L’argent! Tel est le problème quotidien et inexorable qui se posera
d’abord à toi.
Tu t’apercevras vite qu’à Paris, plus qu’ailleurs, les hommes sont
divisés en deux catégories: ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en
ont pas.
Dans l’œil de ton interlocuteur, tu liras cette question: Comment
vivez-vous? De quelle somme disposez-vous par mois?
L’argent est en apparence bien caché dans la poche du gilet, dans le
portefeuille. Et pourtant on le voit. La qualité de la cravate, la
finesse du parapluie, la forme du chapeau parlent de lui, disent qu’il
est là avec sa grande puissance. Mais si ta main porte un gant troué,
cache-la bien dans ta poche. Par le petit trou du gant s’enfuirait toute
l’illusion de la richesse.
L’homme riche se reconnaît aussi à l’assurance. Il ose s’impatienter
bruyamment dans les restaurants si on ne le sert pas assez vite. Il ose
entrer dans un magasin, examiner mille objets et s’en aller sans en
avoir acheté un seul, tandis que l’homme pauvre au contraire préfère
prendre et payer un livre dont il n’a pas besoin, un chapeau qui ne lui
va pas, plutôt que d’être jugé pauvre par l’œil sévère du marchand.
L’homme riche ose donner un pourboire de deux sous à un cocher, en
prétextant qu’il n’a justement pas de monnaie pour lui donner davantage,
insoucieux de l’injure et du mépris du cocher, parce qu’il est riche.
Quand tu comparaîtras devant un concierge un jour de pluie, la boue de
tes souliers ne sera considérée comme un danger pour l’escalier que si
tu as l’air timide et minable. La boue du riche ne tache pas. Dans le
métropolitain, quand tu monteras en première avec un billet de seconde,
l’employé, pour te réclamer dix centimes sera insolent, si tu sembles
pauvre, obséquieux si ton aspect est élégant. Le riche est censé ne
jamais duper.
Il faut donc que tu paraisses avoir de l’argent de même que si l’on veut
conserver un ami, il faut paraître heureux, simuler la joie.
Pour cela, utilise ton argent avec sagesse, bien plus pour le superflu
que pour le nécessaire.
Ce n’est pas pour tes plaisirs que tu auras besoin d’argent. Après
t’être étonné de la difficulté que l’on a à se procurer le moindre
billet de théâtre et avoir admiré en secret ces innombrables gens qui
disent «avoir leurs entrées partout», tu verras vite qu’en somme à Paris
les plaisirs sont gratuits pour un jeune homme intelligent, parce qu’au
lieu d’être la satisfaction de désirs immédiats ils sont faits du
sentiment que l’individu progresse et s’agrandit.
Les omnibus, le métropolitain, les consommations que tu prendras à côté
des grands poètes des cafés constitueront presque toutes tes dépenses.
Les modestes ressources dont tu disposes disparaîtront bien vite par la
lente usure des petites sommes. N’hésite pas à manger mal dans des
endroits obscurs et parmi des humbles, car les œufs et les légumes sont
bons partout et ce superflu, qu’est un fiacre, si tu l’offres à propos,
peut avoir une portée infinie sur l’ensemble de ta vie.
Arrange-toi pour que tu n’aies pas sensiblement moins d’argent à la fin
du mois qu’au commencement. Sans doute un de tes amis, étudiant ou
écrivain, se flattera de manger en trois jours la pension de sa famille.
C’est un prestige très grand qui tient à la fois de la splendeur des
orgies et de l’attrait de la générosité. Ne t’y laisse pas prendre. Cet
ami a certainement un oncle très riche auquel il peut écrire, ou bien il
ment: il n’a reçu aucune pension et il n’a par conséquent, aucune peine
à ne pas avoir d’argent. Tu serais forcé de porter ta montre au
Mont-de-piété et l’on ne peut se passer d’une montre à cause de
l’exactitude aux rendez-vous qui est indispensable. De plus tu
négligerais de la retirer, et ainsi tu serais volé, n’ayant eu que le
quart de sa valeur.
A la dernière extrémité, vends plutôt les livres que tu possèdes. Mais
s’ils t’ont été offert par quelque grand homme désireux de popularité
parmi la jeunesse, gratte avec soin et habileté la dédicace.
Au café, ne permets jamais à un plus pauvre que toi de payer les
consommations. Mais, si tu peux, laisse ce soin à un plus riche.
Aie toujours sur toi un sou neuf et même fais-le reluire chaque matin
avant de sortir. Car avec ce sou neuf que tu tireras tardivement de ta
poche, tu peux faire le geste de payer en laissant croire à la présence
d’un louis.
Tu n’es pas l’obligé de celui qui t’invite à déjeuner. Le sentiment de
sa générosité, le plaisir de ta conversation ont largement dédommagé ton
hôte des quelques francs qu’il a dépensés pour toi. Évite le mouvement
spontané qui te poussera à louer le choix et l’abondance inusitée des
mets. Il te sera ainsi épargné un fin sourire sur le visage de ton
interlocuteur.
Sache-le bien: Il n’y a pas de question d’argent pour qui méprise
l’argent. Si tu as un ami millionnaire, ne sois pas, vis-à-vis de lui,
arrogant comme certains orgueilleux, flatteur comme un parasite. Sois
son égal, exactement comme si la formidable différence de la richesse
n’existait pas.