A M. LE DIRECTEUR DU “BOSPHORE ÉGYPTIEN”

Monsieur,

De retour d’un voyage en Abyssinie et au Harrar, je me suis permis de

vous adresser les quelques notes suivantes sur l’état actuel des choses

dans cette région. Je pense qu’elles contiennent quelques renseignements

inédits et quant aux opinions y énoncées, elles me sont suggérées par

une expérience de sept années de séjour là-bas.

Comme il s’agit d’un voyage circulaire entre Obok, le Choa, Harrar et

Zeilah, permettez-moi d’expliquer que je descendis à Tadjourah au

commencement de l’an passé dans le but d’y former une caravane à

destination du Choa.

Ma caravane se composait de quelques milliers de fusils à capsules et

d’une commande d’outils et fournitures diverses pour le roi Ménélik.

Elle fut retenue une année entière à Tadjourah par les Dankalis, qui

procèdent de la même manière avec tous les voyageurs, ne leur ouvrant

leur route qu’après les avoir dépouillés de tout le possible. Une autre

caravane, dont les marchandises débarquèrent à Tadjourah avec les

miennes, n’a réussi à se mettre en marche qu’au bout de quinze mois et

les mille Remington apportés par feu Soleillet à la même date gisent

encore, après dix-neuf mois, sous l’unique bosquet de palmiers du

village.

A six courtes étapes de Tadjourah, soit environ soixante km., les

caravanes descendent au lac salé par des routes horribles rappelant

l’horreur présumée des paysages lunaires. Il paraît qu’il se forme

actuellement une société française pour l’exploitation de ce sel.

Certes, le sel existe, en surfaces très étendues, et peut-être assez

profondes, quoiqu’on n’ait pas fait de sondages. L’analyse l’aurait

déclaré chimiquement pur, quoiqu’il se trouve déposé sans filtrations

aux bords du lac. Mais il est fort à douter que la vente couvre les

frais du percement d’une voie pour l’établissement d’un Decauville,

entre la plage du lac et celle du golfe de Goubbet-Kérab, les frais de

personnel et de main-d’œuvre, qui seraient excessivement élevés (tous

les travailleurs devant être importés, parce que les Bédouins Dankalis

ne travaillent pas) et l’entretien d’une troupe armée pour protéger les

travaux.

Pour en revenir à la question des débouchés, il est à observer que

l’importante saline de Cheikh Othman, faite, près d’Aden, par une

société italienne, dans des conditions exceptionnellement avantageuses,

ne paraît pas encore avoir trouvé de débouché pour les montagnes de sel

qu’elle a en stock.

Le Ministère de la Marine a accordé cette concession aux pétitionnaires,

personnes trafiquant autrefois au Choa, à condition qu’elles se

procurent l’acquiescement des chefs intéressés de la côte et de

l’intérieur. Le Gouvernement s’est d’ailleurs réservé un droit par

tonne, et a fixé une quotité pour l’exploitation libre par les

indigènes. Les chefs intéressés sont: le sultan de Tadjourah, qui serait

propriétaire héréditaire de quelques massifs de roches dans les environs

du lac (il est très disposé à vendre ses droits); le chef de la tribu

des Debné, qui occupe notre route, du lac jusqu’à Hérer; le sultan

Loïta, lequel touche du Gouvernement français une paie mensuelle de cent

cinquante thalers pour ennuyer le moins possible les voyageurs; le

sultan Hanfaré de l’Aoussa, qui peut trouver du sel ailleurs, mais qui

prétend avoir le droit partout chez les Dankalis, et enfin Ménélik, chez

qui la tribu des Debné et d’autres apportent annuellement quelques

milliers de chameaux de ce sel, peut-être moins d’un millier de tonnes.

Ménélik a réclamé au Gouvernement quand il a été averti des agissements

de la société et du don de la concession. Mais la part réservée dans la

concession suffit au trafic de la tribu des Debné et aux besoins

culinaires du Choa, le sel en grains ne passant pas comme monnaie en

Abyssinie.

Notre route est dite route Gobât, du nom de sa quinzième station, où

paissent ordinairement les troupeaux des Debné, nos alliés. Elle compte

environ vingt-trois étapes, jusqu’à Hérer, par les paysages les plus

affreux de ce côté de l’Afrique. Elle est fort dangereuse par le fait

que les Debné, tribus d’ailleurs des plus misérables, qui font les

transports, sont éternellement en guerre à droite avec les tribus

Moudeïtos et Assa-Imara et à gauche avec les Issas Somali.

Au Hérer, pâturages à une altitude d’environ 800 mètres, à environ

soixante km. du pied du plateau des Itous Gallas, les Dankalis et les

Issas paissent leurs troupeaux en état de neutralité généralement.

De Hérer on parvient à l’Hawach en huit ou neuf jours. Ménélik a décidé

d’établir un poste armé dans les plaines du Hérer pour la protection des

caravanes; ce poste se relierait avec ceux des Abyssins dans les monts

Itous.

L’agent du roi au Harrar, le Dedjazmatche Mékounène, a expédié du Harrar

au Choa par la voie de Hérer les trois millions de cartouches Remington

et autres munitions que les commissaires anglais avaient fait abandonner

au profit de l’Émir Abdullaï lors de l’évacuation égyptienne.

Toute cette route a été relevée astronomiquement pour la première fois,

par M. Jules Borelli, en mai 1886, et ce travail est relié

géodésiquement par la topographie, en sens parallèle des monts Itous,

qu’il a faite dans son récent voyage au Harrar.

En arrivant à l’Hawach, on est stupéfait en se remémorant les projets de

canalisation de certains voyageurs. Le pauvre Soleillet avait une

embarcation spéciale en construction à Nantes dans ce but! L’Hawach est

une rigole tortueuse et obstruée à chaque pas par les arbres et les

roches. Je l’ai passé en plusieurs points, à plusieurs centaines de km.,

et il est évident qu’il est impossible de le descendre, même pendant les

crues. D’ailleurs, il est partout bordé de forêts et de déserts, éloigné

des centres commerciaux et ne s’embranchant avec aucune route. Ménélik a

fait faire deux ponts sur l’Hawach, l’un sur la route d’Antotto au

Gouragné, l’autre sur celle d’Ankober au Harrar par les Itous. Ce sont

de simples passerelles en troncs d’arbres, destinées au passage des

troupes pendant les pluies et les crues, et néanmoins ce sont des

travaux remarquables pour le Choa.

* * * * *

Tous frais réglés, à l’arrivée au Choa, le transport de mes

marchandises, cent charges de chameau, se trouvait me coûter huit mille

thalers, soit quatre-vingts thalers par chameau, sur une longueur de

cinq cents kilom. seulement. Cette proportion n’est égalée sur aucune

des routes de caravanes africaines; cependant je marchais avec toute

l’économie possible et une très longue expérience de ces contrées. Sous

tous les rapports, cette route est désastreuse, et est heureusement

remplacée par la route de Zeilah au Harrar et du Harrar au Choa par les

Itous.

Ménélik se trouvait encore en campagne au Harrar quand je parvins à

Farré, point d’arrivée et de départ des caravanes et limite de la race

Dankalie. Bientôt arriva à Ankober la nouvelle de la victoire du roi et

de son entrée au Harrar et l’annonce de son retour, lequel s’effectua en

une vingtaine de jours. Il entra à Antotto précédé de musiciens sonnant

à tue-tête des trompettes égyptiennes trouvées au Harrar, et suivi de sa

troupe et de son butin, parmi lequel deux canons Krupp transportés

chacun par vingt hommes.

Ménélik avait depuis longtemps l’intention de s’emparer du Harrar, où il

croyait trouver un arsenal formidable, et en avait prévenu les agents

politiques français et anglais sur la côte. Dans les dernières années,

les troupes Abyssines rançonnaient régulièrement les Itous; elles

finirent par s’y établir. D’un autre côté, l’émir Abdullaï, depuis le

départ de Radouan-Pacha avec les troupes égyptiennes, s’organisait une

petite armée et rêvait de devenir le Mahdi des tribus musulmanes du

centre de Harrar. Il écrivit à Ménélik, revendiquant la frontière de

l’Hawach et lui intimant l’ordre de se convertir à l’Islam. Un poste

Abyssin s’étant avancé jusqu’à quelques jours du Harrar, l’émir envoya

pour le disperser quelques canons et quelques Turcs restés à son

service: les Abyssins furent battus, mais Ménélik irrité se mit en

marche lui-même, d’Antotto, avec une trentaine de mille de guerriers. La

rencontre eut lieu à Shalanko, à soixante km. ouest du Harrar, là où

Nadi Pacha avait, quatre années auparavant, battu les tribus Gallas des

Méta et des Oborra.

L’engagement dura à peine un quart d’heure, l’émir n’avait que quelques

centaines de Remington, le reste de sa troupe combattant à l’arme

blanche. Les trois mille guerriers furent sabrés et écrasés en un clin

d’œil par ceux du roi du Choa. Environ deux cents Soudanais, Égyptiens

et Turcs, restés auprès d’Abdullaï après l’évacuation égyptienne,

périrent avec les guerriers Gallas et Somalis. Et c’est ce qui fit dire

à leur retour aux soldats Choanais, qui n’avaient jamais tué de blancs,

qu’ils rapportaient les testicules de tous les Français du Harrar!

L’émir put s’enfuir au Harrar, d’où il partit la même nuit pour aller se

réfugier chez le chef de la tribu des Guerrys, à l’est du Harrar, dans

la direction de Berbera. Ménélik entra quelques jours ensuite au Harrar

sans résistance, et ayant consigné ses troupes hors de la ville, aucun

pillage n’eut lieu. Le monarque se borna à frapper une imposition de

soixante-quinze mille thalers sur la ville et la contrée, à confisquer,

selon le droit de guerre abyssin, les biens meubles et immeubles des

vaincus morts dans la bataille et à aller emporter lui-même des maisons

européennes et des autres tous les objets qui lui plurent. Il se fit

remettre toutes les armes et munitions en dépôt dans la ville, ci-devant

propriété du gouvernement égyptien, et s’en retourna pour le Choa,

laissant trois mille de ses fusiliers campés sur une hauteur voisine de

la ville et confiant l’administration de la ville à l’oncle de l’émir

Abdullaï, Ali-Abou-Kéber que les Anglais avaient, lors de l’évacuation,

emmené prisonnier à Aden, pour le lâcher ensuite, et que son neveu

tenait en esclavage dans sa maison.

Il advint, par la suite, que la gestion d’Ali-Abou-Kéber ne fut pas du

goût de Mékounène, le général agent de Ménélik, lequel descendit dans la

ville avec ses troupes, les logea dans les maisons et les mosquées,

emprisonna Ali et l’expédia, enchaîné, à Ménélik.

Les Abyssins, entrés en ville, la réduisirent en un cloaque horrible,

démolirent les habitations, ravagèrent les plantations, tyrannisèrent la

population comme les nègres savent procéder entre eux, et Ménélik

continuant à envoyer du Choa des troupes de renfort suivies de masses

d’esclaves, le nombre des Abyssins actuellement au Harrar peut être de

douze mille, dont quatre mille fusiliers armés de fusils de tous genres,

du Remington au fusil à silex.

La rentrée des impôts de la contrée Galla environnante ne se fait plus

que par razzias, où les villages sont incendiés, les bestiaux volés et

la population emportée en esclavage. Tandis que le gouvernement égyptien

tirait sans efforts du Harrar quatre-vingt mille livres, la caisse

abyssine est constamment vide. Les revenus des Gallas, de la douane, des

postes, du marché, et les autres recettes, sont pillés par quiconque se

met à les toucher. Les gens de la ville émigrent, les Gallas ne

cultivent plus. Les Abyssins ont dévoré en quelques mois la provision de

dourah laissée par les Égyptiens et qui pouvait suffire pour plusieurs

années. La famine et la peste sont imminentes.

Le mouvement de ce marché, dont la position est très importante, comme

débouché des Gallas le plus rapproché de la côte, est devenu nul. Les

Abyssins ont interdit le cours des anciennes piastres égyptiennes qui

étaient restées dans le pays comme monnaie divisionnaire des thalaris

Marie-Thérèse, au privilège exclusif d’une certaine monnaie de cuivre

qui n’a aucune valeur. Toutefois, j’ai vu à Antotto quelques piastres

d’argent que Ménélik a fait frapper à son effigie et qu’il se propose de

mettre en circulation au Harrar, pour trancher la question des monnaies.

Ménélik aimerait à garder le Harrar en sa possession, mais il comprend

qu’il est incapable d’administrer le pays, de façon à en tirer un revenu

sérieux, et il sait que les Anglais ont vu d’un mauvais œil l’occupation

abyssine. On dit en effet que le gouverneur d’Aden, qui a toujours

travaillé avec la plus grande activité au développement de l’influence

britannique sur la côte Somalie, ferait tout son possible pour décider

son gouvernement à faire occuper le Harrar au cas où les Abyssins

l’évacueraient, ce qui pourrait se produire par suite d’une famine ou

des complications de la guerre du Tigré.

De leur côté, les Abyssins au Harrar croient chaque matin voir

apparaître des troupes anglaises au détour des montagnes. Mékounène a

écrit aux agents politiques anglais à Zeilah et à Berbera de ne pas

envoyer de leurs soldats au Harrar; ces agents faisaient escorter chaque

caravane de quelques soldats indigènes.

Le gouvernement anglais, en retour, a frappé d’un droit de cinq pour

cent l’importation des thalaris à Zeilah, Boulhar et Berbera. Cette

mesure contribuera à faire disparaître le numéraire déjà très rare au

Choa et au Harrar, et il est à douter qu’elle favorise l’importation des

roupies, qui n’ont jamais pu s’introduire dans ces régions et que les

Anglais ont aussi, on ne sait pourquoi, frappées d’un droit d’un pour

cent à l’importation par cette côte.

Ménélik a été fort vexé de l’interdiction de importation des armes sur

les côtes d’Obok et de Zeilah. Comme Joannès rêvait d’avoir son port de

mer à Massaouah, Ménélik, quoique relégué fort loin dans l’intérieur, se

flatte de posséder prochainement une échelle sur le golfe d’Aden. Il

avait écrit au Sultan de Tadjourah, malheureusement après l’avènement du

protectorat français, en lui proposant de lui acheter son territoire. A

son entrée au Harrar, il s’est déclaré souverain de toutes les tribus

jusqu’à la côte, et a donné commission à son général, Mékounène, de ne

pas manquer l’occasion de s’emparer de Zeilah; seulement les Européens

lui ayant parlé d’artillerie et de navires de guerre, ses vues sur

Zeilah se sont modifiées, et il a écrit dernièrement au gouvernement

français pour lui demander la cession d’Ambado.

On sait que la côte, du fond du golfe de Tadjourah jusqu’au delà de

Berbera, a été partagée entre la France et l’Angleterre de la façon

suivante: la France garde tout le littoral de Goubbet-Kérab à Djibouti,

un cap à une douzaine de milles au nord-ouest de Zeilah, et une bande de

territoire de je ne sais combien de km. de profondeur à l’intérieur,

dont la limite, du côté du territoire anglais, est formée par une ligne

tirée de Djibouti à Ensa, troisième station sur la route de Zeilah au

Harrar. Nous avons donc un débouché sur la route du Harrar et de

l’Abyssinie. L’Ambado, dont Ménélik ambitionne la possession, est une

anse près de Djibouti, où le gouverneur d’Obok avait depuis longtemps

fait planter une planche tricolore que l’agent anglais de Zeilah faisait

obstinément déplanter, jusqu’à ce que les négociations fussent

terminées. Ambado est sans eau, mais Djibouti a de bonnes sources et,

des trois étapes rejoignant notre route à Ensa, deux ont de l’eau.

En somme, la formation des caravanes peut s’effectuer à Djibouti, dès

qu’il y aura quelque établissement pourvu des marchandises indigènes et

quelque troupe armée. L’endroit jusqu’à présent est complètement désert.

Il va sans dire qu’il doit être laissé port franc si l’on veut faire

concurrence à Zeilah.

Zeilah, Berbera et Bulhar restent aux Anglais ainsi que la baie de

Samawanak, sur la côte Gadiboursi, entre Zeilah et Bulhar, point où le

dernier agent consulaire français à Zeilah, M. Henry, avait fait planter

le drapeau tricolore, la tribu Gadiboursi ayant elle-même demandé notre

protection, dont elle jouit toujours. Toutes ces histoires d’annexions

ou de protections avaient fort excité les esprits sur cette côte pendant

ces deux dernières années.

Le successeur de l’agent français fut M. Labosse, consul de France à

Suez, envoyé par intérim à Zeilah où il apaisa tous les différends. On

compte à présent environ cinq mille Somalis protégés français à Zeilah.

L’avantage de la route du Harrar pour l’Abyssinie est très considérable.

Tandis qu’on n’arrive au Choa par la route Dankalie qu’après un voyage

de cinquante à soixante jours par un affreux désert, et au milieu de

mille dangers, le Harrar, contrefort très avancé du massif éthiopien

méridional, n’est séparé de la côte que par une distance franchie

aisément en une quinzaine de jours par les caravanes.

La route est fort bonne, la tribu Issa, habituée à faire les transports,

est fort conciliante, et on n’est pas chez elle en danger des tribus

voisines.

Du Harrar à Antotto, résidence actuelle de Ménélik, il y a une vingtaine

de jours de marche sur le plateau des Itous Gallas, à une altitude

moyenne de 2.500 mètres, vivres, moyens de transport et de sécurité

assurés. Cela met en tout un mois entre notre côte et le centre du Choa,

mais la distance au Harrar n’est que de douze jours et ce dernier point,

en dépit des invasions, est certainement destiné à devenir le débouché

commercial exclusif du Choa lui-même et de tous les Gallas. Ménélik

lui-même fut tellement frappé de l’avantage de la situation du Harrar

qu’à son retour, se remémorant les idées des chemins de fer que des

Européens ont souvent cherché à lui faire adopter, il cherchait

quelqu’un à qui donner la commission ou concession des voies ferrées du

Harrar à la mer; il se ravisa ensuite, se rappelant la présence des

Anglais à la Côte! Il va sans dire que, dans le cas où cela se ferait

(et cela se fera d’ailleurs dans un avenir plus ou moins rapproché), le

gouvernement du Choa ne contribuerait en rien aux frais d’exécution.

Ménélik manque complètement de fonds, restant toujours dans la plus

complète ignorance (ou insouciance) de l’exploitation des ressources des

régions qu’il a soumises et continue à soumettre. Il ne songe qu’à

ramasser des fusils lui permettant d’envoyer ses troupes réquisitionner

les Gallas. Les quelques négociants européens montés au Choa ont apporté

à Ménélik, en tout, dix mille fusils à cartouches et quinze mille fusils

à capsules dans l’espace de cinq ou six années. Cela a suffi aux Amhara

pour soumettre tous les Gallas environnants, et le Dedjatch Mékounène,

au Harrar, se propose de descendre à la conquête des Gallas jusqu’à leur

limite sud, vers la côte de Zanzibar. Il a pour cela l’ordre de Ménélik

même, à qui on a fait croire qu’il pourrait s’ouvrir une route dans

cette direction pour l’importation des armes. Et ils peuvent au moins

s’étendre très loin de ces côtés, les tribus Gallas n’étant pas armées.

Ce qui pousse surtout Ménélik à une invasion vers le sud, c’est le

voisinage gênant et la suzeraineté vexante de Joannès. Ménélik a déjà

quitté Ankober pour Antotto. On dit qu’il veut descendre au

Djimma-Abba-Djifar, le plus florissant des pays Gallas, pour y établir

sa résidence, et il parlait aussi d’aller se fixer au Harrar. Ménélik

rêve une extension continue de ses domaines au Sud, au delà de l’Hawach,

et pense peut-être émigrer lui-même des pays Amhara au milieu des pays

Gallas neufs, avec ses fusils, ses guerriers, ses richesses, pour

établir loin de l’empereur un empire méridional comme l’ancien royaume

d’Ali-Ababa.

On se demande quelle est et quelle sera l’attitude de Ménélik pendant la

guerre italo-abyssine. Il est clair que son attitude sera déterminée par

la volonté de Joannès, qui est son voisin immédiat, et non par les

menées diplomatiques de gouvernements qui sont à une distance de lui

infranchissable, menées qu’il ne comprend d’ailleurs pas et dont il se

méfie toujours. Ménélik est dans l’impossibilité de désobéir à Joannès,

et celui-ci, très bien informé des intrigues diplomatiques où l’on mêle

Ménélik, saura bien s’en garer dans tous les cas. Il lui a déjà ordonné

de lui choisir ses meilleurs soldats et Ménélik a dû les envoyer au camp

de l’empereur à l’Asmara. Dans le cas même d’un désastre, ce serait sur

Ménélik que Joannès opérerait sa retraite. Le Choa, le seul pays Amhara

possédé par Ménélik, ne vaut pas la quinzième partie du Tigré. Ses

autres domaines sont tous pays Gallas précairement soumis et il aurait

grand’peine à éviter une rébellion générale dans le cas où il se

compromettrait dans une direction ou dans une autre. Il ne faut pas

oublier non plus que le sentiment patriotique existe au Choa et chez

Ménélik, tout ambitieux qu’il soit, et il est impossible qu’il voie un

honneur ni un avantage à écouter les conseils des étrangers.

Il se conduira donc de manière à ne pas compromettre sa situation déjà

très embarrassée, et, comme chez ces peuples on ne comprend et on

n’accepte rien que ce qui est visible et palpable, il n’agira

personnellement que comme le plus voisin le fera agir, et personne n’est

son voisin que Joannès, qui saura lui éviter les tentations. Cela ne

veut pas dire qu’il n’écoute avec complaisance les diplomates; il

empochera ce qu’il pourra gagner d’eux, et, au moment donné, Joannès,

averti, partagera avec Ménélik.--Et, encore une fois, le sentiment

patriotique général et l’opinion du peuple de Ménélik sont bien pour

quelque chose dans la question. Or, on ne veut pas des étrangers, ni de

leur ingérence, ni de leur influence, ni de leur présence, sous aucun

prétexte, pas plus au Choa qu’au Tigré, ni chez les Gallas.

Ayant promptement réglé mes comptes avec Ménélik, je lui demandai un bon

de paiement au Harrar, désireux que j’étais de faire la route nouvelle

ouverte par le roi à travers les Itous, route jusqu’alors inexplorée, et

où j’avais vainement tenté de m’avancer du temps de l’occupation

égyptienne du Harrar. A cette occasion, M. Jules Borelli demanda au roi

la permission de faire un voyage dans cette direction, et j’eus ainsi

l’honneur de voyager en compagnie de notre aimable et fin compatriote,

de qui je fis parvenir ensuite à Aden les travaux géodésiques,

entièrement inédits, sur cette question.

Cette route compte sept étapes au delà de l’Hawach et douze de l’Hawach

au Harrar sur le plateau Itou, région de magnifiques pâturages et de

splendides forêts à une altitude moyenne de 2.500 mètres, jouissant d’un

climat délicieux. Les cultures y sont peu étendues, la population y

étant assez claire, ou peut-être s’étant écartée de la route par crainte

des déprédations des troupes du roi. Il y a cependant des plantations de

café; les Itous fournissent la plus grande partie des quelques milliers

de tonnes de café qui se vendent annuellement au Harrar. Ces contrées,

très salubres et très fertiles, sont les seules de l’Afrique orientale

adaptées à la colonisation européenne.

Quant aux affaires au Choa à présent, il n’y a rien à y importer, depuis

l’interdiction du commerce des armes sur la côte. Mais qui monterait

avec une centaine de mille thalaris pourrait les employer dans l’année

en achats d’ivoire et autres marchandises, les exportateurs ayant manqué

ces dernières années et le numéraire devenant excessivement rare. C’est

une occasion. La nouvelle route est excellente, et l’état politique du

Choa ne sera pas troublé pendant la guerre, Ménélik tenant, avant tout,

à maintenir l’ordre en sa demeure.

Agréez, Monsieur, mes civilités empressées.

Voyage en Abyssinie et au Harrar · 第 5 / 8 题