VI

Une après-midi qu'ils s'entretenaient ainsi à l'abri d'un bouquet de

saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux

çà et là au caprice des amitiés, faneurs et faneuses goûtaient, et que

les boeufs attelés aux chars sur lesquels on allait charger le foin

plongeaient goulûment leur mufle dans l'herbe séchée, ils virent au loin

Manuel, accompagné d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout

d'abord, se diriger de leur côté à travers le pré tondu ras.

--Voilà Manuel qui te cherche, dit Anie.

--Qui est avec lui?

--Costume gris, chapeau melon, ça ne dit rien; pourtant la démarche

ressemble à celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui; comme maman en

rentrant va être fâchée de ne pas s'être trouvée au château pour le

recevoir!

Quand le baron les aperçut, il renvoya le valet de chambre et s'avança

seul.

Anie s'était levée.

--Tu ne t'en vas pas?

--Pourquoi m'en irais je?

--Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue.

--Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes

faneurs?

Des brins de foin étaient accrochés à ses cheveux ainsi qu'à sa blouse

de toile bleue; elle ne prit même pas la peine de les enlever.

Quand les paroles de politesses eurent été échangées avec le baron, tout

le monde se rassit sur l'herbe.

--Me pardonnez-vous de vous déranger ainsi? dit d'Arjuzanx.

--Mais vous ne nous dérangez nullement; les bras de ma fille pas plus

que les miens ne sont indispensables à la rentrée de nos foins.

--Au moins s'y emploient-ils.

--Je trouve très amusant de jouer à la paysanne, dit Anie.

--Vous aimez la campagne, mademoiselle?

--Je l'adore.

Le baron parut ravi de cette réponse.

L'entretien continua; puis il languit; le baron paraissait préoccupé,

peut-être même embarrassé; en tout cas, il ne montrait pas son aisance

habituelle; alors Anie s'éloigna sous prétexte d'un ordre à donner, et

rejoignit les faneuses qui avaient repris le travail.

Pendant plus d'une heure elle vit son père et le baron marcher à travers

la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et

comme le terrain était parfaitement plane sans aucune touffe d'arbuste,

elle pouvait suivre leurs mouvements: ceux du baron étaient vifs,

démonstratifs, passionnés; ceux de son père, réservés; évidemment, l'un

parlait et l'autre écoutait.

Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue

conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses

adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient.

A la fin, cependant, ils se dirigèrent vers elle de façon à ce qu'elle

ne pût pas se tromper; alors elle alla au-devant d'eux; cette fois

c'était bien pour prendre congé d'elle.

Lorsqu'il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit à sa fille de

laisser là sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand

il n'y eut plus d'oreilles curieuses à craindre qu'il se décida à

parler:

--Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx?

--Te parler de choses sérieuses, si j'en juge par sa pantomime.

--Te demander en mariage.

--Ah!

--C'est tout ce que tu me réponds?

--Je ne peux pas te dire que je suis profondément surprise de cette

demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fâchée, alors je dis:

ah! pour dire quelque chose.

--Il ne te plaît point?

--Je serais fâchée de sa demande.

--Il te plaît?

--J'en serais heureuse.

--Alors?

--Alors veux-tu répondre à mes questions, au lieu que je réponde aux

tiennes?

Il fit un signe affirmatif.

--Avant tout, dis-moi si la question d'intérêt a été abordée entre vous.

--Elle l'a été.

--Sur quelle dot compte-t-il?

--Il n'en demande pas.

--Mais il en accepte une?

--C'est-à-dire...

--Laquelle?

--Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'épouser:

c'est pour toi; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde

impression; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres

paroles.

--Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent à la fortune.

--Pourquoi cette défiance?

--Parce que je ne veux épouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne

cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que

notre fortune me serve à me payer ce mari-là.

--Précisément, le baron me paraît être ce mari.

--Alors répète.

Si tu veux vivre à la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de

mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large

et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris

une partie de l'année, c'est à nous de te donner une dot, celle que nous

voudrons, qui te permette de faire face aux dépenses de la vie

parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras

toi-même d'après ton budget. Là-dessus il s'en remet à toi, et à nous.

Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire? Je te le demande.

Au lieu de répondre, elle continua ses questions:

--De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait

beaucoup, tandis que toi, tu écoutais; cependant tu as dit quelque

chose.

--Sans doute.

--Qu'as-tu dit?

--Que je devais consulter ta mère, et que je devais te consulter

toi-même.

--Je pense qu'il a trouvé cela juste.

--Parfaitement. Cependant il a insisté, sinon pour avoir une réponse

immédiate, au moins pour arranger les choses de façon à ce que cette

réponse ne soit point dictée par la seule inspiration. Pour cela il

demande que nous allions passer quelquefois la journée du dimanche à

Biarritz, où nous le rencontrerons, comme par hasard, et vous pourrez

vous connaître. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite,

que tu te prononceras.

--As-tu accepté cet arrangement?

--Il aurait dépendu de moi seul que je l'aurais accepté, car il me

paraît raisonnable, Biarritz étant un terrain neutre où l'on peut se

voir, sans que ces rencontres plus ou moins fortuites aient rien de

compromettant qui engage l'avenir; cependant cette fois encore j'ai

demandé à vous consulter, ta mère et toi. Pouvais-je promettre d'aller à

Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'était

répulsif?

--Il ne me l'est pas; et je suis disposée à croire comme toi que la dot

n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage.

--Alors?

--Je ne demande pas mieux que d'aller à Biarritz le dimanche, mais à

cette condition qu'il sera bien expliqué et bien compris que cela ne

m'engage à rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon

examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite

indifférence à son égard. Ce sentiment, qui, à vrai dire, n'en est pas

un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le

connaîtrai mieux? C'est possible. Mais sincèrement je n'en sais rien.

--Laissons faire le temps.

--C'est ce que je demande.

Anie Illustrated version · 第 24 / 47 题