Étant sans maîtresse attitrée, tes jours seront libres. Le plus grand
danger qui te guettera est celui des cafés où il fait chaud, l’hiver, où
il y a des amis joyeux qui causent et boivent. N’y demeure qu’autant que
cela sera nécessaire à resserrer des liens précieux d’amitié. Va dans la
vie, n’importe où, au hasard, il y a une récolte dans chaque milieu.
Tu verras des êtres divers; des antipathies et des sympathies naîtront
autour de toi. Tu feras un choix et ta personnalité trouvera son chemin
comme une rivière se creuse dans une montagne qu’elle descend.
Ne va pas juger si un homme est important d’après son costume. A une
certaine hauteur l’artifice du vêtement est inutile. L’homme important
sait bien que sa puissance se dégage naturellement autour de lui comme
une atmosphère. Tu seras même bien étonné un jour si tu vas aux courses,
quand on te désignera un homme très modestement vêtu et qu’on te dira:
C’est un Rothschild.
Du reste l’estime d’un honorable pauvre est plus précieuse quelquefois
que l’amitié d’un ministre.
Mais songe que tes plus grands ennemis sont en toi. Ils sont cet afflux
du sang à tes joues, cette paralysie déplorable qui te fera bégayer, te
donnera une apparence humble et modeste, quand tu seras en présence du
directeur du _Figaro_, ou de celui de l’Odéon. Tu serais jugé d’un coup
d’œil, classé pour la vie, et sans que ce jugement soit susceptible
d’appel, dans la catégorie des personnages de troisième plan, qu’on fait
attendre, qu’on reçoit debout, auxquels on n’accorde que quelques
minutes, qu’on ne croira jamais susceptibles de grandes choses.
Résiste à cette voix qui te pousse à dire tout de suite à l’homme
influent que tu vas solliciter: Mais oui, ma demande est exagérée et
absurde. Il est légitime que vous la repoussiez. Excusez-moi de vous
avoir dérangé.
Ne tombe pas dans un excès contraire d’audace simulée; ne te flatte pas
d’une influence illusoire sur tes camarades, ou d’une ambition démesurée
que tu n’as pas: ce serait plus fâcheux encore; tu serais considéré
comme un de ces dangereux arrivistes dont il faut refréner l’ardeur,
dont on peut tout craindre.
Ne sois pas trop aimable; ne sois pas timide, là est l’essentiel. Songe
que toutes les fois que tu seras en présence d’un homme dont dépendra ta
destinée, auquel tu viendras demander quelque chose, un combat obscur se
livrera. Tu seras comme un guerrier désarmé qui attaque seul une immense
ville fortifiée. Pour ne pas mourir, ne perds jamais de vue la
conscience favorable que tu as de toi-même.