Bien que madame Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la
fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle
le regardait toujours comme un ennemi: trop longtemps elle l'avait
appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ces
griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être;
pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant
d'années elle avait redouté et maudit.
Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le
lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un
changement que les observations que son mari et sa fille ne lui
épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais
produit: puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était
un autre homme.
Aussi quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même; et
elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si
vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance
impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un
refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait
particulièrement délicat.
Bien que de son côté il pût lui aussi les considérer comme des voleurs
d'héritage, il n'avait, en toute justice, aucun reproche fondé à leur
adresser, ni au mari, ni à la fille: ni l'un ni l'autre n'avait rien
fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait été
sienne: il n'y avait point eu de luttes entre eux; la fatalité seule
avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles personne
n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre responsables
d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les complices de la
mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui on ne pouvait
éprouver que de la sympathie, comme la fille était une très jolie et
très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus jolie et plus
gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou, lui eût permis
de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi, convenait-il de
s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la
rancune, et de l'hostilité? Il le crut d'autant moins qu'il n'éprouvait
à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments; désappointé qu'on
n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait été,
et même vivement, très vivement, car il n'était pas assez détaché des
biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille déception;
mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa place, cette fortune, par
droit de naissance, il ne l'était point, et ne voulait pas,
conséquemment, qu'on pût supposer qu'il le fût.
Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui
appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.
--Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans
les prés? le temps est doux; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes.
Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux
de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le
capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir
quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée:
assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère,
comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait; cela il le voyait, il
en était convaincu; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans
les meilleures dispositions pour répondre aux questions que madame
Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.
C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et
l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'enfant montrait ce que
serait l'homme: une seule passion, les exercices du corps, tous les
exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des
prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemple aux maîtres de
gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, généreux, n'ayant
qu'un défaut, la rancune: de même que ses tours de force étaient
légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait
jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur
internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins
étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx
qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de
douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à
l'arrivée du capitaine à Bayonne.
Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et
aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme
de sport: tous les exercices du corps il les pratiquait avec une
supériorité qui lui avait fait une célébrité; l'escrime et l'équitation
aussi bien que la boxe; il faisait à pied des marches de douze à quinze
lieues par jour pour son plaisir; et il regardait comme un jeu d'aller
de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte
romaine, la lutte à mains plates, qui avait surtout établi sa
réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque
Molier, avec Pietro, qui est reconnu par les professionnels comme le roi
des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et
l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette
musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens
du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un
ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Toulourenc,
autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une
séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures de
cheval ou de course à pied.
Madame Barincq écoutait stupéfaite; sa surprise fut si vive, qu'elle
interrompit:
--Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se
pratique dans les foires?
--C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus
maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui
donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le Peletier
ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout; des
amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les exercices physiques,
pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en faveur chez nous, et
d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs.
--Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang.
--Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des
plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble
de qualités qui ne sont pas à dédaigner: la force, la souplesse,
l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle
celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire.
--Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de
M. d'Arjuzanx, dit Anie.
--Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier
quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux
qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices.
D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe
le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses
proportions et lui donner son maximum de beauté, tandis que les autres
détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un
organe au détriment de celui-ci ou de celui-là: voyez le tireur à
l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes
arquées; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont
servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée.
--J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et
surtout le Narcisse, dit Anie.
Tout cela étonnait madame Barincq, et ne répondait pas à ses
préoccupations de mère, elle voulut donc préciser ses questions.
--Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher? dit-elle.
--Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une
écurie de course, ou le jeu; en tout cas, je crois que la fortune de
d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui
coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car
il n'a aucun souci des choses d'argent.
Volontiers madame Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de
son caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son
avenir; mais Anie détourna la conversation, et sut la maintenir sur des
sujets qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser
supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur
le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois.
L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmentée pour qu'elle
n'éprouvât pas un sentiment de délivrance à en être enfin débarrassée.
Ç'avait été l'humiliation de ses années de jeunesse, de discuter avec sa
mère la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir
pouvait faire un mari; si elle lui avait plu; s'il était acceptable; les
avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune
lui donnait la liberté, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un
mari se présentât, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au
devant de lui, c'était ce qu'elle ne voulait pas.
Et le soir même, après le départ du capitaine, elle s'expliqua là-dessus
avec sa mère très franchement.
--Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un
jeune homme sans que tu t'en fâches? dit celle-ci surprise.
--Les temps sont changés. C'est précisément parce que cela s'est fait
que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la
fortune n'est pas précisément de nous dégager des compromis de la
misère? riche d'argent, laisse-moi l'être de dignité.
Mais ces observations n'empêchèrent pas madame Barincq de persister dans
son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas.
--Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas de
raison pour le fuir.
--Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris,
c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire
comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions.