Il ne faut jamais vendre ses habits. Dîne plutôt seul dans ta chambre,
d’un morceau de pain et d’un peu de charcuterie sur un journal,--ce qui
est le comble de l’horreur,--adresse-toi plutôt, si tu as trop besoin
d’argent, à un gérant de café, en simulant pour cette occasion une
personnalité joviale et familière, mais ne vends jamais tes habits.
Ce sont eux qui te donnent ton assurance et ta fierté, qui te permettent
de regarder le soir, à la lueur des becs de gaz, marcher à côté de toi
ton ombre, une ombre honorable et connue, dont tu admires l’aisance et
qui, elle, n’a pas l’air de ne pas avoir d’argent. Tu sais bien quelle
triste allure ont les vieux complets qu’on a trop mis, dont les coudes
luisent et où il y a des taches imparfaitement nettoyées. On est humble
sous un costume humble. On est un jeune homme instruit, plein d’avenir,
dans un complet neuf.
On est aussi un jeune homme distingué et élégant, ce qui est très
important pour l’amour, pour les merveilleuses possibilités de la rue.
Les conducteurs d’omnibus, les domestiques, les garçons de café sont
tous sensibles au costume. Tu devras mille petites faveurs de la vie à
ton apparence extérieure.
Un de mes amis vécut plus d’un an à Paris avec cinquante francs par
mois. Il habitait une mansarde dont le plafond était moins haut que sa
taille; il n’avait pas de meubles et il couchait sur des journaux
froissés. Il dut sa force de résistance et son salut à une cape
espagnole. Que lui importait en effet les privations, le froid, la
misère! Il avait le sentiment d’être le jeune homme le plus beau et le
plus romantique du monde.