DE L’HOTEL GARNI

O jeune homme qui viens faire de la littérature à Paris, qui as peu

d’argent et pour la première fois apparais à la gare d’Orsay, arrête. Il

est temps encore. Tu pourrais, ayant contemplé les quais mélancoliques,

le Louvre bas, reprendre un train qui te remporterait vers la ville d’où

tu viens. Tu gagnerais ainsi, peut-être, dix années de ta vie.

Mais non! Tu te diriges allègrement vers le quartier latin, à pied, car

une légende provinciale représente les cochers de fiacres, pauvres

esclaves errants, comme des personnages injurieux et redoutables.

Le choix d’un logis est une chose grave. Il faut payer d’avance le

propriétaire de l’hôtel garni et tu seras condamné à rester un mois

entier dans une chambre misérable, si tu cèdes à ta timidité et si tu

acceptes la première venue, à cause de l’œil narquois du garçon qui te

la fais visiter.

Veille à ce que le numéro de cette chambre ne soit pas marqué sur la

porte par un chiffre énorme. Tu entendras assez souvent dans l’hôtel des

phrases telles que celles-ci:

Les lettres du huit! Le huit a sonné! Une visite pour le huit!

Tu souffriras de sentir ton nom dédaigné et tu ne peux te douter combien

il te serait amer, de voir, à minuit, à la lueur de ta bougie qui

vacille, se dresser encore ce numéro fatidique comme le symbole de ton

existence, désormais anonyme, dans la grande ville.

Veille encore à ce que cette chambre renferme une cheminée. Cela n’est

point négligeable. Tes écrits se ressentiraient de cette absence. Ils

seraient chétifs et grelottants, car il y a de grands vides sous les

portes, et les fenêtres laissent passer l’air abondamment.

N’examine pas les meubles. Ils sont laids et dégagent une odeur

indéfinissable de vieilleries. Accoutume-toi à leur médiocrité. Seule la

table mérite quelque intérêt. Si tu en soulèves le tapis, peut-être y

trouveras-tu une curieuse inscription, attestant le passage d’un autre

jeune homme semblable à toi.

N’aie pas honte de la pauvreté de ton hôtel. Affecte au contraire d’en

tirer vanité. Si quelque ami t’accompagne par la suite jusqu’à ta porte,

raconte des anecdotes pittoresques sur ces vieux murs dont ton

imagination te fournira les thèmes variés; parle des personnages

illustres qui les ont habités. Ainsi tu seras aisément comparé à un

héros de Balzac et même celui qui a un riche appartement enviera

peut-être la fantaisie de ta vie.

Crains cette grosse dame trop aimable et trop familière, cette gérante

curieuse et bavarde. Elle te tend chaque soir ta bougie avec quelques

paroles de bienveillance. Hâte-toi par un sourire complaisant de flatter

la bonne tenue de sa maison, loue son esprit et même sa beauté, si elle

y prétend encore.

Car cette grosse dame jouit d’un pouvoir terrible et discrétionnaire.

Elle peut te faire crédit des vingt francs que tu lui donnes tous les

quinze jours pour la chambre où tu vis; elle peut au contraire

empoisonner ton existence en te les réclamant âprement, elle peut

t’obliger à t’enfuir de chez toi, le matin, avant qu’elle ne soit levée,

pour ne rentrer que dans la nuit, quand elle dort.

Crains-la aussi parce que sous le prétexte de faire ta chambre, elle

compte ton linge, lit tes lettres, connaît ton existence aussi bien que

toi.

Et pourtant, souviens-toi aussi que lorsque le grand poète Oscar Wilde

mourut dans un misérable hôtel de la rue des Beaux-Arts, un seul homme

l’avait veillé à sa dernière heure, un seul homme suivit son enterrement

et cet homme c’était son propriétaire.

Sur le cercueil de l’auteur de _De Profundis_ il n’y avait qu’une

couronne et sur cette couronne était écrit: A mon locataire!

Qu’il soit beaucoup pardonné à la race persécutrice, avide du prix des

chambres, en souvenir de celui qui apporta au grand homme abandonné de

tous, le présent d’une suprême amitié.

Conseils à un Jeune Homme pauvre qui vient faire de la littérature à Paris · 第 7 / 26 题