IV

Il avait rapidement grimpé les marches raides de l'escalier afin de

revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il

n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre

usée par les blanchissages s'émietta dans ses doigts, et il dut coudre

un nouveau bouton: quand sa femme et sa fille s'occupaient à recevoir

leurs invités, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre à son secours.

D'ailleurs, avec son vieux linge il était habitué à ce que pareil

accident lui arrivât; et dans cette petite pièce encombrée de malles, de

caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait

où trouver des aiguilles et du fil.

En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie

avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et

de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever,

ayant près d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et à

lunettes, qu'il reconnut pour René Florent, le rédacteur en chef de la

_Butte_. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste.

Viendrait-il? ne viendrait-il point? Bien que sa critique fût hargneuse

et méprisante, négative avec outrecuidance quand elle n'était pas

bassement envieuse; bien que la _Butte_, petit journal de quartier, ne

fût guère lu qu'à Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalités

et ses méchancetés, Anie désirait qu'il parlât de son tableau. Dût-il en

dire du mal, ce serait toujours une consécration. Plusieurs fois elle

l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis.

Jamais il n'était venu.

Maintenant quelle allait être son impression et son jugement? Il se

redressa, et reculant de deux pas, sans s'être aperçu que le père

l'écoutait:

--Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour

secouer l'indifférence du public et frapper un coup, il faudra en

rabattre et déchanter. C'est propret, ce n'est même que trop propret,

mais il faut autre chose que ça pour s'imposer.

Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole

brutale, il la regarda:

--Ça vous blesse, ce que je vous dis là; on m'a amené ici pour que je

vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rôle, ma raison d'être,

la mission dont je suis investi, de décourager les vocations que je ne

crois pas assez fortes pour sortir de l'ornière et fournir une marche

glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais à mes devoirs envers

moi-même si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez,

travaillez ferme pendant des années et des années encore, si vous en

avez le courage; après nous verrons.

Il était sérieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une

brosse ou une plume était son justiciable, par cela seul qu'il lui avait

plu de fonder la _Butte_, et que ceux dont il ne goûtait point le talent

étaient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les

sévérités d'un code pénal qu'il avait édicté à son usage.

A ce moment Anie aperçut son père:

--Tu as entendu? dit-elle en venant à lui.

--A peu près.

--Excusez ma franchise, dit Florent un peu gêné, il m'est impossible de

n'être pas franc, même quand je parle à une femme.

--Cette franchise surprendra d'autant moins mon père, répondit Anie, que

je lui disais la même chose que vous il n'y a pas dix minutes.

Quelques personnes s'approchèrent, et Florent n'eût pas à motiver son

arrêt, ce qu'il eût fait en l'aggravant par ses considérants.

Dans le salon et dans la salle à manger on entendait un murmure de voix

qui disait que les arrivants étaient déjà nombreux; cependant on n'avait

pas encore besoin que le père s'assit au piano, car la danse devait être

précédée de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scène

à deux personnages, qui formaient un programme complet: 1° une petite

fille de sept ans, qu'on tenait à faire accepter comme prodige,

exécuterait l'_Adieu_ de Dussek; 2° un élève d'un élève du

Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'était révélée

irrésistible à l'âge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous

un parapluie, un monologue qui, à ce qu'il racontait lui même, était

d'un comique irrésistible; 3° enfin un professeur de déclamation, dont

les cartes de visite portaient pour qualités: «neveu de M. Michalon,

membre de l'Académie des sciences», jouerait avec deux de ses élèves le

_Caveau perdu des Burgraves_, non pas que cette scène fût bien en

situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Académie

des sciences aimait à représenter les grands de ce monde.

Madame Barincq, ayant aperçu son mari, vint à lui vivement, et en

quelques mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de maître de

maison: qu'avait-il fait depuis si longtemps? à quoi pensait-il?

allait-il lui laisser la charge et le souci de toutes choses? Il obéit,

et alla de groupe en groupe, serrant la main aux nouveaux arrivés, et

leur adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforçait de

mettre un masque sur son visage et de ne montrer à tous que des yeux

souriants, il crut remarquer qu'on lui répondait avec une sympathie dont

la chaleur le surprit.

C'est que déjà madame Barincq avait parlé du grand chagrin qui les

menaçait, et que chacun s'était répété son récit arrangé pour la

circonstance: son beau-frère venait d'être frappé d'une attaque

d'apoplexie dans son château d'Ourteau en Béarn, et la dépêche qu'ils

avaient reçue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse

puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il était advenu de

cette attaque; à la vérité M. Barincq était le seul héritier légitime de

son frère qui n'avait jamais été marié; mais cent mille francs de rente

à recueillir n'étaient pas une considération capable d'atténuer son

chagrin; il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et

ne pas paraître s'en apercevoir Il aimait tendrement son aîné.

Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait

que de la chance d'Anie:

--Cent mille francs de rente.

--En Gascogne.

--Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est déjà bien joli

pour une fille qui en était réduite à s'habiller de papier.

--Si vous saviez...

Celle qui savait, avait, le soir même, sur l'unique jupe en soie blanche

de sa fille, épinglé du tulle rose, pour remplacer le tulle violet,

indigo, bleu, vert, jaune, orange et rouge, qui, successivement, avait

orné cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente

était restée debout sans se plaindre; aussi parlait-elle éloquemment des

artifices de toilette auxquels sont condamnées les mères pauvres qui

veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle

n'en était pas là, mais cela ne l'empêchait pas de compatir aux misères

de cette bonne madame de Saint-Christeau.

Cependant le petit prodige qui ne prenait intérêt à rien s'occupait à

faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver à la

hauteur du clavier; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on

vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait

d'exercice, étaient restées grêles; alors elle promena dans le salon un

regard qui commandait l'attention; puis sur un signe de sa mère elle

commença et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et

recevoir les retardataires.

Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez lié, ou

en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs

nécessaires à son voyage? Ce fut la question qui pendant la grande heure

qu'il passa là l'angoissa. Mais quand à la fin il dut revenir dans le

salon pour s'asseoir au piano, il n'avait trouvé personne à qui il eût

osé adresser sa demande avec chance de la voir accueillie: l'un n'était

pas plus riche que lui; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie,

ne le voudrait assurément jamais.

Les yeux attachés sur sa fille empressée à donner des vis-à-vis aux

danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui fît signe de

commencer, et le sourire qu'à la fin elle lui adressa le réconforta;

l'accent en était si doux que son coeur se détendit, avec entrain il

attaqua le quadrille de la _Mascotte_.

[Illustration: anie-02-2]

Après ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent

d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adossé à une

fenêtre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce

tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui

paraissait charmante, souriant à tous de ses grands yeux caressants, le

visage animé, les lèvres frémissantes! c'était merveille que ce sourire,

merveille aussi que la légèreté et la grâce de ses manières. Mais par

contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal bâtis, ou maladroits,

les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils n'étaient pas tout cela à

la fois; et l'un d'eux, peut-être, serait le mari qu'elle accepterait.

Il n'y avait en lui aucune jalousie paternelle, et jamais il n'avait

éprouvé de douleur à se dire que sa fille le quitterait un jour pour

aimer un mari et vivre heureuse auprès d'un homme qui prendrait la place

que lui, père, avait jusqu'à ce moment occupée seul. Mais ce mari rêvé

ne ressemblait en rien à ceux qui passaient devant lui, car c'était à

travers sa fille qu'il l'avait vu et en rapport avec elle, c'est à dire

jeune, élégant, droit de caractère, de nature honnête et franche comme

celle d'Anie.

Hélas! combien ceux qu'il examinait ressemblaient peu à ce type!

Et, cependant, elle leur souriait, aimable, gracieuse, leur parlant, les

écoutant, paraissant intéressée par ce qu'ils lui disaient. Elle les

acceptait donc, les uns comme les autres, indifféremment, celui-ci comme

celui-là, n'exigeant d'eux qu'une qualité, celle de mari, et ce mari la

façonnerait à son image, lui imposerait ses goûts, ses idées, sa vie.

Si la vue de ces futurs gendres le blessait, leurs paroles, au cas où il

eût pu les entendre, l'eussent révolté bien plus encore.

L'histoire du frère se mourant en Béarn avait été acceptée, et si

personne n'avait cru au chiffre de cent mille francs de rente, tout le

monde avait admis un héritage, changeant du tout au tout la situation

d'Anie qui n'était plus celle d'une pauvre fille sans dot, condamnée à

traîner la misère toute sa vie, et à ne se marier jamais. Dangereuse

quelques instants auparavant, à ce point qu'il n'était pas un jeune

homme qui ne se tint avec elle sur la réserve et la défensive, elle

était instantanément devenue désirable et épousable; sa beauté même

avait changé de caractère, on ne pensait plus à la contester ou à lui

chercher des défauts, c'était éblouissante, irrésistible qu'on la voyait

maintenant, la belle fille!

René Florent, le premier, lui avait révélé ce changement comme le

prodige achevait son morceau; il s'était, au milieu du brouhaha soulevé

par les applaudissements, approché d'elle, pour lui demander le premier

quadrille. Il dansait donc, le critique hargneux! Surprise, elle avait

répondu que ce quadrille était promis. Il avait insisté, il ne pouvait

pas rester tard, étant obligé de se montrer dans trois autres maisons

encore ce soir-là, et il tenait à danser avec elle; c'était une manière

d'affirmer le cas qu'il faisait de son talent; cela serait compris de

tous; rien n'est à négliger au début d'une carrière d'artiste.

Bien que Florent ne fût pas d'âge à ne pas danser, c'était la première

fois qu'elle le voyait faire une invitation, et cette insistance chez un

homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il

l'avait à peine quittée, que d'autres danseurs s'étaient empressés

autour d'elle; jamais elle n'avait eu pareil succès; était-ce donc à

l'originalité de sa toilette qu'elle le devait?

Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que sa

robe en papier n'était pour rien dans l'amabilité subite du critique.

--Vous avez dû me trouver bien sévère tout à l'heure, dit-il d'un ton

gracieux qu'elle ne lui connaissait pas.

--Juste, simplement.

--Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas

entraîné précisément dans l'injustice; je n'ai parlé que de ce que

j'avais sous les yeux et évidemment il y a en vous autre chose que cela;

cet autre chose, j'aurais dû le dégager.

Ils furent séparés pour un moment.

--Ce qui vous a manqué jusqu'à présent, dit-il lorsqu'il fut revenu à

elle, c'est une direction ferme qui vous arrache aux contradictions de

vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous

ne tarderez pas à vous faire une belle place; il y a en vous assez de

qualités pour cela.

Comme elle le regardait, surprise:

--C'est sérieusement que je parle, dit-il, sincèrement.

--Où la trouver, cette direction? demanda-t-elle.

--Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une

organisation telle que la vôtre? Ce serait un mariage comme un autre. Au

reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien.

Le quadrille était fini; il la ramena à sa place, et la salua avec

toutes les marques d'une déférence stupéfiante pour ceux qui la

remarquèrent.

Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable

chez un homme de ce caractère? Elle n'avait pas encore trouvé de

réponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka

qui suivait le quadrille.

Celui-là appartenait à un genre opposé à celui de Florent; aussi

aimable, aussi insinuant, aussi souriant que le critique était rogue et

hargneux. Dans le monde où allait Anie, plus d'une jeune fille aurait

bien voulu, et avait même tenté de se faire épouser par lui, mais aucune

n'avait persévéré, car toutes avaient vite reconnu que s'il était d'une

abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment,

il devenait instantanément sourd et muet dès qu'on menaçait de glisser

dans celui des choses sérieuses: offrir son coeur, tant qu'on voulait,

sa main, jamais; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on

ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un

petit employé de la ville.

Après quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et là

s'arrêtant:

--Excusez-moi d'être préoccupé ce soir, dit-il, j'ai reçu de mauvaises

nouvelles de mes parents.

C'était la première fois qu'il parlait de ses parents, et elle n'avait

pas remarqué qu'il fût le moins du monde préoccupé, elle le regarda donc

avec un peu d'étonnement.

Il reprit:

--Mon père en est à sa seconde attaque, et ma mère est tombée dans une

faiblesse extrême. Je crains de les perdre d'un instant à l'autre.

Voulez-vous que nous fassions encore un tour?

Il dura peu, ce tour, et la conversation recommença au point où elle

avait été interrompue:

--Cela amènera de grands changements dans ma vie, car ce n'est pas

systématiquement que j'ai, jusqu'à ce moment, refusé de me marier;

comment prendre une femme quand on n'a pas une position digne d'elle à

lui offrir? Sans être riches, mes parents sont à leur aise, et si je les

perds, comme tout le fait craindre, je pourrai réaliser un rêve de

bonheur que je caresse depuis longtemps.

Et, la ramenant dans le salon, il ajouta:

--Ils avaient toujours joui d'une bonne santé qu'ils m'ont transmise.

Est-ce que c'était là une esquisse de demande en mariage? Mais alors les

paroles bizarres de René Florent en seraient une autre!

Son père joua l'introduction d'une valse, et le jeune homme à qui elle

l'avait promise lui offrit le bras.

C'était la première fois qu'il venait rue de l'Abreuvoir, et ç'avait été

un souci pour Mme Barincq et aussi pour Anie de savoir s'il accepterait

leur invitation, car on en avait fait un personnage parce qu'il figurait

dans le _Tout-Paris_ avec la qualité d'homme de lettres et une série de

signes qui signifiaient qu'il était officier de l'instruction publique

et chevalier de quatre ordres étrangers. En réalité il n'avait jamais

publié le moindre volume, et ses croix avaient été gagnées, comme il le

disait lui-même en ses jours de modestie, «par relations», c'est-à-dire

pour avoir conduit chez des photographes des personnages exotiques en

vue qui le remerciaient de sa peine par la décoration de leur pays,

tandis que de son côté le photographe lui payait son courtage un louis

ou cent francs selon la qualité du sujet.

Lui aussi, après quelques tours de valse dans le salon, amena Anie dans

le hall, qui décidément était le lieu des confidences; et là,

s'arrêtant, il lui dit brusquement sans aucune préparation, d'une voix

que la valse rendait haletante:

--Est-ce que vous aimez la vie politique, mademoiselle? Aux prochaines

élections j'aurai juste l'âge pour être député, et comme le ministre de

l'intérieur, qui est mon cousin, m'a promis l'appui du gouvernement, je

suis sûr d'être nommé. Député je deviendrai bien vite ministre. La femme

d'un ministre compte dans le monde, et quand elle est belle,

intelligente, distinguée, elle tient un rang qu'on envie. Nous

continuons, n'est-ce pas?

Et sans un mot de plus ils retournèrent dans le salon en valsant.

Ce qui tout d'abord était vague et incompréhensible se précisait

maintenant, et s'expliquait: on la croyait l'héritière de son oncle, et

l'on prenait rang pour épouser cet héritage.

[Illustration: anie-02-3]

Quand la vérité serait connue, que deviendraient ces prétendants si

empressés aujourd'hui? son mariage, déjà si difficile, n'en serait rendu

que plus difficile encore: on ne se remet pas d'une si lourde déception.

[Illustration: anie-03-1]

V

Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua avec

l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire

ajouter une gratification à son cachet: à l'entendre, on pouvait croire

qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela

même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait.

--Il fait très bien danser, M. Barincq.

--Avec un brio étonnant...

--Surtout pour la circonstance.

--Madame Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère.

--La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère.

Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses,

son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le

regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus

d'une fois, lui eût fait oublier son rôle si elle ne le lui avait

rappelé en posant simplement sa main sur le piano; alors il frappait

bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à

jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette

préoccupation sur son coeur.

Et sa pensée était toujours la même: ne trouverait-il pas un moyen pour

partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en

découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage

en Béarn?

Vers minuit, le petit prodige qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à

voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise

longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano; il eut

alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment

tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté.

Malheureusement, il avait toujours été d'une timidité paralysante pour

demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait

risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui: parmi ces

gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le

nom; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les

toucher?

A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers

pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour

avoir maintes fois rendu des services au mari à l'_Office

cosmopolitain_: riche maintenant, elle avait connu la misère assez

durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans

les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la

rendre douce aux misères des autres; d'ailleurs, qu'étaient cent francs

pour elle!

Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le

_hall_, et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse

de chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui

étranglait ses paroles, il exposa sa demande.

Mais précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis

un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait

tourner à l'emprunt: comment! ce prétendu héritier en était réduit à

risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut?

Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de

l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il

convenait donc d'être sur ses gardes.

Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta.

--Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis

en un pareil moment. Quel courage! quelle volonté! Elle l'avait examiné

au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les

larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines

personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si

cruelles.

Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la

question d'argent; alors elle avait montré un vrai chagrin:--Quelle

malechance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse!

Heureusement cela pouvait se réparer; s'il voulait bien venir chez elle

vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se

feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont il

pouvait avoir besoin; si elle fixait midi, c'est que son mari,

souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.

Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la

défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister; il avait

remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se

demandant à qui, maintenant, s'adresser.

Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague;

quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main,

lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine; il le suivit.

L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque

accident.

--Qu'est-ce qui vous manque? Avez-vous cassé quelque chose?

--La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.

--Alors?

--Voilà la chose: par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait

que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je

peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec

plaisir, monsieur Barincq, croyez-le; quand tout le monde sera parti,

j'irai les chercher et vous les apporterai.

Les larmes lui montèrent aux yeux; avant qu'il eût dominé son émotion,

Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.

Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient

étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la

joie d'hériter était scandaleuse: on pleure son frère, que diable! ou

tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas

publiquement de sa mort.

Maintenant il n'avait plus qu'un souci: faire sa valise à temps pour ne

pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur

sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient

au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.

Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il

monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit

une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze

ans. En quel état allait-il la trouver? Elle était bien poussiéreuse,

durcie, une courroie manquait, la clef était perdue; mais enfin elle

pouvait encore aller tant bien que mal.

Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire

à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge; une

chemise, des mouchoirs, une cravate blanche; mais il lui fut difficile

de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre

tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement

son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la

soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil: il n'entrerait

point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il

occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et

n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses

amis de jeunesse.

C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive

tard et qu'on part tôt; dans celui où les occasions de s'amuser ne

reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se

présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut

ainsi pour les invités de madame Barincq; quand le soleil se leva ils

dansaient encore; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière

du matin qui ne respecte rien; d'ailleurs, la faim se faisait sentir

plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait

vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé

l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé

d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.

Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se

trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine

Barnabé se préparait à partir.

--Allons nous coucher, dit madame Barincq, nous avons bien gagné

quelques heures de bon sommeil.

Barnabé s'approcha de Barincq:

--Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps

d'aller et de revenir.

Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, madame Barincq l'avait entendu.

--Pourquoi Barnabé veut-il revenir? demanda-t-elle à son mari.

Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne

pouvait pas ne pas y répondre; Il dit donc ce qui s'était passé, sa

demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.

Madame Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.

--Emprunter à un domestique! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.

--Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.

--Ne vas-tu pas défendre ton père? s'écria madame Barincq; tu ferais

bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.

Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un

effet, elle se tourna vers son mari:

--Et quand veux-tu partir? demanda-t-elle.

--A 9 heures 30.

--Ce matin?

--Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de

l'enterrement.

--Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous

aider? comment allons-nous nous en tirer? je suis morte de fatigue.

--Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à

l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état.

--Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu.

Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage.

--N'emportes-tu rien? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père.

--J'ai fait ma valise cette nuit et l'ai descendue je vais mettre mon

habit dedans et serai prêt à partir.

--Sans déjeuner?

--Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien.

--Je vais te faire du café; pendant ce temps, la porteuse de pain

arrivera.

Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta:

--Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es?

--Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant.

En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à

la taille par les doigts gros des danseurs.

--Elle a le feu à craindre, dit-il.

--Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite.

--Tu ferais mieux de te coucher.

--Crois-tu que je sois fatiguée pour une nuit passée à danser? A mon

âge, cela serait honteux.

Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses

vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement

elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau; puis

elle ouvrit la porte du jardin.

--Où vas-tu? demanda-t-il.

--J'ai mon idée.

Elle revint presque aussitôt, tenant d'un air triomphant un oeuf dans

chaque main.

--Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle; au

moins tu ne partiras pas à jeun; deux oeufs frais, une bonne tasse de

café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus

dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je

t'assure que je t'ai plaint de tout mon coeur, et que plus d'une fois je

me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces

airs de danse qui exaspéraient ta douleur.

--Au moins t'es-tu amusée?

--Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.

--Tu as éprouvé quelque déception?

Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle

déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une

certaine honte à répondre.

--J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir,

dit-elle enfin avec un demi-sourire.

--Eh bien?

--Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient?

--A toi, bien sûr.

--A moi ta fille, non; à moi l'héritière de mon oncle, oui; sur une

parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est imaginé que la

fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre

rang.

--Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait?

--As-tu des raisons pour le croire?

--Le croire, non; l'espérer, oui: car je ne peux pas admettre que

Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament,

toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.

--Mais s'il n'a pas fait de testament?

--Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te

reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions.

Que cela soit, je te promets que je n'épouserai aucun de mes prétendants

de cette nuit: les vilains bonshommes, hypocrites et plats.

Anie Illustrated version · 第 10 / 47 题