Tu chercheras une situation et voilà le plus grand danger qui te guette,
ta vie ou ta mort, selon ton étoile bonne ou mauvaise.
Sur les dix personnes auxquelles tu te seras adressé, amis de ton père,
députés de ton pays, vieilles dames qui ont beaucoup de relations, il y
en aura neuf qui te promettront de faire des démarches et de décrire
bientôt et dont tu n’entendras plus parler. Tu n’en seras qu’à demi
fâché, l’état de celui qui cherche une situation est agréable parce
qu’il est au bord de l’imprévu.
Mais la dixième personne, un homme bienveillant, oisif et protecteur,
sera saisi pour toi d’une mystérieuse activité, d’un inquiétant désir de
te voir casé. De quelle reconnaissance ne devras-tu pas être chargé à
l’égard de ce terrible ami! Il fera des visites avec toi, écrira des
lettres élogieuses sur ton compte, et cela sans raison, à cause de la
sympathie personnelle que tu lui auras inspirée. Il t’annoncera enfin
qu’il a trouvé une situation sérieuse, un poste sûr.
C’est alors qu’il te faudra un grand courage.
Ce poste sûr tu dois le refuser, si quelque espérance est en toi, si
quelque vertu t’anime. Mieux vaut déjeuner encore pour quelques sous,
être un sujet de colère pour ta repasseuse, courir dans la rue lorsqu’il
fait trop froid, ne plus revoir l’ami de ton père actif et bon.
Tout jeune homme qui vient à Paris trouve cette situation. C’est une
machine quelconque aux rouages inexorables, société industrielle, grande
maison d’édition, compagnie d’assurances où il est jeté et broyé pour
cent cinquante francs par mois avec la certitude d’en avoir deux cents
dans dix ans.
N’accepte pas, meurs plutôt.
Surtout ne te dupe pas toi-même en acceptant à titre d’essai pour deux
ou trois mois. La servitude dans laquelle tu tomberais, l’amitié de tes
compagnons médiocres, les petits bonheurs du dimanche feraient
rapidement de toi un lâche dont les désirs sont bornés. Tu perdrais
l’habitude de l’effort véritable, qu’on accomplit pour soi-même,
librement. Peut-être finirais-tu par croire que tes sept heures
d’écriture constituent un louable travail. Tu serais invité dans de
petits appartements par d’autres employés où des femmes laides mais
laborieuses font le ménage, préparent le dîner. Le charme de la pauvreté
propre et honnête te saisirait. Tu te trouverais des prétextes pour
attendre les cent cinquante francs du mois suivant. Il te faudrait plus
de force pour vaincre l’espérance misérable de cent cinquante francs,
qu’il ne t’en a fallu pour vaincre ta province coalisée et venir à
Paris.
N’accepte que des situations incertaines. Les nouveaux journaux, les
théâtres qui se fondent, les cabinets des ministres, si cela t’est
possible, doivent être plus désignés à ton ambition, parce qu’ils sont
passagers par leur nature. Tes maîtres n’exigeront pas trop de toi pour
que tu n’exiges pas trop d’eux-mêmes. Ce seront des hommes dans ton
genre avec quelques années de plus.
Ne prête pas d’attention au mépris apparent que pourront te témoigner
des médiocres, parce que tu ne gagnes pas un argent régulier.
Si tu rencontres un ami arrivé, jadis semblable à toi, aujourd’hui bon
fonctionnaire, richement marié et s’il te prend en pitié à cause de ton
état instable, appuie-toi pour résister à son hypocrite sympathie, sur
l’amour de toi-même, comme sur une colonne de marbre. Pardonne-lui
l’excès de bonté qu’il te témoigne puisqu’il ne soupçonne même pas
quelle hauteur tu veux atteindre.
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