DANS L'ORANGERIE DES TUILERIES.

[Illustration: Cercle général d'Horticulture.--Distribution des prix à

l'Orangerie du Louvre. 21 septembre.]

Le cercle général d'horticulture est une réunion formée à peu près

exclusivement de praticiens qui font de l'horticulture leur profession

habituelle. L'exposition de fleurs et de fruits, à laquelle ils ont

invité cette année le public, a attiré pendant plusieurs jours un grand

nombre de visiteurs. On a surtout admiré les beaux daubantonia

tripetiana de M. Tripet-Leblanc, charmants arbustes aux fleurs d'un beau

rouge, disposées en grappes élégantes;--deux jeunes échantillons en

pleine fleur du paulownia impérialis, ce bel arbre du Japon dont

l'introduction récente a eu tant de retentissement en Europe;--une fort

belle asclépias, chargée de huit ou dix grappes de fleurs qu'on aurait

pu croire faites de sucre candi;--une stephanotis

floribunda;--plusieurs beaux camélias;--une strelizia regina;--une

grande quantité de dahlias, de roses et de fruits.

M. Barbier, auquel le jury a décerné le premier prix, s'est montré

digne, par la perfection de ses dahlias, de cette honorable distinction.

Nous rappelons ici, pour la partie du public étrangère à l'horticulture,

que le dahlia, si gracieux aujourd'hui, si varié dans ses nuances, si

régulier dans sa forme, n'est arrivé à cette perfection qu'après un

quart de siècle de travaux auxquels ont pris part des horticulteurs de

tous les pays. C'est à l'horticulture parisienne toutefois que revient

surtout l'honneur de cette glorieuse conquête. Les roses ont dépassé de

bien loin l'attente des amateurs.

Quant aux visiteurs, que nous pourrions nommer profanes, ils ne

pouvaient revenir de leur étonnement à l'aspect de cette variété infinie

de rosiers de toutes les nuances, couverts de boutons et de fleurs comme

au mois de mai. La perfection des procédés de culture a doté nos

collections de roses réellement et complètement _remontantes_. Le temps

n'est pas encore bien éloigné où l'on attachait une grande valeur aux

rosiers décorés du titre de _remontants_, parce qu'ils donnaient à

l'arrière-saison quelques roses fort inférieures à celles de leur

floraison printanière. Aujourd'hui, ceux qui ont eu le plaisir de

contempler les collections exposées par MM. Paillet, René, Margottin et

Laffay, ont pu apprécier combien notre horticulture est devenue riche en

rosiers aussi abondamment fleuris à la fin de septembre qu'ils ont pu

l'être à la fin de mai.

Les fruits, en raison de la saison, formaient la partie de l'exposition

la plus riche et la plus variée. Ce n'était pas sans peine que l'on

perçait le triple rang des gastronomes collés à la balustrade et

dévorant des yeux des pêches, des poires, du raisin, ses ananas, tels

que Chevet et ses rivaux n'en ont jamais vendu de semblables. Un ananas

d'un volume peu ordinaire, d'un vert lustré, exposé par M. Gontier,

exhalait une odeur exquise et donnait, malgré sa couleur, tous les

signes d'une maturité parfaite; c'était un premier fruit.

Les deux extrémités de la salle étaient occupées par des centaines de

plantes tropicales étalant le luxe de leur brillante végétation: elles

appartiennent à la belle collection de MM. Cels frères.

C'est au milieu de ces richesses horticulturales que se sont réunis les

soutiens de l'horticulture parisienne, pour applaudir au triomphe de

quelques-uns d'entre eux, proclamés, par la décision du jury, vainqueurs

dans les divers concours. Après plusieurs discours écoutés avec le plus

vif intérêt, les médailles ont été distribuées aux lauréats, aux

applaudissements unanimes de leurs confrères, marques d'estime d'autant

plus honorables qu'elles émanaient de ceux-là mêmes sur lesquels ils

venaient de remporter.

Dans l'allocution chaleureuse de M. Chéreau, président du Cercle, le

public a remarqué les vues sages et patriotiques de cet homme éclairé

sur l'enseignement horticole. Au point où en sont de nos jours la

science et le goût de l'horticulture, il est impossible que l'État ne

songe pas incessamment à en répandre, à en organiser l'enseignement.

Nous nous associons aussi au voeu exprimé par l'honorable président pour

que les hommes les plus éminents de l'horticulture française reçoivent,

au même titre que d'autres savants adonnés à d'autres applications des

sciences naturelles, quelques-unes de ces distinctions qui les

signaleraient de plus en plus à l'émulation des jeunes gens empressés de

suivre leurs traces en profitant de leurs exemples.

[Illustration: Courrier de Paris.]

Dieu me garde de dire à l'honorable ville de Paris un mot désagréable;

je l'aime trop pour cela: je lui dirai cependant que je ne l'ai jamais

quittée sans plaisir et que je n'y reviens jamais sans tristesse. Pour

quelle raison? comment puis-je éprouver du tels sentiments pour un pays

sans lequel, après tout, et loin duquel il me serait difficile de vivre?

N'est-ce pas une bizarre contradiction? J'aime Paris à l'adoration, et

je l'abandonne avec joie! Je ne saurais me passer de Paris et mon âme

est sombre quand je le retrouve! Serait-ce donc que cette ville

redoutable et aimée, qu'on recherche et qu'on fuit, qu'on adore et qu'on

déteste, ressemble à ces grandes et mystérieuses passions qui donnent

des plaisirs si inquiets et des joies si pleines d'anxiété qu'on ne peut

ni renoncer au bonheur qu'elles procurent, ni cependant y retomber sans

terreur?

Le plus douloureux moment pour rentrer à Paris, c'est la fin de

septembre; attendez que le mois de novembre soit venu. Heureux ceux qui

ont assez de liberté et de loisir pour rester aux champs jusqu'à ce que

la dernière feuille soit tombée de l'arbre et que l'oiseau ait chanté sa

dernière chanson mélodieuse! Quoi! rentrer à la ville quand l'heure de

la campagne est plus aimable et plus charmante! quitter ces derniers

rayons de soleil pâle et doux, et cette dernière verdure des bois

mélancoliques, et les cimes dorées des feuillages que le vent d'hiver va

bientôt dépouiller! La beauté de la nature, comme toutes les rares

beautés, n'est jamais plus belle qu'au moment où elle est près d'expirer

et de finir.

Là-bas, le ciel est encore lumineux et riant; l'alouette, se mirant aux

perles de la rosée, égaie la venue des frais matins, et le soir a un

charme ineffable. Cependant le ciel parisien est déjà sombre et

maussade; il s'est voilé prématurément de nuages lugubres et porte le

deuil des beaux jours avant qu'ils soient morts.

On dirait en vérité que Paris a un goût particulier pour le mauvais

temps; il bataille le plus qu'il peut contre le printemps et l'été, et

ne leur donne que le plus lard possible accès dans ses murailles et dans

ses rues; puis il les chasse avant l'heure, et les met à la porte.

Est-ce hasard? est-ce caprice? non; c'est un savant calcul d'égoïste.

Paris n'aime pas le printemps et ne peut pas l'aimer; le véritable

printemps de Paris, c'est l'hiver; l'hiver, voilà sa belle saison! Le

bal, le spectacle, le plaisir, les fêtes, tout cela fleurit en janvier;

Paris ne connaît pas de plus fraîche et de plus adorable prairie que le

tapis de ses boudoirs et le parquet de ses salons; le soleil qu'il

préfère est le soleil du lustre et de la bougie. Pourquoi s'étonner

après cela de le voir si peu hospitalier pour le printemps et l'été, qui

éteignent son soleil, enlèvent ses tapis, barricadent ses salons, et lui

prennent le plus fin, le plus charmant, le plus élégant de sa

population, pour la disperser de tous côtés, dans les châteaux, sur les

grandes routes et sous les charmilles. Donc, Paris est dans son droit en

se mettant si fort en garde contre le beau temps, qui lui joue de ces

mauvais tours-là; il faut être juste.

Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcés de revenir à Paris,

tâchez surtout de ne pas y rentrer par la barrière de la Villette. Quoi!

c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voilà les beautés par

où tu veux me rappeler à toi et me faire oublier les belles collines, et

les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela

est horrible; mais c'est à vous donner l'envie de faire reculer les

chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop.

Certes, Paris, vu du côté de la Villette, ne ressemble pas à ces

adroites fiancées qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le

jour de la première entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde

l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux

sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal pavées et

malpropres, de noires murailles souillées d'affiches en lambeaux et

d'images cyniques, des maisons lézardées et pantelantes, des cabarets,

des bouges ignobles.

C'est ici le séjour des Grâces!

Les étrangers qui viennent pour la première fois à Paris, et que Paris

reçoit par cette entrée fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la

désagréable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont

peine à s'en remettre, et voient toujours Paris à travers le très-laid

kaléidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elysées, les

Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les

obliger à voir par d'autres yeux.

La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la

laideur: c'était la barrière de Charenton. La Grande-Pinte et la

Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais

maintenant tout est dit: la Villette est seule maîtresse du champ de

bataille: l'étranger que la poste ou la messagerie royale introduit à

Paris de ce côté est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrière de

Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route

élégante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur

d'une avenue agréable et d'une entrée solennelle. Dès le premier pas, un

vaste panorama se déroule devant lui, annonçant la grande ville.

D'abord, c'est le fleuve encadré dans ses deux rives, dont l'oeil suit

le cours à travers les ponts qui le recouvrent, et les mille bâtiments

légers qui voguent à sa surface; et voici Bercy aux blanches façades et

aux riches échoppes. Peu à peu Paris se fait voir et montre ses monuments

un à un au regard élevé; Sainte-Geneviève, le Panthon, le Val-de-Grâce,

et au fond, la Cité avec sa vieille: et sainte cathédrale, tandis qu'en

passant vous avez jeté un coup d'oeil d'admiration sur le

Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face à

face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route.

Tout en vous contant ceci, j'ai quitté La Villette, descendu la rue du

Faubourg-Poissonnière, traversé le boulevard et gagné la rue Montmartre.

Les chevaux humides s'arrêtent dans la cour des grandes messageries, et

je saute tout poudreux sur le pavé de Paris.--C'est un spectacle à la

fois plaisant et lamentable que le débarquement d'une diligence. D'où

arrivent ces gens-là, Dieu? d'où sortent ces teints blafards, ces yeux

bouffis, ces cravates en désordre, ces têtes mal peignées, ces

chaussures maculées, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers,

ces chapeaux éborgnés et ces mines livides? Avons-nous affaire à des

vagabonds pris en flagrant délit, ou à des bandits qui viennent de

commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de

très-honnêtes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou

pour leurs plaisirs. Voilà l'état où vous mettent les voyages

d'agrément! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de

faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-là d'un

torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne à passer

seulement vingt-quatre heures en diligence!

Le forçat dont on brise la chaîne, un chef d'opposition qui renverse un

ministère, deux époux mal assortis qui obtiennent un arrêt de divorce,

sont moins légers, moins allègres, moins heureux qu'un pauvre diable

enfermé dans la diligence quand s'ouvre la portière, et qu'il entend ces

mots trois fois bénis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes

arrivés; au bureau, messieurs, au bureau!

Félicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inouïe: de passer

trente-six heures, nuit et jour, serré dans un étau qui se composait,

d'une part, d'un énorme abbé tout barbouillé de tabac, lequel venait de

prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, à

peu près de la légèreté de mademoiselle Georges. La péronnelle retournait

à Paris tout d'une masse, après avoir donné des représentations à

Valenciennes, où elle s'était parée librement du titre de prima donna de

l'Académie royale de Musique.

Vous savez ce que c'est qu'un abbé; peut-être connaissez-vous moins

particulièrement la dame de choeurs, et je vais vous instruire.

La dame de choeurs appartient à cette espèce dramatique qui a pour

domaine le fond du théâtre; elle se tient respectueusement derrière le

ténor ou la basse, le contralto ou le soprano en crédit, et n'approche

jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces,

de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les

fêtes, de toutes les batailles et de tous les triomphes.

On divise la dame de choeur en deux classes; l'une chante, l'autre fait

des quarts de pas et des cinquièmes d'entrechats. La première est

spécialement chargée de célébrer le bonheur des époux qui vont à

l'autel:

Ah! quel beau jour Pour l'hymen et l'amour!

Elle détonne aussi sur le talon des princes dans les entrées

solennelles, et des guerriers au retour du combat.--L'office de la

seconde consiste à sourire à Mazaniello, à arrondir les bras au passage

de Fernand Cortès, à semer des fleurs sur les pas de Mahomet second, et

à lever la jambe en l'honneur de Robert-le-Diable.

De sept heures du matin à sept heures du soir, la dame de choeurs est

d'ordinaire marchande à la toilette, brodeuse, fleuriste, blanchisseuse

de fin, cordonnière, ravaudeuse ou portière; je ne parle que de ses

occupations officielles. Elle habite plus habituellement le sixième que

le premier, et son boudoir est mansardé.

A sept heures précises, elle change de domicile politique et se loge

dans les coulisses de l'Opéra. La métamorphose est complète: le turban

mauresque remplace le _bibi_, la robe de velours ou de soie se substitue

au jupon de laine et au tartan, et le soulier de satin fané met les

souques au rebut.

La dame de choeurs qui chante a de trente à cinquante-cinq ans; elle est

ou très-grosse ou très-maigre; il est presque impossible d'en rencontrer

une qui tienne le juste milieu. La beauté et la jeunesse ne sont pas au

nombre de ses vertus indispensables,--voir à l'Académie royale de

Musique;--elle a peu de cheveux, et il lui manque toujours au moins

quatre ou cinq dents.

La dame de choeurs qui danse est plus jeune, plus dégagée et moins

laide; elle doit ces avantages à la nécessité où elle est d'être plus

légère.--On est forcé de respecter la dame de choeurs qui chante: c'est

une brebis rentrée au bercail, sans toison, et désormais à l'abri des

loups d'opéra; elle a fait une fin et possède de nombreux enfants

qu'elle envoie à l'école de danse ou de musique pour toute nourriture.

Tous les matins, à son retour de Naples ou de Babylone, la dame de

choeurs qui chante raccommode les bas de sa progéniture et écume son

pot, quand elle en a.

La dame de choeurs qui danse n'a pas encore passé l'âge des tentations.

Elle essuie le feu du lorgnon et du binocle; elle entretient des

correspondances directes avec l'avant-scène et fait des mines à

l'orchestre poste restante. Quant au mariage, elle professe un souverain

mépris pour les législateurs impériaux et le code civil, et s'en tient à

la loi naturelle. Ajoutez, qu'elle soupire pour le cachemire, qu'elle

regarde le marabout et le chapeau de paille d'Italie du coin de l'oeil,

et qu'elle a une passion aveugle pour l'omelette soufflée, le vin de

Champagne, les huîtres et la salade de homard; tout au contraire, la

dame de choeurs qui chante, ayant renoncé à Satan et à ses pompes,

attendu ses cheveux nattés et l'absence de ses dents, se consacre avec

fureur à la pomme de terre à l'huile.

Il peut arriver cependant que la dame de choeurs qui danse passe, par

hasard à la mairie, et s'y nantisse légèrement d'un mari. Figurez-vous

quelle vie est réservée à ce bienheureux époux! la dame de choeurs

appartient en effet, à tous ceux qui ont une bonne lorgnette. Celui-ci

prend sa jambe, celui-là son bras; à l'un ses cheveux, à l'autre sa joue

ou ses sourcils. Le mari de la dame de choeurs n'a pas seulement pour

ennemi capital le public qui lui emprunte ainsi sa femme pièce à pièce

et débris par débris, il trouve des larrons jusque dans ses foyers

domestiques, je veux dire dans les coulisses et sur les planches du

théâtre.

Le mari de la dame de choeurs doit se défier de l'homme de choeurs qui

danse avec sa femme, du violon, du trombonne, du basson, du cor, de la

clarinette qui accompagnent ses pirouettes, et même du souffleur qui

n'en pense pas moins, quoique dans son trou. Arnal nos a montré

plaisamment, sur la scène de Vaudeville, ces tribulations et ces

jalousies du mari de la dame de choeurs.

Quoi qu'il en soit, il est médiocrement agréable de faire quatre-vingts

lieues entre le gros abbé qui prend du tabac et se mouche à chaque

minute, et une énorme dame de choeurs qui ronfle perpétuellement et pèse

à peu près deux cents kilos.

Maintenant, cher Paris, puisque je t'ai retrouvé, que m'apprendras-tu de

nouveau? où en sont tes grands amours-propres et tes petits hommes, tes

vertus et tes vices, ta laideur et ta beauté, tes charmantes médisances

et tes bonnes calomnies, ta joie et tes souffrances, ton luxe et ta

pauvreté? Que fait-on dans tes spectacles et dans tes rues, dans tes

boutiques et dans tes Académies, dans ton salon et dans ton grenier,

sous ta soie et sous tes haillons?

Tu te tais, tu ne me réponds pas. Ah! je devine! tu me vois encore

fatigué de ma route, et tu attends, pour me faire les confidences et

recommencer ta conversation avec moi, que j'aie repris haleine, oublié

ma dame de choeur et mon abbé, essuyé mon front et rejeté la poudre du

chemin.

Histoire de la Semaine.

Nos efforts tendront continuellement, sinon à élargir le cadre étendu

que nous avons choisi, du moins à le remplir complètement. Aussi,

reconnaissant aujourd'hui que _l'Illustration_, pour ne pas se borner à

être un sujet de pure distraction, doit fournir à ses lecteurs, sur les

faits curieux et les événements importants qui se succèdent dans tous

les pays, comme aussi dans les sciences et dans les arts, toutes les

informations qui méritent d'être conservées, nous entreprenons

aujourd'hui une revue que nous continuerons dans chacune de nos

livraisons, et que nous appellerons l'_histoire de la semaine_. Sans

doute, plus d'une fois, des faits que nous signalerons auront déjà été

signalés, des nouvelles que nous enregistrerons auront cessé d'être

complètement nouvelles; mais plus d'une fois aussi il nous sera possible

d'envisager ce passé de huit jours tout autrement qu'il n'aura été

envisagé, et, précisément parce que nous n'arriverons que le samedi,

d'apprendre à nos lecteurs que ce qui les a fait frémir depuis le

commencement de la semaine n'était qu'une invention, qu'une fable.

Nous aurions, à coup sûr, mauvaise grâce, dans ce temps de disette de

matière pour les feuilles politiques, à leur reprocher ces événements

qu'elles inventent, et qui offrent à leurs lecteurs des émotions

devenues rares, et à elles l'occasion d'un second article pour démentir

le premier. Qui n'a lu, par exemple, il y a huit jours, qu'un

soulèvement était venu mettre en question, à Saint-Domingue, l'autorité

du gouvernement nouveau, et faire renaître tout l'espoir et toutes les

chances des partisans du gouvernement renversé? Deux jours après on nous

annonçait que la nouvelle avait été apportée sans doute par un bâtiment

retardataire; car, au départ du dernier navire, tout était calme et

tranquille dans la république noire. Oui ne s'est senti profondément ému

en lisant les détails de ce cataclysme qui avait, au Brésil, enseveli la

moitié basse de la ville de Bahia sous la moitié haute éboulée? On vous

donnait l'effrayante liste des édifices, des églises, des couvents, des

rues entières où toute une population était demeurée plongée dans une

sieste éternelle. Déjà on parlait d'organiser des comités et d'ouvrir

une souscription uniquement pour faire inhumer les victimes, personne

n'ayant survécu, déjà l'_Illustration_ allait expédier un dessinateur

pour prendre une vue de ce vaste et effroyable cimetière. A deux jours

de là.

[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les quelque vingt lignes suivantes sont

sérieusement atrophiées dans le document original. Le logiciel de

reconnaissance optique des caractères est resté totalement confus. Les

yeux du transcripteur s'efforçant de reconstituer le texte, à partir de

ce résultat et en scrutant le document original, ont également dû se

déclarer vaincus.]

M. le duc et madame la duchesse de Nemours poursuivent dans le sud-est

de la France la tournée qu'ils ont commencée en Bretagne. Les journaux

publient les discours qu'on leur adresse et ceux qu'on comptait leur

adresser. Ces derniers ne sont pas, à coup sûr, ceux qui causent le plus

d'ennui aux illustres voyageurs. Toute cette éloquence officielle doit

faire trouver assez monotone au futur régent l'apprentissage du

pouvoir.--Plus heureuse, la reine d'Angleterre, après le séjour à Eu,

dont nous avons rendu compte et pendant lequel elle n'a eu à subir que

des mots auxquels elle, répondait par des bagues, a parcouru la Belgique

sans être exposée aux débordements de l'éloquence flamande. Les journaux

belges ont rendu un compte brillant de toutes les fêtes dont elle a été

l'héroïne. Désintéressés dans, la question d'amour-propre local, les

journaux anglais en ont, de leur côté, publié des récits moins

éclatants. Suivant eux, à Ostende, les préparatifs s'étaient bornés, sur

l'invitation du crieur public, à balayer les rues, qui en avaient grand

besoin, et à badigeonner quelques édifices; la devanture du

l'Hôtel-de-Ville s'était revêtue d'une belle couche d'ocre. A Gand, à

Bruges, à Bruxelles, à Anvers, l'aspect monumental de ces villes prêtait

plus d'éclat à la réception. Enfin, débarqués le 15 à Ostende, la reine

Victoria et le prince Albert se sont rembarqués le 20 à

Anvers.--L'empereur Nicolas, qui, dans ce temps de voyages princiers,

était venu rendre au roi de Prusse, à Berlin, une visite nouvelle qui

n'a pas donné lieu à moins de conjectures et de commentaires que la

précédente, est reparti le 20 pour Saint-Pétersbourg en passant par

Varsovie.--Espartéro, de son côté, adoucit sa douleur et charme ses

ennuis par la locomotion. Il visite les grands établissements militaires

de l'Angleterre, et les réceptions qui lui sont faites, les honneurs qui

lui sont rendus, témoignent assez que, pour le cabinet de Saint-James,

la question d'Espagne n'est pas une question tranchée, et que fe nouveau

gouvernement de Madrid ne lui paraît guère plus durable que tous ceux

qui se sont succédé dans ce malheureux pays.--Enfin O'Connell, ce roi

populaire de l'Irlande, poursuit ses promenades, ses meetings et ses

allocutions.--Il n'est pas jusqu'à Rébecca qui ne croie devoir prouver

par des excursions nouvelles que l'échec éprouvé précédemment par

quelques-unes de ses filles ne lui a rien fait perdre de sa

détermination et de son audace. Cette agitation parmi les princes, et

parmi les chefs de parti, se manifeste également en ce moment parmi les

nations. Nous avons tout à l'heure prononcé le nom de l'Espagne. C'est

toujours par elle qu'il faut commencer quand on a à parler de désordre

ou d'anarchie. A Barcelone, à Sarragosse, à Madrid, le gouvernement

nouveau et ses adversaires sont en lutte acharnée. Dans les deux

premières villes, c'est par les armes et la destruction qu'on procède,

sans que d'une part ou de l'autre paraisse avoir grande foi au principe

au nom duquel l'on pille et l'on tue; à Madrid on n'en est encore qu'aux

combats de scrutin; mais les résultats n'en sont pas favorables au

ministère, et cet échec par les moyens légaux rendra inévitablement

moins décisifs les avantages militaires qu'il aura pu remporter sur

d'autres points.--Dans la Romane, l'insurrection paraît n'avoir rien

perdu de sa confiance et de son énergie; les diligences sont arrêtées et

les escortes de dragons sont faites prisonnières par des partis de

rebelles.--A Montevideo, l'armée de la Bande-Orientale, commandée par le

général Rivera, a remporté sur les troupes buénos-ayriennes une victoire

importante dont les détails n'ont point encore été transmis par la

correspondance, mais dont les résultats paraissent devoir être de

délivrer nos nombreux nationaux de la situation pénible, où les tenaient

Rosas et Oribe.--A Athènes, la tribune aux harangues a subitement repris

sa puissance, et ce temps d'équinoxe publique y a tout à coup fait

sentir son influence. Avant même que les lettres qui pouvaient faire

pressentir la possibilité d'une commotion fussent parvenues sur le

continent, le télégraphe nous apprenait laconiquement qu'une

insurrection avait éclaté dans la capitale grecque dans la nuit du 14 au

15. La cause du roi Othon n'a été compromise que par lui-même et parles

puissances dont il a suivi les conseils plutôt que d'écouter les voeux

d'une population qui demandait que son roi se fit Grec, bien résolue

qu'elle était à ne pas se faire bavaroise. La promesse d'une

constitution qu'il a été amené, à faire, quant à présent calmé les

esprits.

[Illustration: Portrait du roi Othon.]

Nos ambassadeurs sont, en ce moment, comme les princes et les peuples,

en grand mouvement. L'envoi de M. Olozoga à Paris a du déterminer

l'expédition d'un ambassadeur à Madrid, l'auteur d'_Alonzo_ n'y

retournera pas et l'ambassade de Turin parait le consoler médiocrement.

M. le marquis de Dalmatie quittera la cour de Piémont pour nous aller

représenter auprès de celle de Prusse, M. le baron Billing ira à

Copenhague, et M. Alexis de Saint-Priest à Munich. Quant à nos missions

extraordinaires, l'arrivée en France du président Boyer parait devoir

faire retarder un peu celle de M. Adolphe Barrot à Saint-Domingue. Pour

la mission de Chine, elle est ajournée à six semaines, ce qui donnera le

temps à son historiographe déjà nommé de faire sa préface.

Septembre a vu se clore ou se tenir un grand nombre d'assemblées

administratives, scientifiques ou industrielles. Les conseils-généraux

ont clos leur session le 4. Consultés par le ministère de l'intérieur et

par celui de l'agriculture et du commerce sur un grand nombre de

questions relatives aux libérés, à la mendicité, au paupérisme, aux

irrigations des prairies, à la police du roulage, à l'organisation des

gardes champêtres, au reboisement des forêts et des montagnes, les

représentants des cantons ont répondu en hommes compétents et pratiques.

Parmi les voeux que quelques-uns ont émis spontanément, nous trouvons

celui de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Nous sommes

heureux d'apprendre en même temps par les journaux de Stockholm et par

le _Cernéen_ de l'île Maurice, que le roi de Suède se prépare à

l'émancipation des esclaves dans l'île Saint-Barthélémy, et que le

gouvernement anglais commence à comprendre, que ses possessions de

l'Inde réclament une mesure analogue.--Le Congrès scientifique a tenu sa

onzième session à Angers. Les orateurs de table d'hôte et les savants

forains ont perdu cette institution, qui, sérieusement dirigée dans

l'intérêt de la science et non dans celui de l'amour-propre d'hommes qui

ne vivent que de réclames, aurait pu entretenir partout le goût des

hautes études et des recherches scientifiques. Le Congrès, après douze

jours de pitoyables divagations, a clos, le 13 septembre, sa onzième

session, et fait choix pour la douzième, fixée au 25 août de l'an

prochain, de la ville de Montpellier. Le Congrès a eu raison, car il est

bien malade.--Une institution autrement sérieuse, la Société

d'Encouragement pour l'industrie nationale, a tenu à Paris son assemblée

générale le 6, sous la présidence de M. le baron Thénard. Tout le monde

sait les services qu'elle a rendus et qu'elle rend chaque jour.

L'exposition quinquennale des produits de l'industrie, dont nous

n'entendons pas nier les bons effets, ressemble cependant trop à un

immense bazar où un public curieux ou oisif se presse sans guide et

examine sans critique. Le jury, composé d'hommes officiels, dont la

réserve est par conséquent fort méticuleuse, ne se prononce guère sur le

mérite d'une invention que quand elle a été sanctionnée par une longue

expérience dans la pratique habituelle des ateliers, c'est-à-dire qu'il

rédige le jugement lorsqu'il est déjà prononcé depuis longtemps. La

Société d'Encouragement, qui compte à sa tête et dans son sein les

hommes les plus éclairés, procède avec plus d'indépendance et montre

plus d'esprit d'initiative. Elle n'a jamais vu ses jugements cassés par

l'expérience, et l'on doit aux prix qu'elle a fondés pour tel ou tel

perfectionnement provoqué par elle plus d'un progrès utile aux arts,

plus d'une amélioration profitable à la classe ouvrière. Nous avons

remarqué, parmi les prix qu'elle a décernés, une médaille d'or accordée

au peintre. Ziegler, pour l'établissement, auprès de Beauvais, d'une

fabrique de vases en grès de formes très-variées, d'un goût pur, souvent

décorés d'ornements très-délicats; et une médaille de platine à M.

Mourey, qui, perfectionnant le procédé électro-chimique de MM. Buolz et

Elkinghton, est arrivé à donner aux pièces douces et argentées plus de

brillant et de solidité.--A Bordeaux s'est réunie, les 14, 15 et 16,

l'Union vinicole, qui a plutôt pris des résolutions politiques

qu'indiqué un moyen efficace et adoptable par le gouvernement pour

mettre fin, ou tout au moins apporter un adoucissement notable aux

souffrances trop réelles d'une industrie si précieuse pour la France

agricole.--Enfin, pour le bouquet, ce qui constitue, contre notre

intention, un odieux calembour, le Cercle général d'Horticulture vient,

ainsi que nous l'avons raconté plus haut, d'exposer ses fleurs à

l'Orangerie des Tuileries, et de décerner ses prix.

L'Académie des Beaux-Arts de l'Institut a également distribué une partie

des siens, et s'est prononcée pour la plupart des nomination d'élèves

pensionnaires à l'école de Rome qu'elle est appelée à faire chaque année

Elle avait, pour le concours de gravure sa partie fine, accordé le

premier grand-prix au seul élève qui se fut présenté, sans doute, parce

qu'elle pense avec Plutarque, que la plus difficile des victoires est

celle qu'on remporte sur soi-même.--Elle a eu de beaucoup plus longs

débats pour arrêter un jugement à l'occasion du concours de sculpture

auquel dix lutteurs avaient pris part.. Enfin elle a décerné le premier

grand-prix à M. Maréchal, élève de MM. Ramey et Dumont; le deuxième

grand-prix à M Lequesne, élève de M. Pradier; et le deuxième second

grand-prix à M. Hubert-Lavigne, MM. Ramey et Dumont. Le sujet du

bas-relief était _Epaminondas mourant_. L'oeuvre de M. Maréchal était

sage, celle de M. Lequesne annonçait plus verve et de feu, mais, en

général ce concours a été regardé comme faible.--Est venu ensuite celui

d'architecture, qui a valu le premier grand prix à M. Telez, élève de

MM. Mayot et Lebas; le premier second grand-prix à M. Dupont, élève de

MM. Debret et Huvé; et le deuxième; second grand-prix à André, élève de

MM. Mayot et Lebas.--L'exposition du concours de peinture a commencé le

mercredi 27; l'Académie ne prononcera que le 30. Le sujet est _Oedipe

s'exilant d'Athènes, soutenu par sa fille Antigone_. Les concurrents

sont au nombre de dix.--L'exposition des prix décernés et des travaux

des pensionnaires de l'Académie de France à Rome commencera lundi 2

octobre.

Les feuilles quotidiennes, pour qui en ce moment il n'y a de nouveau,

selon l'expression de Chaucer, que ce qui a vieilli, sont arrivées à

découvrir, ces jours-ci, l'existence de la médaille frappée à l'occasion

de la loi des chemins de 1er, par les ordres de M. Teste. Il y a tantôt

cinq mois que l'_Illustration_ en a donné la gravure (1), qu'elle a

accompagnée de détails qui viennent, pour la plupart, d'être reproduits.

Nous pouvons ajouter ici que M. Teste, qui paraît se partager en ce

moment entre la pose de premières pierres et la frappe de médailles,

vient d'en faire graver une fort belle à l'occasion des constructions

moins irréprochables de l'École Normale.

[Note 1: Voir le numéro du 6 mai, 1843, p. 150.]

De nombreux ouvriers viennent d'être mis à l'oeuvre pour la construction

de la fontaine qui doit s'élever au milieu de la place Saint-Sulpice.

C'est M. Visconti, à qui nous devons déjà la jolie fontaine Gaillon, la

belle fontaine de la place Richelieu, et à qui lions allons être

redevables du monument-fontaine consacré à Molière, qui est également

chargé de l'exécution de celle-ci. On dit le projet digne de cet

artiste, qui a su y vaincre heureusement une millième difficulté, le peu

d'élévation de l'eau. Ce monument, qui, pour être en rapport avec

l'église devant laquelle il sera posé et la place spacieuse qu'il

ornera, devra être d'une assez grande étendue, comprendra les statues de

Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Bourdaloue, que pourront

contempler de leurs fenêtres les élèves du séminaire Saint-Sulpice. M.

Visconti est partagé en ce moment entre la mise en train de ce grand

travail et les immenses et intelligentes restaurations qu'il a

entreprises à l'ancienne et magnifique habitation du surintendant

Fouquet. Le château de Vaux est aujourd'hui possédé par M. le duc de

Praslin, gendre de M. le maréchal Sébastiani, qui le fait complètement

remettre en état, comme M. le duc de Luynes, grâce au savoir et au bon

goût de M. Duban, a pu le faire de son côté pour le château de

Dampierre.

Les grands criminels paraissent être en vacances comme les magistrats,

et les voûtes du palais ne retentissent que des débats de délits

mesquins et de plaidoiries plus pitoyables encore. Comme fait

judiciaire, nous n'avons donc à enregistrer que l'ordre que M. le préfet

de police vient de signifier à Vidocq de quitter Paris, attendu qu'il a

été condamné, le 9 nivôse an V, par le tribunal criminel de Douai, à

huit ans de fers, pour faux en écriture, et qu'il ne justifie pas de

lettres de réhabilitation qui lui auraient été accordées, a-t-il dit,

depuis la grâce qu'il a obtenue en 1818, On dit que Vidocq, en recevant

cet ordre, s'est écrié: «Quitter Paris! le pays des beaux-arts et des

belles manières! oh! non jamais!» et qu'il a annoncé l'intention de ne

point obéir, et d'attendre une citation en justice pour faire juger la

légalité de la mesure administrative et pénale prise contre lui.

Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que

jamais.--L'Académie des Sciences a perdu un de ses membres de la section

de mécanique, M. Curiolis, directeur des études à l'École Polytechnique,

enlevé à ses estimables travaux dans sa cinquante-unième, année.--La

gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-général des

monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pièces d'or et

d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La

sculpture a vu mourir, ou plutôt s'éteindre à quatre-vingt-quatre ans,

un ancien pensionnaire du roi à Rome, M. Gérard, qui avait été appelé à

prendre part à la décoration de nos principaux mounments. Les travaux

exécutés par lui à la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au

Palais-Royal, à la Chapelle expiatoire et à l'Arc-de-Triomphe de

l'Étoile, lui avaient assigné un rang honorable parmi nos

statuaires.--La marine a rendu les devoirs funèbres à M. le

contre-amiral Fauré, commandant nos forces navales en Algérie.--La veuve

de Couthon également terminé une carrière qui s'était prolongée d'un

demi-siècle au delà de celle de l'homme que ses actes et ses discours

avaient fait appeler _la Panthère du triumvirat_.--Il faut au comte de

Toréno, à sa vie publique et administrative, une appréciation plus

développée que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici

dans le champ de la mort. _L'Illustration_ lui consacre sa dernière

page. Bornons-nous, en cet endroit, à enregistrer son décès.--Enfin, il

nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrière romanesque

et accidentée dans sa soixante-cinquième année. D'abord élève du

conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme.

Il avait pris le nom de _Mutius Scoerola_, et fit la route de Lyon à

Paris à pied pour faire hommage à la patrie du résultat de cette

rigoureuse économie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoyé à Cayenne

pour y fonder une république-modèle, de concert avec Billaud-Varennes,

puis revint en France pour chercher des colons, il y reçut la nouvelle

de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mécanique vint bientôt

occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente.

Il chercha à construire des vaisseaux sous-marins et à appliquer la

vapeur à la navigation. Ces essais furent sans résultats. Bientôt

après, toutes ses idées se tournèrent vers la mysticité; il prétendait

être revenu à la religion par les sciences; mais comme la modération

était loin d'être le caractère distinctif de cette singulière

organisation, il ne se borna pas à être chrétien, il devint ultramontain

fougueux. Il institua d'abord à Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade,

un établissement mystérieux, qu'on appela la _Maison grise_, et sur le

régime intérieur duquel tant de récits faux ou vrais, mais étranges,

furent faits, que le préfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir

y faire opérer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait

avec une égale passion de recherches analogues à celles de Gall et de

Spurzheim, avec qui il était en rapport, et de thèses spiritualistes: le

point de conciliation était difficile à trouver. C'est alors qu'il fit

paraître (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit

d'idées contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom,

il intitula les _Neuf Livres_, parce que l'ouvrage est en effet divisé

en neuf parties.

La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à l'esprit

de prosélytisme de Coessin, madame de Genlis, dans ses _Mémoires_,

annonce qu'elle s'attendait à lui voir jouer quelque grand rôle. «Nous

imaginâmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait

l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII.

Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire.» Cet

homme, après avoir fait de fréquentes excursions et d'assez longs

séjours à Rome; après y avoir fondé une sorte de congrégation qui était

comme une émanation de la _Maison Grise_ de Paris, dispersée par

l'entrée des étrangers en 1814; après deux publications nouvelles aussi

incohérentes qui la première, mais dans lesquelles abondent des vues

très-hautes et des aperçus très-fins, s'était retiré de l'apostolat,

pour se livrer infructueusement à la mécanique et à l'industrie, et

vient de mourir, depuis longtemps oublié.

L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843 · 第 4 / 20 题