Il y a un âge de charmante ignorance en amour, où l'objet aimé n'est
point un être réel, mais la personnification trompeuse de l'idéal que
l'âme a rêvé. A cet âge de candeur, de quinze à dix-huit ans, on suppose
les plus séduisantes qualités, les sentiments les plus délicats à quelque
esprit pédant, à quelque coeur sec; on s'éprend de quelque physionomie
maladive (cachet d'une vie déréglée), à laquelle on prête un charme
mélancolique; on se compose un _fantôme adoré_; on est ému, dominé,
torturé, souverainement heureux ou malheureux par lui, et on reste
esclave de ce personnage factice jusqu'au jour où la raison dessille
tout à coup les yeux, et fait paraître ridicule et niais ce bel amour si
sincèrement caressé par le coeur et l'imagination..
Ceci nous rappelle un délicieux passage des lettres de madame Roland aux
demoiselles Cannet, où, jeune fille, elle avoue avec un touchant
enthousiasme, à ses amies de pension, le trouble avant-coureur de
l'amour que fait naître en elle un jeune homme beau, vertueux, spirituel
et tendres comme Saint-Preux. Quand Lablancherie (c'est le nom du
bien-aimé) paraît, Manon Philippon pâlit, rougit, et ne peut contenir son
émotion: Lablancherie fera le bonheur de Manon et la gloire de la
France; c'est une âme désintéressée, un esprit profond et créateur en
travail d'une foule d'utopies sociales et littéraires destinées à
régénérer le monde. Mais l'engouement de la jeune fille a sa
contre-partie dans les mémoires de la jeune femme; la raison et l'esprit
juste de madame Roland font justice des illusions de Manon; elle nous
montre alors Lablancherie tel qu'il était en effet, un homme médiocre,
intrigant et positif.
Qui n'a eu son Lablancherie? qui n'a aimé dans sa jeunesse quelque
lourdeau ou quelque fat désavoué plus tard? qui n'a rougi en se
retrouvant en face du rustre ou du faux bel esprit, cause autrefois
innocente et indigne des émotions les plus vives et les plus vraies?
Passons notre récit.
C'était dans une ville du midi, que nous ne nommerons point, de peur que
nos lecteurs ne cherchent à trouver en chair et en os le héros de notre
fiction. Ce héros se nommait Démosthène, nom fatal, qui, dès son
enfance, le voua sans vocation à l'éloquence artificielle du bureau.
Comment avait-il reçu ce grand nom de Démosthène?... Tout simplement
parce qu'il était venu au monde dans ces glorieuses années de la
République française où tout enfant mâle était destiné à s'appeler
Brutus, Themistocle, Aristide ou Négus.
Démosthène était fils d'un détestable avocat de province, beau diseur,
infatigable discuteur, et qui, à force de faconde, avait usurpé une
espèce de réputation dans son département. Ambitionnant de voir se
continuer son éloquence dans sa race, il y prépara son fils, d'abord en
le nommant Démosthène, puis, lorsqu'il eut fait assez vulgairement ses
classes dans le collège de la ville, en l'envoyant à Paris étudier le
droit. «Pars, mon fils, lui dit-il d'un air superbe en lui faisant ses
adieux, et rends-toi digne un jour du grand nom que je t'ai donné.» Ces
derniers mots renfermaient douce allusion ingénieuse, et le père
souriait d'orgueil en les prononçant. Démosthène partit pour Paris. Son
père lui faisait une pension de 2,000 fr. à laquelle sa mère ajoutait le
fruit de ses économies: excellente et simple femme, elle croyait à _la
gloire_ à venir de son fils comme elle croyait à la gloire actuelle de
son mari; elle était pleine de faiblesses pour son enfant, ainsi que
toutes les mères de ces contrées, qui font de leurs fils de grands
flâneurs, d'insupportables hâbleurs, paresseux, insolents, manquant de
respect à leur mère et plus tard à toutes les femmes, qu'ils n'ont pas
appris à respecter dans celle qui leur a donné la vie!
Muni d'une somme assez ronde et d'une pension suffisante et assurée,
Démosthène, à peine installe à Paris, voulut connaître les délices de la
capitale, Tout en suivant régulièrement les leçons de l'École de Droit,
il fréquenta beaucoup les théâtres; celui de la Porte-Saint-Martin,
alors florissant, le charma surtout. Mais, même dans ces distractions,
un but d'utilité l'attirait: puisqu'il était destiné à éclipser un jour
tous les avocats de son département, ne devait-il pas se préparer par
tous les efforts de son intelligence à ce glorieux avenir? Or, l'art
dramatique lui semblait un puissant auxiliaire à l'art oratoire. Deux
passions merveilleuses se développèrent alors simultanément en lui,
l'éloquence et la poésie tant qu'il lit des vers même des plus mauvais,
il en était insensible; mais il aimait la poésie sans la saisir, comme
les acteurs médiocres, pour qui les plus beaux vers ne sont qu'une trame
sonore et creuse préparée pour diriger leur organe, leurs gestes, leur
visage. Ceci nous rappelle que nous avons oublié de faire le portrait de
Démosthène; il avait alors vingt ans, il était petit, d'une taille assez
svelte, quoique gauche; ses mains étaient blanches et osseuses; sa tête,
déportée vers le crâne, était couverte de cheveux blonds cendrés, son
front était peu élevé, mais son oeil ************** en général les yeux
*************************** et son nez aquilin donnaient à sa figure une
apparence de distinction; on disait de lui: _Il a l'air comme il faut_.
Au moral était un être sec, envieux, d'une ambition mesquine. Aimant à
paraître, à faire de l'effet, et admirablement façonné en tous points
pour être plus tard un orateur bel-esprit de province. Malgré sa
médiocrité, il était pourtant parvenu, à fin ce d'entêtement (c'est la
_qualité_ qui, chez les hommes vulgaires, remplace la volonté
intelligente que fait le génie), parvenu à acquérir un vernis
scientifique et littéraire qui, en province, devait le faire admirer un
jour des ignorants et des candides. Il suivit les cours des plus habiles
professeurs de l'époque, et sans en comprendre la portée philosophique
ou politique, il en retint comme un écho d'expressions retentissantes
qui devaient plus tard lui servir à formuler sa faconde.
Un défaut d'organisation désespérait Démosthène: comme son illustre
_patron_ de l'antiquité, il avait la voix faible et il bégayait; mais il
se dit doctoralement que puisque l'exercice donnait des forces au corps
le plus débile, la déclamation devait produire le même résultat sur une
voix flûtée et saccadée. Dès lors sa passion déclamatoire ne connut plus
de bornes. Il fui merveilleusement secondé dans ses études dramatiques
par un de ces hasards si fréquents à Paris. Dans l'hôtel où il logeait,
au même étage, demeurait une figurante de la Porte-Saint-Martin, grande
et forte femme de cinq pieds et quelques pouces, brune, fraîche (quoique
ayant passé trente ans), montrant fort négligemment d'assez belles
épaules et de très-gros bras; en somme, pouvant singer sur quelque
théâtre de province le type des _Méropes_, des _Athalies_ et des
_Sémiramis_ tel que l'avait créé mademoiselle Georges, cette tragédienne
souveraine avant que mademoiselle Rachel eût prouvé qu'une intelligence
élevée servait mieux, pour interpréter l'art, que toute la puissance des
poumons et de la force physique. Démosthène fit tout naturellement la
connaissance de Léocadie. La belle veuve (ces femmes-là le sont
toujours) avait eu pour mari un riche négociant du Havre qui, à la
suite de mauvaises affaires, s'était brûlé la cervelle, ne laissant pour
ressource à Léocadie qu'un esprit cultivé et des goûts littéraires qui
la poussaient aujourd'hui instinctivement au théâtre.
Démosthène accepta ce roman comme une véridique histoire; il avait une
de ces natures théâtrales qui, habituées à faire parade de sentiments
factices, sont inhabiles à discerner dans autrui le faux du vrai.
Léocadie prenait des leçons théoriques au Conservatoire, et pratiquait
comme figurante l'art dramatique à la Porte-Saint-Martin, où elle
n'avait consenti à accepter un rôle aussi intime, disait-elle à
Démosthène, que pour surmonter par degrés l'effroi que les planches
inspiraient à sa timidité naturelle.
La liaison de Démosthène et de Léocadie fut bientôt des plus intimes.
_L'art les avait unis_, comme il disait pompeusement plus tard. Douée
d'un organe retentissant, d'une prononciation nette, la figurante
entreprit avec succès l'éducation dramatique du futur avocat; elle
parvint à assouplir et à renforcer sa voix. Démosthène l'adorait par
reconnaissance, Quel avantage de trouver dans sa maîtresse une
institutrice! Amours, leçons ne lui coûtaient rien, et c'était un grand
charme pour cet esprit positif, qui portait dès lors le germe d'une
avarice instinctive, ignoble petit vice que les familles et la société
de province nourrissent et caressent comme une vertueuse tendance d'ordre
et de raison.
Démosthène s'oublia longtemps dans le double enivrement qu'il trouvait
dans cette liaison. En vain son père le rappelait-il pour soutenir son
éloquence chancelante; quelques années d'étude, objectait Démosthène,
étaient encore nécessaires à son perfectionnement. Mais enfin, tout a un
terme: Démosthène se sentait très-fort en déclamation; il avait fait ses
preuves en jouant la tragédie bourgeoise, il s'était même essayé avec
succès dans la petite salle du théâtre Chantereine; la figurante n'avait
donc plus rien à lui apprendre, puis elle avait grossi démesurément et
prenait un air de vieille femme; d'autre part, les années s'étaient
succédées sans qu'elle eût pu obtenir un tour de début sur le théâtre
même où elle était demeurée si constamment comparse; son double prestige
s'était évanoui aux yeux de Démosthène. Mais comment rompre une liaison
de dix années? comment abandonner au désespoir, au suicide (autre
illusion théâtrale de ce faux esprit), cette, femme passionnée? La mort
du père de Démosthène vint couper ce noeud gordien. La fortune, l'éclat,
le devoir de continuer l'éloquence paternelle, l'appelaient dans son
pays. Ces voix puissantes devaient l'emporter. Il quitta furtivement
Paris le jour même où Léocadie avait obtenu de débuter dans un
mélodrame, non à la Porte-Saint-Martin, mais à la Gaieté, «Je te quitte
avec moins de regret, lui écrivit-il (il aurait trouvé trop bourgeois de
lui dire adieu de vive voix). Te voilà avec une position; tes débuts
seront brillants; le Théâtre-Français s'ouvrira pour toi, ô ma
Sémiramis! souviens-toi de moi dans ta gloire!»
Malheureusement Léocadie fut implacablement sifflée le soir même à la
Gaieté; et, pour se consoler, elle ne trouva pas de meilleur expédient
que de courir à la poursuite de son infidèle. Dès le lendemain elle
monta en diligence, et suivit la route où il avait passé douze heures
plus tôt.
Après dix ans d'absence, quand Démosthène arriva dabs sa ville natale,
il ne bégayait plus, il était superbe d'assurance, irrésistible de
faconde, mais il avait maigri et pâli à la peine; ses cheveux
grisonnaient, et, quoiqu'il n'eût que trente ans, il paraissait en avoir
quarante.