[A]U milieu du trouble général de cette funeste journée, que nous avons
essayé en vain de peindre, et qui ne peut être bien comprise que par
ceux qui se détachent des coutumes régulières de nos jours pour se
transporter dans ces temps de spectacle, de tumulte et de désordre,
Alpinolo, au désespoir, parcourait les rues de Milan, cherchant partout
Pusterla. Il en demandait des nouvelles à toutes les personnes de sa
connaissance qu'il rencontrait, il frappait même à quelques portes
amies; mais personne ne pouvait le satisfaire. Le plus grand nombre même
le croyait en délire, et on lui répondait; «Pusterla? oh! il est à plus
de quatre milles d'ici... Il n'y avait, en effet, que peu de personnes
qui fussent informées de son retour dans la cité.
[Illustration.]
En poursuivant ses recherches, sans se soucier de son propre péril,
Alpinolo arriva sur la place des Marchands, et la vue de ce lieu et de
ces portiques aigrit encore sa douleur. Il s'engagea ensuite dans
l'étroite ruelle de Sainte-Marguerite de Gisone, et près de l'endroit
nommé Case-Volte, il rencontra enfin Pusterla. La vérité historique nous
a contraints d'avertir le lecteur que Pusterla, insensible aux joies
pures, cherchait des émotions plus brûlantes dans de coupables
affections. Le monde le savait et ne lui en faisait point un crime, soit
à cause de la corruption de cette époque, soit que son opulence, sa
jeunesse et sa beauté lui fissent pardonner ces sortes d'erreurs, et lui
en permissent de pires encore. Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est
que ces écarts étaient pour la malignité une occasion de railler
Marguerite, comme si on pouvait être déshonoré par les fautes d'autrui,
et comme si, au contraire, l'irréprochable conduite de Marguerite envers
son mari ne lui méritai! pas une gloire plus pure.
Ce jour-là précisément, Pusterla, qui ne pouvait rester un seul jour
oisif dans son palais, était sorti pour rendre visite à quelqu'une de
ses maîtresses, et aussi pour parcourir une dernière fois la ville,
comme celui qui prend congé d'une personne aimée au moment de la quitter
pour longtemps. Et ce fut un bonheur pour lui. Marguerite, sortie de
chez elle pour répandre des bienfaits, y rentra pour tomber aux mains de
ses bourreaux; sorti pour toute autre chose, son mari les évita: tant il
se trompe celui qui croit trouver ici-bas la récompense de ses oeuvres!
Couvert d'un babil grossier, les yeux cachés par son capuche, Pusterla
n'aurait point été reconnu par Alpinolo; mais mettant lui-même son
cheval en travers sur le passage de son page, il lui cria: «Où cours-tu
ainsi avec cette furie?»
[Illustration.]
Il n'y a pas de paroles pour décrire ce qu'éprouva Alpinolo en
apercevant son maître; et, sans autrement lui répondre, il saisit le
cheval de Pusterla par la bride, et lui dit; «Fuyons.»
Sans avoir le temps de le questionner, le seigneur obéit à l'élan de son
page effrayé, et ils s'enfuirent tous deux à bride abattue. Mais comme
ils arrivaient en vue de la porte, après avoir échappé à des bandes de
soldats qu'ils trouvèrent sur leur chemin, ils s'aperçurent qu'elle
était gardée par un poste sous les armes. Alors le page, désespéré,
commença à s'arracher les cheveux, à blasphémer Dieu et les hommes, ne
voyant plus aucun moyen d'échapper. En proie à un abattement affreux, il
se retourna vers Franciscolo en lui disant: «Vous êtes perdu... ils vous
cherchent... tout est découvert... ils veulent votre mort...»
Ces paroles entrecoupées expliquèrent à Pusterla le danger que la
précipitation d'Alpinolo, les soldats répandus par la ville, et les
sonneries des cloches, lui avaient déjà fait entrevoir. Mais si
l'impétuosité naturelle du page, excitée par les angoisses d'un péril
imminent et d'un remords atroce, ne lui laissaient imaginer aucune voie
de salut, Francesco, plus rassis, sut en découvrir une. Il tourna
aussitôt bride vers le couvent de Brera, et y trouva un refuge.
Les couvents, on le sait, étaient des asiles inviolables, ainsi que les
croix, les sanctuaires, les églises et les palais de la commune.
Franciscolo devait donc se croire en sûreté dans le couvent de Brera,
lors même qu'on l'eût vu y entrer. Aussi, lorsque Alpinolo vit le cheval
de son maître fouler cette terre protectrice, il sentit sa poitrine
dégagée d'un grand poids; il sauta à bas de son cheval, baisa le seuil
du couvent, puis, embrassant les genoux de son seigneur, et les baignant
de ses larmes, il se préparait à lui raconter sa faute et la trahison de
Ramengo, lorsque Pusterla l'interrompit pour lui dire: «Va, et sauve
Marguerite.»
[Illustration.]
Alors l'effrayante idée que Marguerite pourrait, elle aussi, courir des
dangers, se présenta à l'esprit d'Alpinolo et redoubla ses angoisses. Un
pilote qui travaille à remettre à flot le navire que son inexpérience
engagé dans les sables, le domestique qui aide à éteindre l'incendie
allumé par son imprudence, l'amant qui veut arracher sa bien-année, à la
déplorable situation que sa passion lui a faite, ne mettent pas plus
d'anxiété dans leurs démarches que n'en mit Alpinolo dans les siennes.
Son propre danger était ce qui l'inquiétait le moins, soit que les
soldais ne prissent pas garde à ce jeune homme, qui n'était rien de plus
il leurs yeux qu'un écuyer ordinaire; soit qu'il fût protégé par la
confusion générale, soit enfin de concours de circonstances qu'on
appelle la fortune, il arriva, toujours en courant à tout rompre, près
du palais des Pusterla. Quand il vit l'immense foule qui se pressait aux
environs, un rayon d'espérance brilla à ses yeux; il espéra que les
Milanais voulaient sauver leurs concitoyen et leurs bienfaiteurs, et il
se prit à crier: «Vive la liberté!» La foule s'ouvrait devant ce
cavalier en furie, et, en entendant le cri qu'il poussait ils le
regardaient les uns les autres en se demandant:
«Que veut celui-là?
--Que diable hurle-t-il?
--Vive la liberté!
--Ce doit être quelque fou. Au large, au large, donnez-lui passage.»
L'infortuné Alpinolo arriva précisément au moment où les soldats
entraînaient Marguerite enchaînée. Au comble de la rage et de la
douleur, ne trouvant pas d'épée à son côté, il voulait néanmoins
commencer la lutte, persuadé que la foule, dont il se croyait suivi,
seconderait ses efforts; mais, comme il se retournait pour l'encourager
au combat, il se vit seul, sans un visage ami, sans un témoignage de
sympathie: dans le plus grand nombre il n'y avait rien du plus qu'une
basse et stupide curiosité, dans les autres une inerte compassion. Comme
honteux de demeurer plus longtemps au milieu de gens si lâches, il
allait déjà chercher la mort en se lançant contre les hallebardes
mercenaires, lorsqu'il aperçut derrière, les soldats un personnage
masqué, dans lequel les lecteurs ont déjà reconnu Ramengo. Il portait
toujours sur ses bras le fils de Pusterla, et se réjouissait de posséder
dans cet enfant un instrument de vengeance raffinée, quelque tournure
que prissent les événements.
[Illustration.]
Alpinolo aperçut l'enfant, auquel nul ne faisait attention, et sentant
trop bien qu'il ne pouvait être d'aucun secours à. Marguerite, il
s'approcha de l'inconnu, en criant: «L'enfant! donnez l'enfant!» Ramengo
ne l'attendit pas, et éperonna vivement, son cheval à travers les
petites ruelles qu'on trouve en cet endroit; mais, serré de trop près
par le page, il s'arrêta dans l'espoir de lui échapper à l'aide de ses
ruses habituelles; il lui dit d'une vois altérée: «Au moins j'ai sauvé
celui-là!» Ces mots suffirent pour suspendre, la fureur d'Alpinolo; et,
le prenant pour un ami, il lui répondit: «Donnez-le moi, donnez-le moi,
que je le rende à son père.»
--Et où est son père?» demanda le personnage masqué. Déjà le jeune
ouvrait la bouche pour livrer passage à une nouvelle imprudence, mais le
souvenir de celle qui avait tout perdu lui revint à la pensée, et avec
elle l'image plus vive de cet exécré Ramengo. Comparant alors la voix et
les gestes de l'inconnu, il le reconnut bien pour Ramengo lui-même.
Mugissant alors rumine un taureau blessé, il le saisit à la gorge en
s'écriant: «Ah! traître! espion infâme!» Alors commença une lutte qui
obligea le perfide à laisser glisser à terre Venturino pour se défendre.
Cependant Alpinolo, qui n'avait pas lâché son ennemi, lui meurtrissait
le visage, et lui faisait perdre les étriers. Ramengo embrassa si
fortement le page,, qu'il l'entraîna dans sa chute, et qu'ils roulèrent
tous les deux sur la terre. Alpinolo était sans armes et vêtu à la
légère; Ramengo portait un surtout et une armure complète; mais les
coups dont le page l'accablait tombaient sur lui comme d'une masse
d'armes, et ne lui laissaient pas le temps de respirer. Alpinolo
réussit à le tenir sous lui, en lui appuyant un genou sur la poitrine,
et de la main gauche lui serrant la gorge, de la droite il parvint à lui
arracher sa _miséricorde_ de la ceinture. On sait qu'on appelait
miséricorde certains poignards avec lesquels on achevait son ennemi,
après l'avoir démonté à coups de lance ou de massue.
[Illustration.]
Ramengo, sur le point de payer en une seule fois toutes les iniquités de
sa vie, demandait pardon, invoquait Dieu et les hommes à si grands cris,
qu'il fut entendu par les soldais, qui ne s'étaient point aperçus de sa
disparition. Le connétable Sfolcada Melik apparut avec les siens au bout
de la rue, et voyant à travers les ombres cette mêlée, il se hâtait
d'arriver. Alpinolo comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre, et
qu'il avait à remplir un devoir plus sacré que celui de la vengeance. Il
abandonna donc le vaincu, prit dans ses bras Venturino, et en un instant
il était en selle, et s'enfuyait d'un côté pendant que Melik venait de
l'autre.
L'obscurité et le désordre de cette journée favorisèrent la fuite
d'Alpinolo. Aussi prudent aujourd'hui qu'il avait été inconsidéré, il
n'osait pas retourner à la maison des _Umiliati_, où Pusterla s'était
réfugié de peur que ses pas ne fussent épiés et qu'ils ne missent sur
les traces île son maître. Enveloppant donc Venturino, il le tenait
caché dans son sein, comme l'unique bijou qu'il avait pu sauver des
mains des voleurs, comme la seule relique avec laquelle il put se
racheter de la faute d'avoir involontairement précipité dans l'abîme son
ami, son protecteur, le sauveur de la patrie. Il errait ainsi dans les
rues les plus désertes, regardant s'il ne rencontrerait point quelque
personne de confiance à laquelle il put remettre Venturino; mais il
n'osait plus compter sur personne; dans chaque citoyen il voyait un
espion, un traître. Cependant, l'enfant, réprimant mal ses plaintes et
ses pleurs, s'écriait par intervalle: «Ramenez-moi à la maison... Où est
mon père?... Maman, où l'a-t-on emmenée?»
Pendant ce temps, le père, dans son asile de Brera, ignoré de tous,
tremblait sur son sort, sur celui de ses amis, de sa femme et de son
fils. Le lecteur a déjà compris que ce n'était point une âme d'une
trempe robuste. Sur le champ de bataille ou dans la lice, il ne le
cédait à personne pour manier la lance et conduire un destrier; on ne
l'avait jamais vu, en face des ennemis, ni baisser les yeux, ni faiblir,
ni se retirer, mais il avait besoin d'être excité par les regards de la
foule et par ses applaudissements; il manquait absolument de courage
civil, ce courage résigné qui, sous l'amas des infortunes, puise sa
force dans le témoignage d'une conscience pure ou dans les joies
passionnées des espérances d'un lointain avenir.
Après avoir prodigué à Pusterla, dans ces premières heures de vif
désespoir, les consolations de la religion et de l'amitié, Buonvicino
sortit pour prendre des renseignements, pour savoir si Marguerite avait
besoin de secours ou ne pouvait plus recevoir que des témoignages d'une
impuissante compassion. Avec quels battements de coeur il parcourait
les rues de la ville! avec quelle crainte il abordait les groupes
indignés ou craintifs des citoyens, pour recueillir quelques nouvelles.
Il s'assurait de plus en plus de ce qu'il ne pressentait que trop,
l'infortune de Marguerite; mais comme il n'avait pu rien apprendre de
Venturino, il surmonta sa douleur et se traîna jusqu'au palais de
Pusterla. Là, il tomba sur une populace toute joyeuse de le mettre à
sac; Luchino avait voulu ainsi intéresser l'avidité populaire à ses
méfaits afin d'obtenir son silence et ses applaudissements Buonvicino
entra, sortit, chercha de tous côtés, questionna tout le monde, mais ne
put rien découvrir au sujet du jeune enfant. C'était le salon, ce salon
si mémorable dans l'histoire de son coeur: tout n'y était plus que ruine
et désordre: près de la fenêtre, à la place où il avait vu Marguerite,
au jour de son erreur et de son repentir, il aperçut un canevas de
broderie dont personne ne s'était soucié, comme d'une chose de trop peu
de prix. Marguerite avait commence à y dessiner la fleur qui porte son
nom. Oh! quand elle la commença, qui lui aurait dit qu'elle ne devrait
pas la finir? Il se saisit de cette relique, la baisa, la pressa sur son
coeur, se proposant de ne plus se détacher de ce précieux souvenir. Mais
bientôt un sentiment plus généreux s'empara de son âme, qui condamnait
ce dernier élan d'une affection mondaine. Il se rappela la voie
d'abnégation absolue dans laquelle il était entré, et il résolut de
donner à Pusterla sa chère trouvaille. Quel don plus agréable pour
l'époux que le dernier travail sorti des mains d'une femme qu'il ne
devait peut-être jamais revoir!
Le coeur navré, la tête basse et enveloppée dans son capuchon,
Buonvicino retournait à son couvent à travers les rues obscures de
Milan, qu'éclairait à peine dans les endroits les plus larges, un pâle
regard de la lune; mais, lorsqu'il arriva sur la route même de Brera,
près de l'Église Saint Sylvestre, il s'entendit appeler avec instance.
Ainsi arraché à ses douloureuses méditations, il aperçut dans l'ombre
quelqu'un qui, appuyé à un pilier, lui faisait signe avec précaution; il
s'approcha et reconnut Alpinolo. Celui-ci, après s'être bien assuré, à
cette heure avancée de la nuit, qu'il avait affaire à Buonvicino, lui
remit entre les mains le petit Venturino. L'éclat éblouissant d'un rayon
de soleil au milieu des profondes ténèbres d'une tempête peut à peine se
comparer à la joie radieuse qui brilla sur le visage de Buonvicino: il
embrassa l'enfant, serra contre son sein et baisa au front Alpinolo, qui
s'écriait tristement: «O père! je ne mérite pas vos caresses... sauvez
cet enfant... sauvez Pusterla... dites-lui la cause de tout le mal...»
[Illustration.]
Et ses sanglots l'interrompaient. Buonvicino, entendant des pas
s'approcher, lui dit; «Sois béni! va, fuis, que le Seigneur t'accompagne
et te rende ton père, comme tu as rendu cet enfant au sien!» Puis il
cacha l'enfant dans les plis de sa robe, et, à la faveur de la nuit,
rentra sans être observé dans le couvent de Brera, dont la règle était
bien loin d'être aussi rigoureuse que celle des ordres plus récents.
Lorsque Buonvicino entra dans sa cellule, il était nuit noire, ce qui
empêcha Francesco de voir la pâleur mortelle du front de son ami; mais
il put comprendre toute l'étendue de sa disgrâce, lorsque ayant demandé
au moine des nouvelles de Marguerite, celui-ci ne fit que lui tendre une
main couverte d'une sueur glacée, pendant qu'un sanglot mal réprimé
révélait ses angoisses; et ils pleurèrent l'un avec l'autre, et l'enfant
avec eux: pauvre enfant, déjà assez intelligent pour comprendre
l'affliction paternelle, trop peu raisonnable pour connaître l'art de ne
point l'augmenter! il embrassait son père, qui répondait à ses
embrassements avec cette impétuosité qui fait qu'après la perte d'une
personne chérie nous nous attachons plus fortement à ce qui nous en
reste, possédés d'un plus vif besoin d'aimer et d'être aimé, de le dire
et de nous l'entendre dire. Par intervalle, Venturino éclatait en
sanglots plus déchirants, et s'écriait, «Mon père, où est maman?--Oh! si
lu l'avais vue, ils l'ont prise comme un voleur! Pauvre mère! Elle me
regardait, elle t'appelait, mais elle ne pleurait pas... Où est-elle
donc? allons la chercher; restons avec elle... avec elle aussi en
prison!» Son père ne pouvait que lui recommander de se taire et
d'étouffer ses plaintes parce que Buonvicino n'avait révélé à aucune
personne du couvent, le dangereux secret que renfermait sa cellule.
[Illustration.]
Dans la maison de Brera, c'était pendant tout le jour une activité et un
mouvement de travail régulier, tel qu'on en voit à peine dans les plus
florissantes fabriques des villes les plus commerçantes de nos jours.
Par la porte entraient continuellement des chariots charges de laine
brute pendant qu'il en sortait d'autres l'emportant des tissus achevés.
C'était un pesage, un mesurage, un battement de métiers à tisser, mêlés,
de temps en temps, de pieuses psalmodies, d'autres fois de chansons
populaires. Le silence imposé aux autres moines n'avait, jamais pu être
prescrit à ceux-ci, qui venaient depuis peu de gagner à ce sujet un
procès devant le Saint-Père: de plus, ils n'étaient point astreints au
jeûne. Ils ne trouvaient point en effet ces obligations conciliables
avec le commerce et le travail, qu'ils regardaient comme leurs
principaux devoirs.
[Illustration.]
Au milieu de cette incessante rumeur, silencieux, cachés, Franciscolo et
son fils demeuraient tapis dans l'étroite cellule, plus en sûreté que
dans une forteresse, mais avec un serrement de coeur bien naturel dans une
situation si désolante. Le jour, Buonvicino les laissait presque
toujours seuls, autant pour ne point donner d'ombrage en interrompant
ses occupations accoutumées, que pour aller aux environs et s'informer
de ce qu'il importait de savoir; mais, les nuits, le bon moine les
passait à causer avec son ami de leurs malheurs, à prévoir l'avenir et à
le consoler.
Un jour que Buonvicino était avec ses hôtes infortunés, ils entendirent
s'approcher le son d'une trompe. Il cessa, résonna peu après,
s'interrompit de nouveau, jusqu'à ce qu'il retentit clairement au pied
du couvent. L'enfant, qui était facilement distrait par une impression
nouvelle et agréable, se mit à écouter avec complaisance, invitant les
autres à en faire autant, en posant sa petite main sur ses lèvres pour
les avertir de se taire et de lui laisser savourer tout entière cette
distraction. C'était le crieur de la commune, qui venait criant par la
ville d'une voix à briser les vitres. «Cent florins d'or de récompense à
qui livrera Franciscolo Pusterla mort ou vif.» Puis, après une minute de
silence, il donnait un nouveau son de trompe et reprenait: «Signori, une
taille de cent florins d'or sur la tête de Franciscolo Pusterla, chef
d'une criminelle conjuration pour renverser le seigneur Luchino, égorger
les prêtres, détruire la sainte religion, et faire mourir de faim les
pauvres gens.--Signori...»
Et ainsi, alternant le son et les cris, il s'éloignait au milieu d'une
foule de peuple qui le suivait, les uns stupéfaits de cette énormité, et
ne comprenant pas comment des tyrans si exécrables pouvaient vivre sous
le soleil; les autres songeant quelle belle fortune serait la leur s'ils
réussissaient à saisir et à livrer le proscrit.
[Illustration.]
Buonvicino et Pusterla entendirent cette proclamation, et Franciscolo
s'écriant: «Une taille, comme pour un loup ou pour un ours!» couvrit la
tête de son Venturino pour qu'il n'entendit point un ordre si cruel.
Tout espoir d'être utile à Marguerite, à soi-même et à ses amis étant
enlevé à Franciscolo, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre
que celui de la fuite, et de chercher son salut dans la retraite jusqu'à
des temps meilleurs. «Va, lui disait Buonvicino; s'il y a pour
Marguerite quelque moyen de délivrance ou seulement de consolation, tu
sais que tu laisses ici un ami qui fera tout ce que tu pourrais faire,
sans être, comme toi, exposé au péril. Oh! épargne au moins à cette
femme céleste la douleur d'apprendre que vous êtes perdus, toi et votre
enfant. Vas, fuis, fuis le plus loin que tu pourras; ne donne pas une
trop facile créance aux illusions dont les exilés se bercent et avec
lesquels ils trompent les autres. Ne te fie pas aux menteuses promesses
des étrangers: les méchants ont le bras long, et leurs tortueuses
ressources sont plus nombreuses que le juste ne saurait l'imaginer.»
Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la
maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot
du draps, sans rien dire que ces mots: «La bénédiction du Seigneur soit
avec vous!»
[Illustration.]
Sur le haut du chariot un enfant était couché à plat ventre et caché par
la toile qui recouvrait le chargement, et derrière la voiture venaient
deux _Umiliati_. L'enfant était Venturino, et les deux autres
personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement
recommandé, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, après
avoir dit: «On me conduit peut-être près de ma mère,» se nourrit de
cette espérance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau
fragile, abandonne l'écueil où la tempête l'avait jeté, et, pour
regagner le port, expose de nouveau sa vie à tout les hasards du perfide
élément, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis
lorsqu'ils quittèrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette
ville où chaque pas était un péril. Il est vrai que, quelques jours
s'étant écoulés, on s'était déjà relâché de la vigilance première et des
mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus à craindre les
perquisitions du fisc, parce que les _Umiliati_ jouissaient de
l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pièce de drap
payait à la sortie. Et comme l'élection populaire nommait un gardien à
chaque porte de la ville pour veiller à ce qu'il n'y eût aucune fraude
dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes étaient
confiées aux _Umiliati_, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle
les fuyards devaient passer.
[Illustration.]
Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux
moines, personne ne vint le visiter; les deux _Umiliati_ de garde
s'écrièrent: «La paix soit avec vous, frères.--La paix soit aussi avec
vous!» répondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvèrent au
large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour
de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpré par l'aurore, et
qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques
jours qu'à travers une fenêtre à demi fermée. Il appela son fils, qui
jusqu'alors s'était tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant à
peine respirer. Il leva sa blonde tête et sourit à son père, qui, le
portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant:
«Maintenant, nous sommes sauvés!»
Venturino répondait à ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux
remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: «Et ma mère?»
Que pouvaient lui répondre les deux amis? Ils laissèrent échapper un
douloureux gémissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de
la vie qu'il avait partagée avec la malheureuse Marguerite, resta un
moment tourné vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrière
l'horizon. Oh! que la patrie est chère à celui qui l'abandonne, surtout
lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur!
A Varese, le chariot de draps devait s'arrêter à la Cavedra, maison que
les _Umiliati_ avaient dans cette ville. Là, Pusterla ayant changé
d'habits, prit avec son fils congé de Buonvicino, «Adieu, s'écriait le
moine attendri; vois les paroles gravées sur la porte de notre couvent:
«_Spera in Deo_;--espère en Dieu!» grave-les dans ton coeur. Mets ton
espérance dans le Seigneur qui donne une patrie même à la chèvre
sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est
pour tout et pour tous; il répand sur l'âme qui l'invoque l'abondante
rosée de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au
malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous
puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans
la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre
patrie.»
Bulletin bibliographique.
_Ahascerus_, par M. EDGARD QUINET. Édition nouvelle. _Comptoir des
Imprimeurs-Unis_, quai Malaquais, 15.
Le livre d'_Ahascerus_ produisit, il y a quelques années, une vive
impression, et eut un long retentissement dans le monde des philosophes
et des poètes. Aujourd'hui encore cette grande épopée symbolique demeure
peut-être le plus beau titre littéraire de M. E. Quinet.
_Ahascerus_ comme on sait, enferme en un cadre immense la création, la
passion, la mort et le jugement dernier, tout le passé et tout l'avenir
de l'homme. M. Quinet a divisé son livre ou plutôt son livre en quatre
journées, qu'il a coupées par trois intermèdes, et encadrées dans un
prologue et un épilogue.--Le prologue de l'_Ahascerus_ se passe dans le
ciel; la terre a été détruite, «car elle était mauvaise.» Au moment d'en
créer une autre plus parfaite, Dieu veut desceller le livre de sa pensée
et retracer «en figures éternelles», devant ses élus convoqués autour de
lui, le bien, le mal et tous les gestes, et le sort accompli de ces
univers où ils ont vécu passagèrement sans en comprendre le sens, sans
en prévoir la destinée. C'est par les séraphins que va être représente
le terrible mystère.
La première journée, intitulée _La Création_, s'étend bien au delà de ce
que le nom annonce: nous y trouvons la création et la jeunesse du monde,
les Titans, le déluge, les empires, la Grèce et Rome. Ce n'est encore
qu'un second prologue, qui nous mène jusqu'à la venue de
Jésus-Christ.--La seconde journée, _la Passion_, à la dernière heure du
Christ. Jésus gravit l'âpre sentier qui mène au Golgotha, et, chancelant
sous sa croix, il implore l'assistance d'_Ahascerus_, qui le repousse.
Le Christ le maudit, le condamne à l'exil et au voyage éternel. «Partout
où tu passeras, lui dit-il, on t'appellera le Juif-Errant». _Ahascerus_
commence sa course sans lui au travers du monde romain, qui s'écroule.
Avec la troisième journée, intitulée _la mort_, nuits entrons dans le
Moyen-Age: la terre a vieilli. Mob (la Mort), l'implacable Mob éternel
comme Ahasverus, va commencer à se mesurer de plus près avec l'humanité.
Mob ne peut rien sur la vie d'Ahasverus; elle conçoit pour lui une haine
implacable, et veut torturer au moins celui qu'elle ne peut détruire.
Rachel, un ange autrefois, et maintenant une femme, aime Ahasverus et se
dévoue pour lui: le ciel et l'enfer frappent Ahasverus; mais, quand tout
l'accable, une femme le soutient, une femme le bénit. Rachel a fait
monter jusqu'au ciel un cri de miséricorde.--Nous sommes arrivés à la
dernière limite du temps présent.
La quatrième journée, le _jugement dernier_ est consacrée tout entière à
l'avenir. Le monde est détruit, les peuples et les rois paraissent aux
pieds du juge suprême. AHASVERUS est à genoux avec Rachel dont l'amour
le rachète enfin de l'anathème prononcé contre lui.
Le mystère est fini: le nouveau monde promis par l'Éternel est créé.
Mais le livre ne se termine pas là; il reste encore l'épilogue,
l'épilogue où l'auteur renferme le dernier mot de l'oeuvre.--Au moment
où le livre _des Jésuites_ sonne contre M. Quinet et son illustre
collègue tout un parti puissant qui accuse les deux auteurs d'irréligion
et d'impiété, la nouvelle édition d'_Ahasverus_ semblera venir comme à
l'appui de ces graves accusations, et les leçons du professeur seront
présentées sans doute comme la conséquence positive et pratique des
imaginations hétérodoxes du poète. Peut-être donc n'est-il point hors du
peuple de revenir sur cette pensée philosophique contenue dans
l'Épilogue d'_Ahasverus_, et fort mal interprétée par plusieurs qui
croient avoir tout dit quand ils ont prononcé le grand mot vide et
sonore de panthéisme.
Le poète avait fait dire à Ahasverus «que ses pieds ne se reposeront
croisés l'un sur l'autre que sur le flanc de l'infini.» L'homme ne doit
donc acquérir la claire et parfaite notion du bon, du vrai, du beau, de
l'amour idée, de Dieu enfin, qu'en atteignant au terme de son
développement, la plénitude de son être, c'est-à-dire en devenant
lui-même infini. C'est donc proprement _lui-même_ qu'il cherche; une
fois en possession de l'infini, qui sera son _moi_, il se suffira bien à
lui-même; il s'aimera, il se connaîtra, il croira en lui, il se cernera.
L'épilogue du poème arrivé ainsi, par la nécessité des connections
logiques, à la négation de tous les dogmes de la Bible et de l'Évangile,
Jehova meurt de vieillesse, puis le Christ, seul au firmament, doute de
sa divinité et l'Éternité s'ensevelit. Comme Jehova, comme Brama, comme
Jupiter, le Christ n'est donc, de son aveu, qu'une entité chimérique, un
mythe, une forme inhérente à l'esprit humain;_c'est ce pleur qui
toujours suive_ des yeux Ahasverus; c'est l'expression plus ou moins
pure et de mieux en mieux comprise de l'inconnu divin. Que reste-t-il
donc à la fin de l'épilogue.' une seule inconnue, l'affirmation absolue
de ce qui est, la synthèse même d'Ahasverus, de la nature du bien,
_l'Éternité_.
La théologie, la cosmologie, l'histoire, forment ainsi les trois anneaux
d'une nature inassouvie: Dieu remplit le monde et le monde tient
intimement à l'homme, de telle sorte que le Créateur, la création et la
créature se neutralisent et se confondent dans l'être universel,
l'infini.
Tels sont les principes que plusieurs ont qualifiés de subversifs en
matière de religion. Le reproche, néanmoins, peut-il de bonne foi être
adressé à M. Quinet! Assurément certaines pages de son livre de quoi
désespérer les plus forts, de quoi faire peur à l'esprit le plus ferme
dans ses croyances; c'est un effrayant conflit de la foi et du doute:
c'est une affirmation, puis aussitôt une négation brutale. On
s'attendrit sur la naissance et la passion du Christ; on se pénètre
d'une adoration chrétienne pour la vierge Marie; puis, en tournant la
page, on trouve déjà l'idole brisée, l'autel renversé. Crédulité
puérile! Vous adoriez un fantôme!--Est-ce donc à dessein que M. Quinet a
rempli son livre de ces contrastes irritants? Doit-on voir dans son
ardeur iconoclaste une intention préméditée de désorienter et de
désespérer le lecteur? Ou bien plutôt M. Quinet n'a-t-il pas usé
simplement de la tradition comme d'un thème poétique sur lequel il a
laissé courir sa libre et puissante fantaisie? Ne s'est-il pas fait
plutôt, et en même temps, le traducteur implacable de l'histoire et de
ses déceptions personnelles? Personne ne peut en douter.--C'est un fait
consacré dans la vie des individus, que le dogme, accepté d'abord sans
aucun examen, nous rend tous, plus ou moins, martyr de nos premières
croyances; qu'un âge vient ensuite où d'abord on tourne en dérision, et
bientôt l'on regarde d'un oeil indifférent les mystères que avaient
notre foi et notre amour. Et, de même dans la vie de l'humanité; les
premiers siècles du christianisme se sont dévoués le Moyen-Age a cru
fermement, le dix-huitième siècle a raillé, le dix-neuvième a douté.
M. Quinet n'a donc fait que reproduire une éternelle vérité, et si cette
vérité nous paraît dure, ce n'est pas la faute de celui qui s'en est
fait l'interprète.
Quant à ce qui touche à la traduction libre du dogme, l'auteur s'est
franchement expliqué là-dessus dans sa préface de _Prométhée_.
Il avoue qu'une fois l'inviolabilité du dogme entamée, il y a moins
d'impiété que de ferveur à lui rendre encore un certain culte
artistique, à le caresser de ses pensée, à l'embellir de son
imagination, à le plier aux besoins particuliers de la plume et de la
toile. Nous renvoyons donc à cette préface tous ceux dont les
procédés poétiques de M. Quinet ont pu blesser l'orthodoxie.
Il nous resterait à louer, après tant d'autres, l'imagination opulente
du poète et les couleurs de son style, si vives et si éclatantes,
qu'elles causent souvent au lecteur une sorte d'éblouissement. «Il y a
tel passage, a dit un critique, qu'il faudrait pouvoir lire les yeux
fermés.» M. Magnin a mieux apprécié que tout autre les mérites
littéraires d' _Ahascerus_, et nous renvoyons le lecteur à l'excellente
Notice mise en tête de la nouvelle édition d' _Ahascerus_, «La langue de
M. Quinet, dit M Magnin, à la fois savante et populaire, est riche,
pure, originale. Ce qui lui nuira auprès d'un certain nombre de
lecteurs, c'est que sa manière est trop pleine et trop _feuillue_, comme
disait Diderot dans _la Nouvelle Héloïse_ c'est qu'il y a dans son livre
un luxe trop peu réprimé de pensées et d'images... Le font et la forme,
la pensée et la langue, le corps et le vêtement, tout, dans cet ouvrage,
est empreint de force et éblouissant de nouveauté...»
La nouvelle édition contribuera sans doute à accroître encore le succès
de ce beau livre, et lui assurer définitivement la légitime et durable
popularité que M. Magnin, dès 1833, prophétisait _à la grande fresque
épique_ de M. Quinet.
_Collection des Auteur» latins_, avec la traduction en français; sous la
direction de M. D. NISARD, maître de conférences à l'École
Normale.--25 vol. grand in-8.--_Oeuvres complètes de Petrone_, avec la
traduction en français; par M. BAILLARD.--Paris. _J.-J. Dubochet et
Comp_., rue de Seine, 33.
Le _Satyricon_ de Petrone, bien que les neuf dixième en aient été
perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait légués
l'antiquité. Petrone, né à Marseille, chevalier romain, proconsul en
Bithynie, ensuite consul à Rome et admis dans le petit nombre des
familiers de Néron, aurait été un des littérateurs, les plus
remarquables de ce règne, s'il n'en eut été le plus voluptueux, le plus
élégant et le plus consommé. Dans cette cour, livrée à tous les
débordements de la débauche et à tous les raffinements du luxe, Petrone
acquit le titre d'_arbitre du bon goût (arbiter elegantiarum)_; il en
fut le Chaulieu le Chapelle, et, à quelques regards, le Voltaire.
Victime de la jalousie de Tagellin, son rival dans la science du
plaisir, et comprenant que, sous un maître tel que Néron, une disgrâce
était une sentence de mort, Petrone volut mourir aussi élégamment qu'il
avait vécu. Le peintre le plus sombre et le plus énergique de Rome
impériale, Tacite, a pris la peine de retracer ce beau suicide
épicurien, si philosophiquement et finement gradué. «Petrone, dit-il
dans ses _Annales_, se fit ouvrir les veines, les refermant, puis les
rouvrant à volonté, s'entretenant avec ses amis, sans ostentation de
courage, non de l'immortalité de l'âme ou de doctrines spéculatives,
mais de poésies badines. Il récompensa quelques esclaves, en fit châtier
d'autres. Il se promena, il se livra au sommeil; si bien que sa mort,
quoique forcée, parut naturelle. Dans son testament même, il ne mit
point, comme tant d'autres victimes, des adulations pour Néron, pour
Tagellin ni pour aucune des puissances, du jour; il y retraça les
débauches de l'empereur sous les noms de jeunes impudiques et de femmes
perdues.... et il lui envoya l'écrit scellé de son anneau, qu'il brisa,
pour qu'il ne put servir à compromettre personne.» à ce tableau, Pline
le naturaliste ajoute «que Petrone, condamné à mourir par la jalousie de
Néron, brisa, pour en déshériter la table impériale, une coupe murrhine
du prix de 300 grands sesterces,» environ 60,000 francs. Notre bel
esprit marseillais-romain ne doit donc pas être confondu avec cette
tourbe de patriciens, de philosophes, d'histrions et de gladiateurs, qui
flattaient, même après leur mort, leur impérial bourreau. Indépendant par
la pensée, mais ne pouvant se soustraire à cette domination qui écrasai!
le monde connu, il s'en vengea du moins avant de la subir en stoïcien
couronné de roses.
Néron n'ayant pas jugé à propos de publier le testament peu flatteur de
son maître en fait d'élégances, nul doute que le _Satyricon_ ne soit un
ouvrage antérieur et tout à fait différent. Un homme dont le sang coule
n'est pas d'ailleurs en position d'écrire ou de dicter un si gros livre.
M. Baillard, dans sa. Notice très-intéressante sur Petrone, n'a pas eu
de peine à réfuter à ce sujet la sottise des commentateurs qui ont voulu
absolument trouver, dans le fameux festin de Trimalchion et dans les
aventures qui le précèdent, une description exacte des extravagances et
des turpitudes de la cour impériale. Le _Satyricon_ est un roman latin,
je n'ose dire un roman de moeurs dans le genre des satires ménippées. La
mère n'en permettra pas «la lecture à sa fille;» mais l'humaniste, le
philosophe, l'artiste, le politique y trouveront mille sujets d'étude et
de réflexions. Il plaira aux uns par la grâce et le piquant du style
_patrissimae impucitatis_; aux autres par les renseignements qu'il
prodigue relativement aux moeurs, aux manières, aux coutumes et aux
arts; il attachera les esprits les plus graves par des révélations
inattendues et profondes, sur l'état social, économique et politique de
l'empire romain. Un roman capable d'instruire ou d'inspirer Scaliger,
Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Gibbon, Adam Smith, n'est
pas un roman méprisable; il est même unique dans son genre. M. Augustin
Thierry reconnaît que la pensée d'écrire son magnifique ouvrage sur
l'histoire d'Angleterre lui vint à la lecture du premier chapitre
d'_Ivanhoe_; qui sait si de grands travaux sur l'histoire romaine n'ont
pas dû ou ne devront pas leur origine à quelque improvisation d'Eumolpe,
à quelque fantaisie de l'imagination.
La partie narrative du _Satyricon_ se compose des aventures de deux
espèces d'étudiants ou d'escrocs, de leur jeune frère Giton, du méchant
improvisateur **** et de quelques femmes perdues. Ces mécréants ont
commis et commettent toutes sortes d'infamies; le vol, l'assassinat, un
effroyable pêle-mêle de prostitutions et d'adultères, sacrilège,
«Et des crimes peut-être inconnus aux enfers;»
mais ce sont des marauds pleins d'esprit, d'audace, de ressources et
quelquefois de poésie. La scène se passe à Naples, au sein d'une
population d'affranchis, de parvenus, d'esclaves, de soldats, de
matelots, d'histrions, de proxénètes et de courtisanes. Dans cette ville
gréco-romaine, l'esprit sophistique des rhéteurs, la subtilité, la
grâce, la rouerie helléniques sont perpétuellement en contact avec
le sens pratique, l'orgueil, l'avarice, la superstition, la luxure et la
férocité de la race latine. Du mélange ou du choc des intérêts et des
idées, de l'alliance de la prose et des vers résultent à chaque pas le
vaudeville l'épopée, la comédie, la tragédie burlesque, des traits
saillants d'histoire, de morale ou de philosophie. Sous ces portiques
sonores retentissent, avec les strophes d'Horace, les hexamètres de
l'_Iliade_ et la danse guerrière des homéristes, sur ces places
embrasées par le soleil napolitain, la foule s'écarte devant les
faisceaux des rhéteurs, comme les vagues sous la proue d'une navire, et
dans le carrefour voisin, il vous semble ouïr déjà le rire de
Polichinelle et la clochette de saint Janvier. L'ancien édifice social
craque déjà sur ses bases. Si les formes subsistent encore, quel
changement dans le fond des choses! Les familles patriciennes, décimées
par les proscriptions, achèvent de s'éteindre dans le luxe, la débauche
et la stérilité. A leur s'élèvent des fortunes, mais non des maisons
nouvelles; fortunes d'affranchis, dévorées par la prodigalité aussitôt
que créées par la spéculation et l'usure. Religion, institutions,
moeurs, tout cède à l'action désolante du despotisme ou de la
philosophie, tout s'effacera bientôt devant le christianisme et les,
Barbares. La Grèce captive, Horace à dit que, la Grèce a conquis de
sauvage, vainqueurs; elle s'apprête à installer le Bas-Empire sur les
rives du Bosphore.
Le mérite de Petrone est surtout, à mon sens, de nous faire assister à
cette transformation des esprits et des choses. Intelligent, il instruit
autant qu'il amuse, en nous promenant à travers ces ruines dont son rire
nous indique le sens aussi profondément que la mélancolie de Tacite. A
table, au lupanar, au temple, au cirque, où ces antiques lassaréens
s'enivrent du sang des condamnés et des gladiateurs, il nous montre, en
se jouant, le monde romain que décompose le droit de cité accordé aux
dieux et aux idées, au langage et aux corruptions de tant de nations
étrangères.
A-t-il eu conscience de la portée de ses tableaux? Je suis tenté de le
croire quand je réfléchis à la sagacité philosophique, à l'audace toute
voltairienne de ses sarcasmes contre les superstitions ou les abus. A
vrai dire, Petrone est un philosophe du dix-huitième siècle. Son
engouement, sa grâce, sa galanterie, aussi bien que sa hardie
incrédulité, portent le cachet des marquis philosophes de cette époque
célèbre; Romain et familier de Néron par le langue, par la pensée il est
Français.
Des citations sont le meilleur moyen de faire connaître un esprit de la
trempe de Petrone et une traduction aussi habile que celle de M.
Baillard. J'ouvre donc en parcours d'un regard complaisant ces pages
sorties si élégantes et si correctes de la typographie de MM. Didot. Des
la première je trouve une leçon adressée par l'_arbitre du goût_ à tous
les inventeurs ou rénovateurs de formes, qui ne manquent jamais de
marquer les époques de décadence:
«La noblesse, et, si je puis dire, la pudeur du discours n'admettent ni
fard ni bouffissure: sa beauté naturelle fait son élévation. C'est
depuis peu que ce déluge de phrases ronflantes et hyperboliques de
l'Asie (de l'Allemagne à présent) est débordé dans Athènes... Pour la
poésie même, plus de coloris pur et frais... La peinture n'a pas fait
meilleure fin, depuis que la présomptueuse Égypte imagina pour un si
grand art ses méthodes expéditives.
Il parait néanmoins que cette littérature boursouflée jouissait de peu
de considération, même à Naples; car les improvisateurs y sont
quelquefois lapidés, et un assassin, souillé de tous les vices, dit à un
autre infâme:
«Tu es bien plus vil que moi, par Hercule! pour souper en ville, tu as
flagorné un poète.»
Gourmandise romaine et propos de table.--Aucun potentat, de nos jouis,
ne pourrait se flatter de traiter ses convives à la façon de
Trimalchion. Ce vieux Turcaret gréco-romain, comme l'appelle M.
Baillard, ignore l'étendue de ses propriétés, le nombre de ses
esclaves; il a pour serviettes des chevelures parfumées, des meubles,
une vaisselle, des costumes d'un luxe prodigieux; des cuisiniers d'une
imagination et d'un raffinement à donner nos plus célèbres gastronomes;
des squelettes d'argent pour stimuler les bons vivants par l'image de la
mort; des plafonds mobiles, qui apportent le dessert avec une pluie de
parfums et de couronnes; mille inventions dignes de Sardanapale. Qu'un
plat d'argent, tombe à terre, soit ramassé par un serviteur économe,
Trimalchion _fait souffleter_ le drôle et rejette le plat, qu'on balaie
avec les ordures. Rien de plus amusant et de plus étrangement instructif
que le cynisme de cet Amphitryon grotesque au milieu de ses parasites et
de ses affranchis, presque aussi riches que lui. Il fait tout haut
l'éloge du dieu Crépitus, et en permet le culte le plus bruyant à ses
convives. Enhardis par sa libéralité, les convives se noient dans un
déluge de coq-à-l'âne et de calembours. On parle des jeux du cirque:
«N'allons-nous pas avoir un combat de première qualité».... Point de
gladiateurs du commun: des affranchis en masse. Titus, mon maître, a le
coeur grand et la tête chaude. Avec lui, point de quartier: le fer sera
de bonne trempe; pas moyen de lâcher pied. Les viandes à distribuer au
peuple seront au centre, pour que l'amphithéâtre voie. Le patron a de
quoi: il vient de recueillir 30 millions de sesterce... Il a déjà
quelques petits chevaux barbes, une conductrice de chars à la gauloise,
et le trésorier de Glycon qui fut surpris en fêtoyant la femme de son
maître. Qu'il supplante donc tout à fait Norbanus dans la faveur
politique! Au fond qu'est-ce que ce Norbanus a fait de bien pour nous?
Il nous a donné des gladiateurs à 1 sesterce pièce, tout décrépit que
d'un souffle on eût jetés à bas. J'en ai vu de meilleurs mangés par les
bêtes aux flambeaux. Enfin, on eût dit un combat de coqs. L'un était
lourd à ne se pouvoir traîner, l'autre avait des jambes de basset; le
troisième, qui était mort d'avance, eut les jarrets coupés... tous,
enfin de compte, furent passé aux lanières tant ils s'étaient montrés de
purs rebuts de pacotille....
«Nos tables, desservie au son des instruments, trois cochons blancs sont
amenés dans la salle, ornés de jolies muselières et de grelots... Je
pensais que c'était des porcs acrobates... Trimalchion mit fin à notre
attente: «Lequel voulez-vous, nous dit-il, qu'on vous apprête à
l'instant.» Un malappris vous servira un coq, un faisant, quelques
misères pareilles, mes cuisiniers, à moi, font cuire des veaux entiers
dans leurs chaudières.. Si vous n'êtes pas contents du vin, je le
changerai... Grâce aux dieux, je ne l'achète pas, et tout ce qui vous
fait venir l'eau à la bouche est le produit d'un bien que j'ai près de
la ville et que je ne connais pas encore. On le dit limitrophe de
Terracine et de Tarente. Je veux joindre la Sicile à mes petites
possessions, pour que, si l'envie me prend de voir l'Attique, la
traversée se fasse par mes domaines. Mais écoutez-en, Agamemnon quelle
controverse vous avez déclamée aujourd'hui. Ne croyez pas que j'aie
dédaigné la littérature: j'ai trois bibliothèques, une grecque, les
autres latines. Agamemnon ayant commencé: «Un pauvre et un riche étaient
ennemis...--Trimalchion demande: Qu'est-ce qu'un pauvre?--Ah!
charmant!» reprend l'orateur...
«Survient l'archiviste de Trimalchion qui, du même ton que s'il
s'agissait du journal des actes de Rome, fait la lecture suivante: Le 7
des calendes de sextilis, dans le domaine de Cumes, sont nés trente
garçons et quarante filles. On a porté des granges dans les greniers
cinq cent mille boisseaux de froment; on a accouplé cinq cents boeufs.
Dudit jour: mise en croix de l'esclave Mithridate, pour avoir maudit le
génie de notre doux maître. Dudit jour: report dans la caisse de ce qui
n'a pu être placé, 100,000 sesterces. Dudit jour: incendie dans les
jardins de Pompée...--Comment! demande Trimalchion, quand m'a-t-on
acheté les jardins de Pompée?--L'an dernier, répond l'annaliste; c'est
pourquoi ils ne sont pus encore portes en compte.» Trimalchion,
bouillant de colère, s'écrie; «Quelque soient les biens que l'on
m'achètera, si dans six mois je n'ai pas avis, je défends qu'on me les
porte en compte.» Ensuite on lut des ordonnances d'édiles, des
testaments de maîtres des forêts qui s'excusent de ne pas faire
Trimalchion leur héritier. «Le pauvre homme!»
Les danseurs de corde commencent leurs exercices. «Il n'y a que deux
choses monde, dit le satrape, qui me fasse grand plaisir à voir: les
danseurs de corde et les corneilles. Les autres bêtes, chanteurs ou
acteurs, suit vraiment des attrape-nigauds. Par exemple, j'avais aussi
acheté des comédiens; eh bien! j'ai préfère leur faire représenter des
farces altellunes.»
Trimalchion est interrompu dans son panégyrique des funambules par l'un
d'eux, qui lui tombe sur le bras. L'offensé magnanime déclare
l'offenseur libre, pour qu'il ne soit pas dit qu'un tel personnage a été
contusionné par un esclave.
Un des coaffranchis de Trimalchion, mécontent d'un convive, lui crie:
«Es-tu chevalier romain? moi je suis fils de roi. Tu veux, savoir
pourquoi j'ai été en service? Parce que j'ai bien voulu m'y mettre, et
que j'ai mieux aimé être citoyen romain que roi tributaire.»
Ce mot cornélien rappelle celui de ce sergent français, qui disait à
Berlin, en 1806: «J'aime mieux être sergent au 1re de ligne que roi de
Prusse.
Les homéristes arrivent, frappant de leurs piques sur leurs boucliers.
Ils discourent en vers grecs, et Trimalchion les accompagne en lisant,
d'un ton musical, un livre latin. Pendant qu'il estropie Homère et la
mythologie pour expliquer le sujet du récit à l'auditoire, «un veau sur
un énorme plat est apporté bouilli et le casque en tête. Il est suivi
d'Ajax, qui, brandissant son glaive en furieux, tranche sans pitié, joue
d'estoc et de taille, et ramasse à la pointu du sabre les morceaux qu'il
présente aux convives ébahis.»
Il faut lire dans Petrone l'interminable menu de ce festin pour se faire
une idée de la magnificence, de la sensualité et de la gloutonnerie
latines. Tout est mesquin dans nos banquets modernes, comparé à ces
orgies du peuple-roi. Le dessert n'est pas moins mémorable que les
premiers services:
«Tout à coup le plafond vint à craquer, et la Salle entière trembla.
Tout alarmé, je me lève, et comme moi les autres convives... Or, voilà
que du lambris entr'ouvert un cercle, aussi vaste que la coupole dont il
se détachait s'abaisse sur nos têtes, et offre dans tout son contour des
couronnes d'or suspendues et des vases d'albâtre remplis de parfums.
C'étaient les présents d'usage. Comme on nous invite à les prendre, nous
reportons nos yeux sur la table: elle était déjà couverte d'un plateau
chargé de quelques pièces du four. Au centre s'élevait Priape, en
pâtisserie, qui, dans son ample giron, présentait des raisins et des
fruits de toute espèce... pas un gâteau, pas un fruit qui ne fit jaillir
à la moindre pression une liqueur safrancée dont l'incommode rosée
arrivait jusqu'à nous. Persuadés qu'il y avait quelque chose de sacré
dans cette aspersion traîtreusement solennelle, nous nous levâmes le
plus droit que nous pûmes, et nous criâmes: _A Augustus César, père
de la patrie, longue prospérité!..._ Sur ces entrefaites, trois
esclaves, vêtus de tuniques blanches, entrent dans la salle. Deux
d'entre eux posent sur la table les lares du logis avec leurs bulles
d'or; le troisième, tenant une patère vin, fait le tour de la table, en
criant: _Soyez nos dieux propices!_ Or, disait-il, ces lares
s'appelaient, le premier. _Industrie_; le second. _Bonheur_; le
troisième, _Profit_. Puis vint le buste authentique de Trimalchion
lui-même, et chacun le baise à la ronde...
«Trimalchion, attendri par le vin et devenu philanthrope: «Mes amis,
s'écrie-t-il, les esclaves aussi sont des hommes, ils ont suce le même
lait que nous, quoiqu'un mauvais destin ait pesé sur eux; mais, de mon
visant, et bientôt, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je
les affranchis tous dans mon testament.»
Ce passage est remarquable; il montre le progrès des idées correspondant
à la corruption des moeurs. Il y a là un formidable problème.
Séance tenante, Trimalchion distribue des legs à ses amis et à ses
serviteurs; puis il commande son tombeau et dicte lui-même son épitaphe,
qui mérite l'attention de ce siècle _positif_:
C. POMPEIUS TRIMALCHION,
NOUVEAU MECÈNE REPOSE ICI.
LE TITRE DE SERVIR LUI FUT DÉCERNÉ EN SON ABSENCE.
PIEUX, BRAVE, LOYAL. PARTI DE RIEN, IL PROSPÉRA,
LAISSA TRENTE MILLIONS DE SESTERCES,
ET N'ASSISTA JAMAIS AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES.
PASSANT, IL TE SOUHAITE PAREILLE CHANCE.
Laissons cet homme de bien pleurer sur son tombeau avec tous ses hôtes
avinés; laissons-le changer d'humeur, crier qu'il crève de prospérité,
proposer le bain, le souper, des libations nouvelles en l'honneur de la
première barbe d'un esclave favori, injurier et battre l'aimable
Fortunata, sa moitié, qui s'oppose à cette fantaisie conjugale;
sauvons-nous à travers la pompe funèbre de ce Charles-Quint grotesque
qui s'étend sur une pile d'oreillers, comme sur un lit de parade, et dit
à des donneurs de cor: «Supposez, que je suis mort: jouez-moi quelque
chose de gentil.»
Eumolpe, poète raté, recueille le principal héros du Satyricon. Cet
Eumolpe est bien le plus infortuné des improvisateurs; il ne peut
hasarder un vers sans risquer d'être assommé ou lapidé. Ses mésaventures
sont racontées avec infiniment gaieté et de grâce. C'est dans la bouche
de cet effronté parasite que Petrone a placé les deux morceaux poétiques
les plus étendus du _Satyricon_, à savoir la _Prise de Troie_ et la
_Guerre Civile_. Ces petits poèmes ne manquent ni d'élégance ni
d'énergie, mais ils sont déparés par l'affectation, l'enflure et les
puérilités descriptives, tristes indices du déclin littéraire. En
général, la prose de Petrone me parait supérieure à ses vers, bien que
son livre en offre de fort jolis. Après un naufrage raconté dans le goût
de Sénèque, mais égayé toutefois des traits les plus comiques, Eumolpe
débarque en mugissant des hexamètres aux environs de Crotone. Dans cette
ville, et dans la plupart de celles de la Grande-Grèce, l'industrie
principale est celle de la chasse aux héritages; la population «'y
divise en deux catégories: les courtisés et les courtisans. A Crotone,
personne n'élève de famille; car quiconque a des héritiers naturels se
voit exclu et des soupers et des spectacles..... il reste perdu dans la
canaille. Ceux au contraire qui n'ont jamais pris femme, ou qu'aucune
proche parenté ne lie, parviennent aux plus hautes dignités: ils ont
seuls des talents, ils sont seuls innocents devant la justice.»--Quels
traits de lumière sur les causes de la disparition de la race romaine!
Eumolpe fit dans cette ville, vouée au célibat, en se faisant passer
pour un marchand naufragé, mais encore riche à millions de sesterces.
Toutes les bourses furent aussitôt ouvertes à cette bande d'escrocs. Le
texte de Petrone, mutilé par le temps, les abandonne au milieu de cette
aventure; mais les dernières lignes indiquent suffisamment qu'Eumolpe,
convaincu de fraude, périt de mort violente, et que ses complices
prirent la fuite.
Ce dénouement moral fait quelque honneur à l'auteur du _Satyricon_, qui
n'abuse pas généralement de la Providence. Les idées de Petrone, en
matière de religion positive, paraissent en effet se résumer dans les
deux mots suivants, qui lui inspire des vers très-connus à Voltaire et à
Louis Racine:
«Notre pays est si plein de divinités, qu'un dieu peut s'y rencontrer
plus facilement qu'un homme.»
Le héros du roman ayant commis un sacrilège en tuant une oie consacrée à
Priape, se tire d'ailleurs on ne peut plus philosophiquement. Il dit à
la prêtresse:
«Tenez: voici deux pièces d'or: avec cela vous pourrez acheter des oies
et des dieux.»
La traduction de M. Baillard lui a coûté vingt ans d'études et de
labeurs, c'est-à-dire deux ou trois épopées et une douzaine de
tragédies, d'après les procédés de la fabrique contemporaine. Adoucir
sans infidélité les crudités de la débauche latine, éclaircir les
obscurités d'un texte incomplet, rendre avec précision, netteté et
élégance une foule de détails si étrangers à nos habitudes et à nos
moeurs, ce n'était pas une tâche facile. L'oeuvre de M. Baillard est
celle d'un humaniste consommé, d'un savant antiquaire et d'un
littérateur aussi consciencieux qu'habile. De pareils travaux sont
d'autant plus recommandables, que les suffrages de quelques hommes
instruits doivent leur tenir lieu de vogue et de popularité. Dans un
temps ou dans un pays plus favorable aux fortes études, il y aurait
quelque gloire à avoir rendu ainsi accessible au public un des monuments
les plus intéressants de l'antiquité. Mais n'exigeons pas trop de notre
époque si affairée; souhaitons au nouveau, et trés-probablement dernier
traducteur de Petrone, une portion du succès que des versions
extrêmement inférieures à la sienne ont obtenu près des plus grands
esprits du siècle de Louis XIV: jamais succès n'aura été plus juste ou
plus agréable aux amis des lettres.