IX

C'est à ce moment surtout que la France put apprécier les bons effets

de l'administration de Choiseul. Sa marine put lutter avec avantage

contre celle de l'Angleterre. Une flotte de douze vaisseaux et de

quatre frégates partit de Toulon pour l'Amérique, sous les ordres du

comte d'Estaing. Une autre fut rassemblée à Brest pour combattre dans

les mers d'Europe. Enfin on prépara une expédition pour faire une

descente en Angleterre. Le combat de la _Belle-Poule_ (capitaine de

La Clochetterie) ouvrit glorieusement les hostilités. Le comte

d'Orvilliers, sorti de Brest avec trente-deux vaisseaux, tint la

fortune indécise, dans la bataille d'Ouessant, contre l'amiral Keppel

(27 juillet 1778). L'Angleterre, effrayée de voir la France reparaître

sur mer à armes égales, fit passer son amiral devant un conseil de

guerre.

En Amérique, Clinton, menacé d'être enveloppé dans Philadelphie par

l'armée de Washington et par la flotte du comte d'Estaing, se replia

sur New-York, où il ne rentra toutefois qu'après avoir essuyé un

échec à Monmouth (28 juin 1778). Pour diviser les forces qui le

poursuivaient, il envoya le colonel Campbell dans la Géorgie, et la

guerre s'étendit alors aux colonies du Sud.

Le général anglais Prévost vint rejoindre Campbell, et le chef des

milices américaines, Lincoln, fut forcé de leur abandonner, avec la

Géorgie, toute la Caroline du Sud. Les Anglais faisaient de ce côté

une guerre d'extermination qui soulevait contre eux les populations,

aussi le général Lincoln put-il bientôt reprendre l'offensive et

forcer l'ennemi à lever le siège de Charleston (mars 1779).

En même temps, sir H. Clinton envoyait des détachements sur les côtes

de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre pour tout ravager. Ils ne

réussirent que trop dans cette barbare mission. Ce général concentra

ses troupes sur le bord de l'Hudson et vint attaquer les forts de

Verplanck et de Stoney-Point. Cette dernière place fut prise, puis

reprise par Wayne. Le lieutenant-colonel de Fleury se précipita le

premier dans les retranchements qu'il avait fait construire et saisit

le drapeau anglais. Les Américains, non moins généreux que braves,

accordèrent la vie sauve à la garnison anglaise, bien qu'elle eût

commis d'horribles massacres. Washington dut pourtant abandonner ce

poste après en avoir enlevé les munitions et en avoir détruit les

défenses.

Aux Antilles, le marquis de Bouille déployait une activité et des

talents que l'impéritie des amiraux et les mauvais temps paralysèrent

souvent, mais qui jetèrent pourtant sur les armes françaises un éclat

nouveau. La Dominique fut prise; mais les Anglais s'emparèrent de

Sainte-Lucie que d'Estaing ne put recouvrer[97].

[Note 97: _Histoire raisonnée des opérations militaires et politiques

de la dernière guerre,_ par M. Joly de Saint-Vallier, lt-col.

d'infanterie. Liège, 1783.--L'auteur (pages 70 et 99) fait un grand

éloge de M. de Bouillé.

Voir _Notices biographiques_ et aussi _la Vie de M. de Bouillé._

Paris. 1853.]

C'est à cette époque que La Fayette demanda au Congrès l'autorisation

de retourner en France, soit pour servir d'une manière plus efficace à

la Cour la cause américaine, soit pour reprendre du service dans son

pays si la guerre devenait continentale. Il s'embarqua à Boston, sur

_l'Alliance_[98], le 11 janvier 1779, comblé des remerciements et

des félicitations du Congrès. Il revint quelques mois plus tard sur

_l'Hermione_ à Boston, le 28 avril 1780, reprendre son poste dans la

guerre de l'indépendance, précédant les secours en hommes, en effets

et en argent qu'il avait obtenus du gouvernement français.

[Note 98: La frégate _l'Alliance_ fut achevée spécialement pour

ramener La Fayette en France en 1779.]

D'Estaing compensa la perte de Sainte-Lucie en s'emparant des îles de

Saint-Vincent et de la Grenade, en présence de la flotte commandée

par l'amiral Byron. Il lui livra ensuite une bataille navale, le 6

juillet, qui mit les vaisseaux anglais hors d'état de tenir la mer.

Le pavillon français eut en ce moment l'empire de la mer dans les

Antilles et d'Estaing put se diriger vers les côtes de la Géorgie pour

reconquérir cette province en soutenant le général Lincoln. Le siège

de Savannah (septembre 1779), attaque infructueuse, qui fit couler

tant de sang français sur le territoire dès États-Unis, fut

immédiatement entrepris.

Le comte d'Estaing déclara plusieurs fois qu'il ne pouvait pas rester

à terre plus de dix ou quinze jours. La prise de Savannah était

regardée comme certaine. Pleine de cet espoir, la milice se mit en

campagne avec une ardeur extraordinaire. Les Anglais avaient coulé

à fond dans le canal deux vaisseaux armés, quatre transports et

plusieurs petits bâtiments. Les grands vaisseaux du comte d'Estaing ne

pouvaient s'approcher du rivage et le débarquement ne put

s'effectuer que le 12 septembre avec de petits vaisseaux envoyés de

Charleston[99].

[Note 99: Ms. de Dupetit-Thouars.]

Le 16, Savannah fut sommé de se rendre _aux armes de France_. Cette

sommation ne fut ainsi faite que parce que l'armée américaine n'était

pas encore arrivée; mais les loyalistes en prirent prétexte pour

accuser les Français de vouloir faire des conquêtes pour leur propre

compte.

La garnison demanda vingt-quatre heures pour réfléchir à une réponse.

Cette demande n'avait d'autre but que de donner le temps à un

détachement commandé par le lieutenant-colonel Maitland de se joindre

à l'armée anglaise dans Savannah. Cette jonction s'opéra en effet

avant l'expiration du délai, et le général Prévost se crut alors en

état de résister à un assaut.

Les assiégeants, réduits à la nécessité de faire une brusque attaque

ou de faire un siège en règle, se virent contraints de prendre le

premier parti. La distance où était leur flotte et le défaut de

voitures leur firent perdre un temps d'autant plus précieux que leurs

adversaires travaillaient avec une grande activité à augmenter leurs

moyens de défense. Plusieurs centaines de nègres, sous la direction du

major Moncrief, perfectionnaient chaque jour les ouvrages de la

ville. Ce ne fut que le 23 au soir que les Français et les Américains

ouvrirent la tranchée.

Le 24, le major Graham à la tête d'un faible détachement des assiégés

fit une sortie sur les troupes françaises, qui le repoussèrent sans

difficulté; mais ceux-ci s'approchèrent si près des retranchements de

la place qu'à leur retour ils furent exposés à un feu très vif qui

leur tua plusieurs hommes.

La nuit du 27, une nouvelle sortie eut lieu sous la conduite du major

Mac-Arthur. Elle jeta un tel trouble chez les assiégeants que les

Français et les Américains tirèrent quelque temps les uns sur les

autres.

Assiégeants et assiégés se canonnèrent sans grand résultat jusqu'au 8

octobre. Ce jour-là, le major L'Enfant emmena cinq hommes et marcha à

travers un feu très-vif jusque contre les ouvrages de la place pour

mettre le feu aux abattis. L'humidité du bois empêcha le succès de

cette tentative hardie dans laquelle le major fut blessé.

Sur les instances des ingénieurs, qui ne croyaient pas à la

possibilité d'un succès rapide par un siège en règle, et sur les

représentations de ses officiers de marine, qui lui montraient les

périls auxquels était exposée la flotte, le comte d'Estaing se

détermina à livrer l'assaut.

Le 9 octobre au matin, trois mille cinq cents hommes de troupes

françaises, six cents de troupes continentales et trois cent cinquante

de la milice de Charleston conduits par le comte d'Estaing et le

général Lincoln s'avancèrent avec la plus grande intrépidité jusqu'aux

lignes ennemies. En même temps la milice du pays était occupée à deux

fausses attaques. Le feu des Anglais fut si violent et si bien dirigé

que le front de la colonne d'attaque fut mis en désordre. Il y eut

pourtant deux étendards de plantés dans les redoutes anglaises. En

vain le comte Pulaski, à la tête de deux cents hommes à cheval,

voulut-il pénétrer dans la ville en passant au galop entre les

redoutes. Il fut atteint d'une blessure mortelle[100]. Enfin

les assaillants, après avoir soutenu le feu des ennemis pendant

cinquante-cinq minutes, firent une retraite générale.

Le comte d'Estaing reçut deux blessures et ne dut son salut qu'au

dévouement du jeune Truguet[101]. Six cent trente-sept hommes de ses

troupes et deux cent cinquante-sept des troupes continentales furent

tués ou blessés. Des trois cent cinquante de la milice de Charleston,

quoiqu'ils fussent des plus exposés au feu de l'ennemi, il n'y eut de

tué que le capitaine Shepherd et six blessés.

[Note 100: Notices biograph.]

[Note 101: Idem.]

Pendant le jour de la sommation, _il n'y avait pas dix canons de

montés_ sur les lignes de Savannah. Aussi la défense de cette

place fit-elle le plus grand honneur au général Prévost, au

lieutenant-colonel Maitland et au major Moncrief. Celui-ci mit une

telle activité dans ses préparatifs de défense, qu'en quelques jours

il avait mis plus de quatre-vingts canons en batterie.

La garnison comptait de deux à trois mille hommes de troupes

régulières anglaises, avec cent cinquante miliciens seulement. Les

pertes qu'elle éprouva furent insignifiantes, car les soldats tiraient

à couvert et beaucoup des assaillants n'eurent pas même l'occasion de

faire feu.

Immédiatement après le mauvais succès de cette entreprise, la milice

américaine retourna dans ses foyers. Le comte d'Estaing rembarqua ses

troupes avec son artillerie et ses bagages et quitta le continent.

Cependant les succès des Français aux Antilles avaient eu un grand

retentissement en Europe. L'amiral Rodney se trouvait alors à Paris,

où il était retenu par des dettes qu'il ne pouvait payer. Un jour

qu'il dînait chez le maréchal de Biron, il traita avec dédain les

succès des marins français, en disant que s'il était libre il en

aurait bientôt raison. Le maréchal paya ses dettes et lui dit:

«Partez, monsieur; allez essayer de remplir vos promesses; les

Français ne veulent pas se prévaloir des obstacles qui vous empêchent

de les accomplir.» Cette générosité chevaleresque coûta cher à la

France[102].

[Note 102: _Anecdotes historiques sur les principaux personnages

anglais._ 1 vol. in-12,1784.]

En effet, après le rappel de l'amiral Byron, Rodney fut envoyé pour le

remplacer aux Indes occidentales[103].

[Note 103: Il emmenait à son bord le troisième fils du roi,

Guillaume-Henri, qui passa par tous les grades. L'amiral ravitailla

Gibraltar sur sa route, et prit, devant cette place, quatre des huit

vaisseaux espagnols qui la bloquaient. Un de ces vaisseaux se trouvant

trop faible d'équipage pour manoeuvrer par un gros temps et étant

sur le point de périr ou d'échouer, les Anglais voulurent forcer les

prisonniers espagnols qu'ils avaient enfermés à fond de cale, de les

aider à sauver le vaisseau. Les prisonniers répandirent tous qu'ils

étaient prêts à périr avec leurs vainqueurs, mais qu'ils ne leur

donneraient aucune assistance pour les tirer du danger, à moins qu'ils

n'eussent la liberté de ramener le vaisseau dans un des ports de

l'Espagne. Les Anglais furent forcés d'y consentir et les Espagnols

ramenèrent leurs _vainqueurs_ prisonniers à Cadix. (Saint-Valier,

_Hist._, page 86.)]

Il livra au comte de Guichen, l'année suivante, trois combats indécis,

mais meurtriers, et s'empara de Saint-Eustache sur les Hollandais.

Cette petite colonie, à peine défendue par cent hommes, fut

honteusement pillée par le vainqueur, qui tendit en outre une sorte

de piège aux vaisseaux hollandais en laissant flotter sur l'île le

pavillon de leur nation. L'Angleterre ne profita pas pourtant du fruit

de ces rapines auxquelles ses amiraux n'étaient que trop habitués. Le

convoi envoyé par Rodney, chargé d'un butin d'une valeur de plus de

soixante millions, porté par plus de vingt bâtiments, fut pris tout

entier en vue des côtes d'Angleterre par l'amiral La Motte Piquet.

Cette déconvenue vint mettre un terme à la joie ridiculement exagérée

que les habitants de Londres avaient manifestée à la nouvelle de la

facile conquête de Saint-Eustache[104].

[Note 104: L'amiral Rodney revint en 1781 à Londres. York-town

venait d'être prise et il se montra néanmoins à la Cour comme un

triomphateur. Il tirait son plus grand éclat des dépouilles des

malheureux habitants de Saint-Eustache; mais comme cette île fut

reprise le 26 novembre 1781 par les Français, on distribua aux soldats

la somme d'argent considérable que L'amiral anglais y avait laissée,

dans l'impossibilité où il s'était trouvé de pouvoir l'emporter.]

La diversion tentée par Clinton dans la Géorgie avait complètement

réussi par l'échec de d'Estaing devant Savannah. Ce général profita du

moment où Washington était réduit à l'inaction par la misère de son

armée pour faire quitter New-York à une partie de ses troupes et pour

s'emparer de Charleston, dans la Caroline du Sud, où il fit 5,000

Américains prisonniers (mai 1780). Il laissa ensuite dans cette

province lord Cornwallis, qui battit tous ceux que le Congrès chargea

de le chasser.

C'est sur ces entrefaites que La Fayette revint d'Europe et releva,

par les bonnes nouvelles qu'il apportait, le courage abattu des

Américains. En juillet, le corps expéditionnaire aux ordres du comte

de Rochambeau et fort de 6,000 hommes débarqua à Newport. Il était

amené sur une escadre de dix vaisseaux aux ordres du chevalier de

Ternay. C'est pendant que Washington s'était rapproché de New-York,

pour mieux correspondre avec Rochambeau, que le traître Arnold entama

des négociations avec Clinton pour lui livrer West-Point, dont

Washington lui avait confié la garde.

On sait comment le complot fut découvert et comment le major André, de

l'armée anglaise, périt victime de ses relations avec le traître.

Avant de commencer ses opérations, Rochambeau attendait des renforts

que le comte de Guichen devait lui amener de France; mais celui-ci

avait rencontré dans les Antilles, comme nous l'avons dit plus haut,

l'amiral Rodney, qui obligea le convoi français à se réfugier à la

Guadeloupe. Washington ne put qu'envoyer quelques renforts, avec La

Fayette, aux patriotes du Sud, et se résigna à remettre à la campagne

prochaine l'expédition décisive qu'il concertait avec Rochambeau. De

son côté, Cornwallis recevait des troupes qui portaient son armée à

12,000 hommes. La situation des Anglais paraissait donc aussi prospère

que par le passé.

Une vaste coalition se formait pourtant contre le despotisme maritime

de l'Angleterre. Cette nation s'arrogeait le droit de visite sur les

bâtiments neutres, sous prétexte qu'ils pouvaient porter des secours

et des munitions à ses adversaires. Catherine II, la première,

proclama, en août 1780, la franchise des pavillons, à la condition

qu'ils ne couvriraient pas de contrebande de guerre. Pour soutenir

ce principe, appelé _droit des neutres,_ elle proposa un plan de

neutralité armée qui fut successivement adopté par la Suède et le

Danemark, la Prusse, le Portugal, les Deux-Siciles et la Hollande.

Cette dernière nation, en donnant asile à des corsaires américains,

avait excité au plus haut degré la fureur des Anglais. Ils lui

déclarèrent la guerre. C'est alors que l'amiral Rodney leur enleva

Saint-Eustache. Les Espagnols prirent de leur côté Pensacola, dans la

Floride, tandis que de Grasse ravageait les Antilles anglaises et que

Bouillé reprenait Saint-Eustache.

Ces victoires permirent à Washington et à Rochambeau d'exécuter enfin

une expédition qui fut aussi décisive qu'habilement menée. Pendant

l'hiver, l'armée américaine, privée des choses les plus nécessaires,

avait supporté les plus rudes épreuves. Quelques régiments de

Pensylvanie et de New-Jersey s'étaient même mutinés. Les partisans

américains Marion et Sumpter avaient trop peu de troupes pour

entreprendre contre Cornwallis autre chose qu'une guerre

d'escarmouches. Le corps de Gates fut battu à Camden (août 1780) et de

Kalb y fut tué. Pourtant Morgan[105], à la tête d'un corps de troupes

légères, battit Tarleton au Cowpens (17 janvier 1781). Par une

retraite habile, Green amena Cornwallis jusqu'au delà du Dan, qui

sépare la Virginie de la Caroline septentrionale. Il se renforça des

milices de Virginie et tomba à l'improviste sur les corps récemment

levés par Cornwallis, qu'il jeta dans un désordre tel qu'ils

s'entre-tuèrent et que Cornwallis fit tirer des coups de canon contre

ses propres troupes, mêlées aux milices.

[Note 105: M. La Chesnays m'a communiqué une lettre manuscrite trouvée

dans les papiers de Blanchard et signée Daniel Morgan. Elle donne une

relation authentique de cette affaire. Elle est datée du camp «de

Craincreek», le 19 janv. 1781, et est adressée au général Green.]

Green livra un nouveau combat à Cornwallis, le 15 mars, près

Guilford-House, et lui fit éprouver des pertes qui le forcèrent

à rétrograder sur Wilmington. Par une marche habile, il coupa la

retraite de la Caroline du Sud au général anglais, et il manoeuvra si

bien qu'après la sanglante bataille de _Eutaw-Springs_ il ne resta

plus aux Anglais dans la Géorgie et la Caroline que la ville de

Savannah et le district de Charleston.

Pendant ce temps[106], La Fayette, chargé d'opérer en Virginie contre

des forces quatre fois supérieures en nombre, sacrifia encore une

partie de sa fortune pour maintenir ses soldats sous ses ordres, et,

joignant la prudence au courage, il sut, par des marches forcées et

des retours subits, tellement fatiguer Cornwallis et harceler ses

troupes, que le général anglais, après avoir méprisé sa jeunesse, fut

forcé de redouter son habileté[107].

[Note 106: Bien que j'en sois maintenant arrivé à la partie de mon

travail qui a plus particulièrement été le sujet de mes recherches,

j'ai cru devoir en donner ici un rapide résumé, pour ne pas

interrompre brusquement cet aperçu général.]

[Note 107: «La nation était loin d'être prête pour les éventualités.

Un esprit de lassitude et d'égoïsme régnait dans le peuple. L'armée,

mal disciplinée et mal payée, était très-inquiète. Les milices de

Pensylvanie et de New-Jersey s'étaient révoltées au commencement de

l'année. Le gouvernement était encore impuissant, la Confédération

faible, le Congrès inerte, quoique existant toujours. Quand on lit que

ce corps était prêt à livrer le Mississipi à l'Espagne, bien plus, à

abandonner la reconnaissance expresse de l'Indépendance de l'Amérique,

comme le préliminaire indispensable des négociations avec la

Grande-Bretagne, quand on lit cela, on peut bien se figurer qu'il y

avait quelques préparatifs pour se soumettre aux exigences du moment.

Le baron allemand de Steuben, qui rassemblait des troupes en Virginie

au moment de l'invasion, fut rejoint après par La Fayette, dont les

troupes avaient été habillées pendant la marche aux frais de celui-ci.

Sur mer, la flotte française était occupée à défendre les côtes contre

les envahisseurs. Il semble que les étrangers étaient les seuls

défenseurs de la Virginie et de l'Amérique.» Voir l'excellent et

très-exact résumé intitulé:

_Manual of United States History_, by Samuel Eliot. Boston, 1856,

258.]

Tout à coup, les troupes de Rochambeau quittent leur position de

New-Port et de Providence, où étaient établis leurs quartiers d'hiver,

et s'avancent vers Hartford. Washington arrête quelque temps l'armée

coalisée devant l'île de New-York. Il fait des reconnaissances devant

la place et entretient son adversaire dans cette idée qu'il va diriger

tous ses efforts contre cette ville. Mais il n'attendait que la

promesse du concours de la flotte pour changer ses dispositions.

Le comte de Barras arrive de France sur la _Concorde_. Il venait

remplacer dans son commandement le chevalier de Ternay, et était

accompagné du vicomte de Rochambeau, qui avait été chargé de hâter

l'envoi des renforts et des secours promis. Ces renforts n'arrivent

pas; mais en revanche on apprend que la flotte de l'amiral de Grasse,

après avoir pris Tabago et tenu Rodney en échec, s'avance avec 3,000

hommes tirés des colonies sous les ordres du marquis de Saint-Simon,

pour forcer la baie de Chesapeak défendue par Graves, et bloquer

dans Yorktown Cornwallis, que La Fayette poursuit dans sa marche

rétrograde.

Les camps sont levés devant New-York, et tandis que le comte de

Barras, malgré son ancienneté de grade, va se mettre avec un noble

désintéressement sous les ordres de de Grasse, les généraux alliés se

dirigent à marche forcée vers la Virginie. C'est vers Yorktown que,

pleins de confiance désormais dans le nombre et la bravoure de leurs

troupes, ils font converger tous leurs efforts. L'armée est divisée

en deux corps. L'un suit la voie de terre et, par Philadelphie et

Baltimore, arrive bientôt à Williamsbourg pour donner la main aux

troupes de Saint-Simon et de La Fayette. Un autre corps, sous les

ordres de Custine, s'embarque à Head-of-Elk, touche à Annapolis,

et, sous la direction de Choisy et de Lauzun, prend position devant

Glocester. De son côté le comte de Grasse occupait la baie de

Chesapeak et coupait aux Anglais toute communication par eau.

Quelques jours suffirent pour tracer la première et la seconde

parallèle. Deux redoutes arrêtaient les travaux des alliés. On décida

de leur donner l'assaut. La Fayette avec une colonne de milices

américaines fut chargé de s'emparer de celle de droite, tandis que

Guillaume de Deux-Ponts montait à l'assaut de celle de gauche. Les

troupes alliées rivalisèrent d'ardeur. En quelques minutes ces

obstacles furent enlevés.

En vain Cornwallis, reconnaissant que la résistance était désormais

impossible, essaya-t-il de forcer le passage du York River en

abandonnant ses canons et ses bagages. Sa tentative ne réussit pas et

il dut capituler. La garnison fut faite prisonnière de guerre. Les

vaisseaux anglais furent le partage de la flotte française, tandis que

plus de 150 canons ou mortiers, la caisse militaire et des armes de

toute sorte furent remis aux Américains (11 octobre 1781).

X

Depuis la déclaration de l'indépendance, les Américains avaient reçu

de la France des secours plutôt moraux qu'effectifs. Les envois

d'armes fournis par le gouvernement de Louis XVI furent plutôt une

spéculation de Beaumarchais et de quelques autres gens d'affaires

qu'une aide efficace.

Depuis trois ans que les Américains soutenaient ainsi seuls la lutte

contre la toute puissante Angleterre, leurs forces s'étaient épuisées

sans que leurs avantages eussent jamais été bien marqués, sans qu'ils

pussent entrevoir même le jour où leurs ennemis renonceraient à exiger

d'eux une soumission absolue. Leurs ressources financières étaient

aussi anéanties. Leur situation devenait chaque jour plus périlleuse.

Il ne fallait rien moins que la fermeté et l'autorité de Washington

pour maintenir les milices sous les drapeaux et entretenir encore

quelque confiance dans le coeur des partisans les plus sincères de

l'indépendance.

L'arrivée de La Fayette à la cour de France en février 1779 attira de

nouveau sur la situation des Américains l'attention du gouvernement,

plus préoccupé jusque-là d'intrigues et de futilités que de politique

et de guerre. Parti en fugitif deux ans auparavant, le jeune général

fut accueilli en triomphateur. Sa renommée avait grandi en traversant

l'Océan, et il sut faire servir l'engouement dont il fut l'objet à la

cause de ses frères d'adoption. Il joignit ses instances à celles de

l'envoyé américain John Laurens pour obtenir du roi un secours en

hommes et en argent, et la nouvelle de l'échec subi par d'Estaing

devant Savannah fut le dernier argument qui décida le cabinet de

Versailles à exécuter dans toute sa rigueur le traité d'alliance

offensive et défensive conclu avec Franklin le 6 février 1778.

Il fut décidé que la France enverrait aux Américains une escadre de

sept vaisseaux de ligne pour agir sur les côtes, un corps de troupes

qui devait être de 10,000 ou 12,000 hommes et une somme de six

millions de livres. M. de Rochambeau fut nommé commandant en chef du

corps expéditionnaire, et le chevalier de Ternay fut mis à la tête de

l'escadre.

La Fayette se préoccupa ensuite des moyens d'exécution. Il fit

comprendre aux ministres que, s'il ne commandait pas en chef le corps

expéditionnaire, ce qui serait surprenant pour les Américains, il

fallait du moins mettre à sa tête un général français qui consentirait

à ne servir que sous les ordres du général en chef américain. Or, il

savait très-bien que ses anciens compagnons d'armes en France étaient

jaloux de sa prompte fortune militaire et de sa brillante renommée. Il

savait mieux encore que les officiers qui étaient ses anciens en grade

ne voudraient pas servir sous ses ordres. Sa première proposition

ne fut donc faite qu'en vue de satisfaire le sentiment public en

Amérique, qui se reposait presque entièrement sur lui de la conduite

de cette affaire. En présence des difficultés graves qui devaient

résulter de l'adoption d'une pareille détermination, difficultés qui

pouvaient avoir les plus désastreuses conséquences pour la cause à

laquelle il s'était dévoué, il promit de faire entendre aux Américains

qu'il avait préféré rester à la tête d'une de leurs divisions et qu'il

avait refusé le commandement du corps français. Mais il insista sur ce

point que, pour ne pas blesser l'amour-propre des Américains, il était

indispensable de choisir pour diriger l'expédition un général dont

la promotion fût récente, dont les talents fussent certainement à la

hauteur de sa mission, mais qui, considérant cette mission comme

une distinction, consentirait à accepter la suprématie du général

Washington. Le choix qui dans ces conditions fut fait du comte de

Rochambeau le satisfit pleinement, et, sans attendre le départ du

corps expéditionnaire, il s'embarqua à Rochefort, le 18 février 1780,

sur la frégate _l'Hermione_, que le roi lui avait donnée comme étant

très-bonne voilière. Il n'était accompagné que d'un commissaire des

guerres, M. de Corny, qui devait préparer l'installation de l'armée

à Rhode-Island[108]. Il lui tardait à lui-même d'annoncer la bonne

nouvelle à Washington, et aussitôt après son débarquement à Boston, le

28 avril, il se hâta de rejoindre à Morristown son bien-aimé et révéré

ami, comme il l'appelait dans ses lettres.

[Note 108: Voir la _Notice biographique_ sur M. de Corny, qui fut

accidentellement commissaire des guerres et revint en février 1781.]

Les instructions données à M. de La Fayette par le ministre des

affaires étrangères portaient que, pour prévenir toute méprise et

tout retard, il placerait tant à Rhode-Island qu'au cap Henry, à

l'embouchure de la Chesapeak, un officier français chargé d'attendre

l'escadre, qui devait atterrir en l'un de ces deux points, et de lui

donner toutes les informations dont elle aurait besoin en arrivant. Ce

fut M. de Galvan, officier français au service des États-Unis, qui fut

seul envoyé au cap Henry, suivant ces instructions, avec une lettre de

M. de La Fayette. Mais l'escadre ne devait pas aborder sur ce point,

et la précaution fut inutile.

Cependant les préparatifs de départ ne se faisaient pas avec toute

l'activité désirable. Tout ce qui dépendait du département de la

guerre fut, il est vrai, acheminé sur Brest avec promptitude. Dès les

premiers jours d'avril, on avait rassemblé dans ce port les régiments

de Bourbonnais, de Soissonnais, de Saintonge, de Deux-Ponts, de

Neustrie, d'Anhalt, la légion de Lauzun, un corps d'artillerie et

de génie avec un équipage de campagne, un équipage de siège et de

nombreux approvisionnements. Mais le ministre de la marine ne déploya

pas la même promptitude. Le départ de la flotte de M. de Guichen, avec

tous les transports de troupes et de munitions que l'on envoyait aux

Antilles, avait privé Brest de ses vaisseaux de transport. Des ordres

tardifs furent envoyés à Bordeaux pour en fournir. Ceux-ci furent

arrêtés par le vent et, l'on fut obligé d'en faire venir de

Saint-Malo, où l'on n'en put trouver qu'un nombre insuffisant.

Pourtant il fallait se presser de partir sous peine de voir la

situation devenir critique et la traversée périlleuse. On savait que

l'Angleterre armait une escadre pour arrêter le corps expéditionnaire

français, ce qui lui serait d'autant plus facile qu'elle n'aurait pas

de convoi à protéger. On apprenait d'autre part que la situation

des Américains devenait de jour en jour plus grave et qu'un secours

immédiat leur était nécessaire. Le conseil des ministres envoya à M.

de Rochambeau l'ordre d'embarquer immédiatement une partie de ses

troupes et de son matériel et de partir au premier vent favorable. En

vain le général réclama-t-il contre le danger auquel on l'exposait en

réduisant de moitié un corps d'armée qui n'était déjà que trop faible.

Il ne put obtenir que la promesse formelle de l'envoi prochain de la

seconde division de son armée. Il se résigna à emmener le plus de

troupes qu'il pourrait et à partir au plus vite.

Je donne ici, d'après Blanchard, les noms des officiers généraux et

des principaux personnages de cette armée.

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 14 / 73 题