionnaire comme les autres, et le seul sentiment

qu'il lui eût inspiré, c'était la pitié. Comment n'eût-elle pas eu de

compassion pour un pauvre garçon condamné à mort qui passait ses

journées dans la souffrance? Mais, d'autre part, comment eût-elle

éprouvé de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une boîte à

pharmacie? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle était assez

aveugle, ou assez folle, pour préférer à un homme jeune, sain,

vigoureux, doué de toutes les qualités qui rendaient Gaston

irrésistible, un invalide chagrin, couvert d'emplâtres, qui puait la

maladie, et que les servantes, même les moins difficiles, refusaient de

soigner. Il avait quitté Peyrehorade en même temps qu'elle s'installait

à Bordeaux. Cela était vrai. Mais qu'importait? Est-ce que, s'il y avait

eu complicité entre eux, elle n'aurait pas su obtenir de lui qu'il se

conduisît de manière à éviter les soupçons? Était-ce quand il y avait le

plus grand intérêt dans le présent comme dans l'avenir, pour elle et

plus encore pour son enfant, à ne pas les provoquer, qu'elle allait

commettre une imprudence, aussi bête que maladroite?

Douze lettres se succédaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant

plusieurs semaines, Léontine n'avait écrit à Gaston que pour se

défendre, et que, malgré tout, les griefs de celui-ci ne cédaient point

à ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidélité,

elle se répandait en protestations de tendresse qui semblaient indiquer

qu'elle avait trouvé dans _Manon Lescaut_ un modèle, qu'en fille

illettrée qu'elle était, elle imitait servilement: «Je te jure, mon cher

Gaston, que tu es l'idole de mon coeur et qu'il n'y a que toi au monde

que je puisse aimer de la façon dont je t'aime. Je t'adore, compte

là-dessus, mon chéri, et ne t'inquiète pas du reste.» Gaston, grand

chasseur bien plus que grand lecteur, et surtout lecteur de romans,

avait pu prendre cela pour de l'inédit et s'en contenter; tel qu'il

était, il n'y avait rien d'invraisemblable à admettre que Léontine

l'adorait et faisait de lui l'idole de son coeur.

Mais ce dont il ne pouvait certainement pas se contenter, c'était des

explications relatives à Arthur Burn; la lettre qui suivait celles-là le

prouvait par son papier si usé aux plis qu'il avait été raccommodé avec

des bandes de timbres-poste; combien fallait-il qu'il eût été lu de

fois, relu, tourné et retourné, étudié pour en arriver à cet état de

vétusté!

«Est-ce que si j'avais eu des reproches à m'adresser, idole de mon

coeur, j'aurais jamais avoué m'être rencontrée avec M. Burn? Est-ce que,

si j'avais voulu nier cette rencontre, je n'aurais pas pu le faire de

façon à te convaincre qu'elle n'avait jamais eu lieu? Ce n'était pas

bien difficile, cela. Qui m'avait vue? Un homme en qui tu pouvais

n'avoir qu'une confiance douteuse. J'aurais contesté son témoignage; je

t'aurais affirmé n'être pas sortie ce jour-là. Et, entre lui et moi,

j'ai la fierté de croire que tu n'aurais pas hésité. Mais c'eût été un

mensonge, une bassesse, une chose indigne de moi, indigne de mon amour,

un soupçon contre toi, ce que je n'ai jamais fait, ce que je ne ferai

jamais, car je ne veux pas plus m'abaisser moi-même devant toi, que je

ne peux t'abaisser dans mon coeur.

C'est pourquoi quand tu m'as dit le visage bouleversé, les yeux sombres

et la voix tremblante d'angoisse et de colère, je crois bien des deux:

«Tu as vu M. Burn?» je t'ai répondu: «C'est vrai»; et je t'ai expliqué

comment cette rencontre, due seulement au hasard, avait eu lieu.

Pourtant, malgré mes explications aussi franches que claires, je sens

bien que tu es parti fâché contre moi, et, ce qui est plus triste

encore, inquiet et malheureux. Je ne veux pas que cela soit, mon chéri;

je ne veux pas que tu doutes de moi qui t'adore; je ne veux pas que tu

te tourmentes; c'est bien assez que tu aies à souffrir de notre

séparation.

Aussi, après l'affreuse nuit que je viens de passer à me désespérer de

t'avoir fait de la peine, je veux que ma première pensée, ce matin en me

levant, soit pour te rassurer en te répétant ce que je t'ai dit: il me

semble que quand tu le verras en ordre sur le papier, s'il m'est

possible de mettre de l'ordre dans mes idées, tu reconnaîtras que dans

cette malheureuse rencontre il n'y a rien pour te tourmenter.

Comme je te l'ai dit, j'étais sortie pour une petite promenade sur le

quai. En cela j'ai eu tort, je le reconnais; j'aurais dû rester à la

maison. Mais que veux-tu, n'avoir pour toute distraction que de regarder

passer les trains ou les bateaux, cela devient ennuyeux à la fin; et

n'avoir pour exercice qu'à tourner dans un jardin grand comme une

serviette, ça étourdit. J'étais donc sortie, et machinalement sans

savoir ce que je faisais, où j'allais, sans me rendre compte de la

distance, j'étais arrivée au bout du pont, où je m'étais arrêtée à

regarder le mouvement des navires mouillés dans la rivière que la marée

montante faisait tourner sur leurs ancres, quand je sens que quelqu'un

s'est arrêté derrière moi, tout contre moi, et me regarde. Tu penses si

je suis émue. Alors, sans même me retourner, je veux continuer mon

chemin. Mais une main me prend doucement par le bras, et une voix me dit

avec l'accent anglais: «Je vous fais peur, mademoiselle?» C'était M.

Burn. Je te demande si je pouvais l'éviter, malgré l'envie que j'en

avais. Il me dit qu'il vient d'Arcachon où il est resté depuis son

départ de Peyrehorade, et qu'il se rend à la gare de la Bastide pour

prendre le train de Paris. Moi je ne lui dis rien, pensant qu'il va

m'abandonner. Pas du tout. Comme il est en avance, il trouve que c'est

un moyen de tuer le temps que de me faire la conversation.

[Illustration: anie-09-2]

C'est à ce moment, sans doute, qu'est passé celui qui t'a dit m'avoir

vue en compagnie de M. Burn; ce ne peut être qu'à ce moment, puisque

nous ne sommes pas restés ensemble plus de huit ou dix minutes. J'avoue

que je n'ai pas bien conscience du temps, car j'étais mal à mon aise. Je

n'avais su que répondre quand il m'avait montré de la surprise de me

rencontrer à Bordeaux, alors qu'il me croyait en Champagne; et je ne

savais aussi que dire pendant qu'il m'examinait: je sentais que ma

grossesse sautait aux yeux, ainsi que ma confusion. Ces quelques

instants, dont on me fait un crime, m'ont pourtant été bien cruels.

Enfin il me quitta avec un air de pitié qui n'était pas pour me rendre

courage, et je rentrai à la maison, me reprochant cette malheureuse

sortie, mais sans prévoir les conséquences qu'elle allait avoir.

Voilà la vérité, idole de mon coeur, toute la vérité, telle que je te

l'ai dite franchement, telle que je te la répète pour qu'elle te

rassure, te calme, pour qu'elle t'empêche de douter de moi. Interroge ta

conscience, mon chéri, et je suis sûre que sa voix te répondra que tu ne

peux pas me soupçonner. Écoute-la, écoute aussi la raison qui te dira

que je serais la plus bête ou la plus folle des femmes de te tromper.

Suis-je cette bête? Suis-je cette folle? Folle d'amour, oui, je la suis;

folle d'amour pour toi, je l'ai été du jour où je t'ai vu, et je la

serai jusqu'à la mort. Parce que je t'ai écouté, parce que j'ai cédé à

ta parole, à tes beaux yeux, à ta passion, à ton élégance, à ta

noblesse, à tout ce qui fait ton prestige, peux-tu supposer que j'aurais

cédé à un autre? Mais il n'y a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne

peut pas me faire un crime de ce qu'il est irrésistible.

C'est m'accuser du plus misérable et du plus lâche des crimes, de penser

que M. Burn peut être pour moi autre chose qu'un indifférent. Est-ce que

j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais écouté, est-ce que

je me serais donnée si j'avais aimé ce pauvre garçon, ou même si

simplement, j'avais été aimée de lui? Il est orphelin, il est riche, il

ne dépend de personne, ni d'une famille, ni de rien: aimée par lui, je

me serais fait épouser, et malade comme il l'est, ayant besoin de soins,

j'imagine que cela n'aurait pas été difficile... au cas où il m'aurait

aimée, bien entendu.

As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que

j'aie fait ce calcul? Je te le demande, et m'en rapporte à tes souvenirs

pour la réponse.

Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille gardée par un

sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets quelconques?

T'ai-je jamais opposé la moindre résistance dans tout ce que tu as voulu

de moi? N'ai-je pas été aussi souple entre tes mains, aussi docile à tes

désirs que peut l'être une fille libre de toute dépendance étrangère.

Je ne dis pas cela pour m'être donnée à toi, car j'ai cédé autant à mon

amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est passé à

partir de ce moment.

Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je opposé de la

résistance? Et, cependant, j'avais bien le droit d'élever la voix et de

te dire que, puisque j'étais une honnête fille, tu avais des devoirs

d'honnête homme envers moi. L'ai-je fait? Non. Tu m'as représenté que tu

devais ménager ton père, et les lois du monde auquel tu appartiens,

qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, et sans résistance, mais non

sans souffrance, sans honte, sans chagrin j'ai accepté ce que tu

voulais.

Tu as trouvé que je devais quitter ma soeur et notre maison pour venir

me cacher ici, je t'ai obéi sans t'opposer d'objections, bien que je ne

fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la vie que tu

m'imposais, loin de toi dont je serais séparée, loin des miens,

prisonnière, abandonnée, seule avec mes pensées qui ne seraient pas

gaies, je l'imaginais bien.

Est-ce qu'à ce moment j'aurais accepté si M. Burn ne m'avait pas été

étranger?

Je n'ai vu que toi, je n'ai pensé qu'à la plus grande marque d'amour

qu'il me fût possible de te donner.

Pour tout dire, pour être franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai pensé

aussi à notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le lui

rendrais.

Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'être plus cruel,

et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton esclave, ta

chose, pour le supporter sans révolte; mais, enfin, si douloureux que

cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes soupçons, je ne perds

pas tout courage parce que je sais que je te ferai revenir à d'autres

sentiments, et qu'il n'y a de coupable en toi que ta nature inquiète et

jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien contre toi; ton esprit toujours en

éveil t'emporte et rien ne t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance,

ni la justice, jusqu'à ce que la voix de ton coeur parle et te montre

ton erreur.

Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes, je

ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant; je ne veux pas que tu le

regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en te

posant toutes sortes de questions folles ou absurdes: pour lui je ferai

tous les sacrifices; et par lui tu auras toujours la femme la plus

tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle jusqu'à mon

dernier soupir.

De toi à lui il n'y a pas de questions à te poser, tu n'as qu'un mot à

dire:--Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins, l'amour

d'un père.

C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour

moi, car, malgré tout, je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui

est si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à me

faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela ne

sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver telle

que j'ai toujours été et serai toujours.

Ta bien aimée,

Anie Illustrated version · 第 28 / 47 题