LE PRESTIGE DU MONDE

Tu seras invité certainement à quelque soirée, chose très honorifique

dans ta situation. Cela te permettra d’écrire à tes parents: «Je vais

beaucoup dans le monde, ces temps-ci.» Et la vision qu’ils auront

aussitôt de toi, récitant des vers devant une cheminée, sous les

lustres, parmi les acclamations de femmes couvertes de bijoux, sera

douce à ces cœurs simples.

Il se peut, il est vraisemblable que tu aies un habit. Si tu n’en

possédais pas cependant, sache qu’il est, rue Saint-André-des-Arts, une

boutique modeste où tu pourras en faire achat, moyennant une somme

dérisoire. Là, une foule d’habits reposent, couchés les uns sur les

autres. Certainement il en sera un à ta taille. Tu l’essaieras dans la

boutique même. Veille pendant cette minute à ce qu’on ne t’aperçoive pas

de la rue. Mais ce serait un bien grand hasard si Mlle Sorel ou la

comtesse de Noailles passaient justement par là et regardaient à travers

les carreaux.

Tu entreras dans le monde, ivre de fierté et tremblant de peur. Tu

t’émerveilleras d’abord, que tout aille si bien, que tu puisses saluer

avec autant d’élégance, être présenté à des gens importants, prononcer

des paroles suffisantes, serrer la main à droite et à gauche. Le sourire

de la maîtresse de maison aura eu l’air de te marquer une estime

particulière. La médiocrité incroyable des propos que tu entendras te

rassurera peu à peu, te rendra l’estime de toi-même perdue dans la

détresse du début.

Alors, tu verras, dans un coin, un homme semblable à toi, mais plus

modeste, plus timide, plus épouvanté, avec un habit frère du tien. Son

œil triste, son attitude gênée, quelques mots prononcés à voix basse sur

l’extrême chaleur, mendieront une parole de toi. Tu pourrais lui donner

ce que tu cherches toi-même, un appui, le sentiment qu’il n’est pas

absolument seul. Mais non! dans ta folie orgueilleuse, tu le mépriseras,

tu pactiseras avec les hommes élégants, aux nœuds de cravates

impeccables, avec la foule des ennemis.

Plein de ta confiance en toi retrouvée, tu feras quelque démarche

hardie, tu traverseras le salon, tu apercevras ta silhouette dans une

glace et tu n’en seras pas mécontent.

Cela durera jusqu’à la minute où tu auras regardé trop attentivement une

jeune fille, une jeune fille dont le costume compliqué, les cheveux

fins, la grâce délicate résumeront pour toi tous les charmes du monde

parisien. Tu verras son regard froid et attentif, plein de curiosité,

longuement fixé sur tes pieds. Ce regard sera sans mépris, sans ironie

même, ce sera un regard qui constate, qui enregistre. Il enregistrera la

forme surannée de tes bottines, la chute maladroite de ton pantalon.

Pour la première fois de ta vie tu penseras à tes pieds et à leur grande

importance.

Avec une moue presque imperceptible, le visage charmant se sera détourné

pour jamais. Tu regarderas autour de toi et tu t’apercevras que toutes

les bottines voisines sont vernies et semblent neuves, tandis que les

tiennes sont seulement cirées avec soin et déformées par des marches

anciennes.

Un horrible génie de comparaison naîtra tout d’un coup dans ton âme. Tu

auras honte de tes cheveux trop longs, de ton col trop large, de ton

gilet trop étroit. Ton pantalon te sera odieux parce qu’il n’aura pas de

pli. Tu haïras ta mère ou ta sœur parce qu’elle t’aura donné tes boutons

de manchettes. Ton habit se sera soudain fané sur ton dos; une tache que

tu n’avais pas vue, se mettra à briller comme un phare. Le parfum de la

benzine s’élèvera de tes gants nettoyés.

Tu chercheras en vain celui que tu avais reconnu comme un homme de ta

race, pour t’affliger avec lui de la stupidité immense des gens du

monde. Trop tard! il aura déjà fui.

Crois-moi. Gagne alors le buffet. Ces petits avantages que sont le vin

et les gâteaux t’y attendent. L’être grossier qui est en toi pourra se

dire que la soirée n’a pas été absolument perdue si le champagne était

bon. C’est une curieuse illusion qui te fait croire que le maître

d’hôtel te suit de l’œil et compte ce que tu prends. Cet homme solennel

est sans ironie et pourquoi serait-il avare de richesses dont il

dispose, mais qui ne sont pas les siennes?

Il sera deux ou trois heures du matin quand tu sortiras. Les voitures,

la nuit, coûtent un prix exorbitant. Tu rentreras tristement à pied.

Mais, à mesure que tu t’éloigneras, tu t’apercevras que ton pas résonne

avec autorité dans la rue vide, ton habit retrouvera son prestige perdu,

tu entrouvriras même ton pardessus pour qu’un passant l’aperçoive et ait

une haute idée de cette élégance.

La fatigue, le champagne et ta jeune imagination te donneront le

sentiment d’une vie mondaine de plaisirs. Et malgré tes déboires, quand

tu arriveras à ta porte, tu sonneras avec un certain orgueil et la

négligence du noceur blasé.

Conseils à un Jeune Homme pauvre qui vient faire de la littérature à Paris · 第 16 / 26 题